L£S LANGUES PERDUES
— Dans le Dictionnaire Philosophique de Voltaire, on constatait la présence de ces Gtièbres ou Parses, descendants des anciens Perses , mais on les signalait comme trop ignorants pour donner des renseignements profitables.
La science du D^ Hyde valait mieux !
Pourtant chez ceux qui avaient à cœur de résoudre ces questions, la njépessité de posséder les originaux se disait sentir. Le manuscrit enchaîné à la Bodléïenne, faute d'être déchiffré, restait inutile. L'Ecossais Fraser, Conseiller à la cour de Bombay, se rendit chez les Parses de Surate pour se procurer leurs manuscrits et les étudier; il en obtint quelques-uns, mais personne ne voulut lui enseigner la langue dans laquelle ils étaient écrits ; l'Angleterre promit en vain des sommes considérables à cet effet. La science n'avançait pas néanmoins, et on discutait toujours sur la religion de Zoroastre sans tenir compte des livres qui renfermaient ces mystères. Si en Angleterre la compilation du D' Hyde faisait tous les frais, en France, l'abbé Foucher, aidé d'une érudi-
tion merveilleuse, essayait de retracer l'histoire de la religion des Perses et remplissait les Mémoires de V Académie des Jnscripiions et Belles- Lettres de longues dissertations ' . — Il faut lui rendre justice ; nous les avons relues dernièrement et nous avons été étonné d'y trouver une foule de choses d'un tour fort ingénieux et qui ne sont pas dépourvues d'un certain sens critiqua; la tâche est assez ingrate, et peu de gens suivront notre exemple.
Le moment était venu enfin où les livres de Zoroastre allaient pouvoir être consultés avec fruit et apporter les lumières désirées. Un Français d'une vigueur et d'un courage exceptionnels, Hyacinthe-Anquetil Duperron, conçut le projet d'aller conquérir ces livres ainsi que la langue dans laquelle ils étaient écrits ; il lui semblait illogique et étrange qu'on s'épuisât à discuter sur une question
I L'abbé Fouchbr, Traité historique de la religion des Perses. Métn. de l'Acad., t. xxv, p. 99, 106, 127; t. xxvii, p. 253, 298, 337; t. XXIX, p. 87, 142, 167, 202; t. XXXI, p. 443, 480; t. XXXIX, p. 689.
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sans posséder d'autres documents que les élucubrations et les hypothèses des savants. Cette grande idée lui vint à l'âge de vingt ans, et c'est chose assurément remarquable qu'un si noble dessein soit entré dans une tête d'adolescent, qui déploya dans ces circonstances toutes les qualités de l'âge mûr, unies à l'énergie, au courage et à l'enthousiasme de la jeunesse. — En 1754, il avait^eu occasion de voir à Paris quatre feuillets^calqués sur le Vendidad Sodé qui était à Oxford; il résolut d'enrichir sa patrie de ce singulier ouvrage et d'en entreprendre la traduction. Il se rendit compte de l'état déplorable où se trouvaient ces questions et fut frappé de l'apathie des savants. « Cet « assoupissement général sur un objet aussi « intéressant m' étonna, dit-il; je conçus dés « lors l'idée du voyage que j'ai fait dans « l'Inde. » C'était, en effet, la solution la plus simple, la voie la plus sûre pour être renseigné; il ne s'agissait que de consulter les Parses sur leur propre religion ' .
I Anquetil est véritAblement un savant moderne ; il comprit dès lors cette vérité acceptée de nos jours sans conteste, c'est
Il communiqua son projet ' à M. l'abbé Barthélémy , à M. le comte de Caylus , à MM. Falconnet, de Bougainville et de Guignes qui l'approuvèrent et lui montrèrent de loin l'Académie des Inscriptions comme récompense 2 ; ils promirent de parler au ministre en sa faveur et d'engager la Compagnie des Indes à seconder ses vues. Les lenteurs qui suivirent ces premières tentatives causèrent une si grande impatience au jeune homme, qu'il résolut de partir seul, à ses risques et périls, et pour lors il n'hésita pas de s'en-
que les questions les plus ardues trouvent une solution toute naturelle dans les résultats des fouilles et dans le déchiffrement des originaux, textes ou manuscrits. On a grandement méconnu cet homme extraordinaire. La société légère et frivole du siècle dernier lui accorda quelques heures d'admiration fugitive, et le savant voyageur fut oublié ! — Michelet, sans autorité scientifique, à coup sûr, mais hardi propagateur des grandes idées, peintre sans pareil des personnalités puissantes et robustes, n'a pas un mot pour An quetil ; — quand il veut définir le commencement des relations de l'Orient et de l'Occident, il cite Chardin, Tavemier et le D' Hyde ! Quinet le traita plus généreusement et comprit la tâche immense d'Anquetil. Le Génie des religions, p. 52.
1 Anqpetil Duperron. Dis. prèl., p. vi.
2 Maury. Histoire de F Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, p. 269.
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rôler dans les recraes que la Compagnie envoyait aux Indes ' . Malgré l'horreur de cette position, malgré les remontrances amicales des siens, il quitta Paris le 7 novembre 1754, ainsi que le dit la phrase devenue légendaire de son Discours préliminaire, « au son lugubre « d'un tambour mal monté. » Parti sous ces tristes auspices, il ne devait revoir la capitale que huit ans plus tard pour déposer ses précieux manuscrits à la Bibliothèque du roi.
La relation de son voyage est des plus intéressantes. Comme M. Darmesteter, je ne saurais admettre qu'un érudit moderne n'eut pas le courage de lire le Discours préliminaire; c'est plus que le « savant », c'est l'homme même qu'on admire. On y respire une honnêteté parfaite ; c'est, en un mot, « un livre de bonne foi », comme aurait dit Montaigne, celui-là même dont les écrits furent la consolation d'Anquetil dans ses longues heures d'isolement et de découragement!
La première partie est le Journal de son
I Voyez ANauETiL Duperron sur la situation des recrues aux Indes. Dis. prél., p. viii.
voyage dans lequel il se montre grand observateur, l'esprit très éveillé et très compréhensif. Le récit enregistré jour par jour des dangers qu'il rencontra pendant ses longues courses de Pondichéry à Chandernagor, son retour dans notre colonie, à la veille d'être perdue pour la France, dévoilent son caractère. Le moindre incident le dépeint hardi , sûr de lui : ainsi, sur le territoire de Balassor, il rencontre un tigre, grand comme un âne, dit-il ; se défiant de sa chétive monture, il met pied à terre, saisit sa rondache et son pistolet d'arçon, et, ajoute-t-il, « l'animal passa fièrement « devant moi sans se retourner, malgré les « cris des paysans éperdus ' . »
Qu'il s'attarde chez les peuplades de la côte Malabare, qu'il étudie les monuments de Keneri, de Salcette^, il y apporte le même esprit d'observation, de précision et de sangfi'oid; et pardessus tout il ne perd jamais
1 ANŒUfiTIL DUPERRON, Dis. prél., p. LXX.
2 Haug. Essaysy p. 2;. Sa description des grottes de Salcette peut être encore lue sur l'endroit même, un siècle après sa visite comme le seul récit véridique qui en a jamais été publié.