‹ Les langues perdues de la Perse & de l'Assyrie (volume 2)Chapitre 9 sur 20 · I II I ■ - - - --,- , , III · texte numérisé non relu

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signes inconnus pris au hasard dans une inscription ' ? D'ailleurs , l'esprit général du xvii^ siècle ne devait point porter les penseurs vers des recherches de cette nature, et si quelques tentatives eussent été faites, on sait, par les rêveries du père Kircher, quelle voie eût été suivie ^.

Les récits des voyageurs î ne pouvaient donc qu'exciter la curiosité des nouveaux visiteurs, qui, à de rares intervalles, admiraient encore les ruines de Persépolis, tel Mandelslo, i6384; comme il traversait la vallée, les prêtres de

1 Le premier monument de ce genre qu'on a possédé en Europe paraît être une brique qui fut envoyée des bords de l'Euphrate au Jésuite Kircher, à Rome, par Pietro délia Valle.

2 Turris Babel, sive archontologia^ qua primo priscorum past diluvium hotninum viia, mores rerumque gestarum magnitudo, seconde turris civUatumque extructio confusio linguarum et înde gentium transmigrationisy cum principalium inde enatorum idiomatum historia multipîici eruditione describuntur et explicantur. Âmi.telodami,

MDCLXXIX.

3 Un des premiers auteurs qui a écrit sur ces matières, c'est le Père Emmanuel de Saint-ÂIbert qui résidait à Bagdad au xvii« siècle et dont la relation manuscrite a été citée par Danville dans son mémoire sur la position de Babylone.

4 Mandelslo, Voyage de Perse aux Indes-Ch tentâtes mis en ordre par Olearius. Traduc. franc. (Amsterdam, lyay.)

Schiraz lui affirmèrent que ces ruines étaient bien celles de l'antique cité ; il put compter 19 piliers encore debout. — Théveiiot ', en se rendant aux Indes, passe par Persépolis et n'en trouve plus que 17.

Chardin s'étendit plus longuement sur la nature de ces inscriptions en caractères inconnus; il était de retour en Europe vers l'année 1674, et il publia la relation de son voyage avec un dessin des inscriptions qu'il avait relevées lui-même sur les murs de Persépolis. Il s'exprime ainsi à leur sujet ^ : « II y a beaucoup d'apparence que les divers peuples qui ont conquis ce pays ont voulu graver sur les marbres de ce magnifique bâtiment la date de leurs exploits et tout ce qui pouvait en transmettre la connaissance à la postérité, comme sur un monument que le temps ne pouvait détruire. On y voit du Grec, de l'ancien

1 Thévenot, Relation des divers voyages qui n'ont pas été publiés et qu'on a traduits ou tirés des originaux. Paris, Th. Moette, 1696, 4 part, en 2 vol.

2 Chardin, Voyage en Perse, t. II, p. 118 (Edit. Amsterdam, 171 i)>

Syriaque et de l'ancien Arabe qui sont les seuls caractères communs aux diverses nations qui ont autrefois conquis la province de Perse, l'ancien Syriaque aux Parthes et aux Mèdes, le Grec aux Grecs avant' et après J.-C., l'ancien Arabe aux Arabes et aux Tartares. Pour ce qui est des Romains, ils n'ont jamais pénétré jusqu'à Persépolis. Je donne des ectypes de tous ces caractères : celle qui est marquée S est proprement l'écriture de cet édifice, et cette écriture est celle qui était commune et en usage au temps de sa construction. La plupart des inscriptions sont de ce caractère, et pour celles qui n'en sont pas, vous les trouverez toutes si mal formées et si mal taillées, qu'on n'a pas de peine à reconnaître qu'elles sont d'un autre temps et d'une autre main; le ciseau est entré rude et peu ferme. En un mot, ces méchantes lettres ne sont que des traits effleurés et tremblants au lieu que cet ancien caractère est admirablement formé. L'on y voit de petites et de grandes lettres : il y en a qui ont bien 3 pouces de grandeur. On dirait que ces lettres auraient été dorées ; car il y en a plusieurs,

et surtout des majuscules, où il paraît encore

de l'or Il n'y a que deux sortes de figures

dans cette écriture des anciens Perses. L'une ressemble à une équerre, mais on ne saurait proprement dire à quoi l'autre ressemble, si ce n'est pourtant qu'on veuille qu'elle ressemble à une figure pyramidale. L'une et l'autre figure ne sont pas toujours posées du même sens comme nos lettres. La première est posée de deux sens. Etant à droite, elle a la pointe angulaire, ou en bas, ou en travers. La seconde est posée de six sens : lorsqu'elle est perpendiculaire, elle a la pointe en haut ou en bas ; étant collatérale, elle a la tête à gauche ou à droite ; quand elle est inclinée, elle l'a ou eh dedans, ou en dehors. Ce sont là les lettres simples dont la forme ressemble, comme j'ai dit, à un triangle oblique, ou à la figure p3rramidale. Les lettres composées paraissent en grand nombre. J'appelle lettres simples, celles qui sont faites d'une seule figure comme nos lettres fi-ançaises, l'I et le C. Et j'appelle lettres composées, celles qui sont faites de l'addition et de l'ajonction des mêmes figures comme

Les voyageui^s 5 7

notre M et notre U qui sont formées de l'addition de plusieurs I ensemble. Ces figures paraissent jointes ou combinées en tant de diverses sortes, qu'on peut compter plus de cinquante lettres de cette ectype. Des gens s'étonnent que deux figures puissent faire tant de lettres; mais pour moi je ne vois pas de quoi s'étonner si fort, puisque les lettres de notre alphabet, qui sont au nombre de vingt-» trois, ne sont pourtant composées que de deux figures, la droite et la courbe ; c'est-à-dire qu'avec un C et un I on fait toutes les lettres qui composent nos mots. D'autres, croient cette écriture de purs hiérogl}^hes ; mais il n'y a pas d'apparence qu'il en soit ainsi, et je tiens pour certain que c'est une véritable écriture comme la nôtre, d'autant plus qu'il y a une quantité de points dont on sait que les caractères hiéroglyphiques n'ont pas besoin. C'est là tout ce que l'on peut savoir de cette écriture ; il faut en ignorer pour jamais le reste, comme, par exemple, si elle avait des voyelles, si elle était aisée à déchiflfrer, et ainsi des au-

très particularités. Figueroa ' se peine fort à chercher si elle se faisait de gauche à droite, comme la nôtre, ou de droite à gauche comme récriture orientale; et il conclut qu'elle se faisait de gauche à droite. J'ajouterai qu'elle se faisait aussi de haut en bas, comme l'écriture chinoise, ainsi qu'il paraît en cette ectype^ et en cent endroits de ce monument. J'ajoute encore que ce caractère paraît fort beau et qu'il n'a rien de confus ni de barbare. Du reste, ce n'est pas merveille qu'aucun de tous les savants du monde n'ait jamais rien entendu dans cette écriture, puisqu'elle n'approche d'aucune écriture qui soit venue à notre connaissance, au lieu que toutes les écritures qui sont aujourd'hui en usage dans toutes lespar-

t II y a là une erreur de nom. S. de Sacy (^Mémoires sur diverses antiquités de la Perse, note ii) a déjà fait remarquer que cette observation n'a point été consignée dans le rédt de l'Ambassade de Figueroa; elle a été faite pour la première fois par Pietro délia Valle, qui voyageait en Perse à peu prés à la même époque que Figueroa, et avec lequel Chardin, qui citait le mémoire, a pu le confondre.

2 PI. LXIX de l'Atlas de la nouvelle édition publiée par Langlès. Paris, 1811.

ties du monde ancien, si Ton en excepte les Chinois, ont beaucoup d'affinités entre elles et paraissent comme sorties d'une même source. Ce qu'il y a en ceci de plus merveil-' leux, est que les Guèbres, qui sont les restes des Perses, et qui en conservent et en perpétuent la religion en divers endroits de la Perse, non seulement ne connaissent pas mieux ces caractères que nous, mais qu'ils aient euxmêmes des caractères qui n'y ressemblent pas plus que les nôtres ' . »

Nous avons reproduit la dissertation de Chardin à peu près dans son entier. C'est le premier voyageur qui se soit étendu sur ces inscriptions, et il est facile de comprendre dés lors que la plupart des vérités ou des erreurs qu'il fallait découvrir ou éviter ont été formulées dés l'origine. On ne s'est avancé dans la voie du progrés que lentement et péniblement après avoir expérimenté chacun des éléments dont la connaissance était nécessaire à la solution de cet intéressant problème.

i Chardin, Voyages, etc.j t. II, p. 167.

èo LES LANGUES iPERDtJES

L'ectype que donne Chardin n'est autre chose que l'inscription en caractères cludiformes qui entoure les fenêtres du palais de Darius '. Sans la reproduire en entier, nous pouvons parfaitement en figurer ici la disposition par trois mots empruntés aux textes qu'il cite et sur lesquels nous aurons occasion de revenir.

Ces trois mots se présentent sur le monument^ de même que sur la planche de Chardin, avec la disposition A. B. C. que nous donnons i la page suivante.

Une série de caractères accompagne chacun de ces mots et forme un encadrement qui se répète autour de la plupart des fenêtres du palais.

Avec une pareille disposition, rh3rpothése de Chardin sur le sens de l'écriture était de nature à ébranler les remarques de Pietro délia Valle. On reconnaissait bien , il est vrai, dans la ligne horizontale les signes déjà analysés ; mais il était impossible d'appliquer

I C'est rinscription L de Kiebuhr.

Lés voyageurs 6t

son raisonnement aux figures pyramidales, coins ou clous, qui se présentaient avec des

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li :

positions si différentes dans les colonnes perpendiculaires, à droite et à gauche ; ou bien alors le raisonnement même de Pietro délia Valle justifiait toutes les directions possibles

de l'écriture, ainsi que cela ressort de l'exposé de Chardin. Nous verrons plus tard comment la vérité a pu se faire jour sur ce point fondamental.

Quelque temps après Chardin, Flower, Agent en Perse pour la Compagnie des Indes, envoya en novembre 1667 un spécimen assez bien copié de récriture de Persépolis, spécimen reproduit dans les Transactions philoso*phiques de Londres du mois de juin 1693 '.

Flower estime que cette écriture se lit de gauche à droite, et confirme en cela l'opinion de Chardin et celle de Pietro délia Valle ; mais il ne dit rien pour infirmer ou expliquer l'opinion de Chardin lorsqu'il veut lire cette écriture de haut en bas ; enfin Flower parle d'un savant Jésuite qui affirmait que ces caractères étaient bien connus en Egypte ; toutefois il n'a pas été possible de savoir quel était ce savant, ni dans quelle partie de l'Egypte il avait

I An exact draughi or cofy of ihe several characters mgraven on marhle at ihe mountains of Nocturestand and Chaelminar in Persia, as they weretaken in novemher 1667, by M. Flower. Dans les Transaciioni philoiophiques. Juin 1693. Vol. xvii p. 776.

VU des Spécimens de récriture cunéiforme ?

Dés Tannée lybo, les inscriptions de Persépolis avaient donc pénétré en Europe depuis bientôt un siècle ; mais on n'avait, pour s'en faire une idée, que les .appréciations de rares voyageurs dont il était même difficile de contrôler l'opinion. Cependant les esprits sérieux se préoccupaient de ces caractères : les commentaires allaient commencer.

L'orientaliste anglais que nous avons déjà signalé à propos des études sur la religion de Zoroastre, le D^ Thomas Hyde, fit paraître à cette époque son important ouvrage sur la Perse. Toutes les questions que la nature du sujet pouvait comporter y étaient traitées, discutées et résolues. On attendait d'un esprit aussi affirmatif la vérité sur les caractères de Persépolis; il ne pouvait les passer sous silence. La solution qu'il apporta, comme toutes celles qu'il a consignées dans son livre, fiit très nette, très tranchée, sans réplique, a Ces caractères, dit-il, ne sauraient représenter un système d'écriture quelconque : ce ne sont ni des lettres, ni des hiéroglyphes, ni des figures destinées à

exprimer des mots entiers, comme dans l'écriture chinoise. C'est le jeu d'un sculpteur qui, pour charger d'ornements les murs de Persépolis, a imaginé d'essayer combien de différentes formes pourrait produire une seule figure élémentaire combinée avec elle-même.

Si ces caractères exprimaient des mots, la même figure y reparaîtrait plusieurs fois. Que le lecteur examine donc si le même caractère se trouve répété; dans ce cas, notre conjecture tombe '. »

Hyde aurait dû s'arrêter à ce premier jugement. Il ne fallait pas aller plus loin ; il se trompait, sans doute; nul ne savait le mobile qui avait pu précipiter son jugement; mais, enveloppant d'un même mépris toutes les inscriptions qui couvrent les murs de Persépolis, il les attribue à des voyageurs qui auraient voulu laisser sur ces ruines des traces de leur passage, et il ajoute : « Ils n'ont fait qu'y laisser un témoignage de leur ignorance dans l'art d'écrire et de graver, et méritent de

X Hyde, Veterum Persarutn et Medorum religionis hisioria^ App. X, p. $46, éd. 17S0.

justes reproches pour avoir fait passer à la postérité des traits insignifiants et grossiers qui devaient être le tourment des savants et des critiques. Nous ne les aurions même jugés dignes que de mépris et non de faire l'objet de nos recherches, sans l'importunité de quelques personnes qui se flattent d'y trouver des choses dignes de leur curiosité, et si nous ne craignions que notre silence ne fut regardé comme un moyen de cacher notre ignorance '. »

C'est donc en pleine connaissance de cause que Hyde accepte la responsabilité de sa critique. Cette opinion du savant anglais n'était pas de nature à encourager les recherches; mais les faits devaient donner quelque jour un démenti à ses assertions, car elles contenaient en elles-mêmes leur propre réfutation. Si en présence des rares dessins alors connus, elles paraissaient plus ou moins spécieuses, on doit convenir que Hyde se faisait une pauvre idée du talent de l'artiste qui n'avait trouvé

I Hyde, Veterum Persarum et Medorutn religionis historia, p. 306 et 307.

qu'un si maigre ornement pour décorer des palais que Ton disait chargés de sculptures.

Un siècle s'était écoulé pour arriver à ce résultat, et la question semblait à tout jamais résolue. Si l'argument paraissait péremptoire devant le témoignage des dessins, il était sans valeur en présence des originaux, et les rares visiteurs qui pouvaient voir par eux-mêmes les monuments de Persépolis ne tardèrent pas à se convaincre du peu de solidité des présomptions du Docteur anglais. Je ne parle que pour mémoire de Tavernier, écuyer, baron d'Aubonne, qui prétendait avoir vu plusieurs fois ces ruines, entre autres avec le Hollandais Angel, envoyé par la Compagnie des Indes pour enseigner le dessin à Schah-Abbas II, roi de Perse, et qui passa huit jours à les relever. « Mais, ajoute Tavernier» dans sa relation, il m'avoua que

I Les six voyages de J.-B. Tavernier y écuyer, baron d'Aubonne, qu'il a fait en Turquie, en Perse ei aux Indes, nouvelle édition in.i2, 1712, t. II, p. 399.

la chose ne valait pas la peine d'être dessinée, ni d'obliger un curieux à se détourner un quart-d'heure de son chemin. » Il est certain que Tavernier ne s'est pas détourné de son chemin et n'a pas vu les ruines : il ne saurait parler des inscriptions d'une manière sérieuse.

En 1696, Kœmpfer visitait Persépolis et recueillait des renseignements très circonstanciés sur les caractères de ces inscriptions qui allaient bientôt apparaître sous un nouveau jour '. Il publia une longue inscription tout entière de vingt -quatre lignes ; et malgré le peu d'élégance du dessin qui sous ce rapport ne fait pas comprendre la beauté des caractères, la planche de Kœmpfer est suffisante pour répondre aux arguments de Hyde et se prêter à une lecture que l'on est à même de suivre aujourd'hui. Le hasard avait malheureusement peu secondé Kœmpfer, et

I Anutnitatum exoticarutn politico-physico-medicarum fasciculi V, quibus continentur varia relatlones, observai tones et descriptiones rerum persicarum, auctore Engelberto Kœmpfero, D. Lomgoviae, 1712. In-40, fascicule II, relatio V, p. 331.

son spécimen ne pouvait servir alors qu'à attester la complication des caractères de récriture de Persépolis et à faire douter de l'exactitude des copies de ses devanciers. En ce qui concerne les ruines, il mentionne encore 17 piliers.

Le moment n'est donc pas venu de distinguer ce qu'il y a de vrai dans les constatations de Pietro Délia Valle, de Chardin et de Kœmpfer, ni de comprendre ce qui pouvait égarer les raisonnements . auxquels on se livrait alors; il faut attendre que les dessins soient plus nombreux et plus exacts. Kœmpfer, au surplus, exalte la beauté de l'écriture ; il y voit comme Chardin des traces d'or^ mais il ne sait s'il doit rapporter ces caractères à l'écriture hébraïque ou à l'écriture chinoise, et ne fait que répéter les traditions locales dont les plus raisonnables rattachaient cette écriture à la langue qui était en usage au moment de la construction des palais. Les légendes populaires n'attendaient pas, en effet, les découvertes de la science pour donner un sens à

ces hizarres inscriptions, et déjà Chardin avait recueilli autour de ces ruines les assertions des savants du pays qui attribuaient à ces caractères des pouvoirs magiques, pouvoirs d'autant plus étendus qu'ils étaient plus difficiles à comprendre.

L'Orient est fertile en légendes merveilleuses qui se trouvent semées autour des ruines et les entourent d'une crainte étrange et superstitieuse; celles de Persépolis, avec les inscriptions incomprises, n'avaient pas manqué de trouver dans Pimagination populaire des interprétations dont les visiteurs devaient se contenter, en attendant que Ton eût pénétré le véritable sens des signes mystérieux. Quelques-unes de ces interprétations étaient de nature à éveiller bien des genres de curiosité.

C'étaient, suivant les naïfs enfants du désert, les décrets de Djemschid, le fondateur de la dynastie des Pischdadiens, qui, plus de dix-sept siècles avant notre ère, avaient ordonné la construction de ces palais ; ou bien c'étaient des talismans qui protégeaient des

trésors cachés. Ces signes exprimaient des mots magiques qu'il fallait prononcer, des énigmes dont il fallait pénétrer le sens pour s'en rendre maître, et ces bizarres caractères causaient plus d'effroi que les monstres ailés, immobiles sous les portiques effondrés, qui semblaient aussi veiller en silence sur des richesses inconnues enfouies à leurs pieds.

Quelque absurdes que soient ou paraissent être les traditions populaires, il ne faut pourtant pas en présence de l'inconnu les rejeter sans examen ; souvent le torrent, aux ondes troublées, roule un or que seuls les travaux les plus opiniâtres parviennent à nous donner dans toute sa pureté. — Serait-il donc si invraisemblable que les fondateurs de ces palais, quels qu'ils fussent, y eussent tracé ces inscriptions pour immmortaliser leur souvenir ? Le marbre aurait-il moins bien conservé les titres de gloire qu'on pouvait lui confier, que les traditions populaires qui ont toujours perpétué le nom des plus grands rois de la Perse antique au milieu de ces ruines, à côté de leur impérissable image ? Enfin, non

loin des palais, sur les tombeaux, dernier refuge des idées religieuses, on voit encore la représentation de certaines cérémonies que les disciples de Zoroastre ont conservées jusqu'à nos jours, et qu'ils reproduisent aussi fidèlement dans leurs rites que ces bas-reliefs sculptés en présence desquels ils viennent encore réciter leurs prières, lorsqu'un pieux pèlerinage les appelle dans cette contrée ' . Il était donc raisonnable d'examiner l'idiome de la Perse^ tel que son antique religion nous le faisait connaître, pour chercher quelque lumière sur ces signes dont on avait oublié la valeur.

Après Kœmpfer, de nouveaux visiteurs rapportèrent d'autres dessins des ruines de Persépolis et de ses inscriptions. Corneille le Bruyn ^ en a donné des copies qui laissent encore sans doute beaucoup à désirer, mais

1 Flandin, Voyage en Perse, t. II, p. 204.

2 Corneille le bruyv visita Persépolis en 1704. « Je commençai, dit-il, le neuvième de ce mois (novembre) à visiter les superbes masures qu'on appelle les ruines de Persépolis. * Voyage par la Moscovie, en Perse et aux Indes-Orientales ^ t. IV, ch. LU, p. 301

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qui offrent déjà des points de comparaison suffisants pour qu'on puisse avoir la certitude que ces caractères expriment autre chose que des ornements capricieux résultant des combinaisons diverses que des clous enchevêtrés auraient produites. Ces caractères sont disposés sur des tables préparées avec soin; quelques-unes ne sont pas encore remplies par ces caractères; aussi pour Corneille le Bruyn, de même que pour tous ceux qui avaient vu ces ruines, il y avait là des inscriptions, une langue, une écriture ; mais c'était le seul point qui paraissait alors certain . Quant à la première chose à connaître pour arriver à épeler les mots de cette langue, c'est-à-dire quant à la direction des caractères, on ne pouvait encore distinguer les assertions erronées des conjectures heureuses.

Le danois Carsten Niebuhr ' , père du célèbre historien, en visitant les ruines vers 1765, changea en certitude le soupçon de Pietro délia Valle, et de plus fit faire un grand pas

I NiBBUHR. Voyage en Arabie et en d'autres pays circonvoisins. Trad. de T Allemand. Amsterdam, mscclxxx.

à la solution du problème par le soin qu'il apporta dans la reproduction des caractères sur lesquels on avait jusqu'alors discuté sans données suffisantes.

Il s'aperçut, "d'abord, en copiant les inscriptions gravées sur les poteaux des portes d'un des édifices de Persépolis que le même texte, composé des mêmes caractères, était répété deux fois et que deux caractères qui se trouvaient sur une des portes à droite, à la fin de la troisième ligne, étaient répétés dans l'autre, à gauche, au commencement de la quatrième ; il en conclut dès lors que ces deux inscriptions devaient se lire de gauche à droite, et cette observation apporta immédiatement une très grande force à celles de Pietro délia VaUe.

D'un autre côté, la transcription attentive des inscriptions lui donna la certitude d'un fait dont l'ignorance avait, à l'origine, jeté une grande confusion sur les dissertations auxquelles on s'était livré. Il reconnut que si les caractères des inscriptions de Persépolis procédaient toujours de la même origine.

du clou OU du coin, ils n'en formaient pas moins des combinaisons différentes suivant les inscriptions que Ton considérait.

En général, le clou ou le coin est vertical y ou horizontal *— et la pointe est tournée à droite ou en bas. Un second élément, formé peut-être de l'assemblage de deux clous réunis par la tête et écartant symétriquement leurs pointes sous un angle droit, forme un grand crochet ^ qui se présente toujours dans la même disposition, l'ouverture tournée à droite. Ces éléments primitifs ont la même apparence dans toutes les inscriptions ; mais les combinaisons qu'ails forment présentent des caractères différents qui ne se confondent jamais dans un même texte. Niebuhr distingua ainsi trois genres d! écritures ^ et il constata que les inscriptions se trouvaient groupées trois par trois et que chacune d'elles était affectée à un système spécial des combinaisons de l'élément primitif.

L'une de ces inscriptions parut au premier abord plus longue que les deux autres : si le nombre des lignes est égal, les lignes sont

deux fois plus longues ; si les lignes sont de la même longueur, il y en a le double. Enfin l'ordre ne parut pas non plus indifférent.

Nous allons voir bientôt comment tous ces faits ont été généralisés ; voici les différences qui caractérisent ces trois genres d'écritures, lorsqu'elles se présentent sur la même ligne à côté les unes des autres.

Au dessus d'un bas-relief où la personne royale est facile à distinguer à sa haute stature et aux attributs qui l'accompagnent, on trouve un groupe de trois inscriptions. Dans

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NiEBUHR, t. II, pi. 24. Ins. G.

une première table, à droite, on reconnaît l'inscription qui parait la plus longue, ou du moins celle qui occupe le plus d'espace. Les combinaisons des éléments primitifs sont simples et peu nombreuses ; Niebuhr a cons-

7^ LES Langues pêrôoes

taté qu'elles ne formaient que quarante-deux caractères. Les éléments primitifs se présentent soit isolés, soit combinés entre eux, pour former des caractères de deux, trois, quatre ou cinq éléments au plus. Ces éléments, en général, n'ont pas de liaison, ni même de contact ; un seul offre, par exception , deux éléments croisés.

Ce système d'écriture est surtout remarquable par la répétition fréquente d'un clou en diagonale \ qui ne se mêle jamais aux autres combinaisons et qui se reproduit à des intervalles inégaux et fréquents. On peut se convaincre de la justesse de ces observations par l'inspection de l'inscription que nous reproduisons ci-dessus : c'est celle qui est marquée G dans la planche XXIV de Niebuhr.

Dans une autre catégorie d'inscriptions, la suivante à gauche, les lettres paraissent le résultat de combinaisons moins simples que celles que nous venons de décrire; le clou diagonal a disparu; mais, de temps à autre, on remarque un clou perpendiculaire qui semble avoir à lui seul une signification

propre. Outre les grands crochets, il y en a de petits qui prennent différentes positions et qui viennent quelquefois s'ajouter comme une seconde tête aux éléments primitifs perpendiculaires ou horizontaux, et présentent ainsi des combinaisons bien caractérisées.

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NiEBUHR, t. II, pi. 24. Ins. F.

Les éléments primitifs fournissent un plus grand nombre de combinaisons; il y a des caractères composés de la réunion de sept, huit, neuf et même onze éléments. Le nombre de ces combinaisons est également plus considérable : elles forment environ une centaine de caractères. En gén éral, le sens de la flèche semble encore indiquer la direction de l'écriture; cependant on croirait que quelques clous sont terminés par un petit crochet ou par une seconde tête contraire au sens général

de récriture. Quelquefois la pointe du clou a disparu, et il n'en reste plus que la tête qui forme un grand crochet, dont l'ouverture est tournée à gauche, et qui entre ainsi dans la formation des lettres. Nous avons donné cidessus la seconde inscription, à gauche, qui accompagne les figures royales que nous avons citées, et qui» est marquée F sur les planches de Niebuhr.

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NiEBUHK. t. IL pL 24. Ins. £.

Dans le troisième système, les combinaisons paraissent encore différentes de celles des deux premiers : le clou diagonal a disparu comme dans le second système ; et, de même, le clou perpendiculaire isolé apparaît de temps à autre, ainsi que les clous à deux têtes et quelques combinaisons semblables à celles de ce système. Cependant on en découvre bientôt

d** autres très caractéristiques ; par exemple quelques signes paraissent beaucoup plus compliqués; leur nombre est plus considérable que dans le premier système et le second; les clous se croisent fréquemment et prennent des directions convergentes et même opposées au sens général de la flèche^ qui est toujours de gauche à droite. Des formes bien remarquables distinguent cette écriture et empêchent de la confondre avec celle des deux autres systèmes. Nous avons reproduit ci-dessus l'inscription de la y table, marquée E dans les planches de Niebuhr.

En comparant ces trois inscriptions, il est facile de reconnaître ce qu'il y a de vrai et de faux dans les observations antérieures. — Les caractères publiés par Pietro délia Valle appartiennent au premier système, et ses remarques sont pleinement justifiées. — Les caractères qui ont été publiés depuis avaient été pris dans différents genres d'inscriptions, et présentaient une diversité qui pouvait égarer le D"" Hyde et ceux qui ne voyaient pas les monuments. — Enfin l'inscription de Kœmpfer

,8o LES LANGUES PERDUES

appartient au troisième système : c'est T inscription K de Niebuhr et la complication des caractères de ce système ne laissait aucune prise alors pour asseoir les recherches sur une base sérieuse. Au point où Niebuhr en était arrivé, les observations allaient prendre une autre direction; ainsi on ne tarda pas à remarquer que ces trois systèmes se trouvaient répétés partout où on relevait des inscriptions, — que l'ordre dans lequel elles se présentaient n'était pas indifférent, — et que cet ordre était constamment le même. — Lorsque les trois tablettes sont sur la même ligne, le texte le plus simple est à droite; puis un autre se présente un peu plus compliqué ; enfin, à l'extrême gauche, apparaît le plus compliqué. Si les inscriptions se développent en hauteur, le système le moins compliqué est au sommet, le plus compUqué à la partie inférieure ; pour n'avoir plus à revenir sur ce point qui naturellement n'a pas été dès l'origine considéré par tout le monde comme constant, on retrouva encore <:es trois genres d'inscriptions autour des fenêtres des palais de

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LES VOYAGEURS 8l

Persépolis[ dans les inscriptions dont Chardin avait précisément donné la copie.

Ouseley enregistra définitivement ce fait ', en relevant avec beaucoup de soin ces mêmes inscriptions; il y retrouva les trois genres d'écriture que Niebuhr avait constatés, et rectifia ainsi ce qu'il y avait d'erroné dans la conjecture de Chardin, qui avait voulu lire de haut en bas ces inscriptions, sans songer à les développer, pour ainsi dire, comme la légende

d'une médaille. En effet, quand les inscriptions ont cette disposition, ainsi que Rich le

I OvsB,i.E^, Tratels in varions couniriesofthe East more pariiculary Persia. Vol. II, pi. XLI, fig. 21.

fait remarquer ' , le style le moins compliqué est toujours au sommet, le plus compliqué à droite, l'intermédiaire à gauche. Si nous redressons maintenant Tinscription de Chardin pour lui donner le véritable sens qu'elle doit avoir, nous retrouvons alors les trois genres d'écriture signalés dans les autres inscriptions et les mots que nous avions pris pour exemple (supra, page 61) se lisent comme nous l'avons figuré ci-dessus. Ces inscriptions étant ainsi redressées, rien ne s'oppose à ce que, généralisant les observations antérieures à Chardin même, nous ne puissions déjà avoir la certitude que toutes ces écritures doivent se lire dans le même sens. Les signes reprennent leur position véritable, et n'ont plus rien dans leurs éléments qui contrarie la direction constante des pointes de flèches.

Avant d'en arriver à ce résultat, toutes les combinaisons devaient être épuisées.

I RiCH. Journey to Ptrsepolis, p. 2)i. Edit. de Londres 1829^ When an inscription is round a door or a window, tbe first species is on the top, the second on left hand running up, the third on the right running down. I speak as looking at the door.

l#»pptiÉM>wg<>Sj|ii»i» ^ ai> M i'' n . [ ^

Wahl ', en 1784, avait annoncé qu'il s'était occupé avec succès de l'étude des anciens caractères de Persépolis, et qu'il espérait pouvoir pousser ses découvertes plus loin. Il n'a point, il est vrai, fait part au public de ses recherches; mais, quant au sens de l'écriture, il va tout concilier, ceux qui veulent qu'elle se lise de droite à gauche et ceux qui veulent qu'elle se lise de gauche à droite. Il déclare que la direction de cette écriture n'est pas uniforme, et qu'elle présente la marche nommée par les Grecs Bouo-Tpctpî^ov *.

Il né faudrait pas croire cependant qu'il n'y eut point place à de nouvelles hypothèses, et qu'elles n'eussent point été émises ni discutées : rien n'est fertile en erreurs comme une première erreur. Du reste, si Chardin avait pu se tromper en présence des monuments qui semblaient par eux-mêmes limiter les hypo-

1 Allgetneine Geschichte dtr Morgenlandischen Sprachen und Liieratur. Leipzig, 1784

2 En revenant comme les boeufs qui labourent, c'est-à-dire en écrivant de droite à gauche, puis de gauche à droite, et aiusi de suite aheniativement.

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thèses probables, le nombre en devenait plus grand lorsqu'on se trouvait en présence d'un fragment, ou du dessin d'une inscription nouvelle dont les caractères, bien que formés avec les mêmes éléments radicaux, semblaient ne se rapporter à aucun des spécimens que les murs de Persépolis pouvaient offrir. Dans tous les cas les lignes d'écriture étaient bien séparées par des traits, mais rien n'indiquait la position primitive de l'objet. C'étaient des briques exhumées des ruines de Babylone et des cylindres gravés dont on possédait déjà quelques rares échantillons.

La Croze ', admettant l'hypothèse de Chardin, qui pensait que cette écriture pouvait se lire de haut en bas, avança que ces caractères devaient avoir un certain rapport avec l'écriture des Chinois ; mais il n'y avait rien de sérieux dans cette supposition, qui, comme toutes celles que nous avons indiquées, ne pouvait plus se reproduire utilement. Cependant, pour les épuiser, on soutint même que cette écri-

X Thesaur. Epislol. Lacroiian.y t. III, p. 83.

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ture se lisait non seulement de haut en bas, mais encore de bas en haut * .

Différentes écritures semblaient encore avoir une analogie plus ou moins grande avec les signes qui nous occupent. « Beaucoup de caractères runiques, dit Vallancey 2, paraissaient avoir été formés des mêmes éléments, et on a été frappé de la ressemblance des caractères de Persépolis et des caractères de l'ancien Ogham. » Mais cette ressemblance qui fut également remarquée par William Jones ?

était purement fortuite; aujourd'hui ce point est parfaitement établi. Nous verrons plus tard que la forme du clou ou du coin n'est que le résultat de l'instrument qui a tracé les caractères, et ne peut servir d'indice pour établir un système de lecture basé sur les rapports qu'une langue ainsi écrite pourrait avoir avec tout autre idiome dont les lettres au-

1 Voyez sur ces différentes hypothèses l'article de Hager dans le Monthly Maga^inef vol. XXII, p. 2.

2 A Grammar ofthe Ibemo-Celtic or Irish lattguagef by Major Charles Vallancey. Dublin, M.DCC.LXXIII. In-40.

3 The Works of sir William Jones. London, 1807, vol. III, p. 123.

raient avec celles qui nous occupent des ressemblances plus ou moins éloignées.

Cependant, en attendant ces éclaircissements, on se demandait encore si ces caractères, quelle que soit la langue exprimée, représentaient des lettres comme les alphabets ordinaires, ainsi que Tavait pensé Liebnitz', des syllabes comme le Dévanagari, ou des hiéroglyphes plus ou moins altérés qui tiendraient le milieu entre les caractères des Egyptiens et ceux des Chinois ? Enfin on n'abandonnait pas complètement la pensée que cette écriture pouvait représenter des signes talismaniques, ou au moins la transcription de secrets sacerdotaux dont les prêtres seuls auraient eu la clef et que l6 vulgaire n'aurait pu comprendre. Il fallait donc faire de nouveaux efforts, et les textes qui arrivaient en Europe étaient loin d'apporter des moyens de solution à ces questions; ces textes semblaient ne se

I Exstant antique littene in niinis Persepolitanis, qms non hiéroglyphe esse, sed alphabetum aliquod constimere videntur LiEBNiTz, Opéra omnia. édit. Datens, t. VI, I part., p. 402. — Voyez aussi : Hager supra, loc. cit.

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produire, avec des formes et des combinaisons différentes de l'élément radical, que pour égarer les recherches qu'il était important de concentrer sur les inscriptions de Persépolis.

Toutes les hypothèses sur le sens de l'écriture ont donc été formulées, examinées, discutées. Il est constant qu'on n'a pu faire de nouveaux progrés qu'en suivant la direction qui avait été indiquée par Niebuhr.

Cependant le savant danois supposa d'abord que ces trois inscriptions représentaient non seulement le même texte et la même langue, mais encore qu'elles étaient écrites avec trois alphabets différents. C'était une erreur; toutefois, sous l'impression de cette idée, il concentra naturellement ses recherches sur le système le plus simple, et dressa une table des différentes combinaisons que les éléments de l'écriture formaient dans ce premier système. Il s'assura, ainsi que nous l'avons dit, que ce nombre ne dépassait pas quarantedeux. Il pouvait y avoir sans doute dans cette liste quelques erreurs de transcription.

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Certains caractères indécis sur les monuments que Niebuhr avait copiés ont été rectifiés par la suite; mais, dans tous les cas, il a été reconnu que ces caractères représentaient non seulement les combinaisons des inscriptions sur lesquelles Niebuhr les avait étudiés, mais encore celles que Ton retrouva plus tard sur des monuments analogues plus étendus.

Niebuhr venait donc de faire faire un pas immense à l'étude de cette écriture. Il parut démontré qu'il fallait s'attaquer au système le plus simple pour aller plus loin. Les quarante-deux caractères pouvaient bien, après tout, représenter les lettres d'un alphabet; mais quel était cet alphabet ? quelle était cette langue ? Or si cette langue avait pu être connue d'avance, il ne serait plus resté qu'un travail facile pour substituer un alphabet à un autre; à cette époque, non seulement elle était complètement ignorée, mais encore les dialectes qui s'en rapprochaient le plus n'étaient pas assez connus pour être pris comme base de travaux sérieux. La lumière ne pouvait venir que de quelques-unes de ces mystérieuses intuitions qui illuminent de temps à

autre les hommes de génie dans leurs découvertes.

Tychsen de Rostok ajouta, le premier, une remarque importante aux observations de Niebuhr ' : il comprit que le clou en diagonale qui apparaissait dans le texte de la première espèce pouvait servir à séparer les mots; les caractères compris entre deux de ces signes ne dépassant jamais le nombre dix. Ces groupes pouvaient donc former des mots, et les caractères qui les composaient, représenter des lettres.

Mùnter, évêque de Seeland, adopta et confirma cette observation qui établissait déjà une présomption de ressemblance entre cette écriture et le Zend des livres de Zoroastre ; il suivit ces données. L'-Ei^^î de Mûnter parut d'abord en danois dans les Mémoires de l'Académie royale de Copenhague; il fut traduit en allemand 2, et S. de Sacy en donna

1 Tychsen, Ijucubratio de Cuneatis Inscriptionibus Persepoîiianis. Rostok, 1798.

2 Versuch ûher die hetlfôrmigm imchriftm %}t Persepolis von D' Friederich Mûnter ; mit Kupfem. Kopenhagen 1802.

une analyse dans le Magasin encyclopédique de Millin, en 1803. Voici, en résumé, le résultat des recherches de Mûnter : — il s'explique d'abord sur les différentes sortes d'écritures cunéiformes, telles que Niebuhr les a constatées, et estime que la première espèce est alphabétique, la seconde syïlabique et la troisième monogrammatique. Nous n'examinerons point les raisons qu'il apporta à l'appui de son opinion sur les deux derniers systèmes, — quant à présent du moins, — pour concentrer de plus en plus notre attention sur le premier.

« Deux moyens, dit-il, peuvent-être employés pour tenter le déchiffrement. Le premier, commun à toute écriture alphabétique, est de tâcher de distinguer les figures qui expriment les voyelles de celles qui expriment les consonnes, et de parvenir ainsi à obtenir la valeur de quelques lettres dont la découverte peut faire deviner un petit nombre de mots. Le second est de comparer les caractères de l'écriture inconnue avec d'autres alphabets connus qui puissent offrir quelques analogies. »

Les alphabets zend et pelhvi sont ici les principaux que Mûnter a consultés ; cependant il y a joint les alphabets arménien et géorgien. Parmi les lettres des inscriptions, il en signale trois que leur retour fréquent lui fait considérer comme des voyelles, et elles reviennent assez souvent pour qu'il en tire l'induction d'une grande conformité entre la langue de ces inscriptions et le Zend, dont le principal caractère est d'exprimer toutes les voyelles et même d'en être surchargé outre mesure.

Mûnter va plus loin : il se hasarde à déterminer la valeur de ces trois voyelles, en partie d'après l'analogie qu'il croit observer entre leurs formes et celles de certaines lettres des alphabets qui lui servent de pièces de comparaison, et en partie d'après la prédilection de la langue zende pour certains sons.

Il est convaincu que cette écriture se lit de gauche à droite, et que les mots sont séparés par un signe de ponctuation qui n'est autre que le clou diagonal signalé par Tychsen; enfin il fait remarquer que non seulement on trouve entre ces clous en

LÀ LÉCtÙRÉ 9}

diagonale la répétition des mêmes groupes, mais encore que ces groupes se reproduisent avec des variations dans les terminaisons qui semblent indiquer les flexions grammaticales. C'est dans ces terminaisons qu'il cherche à découvrir la valeur de certains caractères, en leur appliquant les différentes flexions grammaticales des langues plus ou moins rapprochées de celle que l'on supposait écrite avec ces caractères. Mùnter a essayé l'application de ces principes, signe par signe, sur les inscriptions qu'il avait à sa disposition; il en est résulté un tableau dans lequel il a cru pouvoir faire figurer la valeur de dou^e caractères.

Quelque téméraire que soit ce premier essai, il est facile de comprendre que Mûnter a cherché à enlever aux valeurs qu'il attribue à certains signes toute application arbitraire. Son travail est sérieux ; nous devons donc noter ici ce que les travaux ultérieurs ont confirmé.

Parmi les six caractères que Mûnter regarde comme des voyelles, il ne s'est pas trompé sur la valeur de l'A, sauf peut-être la quantité. Il a confondu l'O et l'I comme on l'a fait, du

reste, longtemps encore après lui. Ces trois caractères toutefois sont des voyelles ; les autres sont des consonnes. Parmi les six consonnes qu'il a désignées, la valeur du B fut la seule heureuse, bien que les autres caractères fussent également des consonnes. Mûnter avait donc déchiffi-é deux lettres de cette antique écriture (l'A et le B); mais, à cette époque, nul n'avait encore le droit de considérer ces valeurs comme définitives , ou les autres comme erronées. Comment, en eflfet, arriver à les contrôler, bien qu'il fut prouvé désormais que ces signes étaient les éléments d'une langue ?

Au milieu des difficultés inouïes que présentait un travail de cette nature, les plus graves, les plus sérieuses ne vinrent pas toujours du sujet lui-même. Tandis qu'à l'origine des découvertes, il s'est trouvé des hommes patients et modestes qui consacrèrent leurs réflexions les plus mûries et toutes les lumières de leur savoir à feire avancer la science, il s'en est rencontré d'autres qui sem-

La lecture 9$

blent n'avoir porté leur attention sur ces matières que pour obscurcir la voie ouverte par les premières données et retarder les découvertes naissantes. On peut être sévère pour Hyde ; un homme de son mérite devait avoir le courage d'avouer son incompétence sur des points que tout le monde ignorait alors. — Il faut être indulgent pour Chardin ; car ceux qui, comme lui, se trompent de bonne foi, servent quelquefois la science à leur insu, et puis il est si facile de s'égarer sur des terres inexplorées ! — Enfin, on peut passer sous silence le nom de celui qui ne voyait dans ces inscriptions que le travail fortuit de vers rongeurs qui auraient attaqué la pierre; — mais que dire de ceux qui, spéculant sur la nouveauté des découvertes, inventèrent des fables pour s'attribuer un mérite mensonger ? Avant d'aller plus loin, nous croyons donc être obligé de faire justice des prétendues traductions de Lichtenstein. Ses travaux ne s'appuient sur aucune observation antérieure, et n'ont conduit à aucune découverte; mais nous les relevons ici pour montrer qu'il est désormais plus fecile de se

9^ LES LAUÔUES Ï>ÉRDUÊS

tromper soi-même que de se laisser égarer par autrui '.

Lichtenstein aborde ces textes sans autre préambule que des plaisanteries à l'adresse de ceux qui douteraient de ses procédés ou qui ont été assez aveugles pour n'avoir pu découvrir avant lui quelque chose d'aussi simple.

Ces distinctions en trois écritures, en trois langues, sont insignifiantes ; c'est toujours le même alphabet, plus ou moins orné, et le caractère le plus compliqué est précisément selon lui le plus facile à traduire et à comprendre. Dans le mois d'août 1801, le D*" Hager avait publié l'inscription d'une brique de Babylone ; mais il s'était abstenu de tout essai de lecture. Lichtenstein ne voit aucune difficulté dans ce texte : il fixe d'abord l'âge de ces briques au vue ou viii^ siècle de notre ère, et la vue ^eule des caractères lui révèle que c'est de Pan-

I Les principaux résultats des premiers essais de Licbtensteiu ont paru dans le Braunschweigtsches Magai^in en 1800. On peut voir surtout son essai intitulé Tentamen PaUographiœ assyrio-persica Auciore D. Anton. Angust Henric. Lichtenstein. — Helmestadii, ex off. Acad. C. G. Fleckeisen. Anno mdccciii.

LA LÊÔTdRÊ 97

cîen Arabe, des caractères connus sous le nom àQ cou jiqties, qui dérivent de l'écriture syriaque nommée estrangheîo, et qui se retrouvent encore, avec un peu d^altération, dans le caractère des Arabes d'Afrique et surtout de ceux de l'empire du Maroc. Il lit sur-le-champ cette inscription qui lui paraît former une sentence tirée ou imitée du Koran et il en donne ainsi la traduction : <c. Nous bâtissons sur toi (c'est « à-dire nous mettons notre confiance en toi) ; « car c'est toi qui nous as tous créés, ô Dieu « le très-saint, le trés-véridique ; sois-nous fa- « vorable ; car sur toi repose la sécurité ; reste taure-nous, nourris-nous; car c'est toi qui <c nous as tous crées. »

Lichtenstein ne donne pas la transcription arabe sur laquelle il s'appuie ; il avertit seulement qu'il lit de droite à gauche, et sa méthode lui paraît tellement simple qu'il s'étonne beaucoup que Hager ne l'ait pas trouvée avant lui, en dessinant sa brique ; caria ressemblance des caractères saute aux yeux : « mais, ajoute Lichtenstein, il (Hager) s'était mis dans la tête que ces briques avaient été faites et gravées

par Tordre de Bélus et de Sémiramis et il ne pouvait lui venir en pensée d'y lire, en prenant pour guide la simple analogie du caractère coufique, de pieuses sentences d'un dévot musulman. »

La longue inscription qui recouvre le Caillou de Michaux, dont nous nous entretiendrons par la suite, est aussi facile à traduire. Ce n'est qu'un jeu pour Lichtenstein ; il lui suffit de quelques instants pour en faire une traduction complète. « C'est del'Araméen, du Chal- « daïque, qui renferme un discours que le « prêtre du temple du Dieu de la mort adresse « aux femmes revêtues d'habits de deuil et « assemblées, au jour de la Commémoration a de toutes les âmes, auprès des tombeaux de « leurs parents défunts pour s'y livrer aux « transports de leur douleur. » Puis il donne, pour la traduction d'un texte dont il ne lit pas le premier mot, la plus incroyable harangue que l'on puisse inventer, afin de la mettre en harmonie avec un pareil préambule.

Lichtenstein applique enfin son système aux inscriptions de Persépolis, et particulièrement

aux inscriptions de la pi. XXIV de Niebuhr que nous avons reproduite page 75. On sait aujourd'hui ce que ces inscriptions renferment ; il les lit encore de droite à gauche et les traduit ainsi : « Le roi, le prince souverain de tous a les princes, le seigneur Saleh, Jinghis, fils « d'Armérib, gouverneur général pour Tem- « pereur de la Chine Orkhan-Saheb. »

Nous verrons plus tard quelle est la lecture véritable de tous ces textes .à laquelle on n'est arrivé qu'à la suite des plus pénibles efforts ; mais alors Lichtenstein pouvait impunément jeter à la face du monde savant ce pastiche du Koran qu'il fait remonter à Gengis-Khan ou à Tamerlan, parce que personne n'était à même de le contredire.

Le tour était hardi, et Lichtenstein a dû être satisfait de voir qu'un homme de la valeur de S. de Sacy examinait son travail ', et que l'opinion publique hésitait entre ses rêveries et les travaux les plus consciencieux et les plus opiniâtres qui allaient s'accomplir pour arri-

I Lettre de M. de Sacy sur les monuments persépolitains (Extrait du Magasin encyclopédique, année viii, t. ▼, p. 438).

lOO LES LANGUES PERDUES

ver à un résultat véritable. L'Europe du xix^^ siècle ne devait retrouver la langue des Perses et des Assyriens qu'au prix des dévouements les plus désintéressés; une vie d'homme pour .chaque lettre de cet antique alphabet!

Revenons donc aux travaux sérieux qui continuaient de s'accomplir sur ce sujet. Les savants d'Europe ne pouvaient plus ignorer les découvertes de Niebuhr. L'Orient appelait forcément l'attention des philologues : déjà les hiéroglyphes égyptiens ne passaient plus pour des ornements frivoles; on avait fait justice des hypothèses de l'abbé Tandeau, qui renouvelait, à propos de ces images, le système du D** Hyde sur les écritures cunéiformes ' . Les recherches philologiques acquéraient chaque jour de plus en plus d'importance. Les ruines de Persépolis, définitivement étudiées dans leur ensemble, dans leurs détails, étaient considérées comme celles des

I Voyez la Dissertation sur Us hiéroglyphes de l'abbé Tandeau. Paris, 1762. In-i2. — Voyez aussi le Journal des Savants du mois de mai de la même amiée.

LA LECTURE lOI i

palais construits par les rois Achéménides, et on ne doutait pas que les inscriptions qui en recouvraient les murs n'appartinssent à l'époque de leur construction ; l'archéologie regardait ces points comme constants, et c'était sur ces données qu'il fallait désormais établir les recherches. L'indécision du Comte de Caylus avait été tranchée par S. de Sacy : il venait de lire sur ces ruines les inscriptions pehlvies que les rois sassanides y avaient tracées, en effleurant le marbre, à côté des caractères profondément gravés par leurs prédécesseurs ' .

Le moment était venu où la lecture des inscriptions qui nous occupent allait faire un pas décisif. Le 4 Septembre 1802, Georges-Frédéric Grotefend ^ exposa devant la Société académique de Gôttingue ses premières découvertes î, précisément dans cette même séance

X Mémoires sur diverses Antiquités de la Perse et sur les méd^iilUs des Rois de la Dynastie des Sassanides, suivis de l'histoire de atie dynastie. Traduit du Persan de Mirkhond, Paris, 1793, in-40.

2 Grotefbnd (Georges-Frédéric), né à Mûnden (Hanovre), 9 juin 177s, mort à Hanovre le x$ décembre 1853.

3 Prttvia de cuneatis quas vacant inscriptionibus Pers^litanis

OÙ Heyne rendait compte des premiers travaux sur les hiérogl)^hes ég)^tiens.

Les observations de Grotefend procèdent d'un principe tout autre que celui qui avait servi de point de départ à Tychsen et à Mùnter . Grotefend était peu versé dans la connaissance des langues orientales, etles procédés philologiques dont ses prédécesseurs avaient développé .toute la puissance ne lui furent que d'un faible secours. Il aborda les inscriptions de Persépolis à l'aide de l'archéologie et de l'histoire, et y trouva des données suffisantes pour résoudre cet intéressant problème. Il arriva ainsi à formuler une traduction consacrée par le temps, en un mot, à lire ce qui était resté indéchiffrable jusqu'alors. Voici, du reste, les moyens qui l'ont conduit à ce résultat.

Les inscriptions de Persépolis, ainsi que nous l'avons dit, offrent des groupes qui présentent trois systèmes d'écriture. Grotefend

Ugendis et explicaniis relatio. Tychsen rendit compte de ce Mémoire dans le i^^ numéro des Annales littéraires de Gâttingue, k la date du i8 septembre 1802. — Voyez aussi le Magasin Encyclopédique de MiLLiN, viii« année.

admit que chaque inscription dans ces groupes respectifs était transcrite, non-seulement dans un alphabet différent, mais encore dans une langue différente, et que si l'on connaissait le sens de l'une, on connaîtrait par cela même le sens des deux autres qui devaient lui correspondre. Il posa ainsi le premier l'hypothèse d'inscriptions trilingues et distingua provisoirement ces trois systèmes par une désignation générale, suivant le degré de complication des caractères, du plus simple au plus composé, le premier y le deuxième, le troisième, et prit le premier système comme base de ses recherches. Il regarda d'abord comme constant le fait observé par Tychsen et Mûnter, à savoir que dans le premier système les mots sont séparés par un clou en diagonale ; enfin, guidé par l'analogie des inscriptions sassanides que S. de Sacy avait traduites, il supposa que le mot que Tychsen et Mûnter avaient déjà signalé comme devant exprimer le titre royal, le contenait réellement. Ce mot est composé de sept caractères et apparaît çà et là dans le courant du texte, et de plus il est répété deux fois consécutives

après les premiers mots dans la plupart de toutes les inscriptions.

«ÏI^tttK-WîtK-

La seconde fois il est suivi d'une terminaison qui pouvait être considérée comme celle d'un génitif pluriel dont il restait à déterminer Particulation :

Il en conclut que ces deux mots devaient représenter la qualification iranienne qui nous a été transmise d'âge en âge, et que l'on retrouve encore dans la forme moderne, sauf à donner ultérieurement une valeur phonétique à chacun des caractères qui la composent.

D'un autre côté, la traduction récente des inscriptions sassanides semblait révéler l'existence d'antiques formules dont on pouvait soupçonner la reproduction dans les inscriptions de Persépolis. Sous Tinfluence de cette

idée, en comparant dans les planches de Niebuhr deux inscriptions qui lui parurent représenter deux de ces formules, il y constata cependant une différence ; l'une, en effet, commence par un groupe que nous nommons' X, et qui s'écrit ainsi :

l'autre, par un groupe que nous appellerons D, et qui s'écrit :

Or, dans le courant de la seconde inscription, on voit un groupe que nous nommerons H, ainsi figuré :

précisément à la même place où la première inscription montre le groupe D, qui commence la seconde. Grotefend induisit de ces remarques que les deux séries de groupes que nous

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