I III
l'espoir du succès, la foi dans son œuvre.
Arrivé enfin à Surate' le i^"^ mai 1758, c'est là que commence la période intéressante pour le philologue; on l'y verra pendant trois ans lutter afin d'obtenir la possession des Livres religieux et la clef de l'Alphabet zend ; la maladie, les embarras diplomatiques et commerciaux n'étaient rien en comparaison des résistances qu'il avait à vaincre de la part des Parses 2. Peut-on leur faire un crime de cette défiance, peut-on leur reprocher ces scrupules ? Proscrits, victimes du fanatisme des Musulmans, ils avaient eu de trop sérieuses raisons de craindre pour ces Livres qui renfermaient le symbole de leur croyance, et pour lesquels ils avaient souffert et combattu ! Fraser avait rencontré ces mêmes défiances et n'avait pu les surmonter; Anquetil, plus heureux, allait en triompher et profiter des divisions qui régnaient parmi lesParses. Ils s'étaient partagés
1 Anquetil Duperron. Dis. prél.y p. cclxii.
2 Chinon. — « Jamais la Caballe des Juifs n'a été si réservée à découvrir ses secrets, ni si jalouse de livrer les mystères de sa science voilée. »
LE 2ÈNI> ±î
à Surate en deux sectes à propos d'une question astronomique soulevée par un Destour du Kirman ' ; il en résulta des complications étranges qu'il n'est pas utile de relater ici, mais qui eurent une influence réelle sur le succès de l'entreprise d'Anquetil.
Deux d'entre les Destours les plus éclairés, Darab et Manscherdji se trouvaient à la tête des deux camps ; le Destour Darab avait consenti à donner d'abord quelques leçons à Anquetil, tout en opposant parfois à l'ardeur du Français des lenteurs, des résistances qui l'obligèrent bientôt à user de subterfuges et à s'adjoindre l'aide du Destour Manscherdji ; c'est ainsi qu'il parvint â se procurer tous les livres de Zoroastre et à s'initier aux mystères de l'alphabet zend.
Les Parses eux-mêmes étaient peu à même de le renseigner ; ils savaient encore lire leurs textes, mais n'en comprenaient plus la langue. Ils avouaient sincèrement leur ignorance et s'en excusaient en entourant leurs textes de la plus grande vénération.
X Anqjjetil Dupe&ron, Dis, pré l. y p. cccxxvj.
5 à LES LANGUES PERDUES
« Il suffit, disaient-ils, que les paroles que « nous adressons à Dieu dans nos prières « soient entendues de lui seul. »
Le culte de Zoroastre en était donc réduit aux formules des religions mortes et consistait à réciter des prières qu'on ne comprend plus et dont on ignore le sens.
La possession de l'Alphabet zend délivra Anquetil de sa dépendance vis à vis des Destours et lui permit de contrôler les livres qu'on lui apportait; aussi dès qu'il pût commencer la lecture du Vendidad à l'aide du vocabulaire pehlvi et persan, il se sentit renaître. Ce travail, le premier qu'un Européen eut jamais fait en ce genre, lui parut un événement dans la littérature, et il en marqua l'époque; — 24 mars 1759 de J.-C. Il avait raison ; cette date devait être relevée comme le précieux point de départ des études iraniennes ' .
Dès lors, il était maître du terrain; malade, il continuait ses études, usant de stratagèmes, de diplomatie, toujours en garde contre les
I ANQ.UETIL DUPF.RRON. DIs. ptél.f p. CCCXXX,
LÉ ZÉNt) ±i
Destours qui cherchaient à le tromper et qui en arrivaient aux menaces pour reprendre les livres qu'ils se repentaient de lui avoir vendus ou communiqués. Sans se décourager, la situation devenant difficile, il se contentait d'assurer sa sécurité. « La seule précaution a que je pris, dit-il, iut d'avoir sur ma table « deux pistolets chargés. »
Son séjour à Surate fut amplement rempli ; il gratifiait son ardente curiosité des choses de l'Inde, mais dans ces incursions hardies il avait parfois besoin, pour se rassurer, de porter la main à ses pistolets ; et c'est ainsi qu'Anquetil acquérait peu à peu des connaissances très approfondies sur les coutumes et les cérémonies de la religion mazdéenne, tout en se garantissant de son mieux contre les empiétements des Parses '.
Il songea enfin au départ. La guerre avait éclaté ; c'était l'heure fatale à la France en Europe et jusque dans l'Inde, où la ruine de notre situation politique et commerciale se
I Havo. EssaySj p. 25. — Ânquetil est encore aujourd'hui use autorité chez les Parses.
consommait jour par jour '. Sa qualité de Français devenait un péril ; or le péril ne l'effrayait pas personnellement,. mais il songeait avant tout à ses chers manuscrits qu'il fallait mettre en sûreté à n'importe quel prix.
Après avoir demandé inutilement son passage aux Suédois, aux Hollandais, aux Portugais, il fiit réduit à s'adresser à nos ennemis.
L'Angleterre lui accorda cette faveur, et, le 28 avril 1 761, il quittait Bombay sur un navire anglais, emportant 180 manuscrits parmi lesquels se trouvaient deux exemplaires des livres zends de Zoroastre et une partie des livres en pehlvi.
On mouilla dans le port de Portsmouth le 17 novembre 1761. Sa situation était assez étrange; il se trouvait prisonnier de guerre par cela même qu'il était Français ; de plus, il n'avait pas sur lui une obole ! mais ces difficultés n'étaient qu'un jeu pour un homme comme Anquetil : il manœuvra même si bien
I Anquetil relève avec minutie toutes les causes de la chute de la prépondérance des Français dans Tlnde.
Le zend ^5
qu'il put aller à Oxford coUationner ses textes à la Bibliothèque Bodléïenne.
De Londres, il gagna Douvres, puis Calais ; l'incommodité des moyens de transport excitait ses plus vives inquiétudes pour la sûreté de ses manuscrits. Les voies de communication n'étant pas sûres, il en éprouvait un effroi presque risible. Les voitures publiques ou particulières peu solides et mal dirigées lui inspiraient également une crainte assez fondée sur le sort de ses précieuses trouvailles.
Néanmoins il approchait; aux portes de Paris même, il fut encore exposé à égarer le coflfre qui les renfermait : il entra enfin dans la capitale sain et sauf, sans perte d'aucune sorte ; arrivé le 14 mars 1762, à six heures du soir, dès le lendemain 1 5 , il déposait les manuscrits à la Bibliothèque du Roi ' .
Il termine ainsi son journal : « J'avais passé « près de huit ans hors de ma patrie, dit-il, « et près de six ans dans l'Inde. Je re-
I Amqubtil Dupbrron, Dis. prél.y p. cccclxxviij.
26 LES LAKGdÉS PERDUES
« venais en 1762, plus pauvre que lorsque
« je partis de Paris en 1754, ma légitime
« ayant suppléé dans mes voyages à la modi-
« cité de mes appointements. Mais j'étais
« riche en monuments rares et anciens, en
« connaissances que ma jeunesse (j'avais à
« peine trente ans) me donnait le temps de « rédiger à loisir; et c'était toute la fortune
« que j'avais été chercher aux Indes. »
Sa tâche était accomplie ; il trouva sa récompense dans la place d'académicien qu'on lui avait fait entrevoir au départ , et travailla dés lors à mettre en ordre ses notes et ses traductions pour faire paraître, en 177 1, sa traduction d^YAvesta '. C'était l'œuvre capitale du siècle
I Zbnd - AvESTA , ouvrage de Zoroasire contenant Us idées ihéologiqueSy physiques et morales de u législateur , les cérémonies du culte religieux qu'il a établi et plusieurs traits importants relatifs à l'ancienne Histoire des Perses. — Tradait en français sur l'original zend, avec des remarques ; et accompagné de plusieurs traités propres à éclaircir les matières qui en font Tobjet , par M. Anquetil Duperron. Paris 177 1. « Anquetil Duperron, dont la loyauté égalait le courage, offrit à qui voudrait corriger ses fautes le texte original, et, comme le Spartiate qui se félicitait qne le peuple eut trouvé un meilleur citoyen que lui,
qui allait avoir un retentissement immense et soulever des passions furieuses dans le monde savant. Il nous est impossible d'entrer dans tous les détails de la lutte qu'Anquetil eut à soutenir; cela ne rentre pas dans notre étude présente. La principale attaque fut dirigée par un jeune étudiant d'Oxford, William Jones, qui s'acharna positivement contre l'homme et le livre. Dans une lettre écrite en français, il déclarait que ce Zoroastre ne pouvait avoir écrit « de pareilles sottises » ; on connaît le fameux passage « tout le Collège des Guébres, etc. ...» dans lequel il s'épuise en invectives '.
Anquetil ne répondit pas, et pendant plus de soixante ans l'Angleterre tint pour article de foi la parole de William Jones. Richardson renchérit sur ce dernier et nia énergiquement l'authenticité des livres de Zoroastre en affirmant « the uncommon stupidity of the work
il souhaitait que la vérité trouvât un interprète plus habile. Elle attendit soixante ans. » Naudbt, El<^e de Burnouf.
X Lettre d M. A.... du P..., dans laquelle est compris l'examen de sa traduction des Livres attribués d Zoroastre par William Jones,
« itself » ; d'un autre côté, en Allemagne, Kleuker ', admirateur d'Anquetil, publiait en 1777 une traduction de son ouvrage. Meiners avait pourtant relevé un étrange grief contre le savant français ; c'est qu'il parlait de choses dont on n avait jamais entendu parler jusque-là !
Les études zendes étaient créées . — Il nous est impossible d'entrer dans les détails des travaux . qui vont suivre ^, Relevons la vaste compilation de Rhode « La sainte tradition du peuple lend » (1820). C'était le tableau étudié et consciencieux de la religion des Perses d'après les travaux d'Anquetil. En Danemark, Rask s'ingéniait à retrouver la très proche affinité de la langue du Zend-Avesta avec le Sanscrit 3(1826). L'écriture monumentale de la Perse le préoc-
1 Zoroasters lebendiges Wort ivorin die Lehren und Meinungen von Gott, Welty Natur und Menschen ingleichen die Ceremonien dés heiligen Dienstes der Parsen u. d. f. aufbehalten sind, Nach dem Franxpsischen des herrn Anqueiil Duperron von S. F. Kleuker, Riga, 1777.
2 Voy. Haug. Essays.y p. 20., pour ce qui a trait à Thistorique des études zendes.
3 Rask. Om Zendsprogets og Zendavestas aide og ogihet. Copenhague, 1826.
cupa également; en effet, au commencement du siècle, ainsi que nous le verrons (p. loi), un grand et sagace génie avait déjà trouvé la voie, mais s'était arrêté soudain. Rask reprenait ces mêmes travaux lents, pénibles, auxquels on s'épuisait sans obtenir de résultats sensibles , partant, études décourageantes pour la foule des travailleurs.
Passons donc rapidement sur cette série de recherches qui avaient eu leur point initial dans l'œuvre d'Anquetil pour arriver à Burnouf qui va s'attacher à cette même œuvre en y ajoutant ce que son génie eut le rare bonheur de deviner et d'appliquer. Burnouf allait se faire « l'interprète habile » qu'Anquetil lui-même eût souhaité ; il marquera à la fois dans les études zendes, où il laissa un monument philologique d'une valeur unique, et dans les travaux sur la langue des inscriptions achéménides à l'heure décisive où des efforts simultanés et indépendants vont apporter le résultat désiré ' .
I Dès 1833, une note, page 16, du Commentaire sur le Yaçna, prouve que Burnouf était déjà en possession des résultats du décbifirement.
Buraouf fut amené à étudier le Zend comme langue de la Perse ancienne, et quand il voulut lire le texte et l'interpréter à l'aide de la traduction d'Anquetil, il s'aperçut avec surprise que cette traduction était d'un faible secours pour entrer dans l'intelligence des textes '. L'erreur d'Anquetil avait eu une double cause; deux choses lui avaient manqué: — d'une part, ses maîtres Parses euxmêmes ne connaissaient plus le Zend et connaissaient mal le Pehlvi ; — d'une autre, les études de grammaire comparée lui avaient fait défaut ; il n'avait pas eu le temps d'apprendre le Sanscrit que personne ne savait en Europe * ; aussi à l'heure où Anquetil Duperron écrivait et dans les conditions où la philologie se trouvait alors, il était difficile et même impossible de faire mieux que lui. « Il était emprisonné dans la traduction fautive de ses maîtres sans nulle issue pour en sortir 5. » Il
1 Haug. Essays, p. 25. « He was a trustworthy man in cvery respect. »
2 Maurt, Histoire de l'Académie des Inscriptions et BelUs' Lettres, p. 273.
3 J. Darmesteter. — Etudes orientales^ p. 17.
fallait du génie et du bon sens pour reconnaître le mal et trouver le remède.
Burnouf rejeta la tradition Parse et s'attaqua à une traduction sanscrite du Yaçna, faite il y a quatre siècles par les Parses Nériosengh Daval et Ormuzdiar, fils de Ramiar.
Cet intermédiaire permit à Burnouf de remonter à la traduction du Moyen-Age, faite à une époque où la religion était encore florissante et la théologie en pleine vigueur K II est impossible de donner à qui n'a pas étudié ce livre une idée exacte de la nouveauté et de l'originalité toute puissante de la méthode inaugurée par Burnouf. M. James Darmesteter a résumé cette lutte du génie contre l'inconnu dans une page éloquente que nous rapportons ici :
« Il faut, dit-il, se remettre en face du chaos « même où il avait à jeter Itfiat lux; en face de
I Commentaire sur le Yaçna, l'un des livres religieux des Parses, ouvrage contenant le texte \end expliqué pour la première fois, les variantes des quatre mannscrits de la Bibliothèque royale et la version sanscrite inédite de Nériosengh. Paris. Imprimerie royale, 18^3.
« tous ces textes mal établis et incohérents avec « leurs variantes discordantes à l'infini ; en « face de tous ces mots inconnus et aux force mes incertaines, de toutes ces traditions « contradictoires avec leurs fausses clartés et « leurs lueurs vagues, plus décevantes que la « nuit pleine ; et quand l'on a abandonné la « tâche de désespoir, suivre le maître dans sa « marche à travers l'inconnu, réduisant les « variantes en groupes, établissant le texte « avant de le comprendre même, rangeant les « termes de sa traduction sanscrite en face du « texte inconnu, et déterminant par la com- « paraison des passages analogues où le même « mot Zend revient, le terme Sanscrit qui le <c traduit; passant de l'explication du mot à « celle de la forme, dégageant ainsi, pas à « pas, la grammaire en même temps que le (c vocabulaire; puis allant du sens et de la « forme à l'étymologie du mot, retrouvait « ses parents en Sanscrit ou dans les langues ce d'Europe : grec, latin, germanique, et sou- « vent même par un de ces renversements « de rôle qui sont la marque du triomphe et
« de raiTermissement définitif des sciences <c nouvelles, expliquant par ce Zend qu'il c( vient de retrouver, telle forme grecque ou « latine, et jetant la lumière sur les langues « classiques du fond des ténèbres de cet « inconnu d'hier.
« Cela fait, il ne lui suffit pas de retrouver « le sens vrai, il lui faut encore expliquer le « sens faux; il lui faut rendre compte des ^ « troubles qui se sont produits dans la tradi- / « tion; quand il y a désaccord entre la science « et l'interprétation des Parses, la science « n'aura démontré le bien fondé de sa doc- « trine que quand elle nous aura appris com- (c ment s'est produite l'erreur de la tradition. « Alors seulement l'histoire est complète, <c puisqu'on l'a suivie dans son développe- « ment et dans sa déformation ; l'histoire des « oublis et des erreurs fait partie intégrante de « l'histoire des idées '. »
Telle est la méthode, tel est l'enseignement que Bumouf pose au début de ses études et
X Darmestetbr. Etuda Orientales^ p. i8.
qui a servi de base aux travaux qui ont fait la gloire de la science moderne.
A la mort de Burnouf, les études zendes prirent un double courant; les uns s'attachèrent à la tradition, les autres à l'étymologie ; chose remarquable, les deux écoles ne s'accordent que sur un point, à se réclamer l'une et l'autre de Burnouf, et les seuls textes sur lesquels il n'y a pas de divergence sont en général ceux auxquels le mdtre a touché.
Abandonnons maintenant ces belles et grandes études de la langue zende, si attachante à la fois par les circonstances exceptionnelles qui nous l'ont révélée et aussi par la persistance merveilleuse de son emploi qui fait qu'elle se trouve considérée, d'une part, comme langue morte, donc pleine d'obscurités, d'inconnu, et, de l'autre, comme langue sacrée journellement usitée, renfermant en soi les espérances secrètes et les joies consolatrices d'un peuple faible et sans existence politique !
Les noms de Westergaard, de Spiegel, de
Justi, de Haug, d'Oppert, de Darmesteter, ne peuvent être oubliés ici ; avec eux, la langue Zende a acquis et acquiert chaque jour son développement scientifique. Les Parses se sont mêlés à ce mouvement ; dés l'antiquité , le sort misérable qu'Alexandre avait fait subir à leurs précieux livres avait éveillé chez eux les désirs pieux de leurs prêtres et de leurs lettrés. Des copistes essayèrent de rassembler les fragments épars des livres sacrés. Dans l'Inde, aux jours attristés de la fuite et pendant les années incertaines qui suivirent, on les vit continuer ces soins, et, au xv« siècle, on citera un lettré, Nériosengh Daval.
Les bibliothèques d'Europe et des Parses de l'Inde renferment des spécimens des travaux des copistes femeux '. Dans les temps modernes, le Destour Jamasp, venu du Kirman, communiqua aux Destours de Nauçari, de Surate, de Barotch, des lumières sur les coutumes et la science de leurs corréligionnaires de Perse.
I Haug. Essays^ p. SS.
Les Parses ne s'isolèrent pas des recherches européennes, et rendirent hommage à Anquetil et à Burnouf. Le plus fameux d'entre ceux qui commencèrent à accorder confiance à nos savants, fiit le Destour Peshotanji Behramji Sanjânâ ' . Un autre Destour, Hoshanji Jamaspji, collabora avec Haug. Beaucoup ont à cœur de poursuivre des études qui relèvent chaque jour leur religion, et c'est dans cette vue honorable qu'ils viennent vers nous. Descendants de ces fières races de l'Iran, pieux conservateurs de la foi de leurs ancêtres, ils attendent patiemment le triomphe final d'Ormuzd!
I Haug. Essays^ p. 58 et suiv.