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On avait donc acquis au prix de travaux immenses une connaissance assez large de la religion mazdéenne d'après les documents originaux. Quant à son histoire, la Perse n'en avait eu d'autre que celle que les Grecs lui avaient faite, car nous ne pouvons considérer comme une source sérieuse d'information, bonne à consulter et à laquelle on peut ajouter foi, le 5fca^-A/^ûfw^^,cet admirable monument de littérature persane, chef-d'œuvre de patriotique enthousiasme, mais sans valeur historique.
C'était par les Grecs qu'on connaissait l'histoire des rois Achéménides ; on savait de plus que ces rois avaient l'habitude, pour perpétuer le souvenir de leurs exploits, d'en écrire le récit sur des stèles en plusieurs langues différentes. Hérodote nous dit, en effet, que Darius fit ériger, sur les bords du Bosphore, deux
Stèles de pierre blanche, et qu'il fit graver sur l'une, en caractères assyriens, à(T7Ùoi(x yoduLuaroCj et sur l'autre, en lettres grecques, les noms de toutes les nations qu'il avait à sa suite ' . Or, il menait à cette guerre tous les peuples qui lui étaient soumis....
Depuis l'expédition des Scythes, ajoute l'historien d'Halicarnasse, les Byzantins ont transporté ces deux stèles dans leur ville et les ont fait servir à l'autel d'Artémis Orthosia, excepté une seule pierre qu'on a laissée auprès du temple de Bacchus à Byzance, et qui est entièrement chargée de ces caractères.
Ce texte est d'autant plus précieux que c'est un des rares passages dans lesquels il est question de l'écriture employée par les Perses, et à laquelle Hérodote donne le nom d^écriture assyrienne. Thucydide ^ parle également d'une lettre d'Artaxerxès I^»" aux Lacédémoniens, écrite en caractères assyriens. Cependant, d'après Strabon et Arrien ?, il y aurait une dif-
1 Hérodote, Melpomène, IV, lxxxxvi.
2 Thucydide. B. IV, c. $, fd. Bipont, III, p. 75,
3 Strabon, XIV, v. 9, et XV, m 7; — Arrien, Anah.y 1. II, cap. V., et 1. VI, cap. xxix.
LES JlUlNËè i9
férence entre l'écriture des Perses et celle des Assyriens ; car ils distinguent ces deux écri*tures par la dénomination de ypâ|ui|uiara dtTŒvpiot et ypdiÂiKxza nepcriy/x. Cette distinction peut être justifiée aujourd'hui, puisque nous savons maintenant que les monuments épigraphiques des Perses étaient écrits à laide de deux systèmes graphiques différents. Les renseignements antiques sur ces écritures nous font défaut ; les plus précieux peut-être ont péri avec le Traité de Démocrite d'Abdére sur l'écriture sacrée de Babylone, et nous en serions réduits aux plus vaines conjectures si les découvertes modernes n'étaient venues nous fournir les renseignements les plus précis sur un système graphique qui paraissait à jamais ensefveli dans les ténèbres de l'oubli ' .
I Cette écriture ne disparut pas de la scène du monde ni aussi rapidemjent ni. aussi complètement qu'on pourrait le croire ; malgré la chute de Babylone, elle fut d'un usage assez général pour qu*au i«' siècle de l'ère chrétienne on s'en servit dans la rédaction d'actes d'intérêt privé qui sont parvenus jusqu'à nous. Conf., OppERTCt Menant, Documents juridiques, ip, 340. — Au iv« siècle, on l'étudiait encore comme l'Egyptien, le Phénicien et les autres langues orientales. Syhésius. Des Songes^ p. 343. Trad. Druon.
On ne saurait douter maintenant que les deux stèles que Darius fit élever sur le Bosphore, ne fussent des monuments semblables à ceux que Ton a découverts sur différents points de la Perse, et que cette écriture que les Grecs appelaient ypa/x/jtara àfraùpix ou TTsoatxa ne fiit l'écriture que nous avons appelée cunéiforme. Si la stèle dont parle Hérodote nous fCit parvenue, elle eût été d'un grand secours pour retrouver la langue des Assyriens et des Perses. C'est une inscription de ce genre qui a donné la clef du déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens ; mais tout document analogue nous a manqué à l'origine, et il a fallu retrouver sur les ruines de la Perse, par un soupçon sublime, ce que la science moderne a consacré comme le plus merveilleux effort de l'esprit humain.
Les ruines les plus importantes par leurs larges proportions et leur immense renommée sont celles de l'antique capitale de la Perse. Les Grecs l'avaient appelée Perse' polis; mais son nom perse n'est pas par-
venu jusqu'à nous ». On sait que cette ville fut détruite par Alexandre qui y mit le feu dans une nuit de débauche * , et que ses temples, ses palais s'écroulèrent alors pour ne plus se relever. On en désigne aujourd'hui les débris sous le nom du village qui s'élève à côté de la ville, ou bien encore sous des noms fournis par la disposition des ruines, Tchehl minar, les quarante, les cent colonnes, ou enfin sous celui d'un des groupes dont l'ensemble se compose et qui rappelle le souvenir des anciens rois de ce pays, Takht-i- Djemschid, « le trône de Djemschid », Kanei DarUy « la maison de Darius. » Aujourd'hui ces débris de la splendeur de l'antique résidence des souverains de la Perse sont bien connus de l'artiste, du philologue et de l'antiquaire. A douze lieues de Schiraz, sur un rocher
1 DiODORE DE Sicile a donné une description de cette ville. Le nom de ITepc^^oAi; n'est peut-être que la transformation d'un mot iranien que les Grecs auraient d'abord prononcé Wepaé'Kvy.r], — Voy. Oppert, Les inscriptions des Achiménides, p. 225.
2 PLUTARauE, V^ie d'Alexandre, ch. xxxviii — Q.uinte-Cvrce, liv. V, ch. VII, S 4.
qui domine perpendiculairement la plaine de Merdâcht, s'élève le village d'Istâkhr. C'est au pied de ce rocher que s'étendent les ruines. Les voyageurs qui les ont visitées nous disent l'impression profonde que l'on éprouve en y arrivant, après de fréquents détours dans des sentiers interrompus par les canaux et les marécages de la plaine. Les récits les plus récents, ceux de Ch. Texier ', de Flandin ^, de M. Dieulafoyî, ne font que confirmer les narrations de Chardin 4, de Corneille-le- Bruyn J, de Morier ^, de Ker-Porter7, etc.
La montagne au pied de laquelle sont
1 Texier. L'Arménie, la Perse et la Mésopotamie. Paris, 1840-52.
2 Voyage en Perse de MM. Eugène Flandin, peintre, et Pascal CosTE, architecte, attachés à l'Ambassade pendant les années i840<i84i, Paris, 6 vol. in-fol.
3 D1EULA.FOY, L'art antique de la Perse, Achéménides, Parthes, Sassanides, Paris, hdccclxxxiv.
4 Chardin, Voyage en Perse et autres lieux de l'Orient (Edit- Amsterdara, 171 1).
5 Corne illb-le-Bruyn, Voyage par la Moscovie en Perse et aux InJes Orientales (Amsterdam, 1718).
6 MoRiBR, A journey through Persia^ Armenia and Asia-Minor io Constantinople, etc. London. Longman, 1812 in-4<* fig.
7 Ker-Porter, Travels in Georgia^ Persia^ Armenia, ancien t Babylonia. London, 1821-22.
situées les ruines çt qui borne la plaine à Test, forme en cet endroit une sorte d'hémicycle ; sa base s'élargit en suivant une pente douce.
C'est là que s'élèvent sur un vaste plateau les ruines de plusieurs palais. Du haut de cette plate-forme, le palais principal domine la plaine de Merdâcht dans toute son étendue.
La vue se promène depuis les montagnes du Lauristan et les pics élevés du Fars jusqu'aux défilés des monts Bactyaris. Cette immense terrasse a lo mètres de hauteur environ et s'étend sur une longueur de 473 mètres du nord au sud et une largeur de 286 mètres de l'est à l'ouest ; elle est formée de pierres gigantesques scellées les unes dans les autres avec une précision qui a défié le vandalisme des siècles ; elle s'ouvre et s'incline pour faire place à un magnifique escalier en marbre noir qui conduit sur la plate-fornje '. C'est sur cette plate-forme que se trouvent les trois palais principaux construits par Darius, Xerxès et Artaxerxès; c'est là que fiirent re-
I Flandin, Voyage en Perse, t. II, p. 147 et 148.
marqués sur les murailles les singuliers caractères qui firent d'abord soupçonner en Europe l'existence de la langue des Achéménides. La lecture des inscriptions de Persépolis conduisit à cette grande découverte qui amena plus tard celle de la langue de l'Assyrie et de la Chaldée.
Dans les flancs de la montagne qui abrite les ruines de Persépolis, on remarque des tombes magnifiques ; sans connaître les noms de ceux qui les choisirent pour dernière demeure, on ne peut douter d'après la richesse de leur décoration qu'elles ne fussent' destinées à des hôtes princiers.
Continuons : en quittant Tchehl minar, les premières ruines que le voyageur rencontre sur la route de Schiraz à Ispahân sont celles de Nâkch-i-Roustam, caveaux funéraires taillés dans un rocher à pic; l'entrée est ornée de bas-reliefs, de chapiteaux, de colonnes dans le genre des sculptures de Persépolis ; seul, l'un d'eux est décoré d'inscriptions en caractères cunéiformes, épitaphe, ou testament du roi
qui devait y reposer. On sait aujourd'hui que cette sépulture fut creusée pour recevoir les restes mortels de Darius '.
On trouve encore des inscriptions en caractères cunéiformes sur différents points de la Perse : d'abord à Suze ^, puis sur quelques piliers qui s'élèvent dans la plaine de Mourghâb ?, sur l'emplacement de l'antique Passar- ^ade fondée par Cyrus. D'un autre côté, en allant de Kirmanschah à Bagdad, on rencontre sur cette route, suivie de tout temps par les armées qui voulaient sortir de la Perse pour aller à la conquête de la Mésopotamie ou de l'Asie-Mineure , une belle page de cette écriture, gravée à une lieue au nord de la ville sur un rocher escarpé dont la cime est quelquefois couverte de neige au mois de mai; c'est le mont Bisitoun, un des sommets les plus élevés de la chaîne qui, de ce point, se prolonge vers les monts Zagros. Il ne
1 Ctésus. Hist.f De rébus persicis, ch. xv.
2 LoFTUs. Travels and researches in Chaldeaand Swiana^ 1858.
3 Pour Mourghâb , voyez Dieulafot , L'Art antique de la Perse, I. part. p. 2.
faut s'arrêter ni aux sculptures ni aux inscriptions qui ornent le pied du rocher; — elles sont de l'époque des Sassanides ; — mais, dans un angle rentrant de la montagne, à une hauteur qui l'a mis à l'abri des injures des hommes, se trouve un bas-relief entouré de rochers qui en ont rendu l'accès pour ainsi dire impraticable , et l'ont préservé de la destruction.
En sortant de la Perse proprement dite, non loin de Hamadân, au fond d'une gorge de l'Elvend, on relève de nouvelles inscriptions en caractères cunéiformes ; puis, plus au nord, sur les rochers de Vân, en Arménie, et enfin partout où les Achéménides avaient porté les efforts de leur puissance.
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Les premiers voyageurs qui pénétrèrent en Perse furent des missionnaires français, des marchands anglais et hollandais , puis des moines portugais et italiens qui s'établirent à Ispahân sous le régne des Sophis; mais à la suite des conquêtes de Mahmoud A%han, ils quittèrent un pays où les schismes mahométans Élisaient seuls des progrès.
Cependant quelques pèlerins revenaient de temps à autre en Europe, et racontaient ce qu'ils avaient vu. Ils parlaient de ruines superbes ; celles de Persépolis avaient attiré surtout leur attention. Au xvi^ siècle, d'après leurs récits, l'architecte bolonais Sébastiano Serlio ' s'était cru assez bien renseigné pour
I // ter\o lïbro di Sebastuno Serlio BoU^nese, rul quai si figurano e descrivano le antichita de Roma, e le altre que sono in Italia e fuori d'Italia. Impresso in Venetia MDLXVI, în-40. De le Antichita, Libro terzo, p. 97.
rêver et pour donner, non seulement le plan, mais encore l'élévation de ces ruines, afin de prouver que les Grecs et les Romains étaient les premiers inventeurs de la bonne architecture; aussi son imagination, venant à l'appui de son système, n'avait pu inventer autre chose que des colonnes ornées de chapiteaux corinthiens et surmontées d'un fronton qui rappelait les monuments les moins intéressants de l'architecture greco -romaine.
On parlait donc déjà des ruines de Persépolis, et les récits d'un moine portugais, Frey Antonio de Gouvea ', avaient vivement intéressé Don Garcias de Sylva de Figueroa, de l'illustre famille des ducs de Feria, ambassadeur de Philippe III, à Goa. Visitant la Perse en 161 8, il joignit à la mission diplomatique, dont il était chargé, l'étude des antiquités orientales, et n'eut garde d'oublier ce qu'il avait entendu sur les merveilles de
I RtlatUm des grandis guerres et victoires obtenues par le roi de Perse, Scbah-Abbas, contre les empereurs de Turquie, Mahomet et Achmet en suite du voyage de quelques religieux envoyés en Pêne par le Roy de Portugal» Lisbcnne i6ix. — Trad.du Portugais. Rouen, Loyselet. 1646.
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Tantique capitale de la Perse '. Il explora ces ruines, et en donna le premier une description assez étendue pour qu'on puisse se former une idée de leur aspect. Il signala les inscriptions qui les couvrent, et en distingua nettement de plusieurs époques ; les unes légèrement gravées lui parurent modernes; d'autres, au contraire, profondément entaillées, lui semblèrent faire partie du monument lui-même, et avoir été tracées à l'époque de sa construction *. Ces inscriptions le frappèrent surtout par la bizarrerie des caractères. Les lettres, dit-il, se composent de petites figures pyramidales diversement combinées : on en voit sur plusieurs points de l'édifice, à l'escalier, dans les architraves; et, afin de faire mieux comprendre
1 V Ambassade de D. Garcias de Silva Figueroa en Perse. Traduite de l'espagnol par M. de Wicqfort. Paris, 1667, in-40, p. 163. Voyez encore : Garcle Silva Figueroa Philippi III, Hisp. Indiarumque régis Persise regem legati, de rébus Persarum epistola V. Kal., an MDCXIX, Spashani exorata ad marchîonem Bed< mari I. nuper ad Venetos nunc ad seren. ault. archid. Belgarem principes regum légat. Antverpîae. MDCXX.
2 ÏD., ibid.j p. 158.
la description qu'il pourrait en donner un* jour, il fit faire devant lui le dessin d'une ligne de la grande inscription gravée sur les parois de l'escalier qui conduit à la terrasse.
A peu prés dans le même temps, Pietro délia Valle, gentilhomme romain, visitait également les ruines et en faisait une description très détaillée. Il étudia ces inscriptions aux caractères inconnus et bizarres , formées de petites figures diversement combinées; elles lui parurent, comme Figueroa l'avait pensé, gravées au moment de la construction des édifices. « Au surplus, dit-il dans sa relation', personne ne peut dire quels sont ces caractères, ni à quelle langue ils appartiennent ; ils sont d'une grandeur prodigieuse; ils ne sont point liés ensemble pour former des mots ; ils sont séparés comme les caractères hébreux.
J'en ai copié cinq, du mieux que j'ai pu. »
Pietro délia Valle ne doute pas que ces caractères ne soient les éléments d'une écriture;
I Viaggi di Pietro délia Valle. Il pelegrino descritto da lui mêdesimo in lettere familiari ail erudito suo amico Mario Schipano. La Persia^ parte IL Roma, M.DC.LVIII, in-40, p. 286.
seulement, comme les lignes sont séparées par des traits horizontaux et que toutes les lignes des inscriptions sont remplies, il peut y avoir de l'incertitude sur 4e sens de cette écriture, et il cherche à s'en rendre compte par des observations sur la manière dont les caractères sont formés. Pour bien comprendre le raisonnement de Pietro délia Valle, nous reproduisons ici les cinq caractères qu'il a copiés :
« Je donne comme indice, dit-il, que cette écriture pouvait s'écrire de gauche à droite comme notre écriture européenne, le second caractère qui est composé de quatre figures semblables en forme de pyramide, trois droites avec la pointe en bas et une superposée horizontalement sur ses trois caractères. La tête des figures pyramidales est dans cette écriture, comme on peut s'en assurer dans tous les caractères, la partie large qui est toujours en haut quand la pyramide est droite. Or, dans
cette figure pyramidale posée sur les trois figures perpendiculaires, la tête, qui est la partie large, étant à gauche, et la queue, qui est la pointe, se tournant à droite, montrent que le commencement de l'écriture est dans la partie gauche pour se diriger vers la droite. Toutefois, ajoute naïvement Pietro délia Valle, je ne Taffirme pas : Tuttauia, non Vaffirmo per sicuro. »
On peut faire, continue-t-il, la même observation sur le quatrième caractère composé d'une seule figure pendant obliquement, dont la partie supérieure, qui est la plus large et par conséquent la tête, se repose à main gauche, tandis que la pointe, qui est la queue, s'étend vers la droite, etc. Pietro délia Valle fiit ainsi, dans sa lettre, datée de Schiraz le 21 octobre 1 621, le premier commentateur des inscriptions cunéiformes, et le temps a sanctionné sa perspicacité.
Cependant ces textes ainsi révélés à l'Europe pour la première fois n'attirèrent pas l'attention des savants. A quelle investigation du reste, pouvaient-ils se livrer sur quelques