LES EXPLORATEURS
NINIVE ET l'aSSYRIE
C'est à Rich qu'il faut faire remonter Tére nouvelle qui s'ouvrait. Résident de la Compagnie des Indes à Bagdad, nous l'avons vu, en 1811, rechercher avec zélé les vestiges de Babylone. Or, si cette ville marquait encore sa place sur le sol de la Chaldée, il n'en était pas de même de Nin* e, elle avait totalement disparu ' ; selon Strabon, il ne restait que l'emplacement des palais royaux. La situation de la capitale de l'Assyrie, vetusiissima sedes Assyria, sur la rive gauche ou orientale du fleuve, était seule définie aussi bien
I La première destruction de Niniv par Arbaces et Bélesis est fixée à l'an 788 (roman historique). Voy. Ctésias, Fragmeuti, édit. Didot, p. 39, 41. Cf. DiODORB II, 23, 28 ; Athéhée, XII, 7, etc. — Pour la seconde dsctruction par Cyaxares ci Nabou Bal-oussour. Voy. Diodore, II, 23-28, d'après Ctésias ; Abydève dans Eusèbb, Chron. Can.^ pars I, c. ix; Polyhistor, dans le même, pars I, c. v.
par les auteurs anciens que par les voyageurs modernes '. De tout temps, on avait recueilli dans ces parages des antiquités assyriennes, telles que des briques couvertes d'inscriptions cunéiformes, des cylindres ornés de scènes hiératiques, en un mot des débris de toute nature. En 1820, Rich se rendait dans le Kurdistan pour remettre sa santé éprouvée par le climat de la Mésopotamie; il revint à Bagdad par Mossoul. Sa curiosité fut éveillée à la vue de monts qui se dressaient sur la rive gauche du Tigre. Il apprit qu'on avait découvert, peu avant sa visite, un fragment de bas-relief en gypse marmoriforme représentant de nombreuses figures d'hommes et d'animaux *.
Cette trouvaille avait excité au plus haut point la curiosité et l'étonnement des populations; mais, pour prouver leur foi musulmane et obéir à Vuléma, elles avaient immédiatement détruit le bas-relief. Cette découverte avait été
1 NiEBUHR, Voyage en Arabie^ t. II, p. 2$o. — Macd. Kinneir, Memoir of the Persian Empire, pp. 2$ 8 et suiv.
2 RiCH, Narrative of a résidence in Kourdistan and on tke site of ancient Ninei'ehy t. II, p. 59.
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faite sur l'emplacement do Nebbi-younès, ainsi appelé à cause d'un tombeau du prophète Jonas, placé par la tradition musulmane en cet endroit où existent à la fois une vieille église chrétienne et une mosquée en ruine.
Rich visita ces édifices, et remarqua sous la mosquée d'étroits passages antiques. 11 examina soigneusement les deux tertres de Nebbi-Younés et de Koyoundjik, où il recueillit des fragments de poterie, des briques couvertes de caractères cunéiformes et quelques menus objets. — Il mesura la circonférence de la colline de Koyoundjik et la trouva de 7,690 pieds; mais, sauf un siège en pierre et quelques restes d'inscriptions, il ne put rien obtenir. En descendant le Tigre, il remarqua les monticules de Nimroud dont le caractère particulier le frappa profondément.
Les quelques fragments de briques, les cylindres et autres objets recueillis par Rich furent envoyés au Musée Britannique. C'était tout ce que l'Occident connaissait alors de la splendeur de la civilisation assyrienne.
L'attention était désormais tournée vers rOrient; je ne pus me soustraire au charme qui en résultait. Les voyages étaient devenus plus faciles, et bien que je n'eusse (vers 1840) aucune idée que je serais appelé un jour à me préoccuper spécialement de la Mésopotamie, néanmoins les études que je faisais à la Faculté des lettres de Caen, sous Tamicale discipline de Charma », rne portaient à souhaiter un voyage en Orient que ma parfaite indépendance me permettait d'entreprendre en toute sécurité. Aussi fiis-je deux fois sur le point de partir, une première pour PEgypte, une autre pour la Grèce, avec mon ami Théodose du Moncel ^; mais ma mère objecta ma jeunesse, son isolement, et je restai. Plus tard, la carrière que j'embrassai me retint forcément en Europe, et lorsque j'abordai l'étude des inscriptions cunéiformes je dus me
1 Voy. Essai sur la philosophie orientale, leçons professées à la Faculté des lettres de Caen, 1 840-1 841, par M. A. Charma, ancien élève de l'Ecole normale, publiées par Joachim Menant.
2 Membre de l'Académie des Sciences, décédé à Paris le 16 février 1884.
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contenter des matériaux fournis par les explorateurs. J'ai souvent regretté ce que je ne crains pas d'appeler une lacune ; mais, à vingt ans, TEgypte m'eût rendu égyptologue, la Grèce, archéologue passionné; si bien que peut-être les choses se sont-elles arrangées pour le mieux ?
Revenons à notre sujet.
En 1842, le gouvernement français créa à Mossoul un vice-consulat dans le but de fonder une station archéologique française en Orient. Cette situation fut confiée à M. Botta, consul à Alexandrie ». M. J. Mohl, que nous verrons prendre une part si active au mouvement scientifique qui va se produire, lui recommanda surtout la partie archéologique de son poste. M. J. Mohl avait entrevu et deviné les richesses réservées à celui qui fouillerait le sol d'une contrée livrée depuis si longtemps à l'oubli. De son cabinet de travail, il surveillait avec un soin jaloux les envoyés du gou-
I Botta (Paul-Emile), d'origine piéniontaise, né vers i8o>, mort en avril 1870.
vernement français, ardent à exciter leur zélé et à éclairer leurs investigations.
Mossoul est située sur la rive droite du Tigre et paraît occuper une partie de l'emplacement de l'antique Ninive. La ville actuelle n'est pas très ancienne ; elle existait cependant comme cité importante lors de la construction du nouveau Bagdad. Abulfaradji constate, en effet, que le Khalife Almansour choisit Bagdad pour siège du Khalifat, parce que cette ville se trouvait entre Bassora et Mossoul, non loin de Koufa et de Wasit'.
Botta prit possession du consulat le 25 mai 1842; il se conforma au désir de M. J. Mohl et se prépara à explorer les vastes plaines qui entourent Mossoul.
En quittant cette ville, si l'on franchit le Tigre sur le pont de bateaux qui réunit les deux rives, on se trouve en présence d'un
I Nous n'avons pas besoin de reprendre la dissertation sur l'emplacement de la ville antique et Je cette cité de Mespila nommée par Xenophon, assimilée parfois avec Ninive, ai d'insister sur l'identification du vieux mot Musri des inscriptions, comme origine du nom arabe Mausil, Mossoul, d'après la forme ancienne du nom Al-Mosar.
terrain aride sur lequel s'élèvent deux collines artificielles couvertes d'habitations; du reste, pas une colonne, pas un pan de mur ne révèle la trace de ces palais splendides dont la tradition nous a légué le souvenir. Les ruines de l'Assyrie ne ressemblent pas à celles de r Asie-Mineure, de la Syrie ou de l'Iran.
Palmyre, Balbeck, Persépolis, offrent des débris qui sont encore debout ' ; mais dans les plaines de Ninive rien n'émerge au-dessus des sables du désert. C'est la pioche à la main qu'il faut interroger la terre pour savoir combien de générations se sont succédé sur les bords du Tigre, depuis plus de trois mille ans !
Cependant des mouvements de terrain réguliers semblent indiquer l'emplacement des remparts; ceux-ci formaient une vaste enceinte pentagonale d'environ 3 kilomètres de longueur dans laquelle se trouvent les deux
I « Thèse huge mounds of Âssyria made a deeper impression « upon me, gave rise to more serious thoughts and more carnest « reflection, than the temples of Balbec and the théâtres of c lonia. » Latard, Ninerth and iU remainSf vol. I, c. i, p. 7.
tumuli que nous avons indiqués; au nord, le monticule de Koyoundjik, au sud celui de Niniouah. — Koyoundjik (le petit Agneau) est le nom du village bâti sur la colline du nord qui s'élève à 60 pieds environ au-dessus du niveau du Tigre, et qui présente une forme ovale aplatie vers TOrient d'une étendue de 800 mètres environ. — Niniouah est un peu moins grand ; depuis des siècles, ce dernier endroit a été pris pour le théâtre des prédictions du prophète Jonas. Les Musulmans le nomment la Colline du repentir (Tel el Toubeh), et cette tradition a été la cause de rétablissement d'une mosquée (Nebbi-Younès) auprès de laquelle des maisons ont été bâties, de sorte que le tumulus porte à la fois sur lui un village et une grande quantité de tombeaux qui en rendent l'exploration impossible.
C'était sur les murailles souterraines de la mosquée que Rich avait découvert des inscriptions ; mais, rebuté par la difficulté d'entreprendre des fouilles sur un terrain consacré à la sépulture. Botta s'attaqua tout d'abord à la pointe méridionale du tumulus de Koyoundjik
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et aux mouvements de terrain qui semblaient dessiner l'enceinte de Ninive (décembre 1 842 . ) Ces premières recherches ne firent connaître que des débris de briques et d'albâtre sur lesquels on voyait des caractères cunéiformes ; rien n'annonçait un gisement considérable de constructions.
Botta ne fut pas découragé par la pauvreté de ses découvertes. Une partie des ouvriers avait déjà attaqué plus sérieusement l'exploration du monticule, quand un paysan du petit village de Khorsabad, passant près des fouilles et voyant avec quelle attention on recueillait les moindres débris qui sortaient du sol, demanda le motif de cet empressement. Les ouvriers le lui ayant expliqué tant bien que mal, cet homme leur dit que chez lui ces débris étaient plus communs et qu'on ne creusait pas les fondations d'une nouvelle maison sans en rencontrer en abondance. Botta avait été souvent trompé par de semblables révélations ; toutefois il ne voulut négliger aucun indice et envoya quelques ouvriers vérifier les renseignements donnés par ce paysan.
Le village de Khorsabad est situé à i6 kilomètres au nord de Mossoul sur la rive gauche d'une petite rivière nommée le Khauser, qui vient se jeter dans le Tigre en face de Mossoul. Il est bâti -sur un monticule allongé de Test à l'ouest; l'extrémité orientale se relève et forme un cône artificiel, tandis que l'extrémité occidentale se bifurque. C'est sur la pointe occidentale de cette bifiircation que les émissaires de Botta firent leurs premières découvertes; ils revinrent bientôt confirmer la sincérité des récits du paysan de Khorsabad. Ils avaient appris que cet homme était teinturier et qu'il construisait son four avec des briques couvertes d'inscriptions; d'un autre côté, en attaquant le monticule par son sommet, ils n'avaient pas tardé à rencontrer un pan de mur, et en creusant plus avant, ils s'aperçurent que ce mur était orné de sculptures.
Les travaux furent alors abandonnés à Koyoundjik et entrepris avec ardeur sur ce nouveau point (20 mars 1843). Quelques embarras surgirent et interrompirent les
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fouilles, mais Botta avait déjà la certitude d'être sur les traces d'une construction importante; il n'eut que plus de courage pour combattre ces nouvelles difficultés, et lorsqu'elles furent toutes aplanies, il se trouva en présence des ruines d'un palais assyrien ' .
Un monde inconnu apparaissait devant lui comme sous la baguette magique d'une fée; à mesure qu'il ouvrait la terre, de belles figures immobiles 2, sculptées sur les parois
1 Botta remarque que la construction de l'édifice était fort simple et à la fois très durable. Il était élevé sur un plancher formé de briques couvertes d'inscriptions ; sous ce plancher était répandu un lit de sable de six pouces d'épaisseur, et enfin venait un troisième plancher de briques fortement cimentées avec du bitume. Les murs étaient revêtus de plaques de marbre.
2 « Les figures sont en plein-relief, ne saillant pas autant que a les bas-reliefs grecs, mais beaucoup plus que ceux des monu- « ments égyptiens. Malgré un peu de rigueur primitive, elles a sont fort bien dessinées, le mouvement bien rendu et les « muscles fortemeht accusés. Les pieds et les mains sont très u délicatement travaillés, ainsi que les ornements. » (Botta, Lettre datée de Mossoul, 2 juin 1843.) D^ns une lettre précédente. Botta relevait la parenté intime de ces sculptures avec celles de Persépolis, remarquant plus de mouvement dans les poses et plus de science anatomique dans le dessin.
des salles, le long des corridors ou sous les portiques, semblaient attendre un signal pour renaître à la vie et raconter les événements dont elles avaient été jadis les témoins '.
Le fléau destructeur qui avait passé sur ces
monuments s'était heureusement pressé dans son. œuvre et n'en avait accompli que la moitié; il avait touché seulement le sommet de l'édifice. Le palais ayant été détruit dans sa partie supérieure, les bas-reUefs inférieurs étaient respectés. Ils se composaient généralement d'un rang de figures de trois pieds de hauteur, surmontées d'une inscription ; audessus du tableau, l'histoire, et au-dessus de l'histoire un nouveau bas-relief plus ou moins endommagé. Quelquefois on ne voyait plus que les pieds des personnages qui touchent aux inscriptions. Çà et là de gigantesques figures qui devaient s'élever de toute la hauteur des salles étaient souvent coupées au niveau des hanches; puis, comme si le vainqueur avait
4 Botta constatait des traces évidentes du polychromie sur les bas-reliefs. (Lettre âttàt de Mossoul, 2 mai 1843).
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voulu faire servir tous ces débris à ériger un monument à sa haine, il avait comblé les salles et les avait ensevelies sous une couche déterre. A la place d"'un palais, il avait élevé une montagne de ruines ' !
Le 5 avril 1843, Botta fit connaître à M. Mohl le résultat de cette découverte et sa lettre fiit communiquée à l'Académie le 7 juillet 2. Ce message fut bientôt suivi d'un second (2 mai 1843), et d'une série d'autres non moins curieux?. Ces communications excitèrent à
1 Cette étrange accumulation de terre sur les ruines qui frappe tellement l'imagination et semble, pour les esprits faciles à influencer, une sorte de châtiment céleste, reste un problème pour le fouilleur le plus expérimenté. C'est ainsi que M. Rassam, terminant ses explorations en Assyrie, se pose cette question et déclare qu'il ne sera satisfait que lorsqu'il aura procédé à l'entière exhumation des monts de Koyoundjik et de Kimroud. D'après sa longue expérience, il pense, avec raison, qu'on pourrait ouvrir des tranchées, pratiquer des tunnels pendant des centaines d'années, et néanmoins manquer un objet important. Voy. Trans. of the Soc. of bibl. Arch., vol. VII, part I, p. 58.
2 Insérée dans le Journal Asiatique^ t. I, p. 18. — Voyez les Lettres de M. Botta sur ses découvertes à Khorsabad, publiées par M. J. Mohl, 1845. (Extrait du Journal asiatique, années 1843-1845.)
3 Botta fut nomme Correspondant de l'Institut en 1843.
rAcadémie l'intérêt le plus vif. C'était la première révélation qui eût été produite de toute 4ine branche d'archéologie dont la perte, jugée jusqu'alors irréparable, était regardée comme une des plus grandes et des plus fâcheuses lacunes de la science.
Les fouilles avaient été exécutées en partie aux frais de M. de Cadalvéne '. Grâce à l'initiative de M. Mohl, par, décision du 24 mai 1843, le comte Duchâtel, alors ministre de l'Intérieur, mit 3,000 francs à la disposition de l'explorateur; mais de nouvelles difficultés surgirent, et cette fois, d'un caractère exclusivement local. Le Pacha fit suspendre les fouilles (octobre 1843); Botta se réclama alors de l'ambassadeur de France à Constantinople et demanda l'appui de la Porte.
Le gouvernement français n'abandonna pas son envoyé; des instances furent faites par certains membres de l'Académie, et par décisions des 5 et 12 octobre 1843, de nouveaux crédits ftirent accordés, ce qui permettait d'a-
I Correspondant de Tlnstitut, 20 décembre 1844.
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cheter le village de Khorsabad tout entier et d'envoyer à Mossoul E. Flandin, désigné par l'Académie comme étant à même de rendre à Ninive les mêmes services que ceux qu'il avait rendus en Perse. Le 4 mai 1844, Flandin arriva à destination apportant les fi rmans. Les fouilles recpmmencérent ; en octobre 1844, elles furent terminées ' .
Que résultait-il de cette laborieuse campagne ? Elle venait de donner au monde savant les restes d'un palais livré aux flammes, dont les traces étaient visibles à chaque pas ; quinze salles et quatre façades, voilà ce que Botta eut la gloire de découvrir * ! L'ensemble des sculptures consistait en une série de décorations distribuées à l'intérieur et à l'extérieur de l'édifice; — dans l'intérieur des salles, des bas-reliefs exécutés sur des dalles de marbre
1 Botta, Rapport du 22 mars 1844 au Ministre de l'intérieur , — Lecture d'une lettre de M. de Cadalvène (14 juin 1844) et envoi de l'empreinte d'une grande inscription en caractères cunéiformes. L'Académie décida que cette inscription serait lithographiée.
2 « To him is due the honour of having found the first assyrian « monument ». Làyaro, Nincveh^ vol, I, c. 1, p. 10.
gypseux d'environ 33 centimètres d'épaisseur étaient disposés tantôt sur un seul rang, tantôt sur deux ordres, laissant entre eux un intervalle rempli par des inscriptions ; — à l'extérieur, sur le développement des façades, les reliefs avaient plus de saillie et étaient exécutés en partie en ronde bosse, et en partie engagés dans la construction. Cet ensemble ne mesurait pas moins de 2,000 métrés de longueur. Flandin en dessina prés de 1,200 m. et le nombre de ses dessins monta à 130.
La plupart de ces glorieux débris ne devaient revoir le jour que pour disparaître à jamais. Les édifices avaient péri par suite d^un incendie, de sorte que la violence du feu, calcinant les dalles de gypse, en avait fait une chaux fragile que la pluie et l'humidité ne tardèrent pas à détruire. Quand Flandin arriva à Mossoul, une partie de ces richesses, réduites en poudre, étaient perdues, mais les inscriptions cependant étaient sauvées. Botta, avec une admirable patience et une rare^ sagacité, les avait copiées à mesure qu'elles apparaissaient; comme il devait les reproduire un
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jour, il avait mis dans Taccomplissement de cette tâche Tattention scrupuleuse que l'on apporte au chevet d'un mourant pour recueillir ses dernières paroles et les redire à ceux qu'il laisse après lui.
Cependant quelques parties de Tédifice, plus éloignées du foyer de l'incendie, n'avaient pas subi l'altération de l'air. Les fragments qu'on put en détacher furent soigneusement envoyés en France, et ensuite classés dans les galeries du Louvre.
Le transport des sculptures donna beaucoup de mal à l'explorateur; les antiquités furent amenées à grand'peine jusqu'à Bagdad ' , et on fut même obligé de se servir des bras des Nestoriens pour remuer ces colossales figures. Botta, fort soucieux du sort de ses précieuses trouvailles, les confia à la vigilance du baron Lœwe de Veymars, consul général de France. Le commandant Cabaret amenait à Bassora la gabare le Cormoran en mars 1846, et au mois de décembre on débarquait au
l BoTJA, Mottumenl de Ninive, p. 14.
58 LÈS LA>ÎGUEâ !>ERDUES
Havre la première collection d'antiquités assyriennes qui eût encore été apportée en Europe ' .
Les Anglais, témoins des heureux résultats des fouilles de Botta, ne devaient pas rester inactifs. Un voyageur, illustré depuis par des succès d'un ordre diiïérent. Sir Henry Layard, voyageait pendant l'hiver de 1839 à 1840 en Asie-Mineure et en Syrie; il descendit le cours du Tigre et remarqua les monticules de Kala'at Schergat et de Nimroud^. En 1842, il revint, au retour d^un voyage à Constantinople, et assista aux découvertes de Botta à Koyoundjik ?.
1 Le monument de Ninive, découvert et décrit par P.-E. Botta, mesuré et dessiné par E. Flandin. Paris, Imprimerie nationale. MDCCCL. — Les inscriptions apprirent que ce palais avait été édifié par Sargon, le destructeur de Samarie, en un lieu appelé par les textes Magganuhba.
2 LATARn, Nineveh and its remains^ p. 7, 8, 9.
3 Nous nous plaisons à constater les rapports qui s'établirent entre Sir H. Layard et Botta dans cette phrase admirablement dictée de l'explorateur anglais : « During the entire « period of his excavations, M. Botta regularl^ sent me, not « only his descriptions, but copies of the inscriptions, without
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Un homme tel que Sir H. Layard vit l'immense champ (inobservation qui s'ouvrait devant lui, et il résolut de conduire à son tour des travaux analogues. Son enthousiasme trouva peu d'écho en Angleterre, tandis que les belles fouilles de Botta à Khorsabad avaient été saluées en France avec le respect dû à la persvérance, au zèle et aux sacrifices personnels de l'illustre chercheur. Sir H.
Layard s'ingéniait à trouver le moyen de fouiller le sol de l'Assyrie, pressentant les plus fructueux résultats. Dans ces circonstances, Sir Stratford Canning mit à sa disposition une certaine somme pour commencer une exploration sur l'emplacement de Ninive.
C'est à cet homme éminent que l'Angleterre dut ses plus rares trésors d'art et d'antiquité '.
Sir H. Layard partit en hâte de Constanti-
R exacting any promise as to the use I might make of thera. « That there are few who would hâve acted thus liberally, R those who hâve been engaged in a search after antiquities « in the Hast will not be inclined to deny. » Ntneveh, vol. I, « c. 1, p. 13.
I On sait qne c'est à Sir S. Ginning que l'on doit les marbres d'Halicarnafsse qui sont au Musée Britannique.
6o LES LANGUES PERDUES
nople (octobre 1845). Désireux d'atteindre le but de son voyage, il traversa les montagnes du Pont et les steppes d'Usun Yilak, descendit des plateaux dans la vallée du Tigre, et comme il le dit si pittoresquement : « galloped over « the vast plains of Assyria and reached Mosul « in twelve days '. » M. Charles Rassam était alors vice-consul du gouvernement Britannique dans cette localité.
Sir H. Layard avait été frappé, lors de sa première visite, de Taspect tout particulier d'une colline située à 30 kilomètres environ de Mossoul, en descendant le Tigre, et qui portait le nom de Nimroud, D'après une tradition très répandue parmi les Arabes, on disait qu'on avait vu jadis d'étranges figures de pierre au milieu des mouvements de terrain, et les récentes découvertes de Botta donnaient une grande autorité à ces récits.
Le palais de Khorsabad étant une dépendance de Ninive, les autres iumuli devaient renfermer des monceaux de ruines analogues.
I Ninnieh and Us remaitiSj vol. I, c. i, p. l8.
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Cependant les recherches infructueuses de Botta éloignèrent d'abord l'attention de Sir H. Layard de l'enceinte de Ninive et il préféra s'attaquer aux monticules de Nimroud. — Il rencontra au début les mêmes difficultés que Botta; le gouverneur de la contrée, Mohammed-Pacha, malgré les firmans de Constantinople, était peu disposé à laisser exploiter par d'autres des ruines dans lesquelles il flairait de l'or; enfin, vers l'automne de 184$, ces difficultés s'aplanirent et les opérations purent commencer (8 novembre). Six hommes explorèrent d'abord une sorte de cône qui dominait le monticule, et on recueillit çà et là, à la surface du sol, des débris de poterie et des briques avec des caractères cunéiformes. En creusant dans un endroit qui parut favorable, on découvrit bientôt un fragment de bas-relief qui avait été exposé au feu et qui ressemblait à-ceux de Khorsabad.
Ce fragment provenait évidemment des constructions qu'il s'agissait de retrouver; aussi, en persistant, ne tarda-t-on pas à rencontrer un nouveau bas-relief, puis un second, un
èl LÈS LAKGUÊS PERDUES
troisième ; on déblaya les faces qui étaient couvertes, comme à Khorsabad, de sculptures et d'inscriptions'. Dés la première journée des recherches, Sir H. Layard avait acquis la certitude qu'il était en présence d'un palais assyrien ! — Les terrassements, suspendus quelque temps par suite des tracasseries locales, furent enfin poussés avec activité (17 janvier 1846). Lorsque l'ensemble des fouilles put être apprécié, on reconnut que la construction de Nimroud répondait à celle de Khorsabad. Le st34e et l'architecture étaient identiques, — des taureaux aux portes, des bas-reliefs dans les salles, et la même ordonnance pour les inscriptions et les figures.
Sir H. Layard s'empressa d'envoyer à Londres des échantillons de ses découvertes ; ils furent présentés par Sir S. Canning qui réclama de nouveaux fonds pour continuer les fouilles. Une allocation lui fut accordée par les Trustées du Musée Britannique, et les opérations commencèrent sur une grande échelle.
I Voyez la manière curieuse dont Layard procéda. Ninei>eh^ vol. I, c. II, p. 26 et suiv.
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Aidé par MM. C. et H. Rassam, Layard attaqua le tumuhis sur différents points ( i^*^ novembre) et rencontra partout des restes d'anciennes constructions, de longues chambres étroites gardées par des lions ailés analogues aux taureaux de Khorsabad, et ornées de bas-reliefs représentant des sujets guerriers accompagnés d'inscriptions affectant la disposition déjà signalée. Il était cependant évident que ces constructions appartenaient à une autre époque et à un autre régne. — On retrouvait, à vrai dire, presque toujours le même système d'ornementation , des inscriptions, des bas-reliefs, et, au milieu de ces figures, le roi entouré des officiers de son palais, tantôt à pied, tantôt monté sur un char traîné par des chevaux richement caparaçonnés. Il était facile d'y reconnaître les différents épisodes d'une campagne complète.
Après la marche au combat, le retour des vainqueurs ; ici, le scribe compte les têtes des vaincus; plus loin, des musiciens jouent de différents instruments et sont suivis par les captifs désarmés, longue et lamentable procès-
sion qui représente les différentes phases de la guerre mêlées aux travaux domestiques • .
Dans une autre partie de l'édifice figuraient des villes assiégées ou soumises, des rivières passées pour attaquer des forteresses. Enfin, au milieu des ruines, on trouva des tronçons d'armures, des vases d'albâtre et de menus objets qui complétèrent heureusement, ces grandes découvertes ; mais upe des trouvailles les plus intéressantes, ce fut la belle relique assyrienne connue sous le nom d'Obélisque de Nimroud ^, qui raconte les trente et une
1 L'identification de Calach avec les ruines de Nimroud est une chose acquise. Salmanasar bâtit ce palais et Assurnazir-habal le restaura ; c'est cette restauration qui a été trouvée par La}'ard (palais du Nord-Ouest).
2 Voy. La YARD, Monuments of Nineveh, pi. 53, 54, 55, 56; et pour la découverte Nineveh and iis remains, c. X, p. 346. — La forme de ce monument est des plus particulières ; elle affecte celle d'une pyramide tronquée avec le sommet disposé en gradins; de petits bas-reliefs en couvrent les quatre faces; ils sont entourés d'une inscription qui compte 210 lignes. L'inscription fut traduite par Sir H. Rawlinson dans un Mémoire lu devant la Société Asiatique (printemps i8)0), et par le D' Hincks dans un Mémoire lu dev.mt les Trustées du Musée Britannique (été i8-,4)-
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campagnes de Salman-Asar et qui est maintenant au Musée Britannique.
Beaucoup de choses précieuses périrent au contact de Tair; pourtant la riche moisson de Sir H. Layard n'en fut pas appauvrie, et elle fut acheminée en Angleterre. L'Expédition avait été fiiictueuse au-delà des espérances qu'on avait pu concevoir.
Les succès de Sir H. Layard à Nimroud j' engagèrent à entreprendre des travaux dans l'enceinte même de Ninive. L'expérience l'avait rendu habile, et tout portait à croire que si Botta avait continué les fouilles à Koyoundjik, elles auraient pleinement réussi. On se rendait compte désormais de la méthode de construction employée par les Assyriens pour élever leurs monuments. On savait que, lorsqu'ils voulaient édifier un palais, ils bâtissaient d'abord une plateforme en briques ' sur laquelle ils élevaient
I La plate-forme des palais de Nimroud occupait au moins la superficie de 20 hectares ; on y montait par des rampes ménagées dans la construction.
l'édifice ; lorsque le monument était ruiné, les débris tombaient sur la plate-forme, et la terre s'amoncelait peu à peu pour la recouvrir tout à fait. Il fallait donc rechercher cette plate-forme ; puis, quand on l'avait dégagée,, en ouvrant des tranchées dans différentes directions, on ne devait pas tarder à rencontrer un mur.
A Koyoundjik, Taccumulation des décombres et de la terre était considérable. Sir H. Layard pénétra à plus de 20 pieds de profondeur avant de parvenir à la plate-forme. Il attaqua le monticule à l'angle sud-ouest, et après plusieurs jours de travail, il se trouva effectivement en présence de nouvelles sculptures et bientôt d'un palais avec une série de chambres longues et étroites, ornées de basreliefs et d'inscriptions nombreuses. On voyait encore aux portes et dans les salles de gigantesques taureaux, des combats, des marches guerrières, et enfin, au milieu de toutes ces scènes, la grande figure du roi. L'architecture était la même que celle de Khorsabad et de Nimroud; mais le style des sculptures indi-
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quait un autre âge. Comme il était déjà possible de distinguer l'ordre dans lequel s'étaient succédé ces constructions, on reconnut que ce monument avait été bâti par Sennachérib, fils de Sargon, le fondateur de Khorsabad.
C'était un édifice d*une grande étendue et d'une suprême magnificence ; il s'élevait alors au bord de la rivière sur un des points les plus importants de Ninive.
On pratiqua des fouilles à la partie opposée du monticule de Koyoundjik, et on y trouva également des sculptures; mais ces fouilles ne furent pas poussées activement, bien qu'il fut déjà évident que la colline devait renfermer d'autres ruines. Les fonds alloués étaient épuisés et il fallait s'arrêter pour attendre de nouveaux crédits ' .
En 1848, les Trustées du Musée Britannique résolurent une seconde exploration en Assyrie et en confièrent la direction à Sir H. Layard ; ils lui adjoignirent MM. F. Cooper et Hormuzd
I Latard, Nineveh and Us remains. London, aSjO.
Rassam. Le 28 août 1849, TExpédition quittait le Bosphore, pénétrait en Asie par Trébizonde, et arrivait à Mossoul. Les fouilles furent activement menées. Après le départ de Sir H. Layard en 1847, M. Ross avait été chargé de veiller sur les tranchées ouvertes à Koyoundjik, mais ayant quitté Mossoul, M. Charles Rassam, vice-consul d'Angleterre, lui avait succédé et avait persisté à employer quelques ouvriers pour le compte du Musée Britannique, afin de conserver aux Anglais la possession des endroits précédemment fouillés.
Koyoundjik et Nimroud fiirent l'objet de minutieuses recherches. Nous ne pouvons donner une description détaillée de ces travaux ni des grandes découvertes qui surgirent lors de la mise au jour des bas-reliefs, inscriptions et tablettes qui se présentèrent en foule. On doit à cette période le déblaiement de plusieurs salles. Ces merveilleuses productions de l'art assyrien furent classées si soigneusement et appréciées avec tant de tact au moment même de leur exhumation, que je m'étonne
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qu'il leur ait fallu tant d'années pour entrer dans le domaine de Tarchéologie. Chaque jour on enregistrait des conquêtes nouvelles. Nous sommes obligé de passer rapidement et de renvoyer à l'ouvrage du savant explorateur, car il se mêle à ces descriptions des questions de déchiffrement et de chronologie que nous ne saurions discuter sans perdre de vue notre but principal. Nous aurons d'ailleurs à les traiter dans le cours de cet exposé.
Le monticule de Koyoundjik fut donc exploré avec le plus grand zélé; on ouvrit une large tranchée à l'angle sud du mont, et on trouva une série d'édifices qui se reliaient au palais précédemment découvert (Palais de Sennachérib). C^était la reproduction des sujets que nous connaissons ; la disposition était la même, de grandes salles longues et étroites, ornées de bas-reliefs et d'inscriptions; mais l'une de ces salles renfermait des objets en si grande abondance qu'elle frappa particulièrement l'attention. On avait recueilli déjà çà et là des tablettes, des fragments de briques
couverts d'une écriture fine et serrée , mais nulle part en si grande quantité que dans cette dernière salle.
Le sol était couvert à la hauteur de plus d'un pied de fragments plus ou moins considérables de ces tablettes. Quelques-unes étaient encore entières, les autres brisées par la chute des murs; elles étaient de différentes dimensions; les plus grandes avaient neuf pouces environ sur six. Malheureusement le temps pressait; personne ne pouvant alors mettre de l'ordre dans des archives qui se présentaient en telle abondance , on en remplit des caisses et des paniers et on expédia le tout en Angleterre»,
Les travaux repris à Nimroud eurent un succès complet. Il fallait une connaissance profonde des difficultés que le gouvernement turc fait surgir en pareil cas pour venir à bout de cette entreprise. C'est ainsi que Sir H.
I Nineveb and Bahyîon, p . 345 . Ce sont ces précieuses tablettes qui ont fourni tant de documents aux Assyriologues ; nous verrons plus tard G. Smith venir en rechercher les restes à Hoyoundjik.
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Layard arriva à déplacer et à transporter les gigantesques sphinx de la porte du palais N.-O. de Nimroud, divinités tutélaires gardiennes de ces lieux, auxquelles le prince constructeur avait commis cette charge, les adjurant d'y rester jusqu'à ce que leurs pieds d'eux-mêmes se meuvent ! Il sembla presque impie et sacrilège à l'illustre voyageur de les arracher de leur place; c'est au Musée Britannique qu'on peut les admirer maintenant.
Une autre partie des efforts de Sir H. Layard se porta en Chaldée, comme nous le verrons bientôt. D'ailleurs, durant le cours de ses explorations en Assyrie, il avait fait des reconnaissances fructueuses à Arban, sur le Khabour', à Bavian 2, prés de la rivière Gomel,
. I Nineveh and Babylon, pp. 275 et suiv. — Là se trouvent les vestiges d'un art tout étrange, se rapportant aux sculptures de Kimroud, ainsi que le dit M. Layard, comme les monuments de l'art grec archaïque aux œuvres des Phidias et des Praxitèles. 2 Ninei'ch and Babylon^ p. 207. Les ruines de Bavian, sur la rive droite de la rivière Gomel, sont les plus importantes de toutes celles qui ont été découvertes en Assyrie; elles furent visitées par M. Rouet, vice-consul de France à Mossoul, puis par M. Ross (W oy. * Niueveh, etc., vol. Il, p. 142.)
et à Van ', en Arménie; rien n'échappait à cet esprit investigateur.
Les résultats obtenus par ces deux expéditions ont rempli les salles du Musée Britannique, et si Ton veut se rendre compte de l'art assyrien, l'étudier dans ses plus intimes détails, il n'est aucun autre endroit où on puisse le faire aussi complètement et avec des points de comparaison aussi nombreux «.
En 1852, Sir H. Rawlinson retournait en Orient avec pleins pouvoirs des Trustées du Musée Britannique pour continuer les fouilles en Assyrie, en Babylonie et en Chaldée. Il résolut d'agir conjointement avec les commissions françaises déjà établies dans le pays, et proposa à Victor Place, vice-consul de France à Mossoul, de partager en deux le monticule de Koyoundjik déjà fouillé par Layard et en possession des Anglais.
Une ligne de démarcation fut tracée, ligne
1 Nitiei'eh and Bal^ylofi, p. 394. Les inscriptions de Van furent d'ab.>rd relevées par Schulz, 1 827-1 828. Ce voyageur fut massacré par les Kurdes en 1830.
2 Layakd, Monuments oj Nhuveh, i8)i-i8)3«
qui plaça toute la partie nord du monticule à la disposition des Français. Place parut flatté tout d'abord de cette proposition, mais il ne tarda pas à abandonner Koyoundjik pour Khorsabad, si bien que pendant deux ans il négligea entièrement de profiter de l'abandon fait par les Anglais. Enfin, en 1854, Sir H. Rawlinson ayant expédié un premier envoi de 150 colis, on se décida à attaquer le terrain jusqu'alors réservé aux Français, et Place n'ayant point fait de réclamations, M. H. Rassam ouvrit des tranchées sur la plate-forme nord '. — M. H.
Rassam avait connu Sir H. Layard dés 1846, et l'avait accompagné et assisté pendant les explorations de 1848-52. Sa longue expérience lui avait fait juger à l'avance du résultat de recherches entreprises à la pointe nord du monticule, qui livra, en effet, les sculptures du palais d'Assur-bani-pal 2, Ces merveilles décorent les basement-rooms du Musée Britan-
X Excavations and discovertes in Assyria. — Dans les Trans. of the Soc. ofbihl. Archaology^ vol. Vil, part I, pp. 37-58.
2 Dès cette époque, Sir H. Rawlinson considérait ce palais comme un chef-d'œuvre de l'art assyrien .
nique. En mars 1854, il retourna en Angleterre et les Trustées furent si satisfaits de cette fructueuse campagne qu'ils demandèrent et obtinrent du Parlement une allocation de fonds pour continuer les explorations, nonseulement en Assyrie, mais encore en Babylonie et en Chaldée. M. H. Rassam ayant été obligé de rallier son poste à Aden, W. K. Loftus, qui faisait alors des fouilles en Babylonie pour le compte de V assyro-hahylonian Fund Society, fut chargé de le remplacer (voy. Infra, p. 107). Pendant l'été de l'année 1854, il se rendit à Koyoundjik, et, au commencement d'août, il rencontra les restes d'un édifice à 20 pieds plus bas que celui qui avait été mis au jour par M. H Rassam, et qui livra également des chefs-d'œuvre d'art et de construction.
Les Trustées furent bientôt obligés, en présence des trésors qui se pressaient en foule sous la pioche du travailleur, d'arrêter ce zélé, faute de place pour recevoir les bas-reliefs et les sculptures ; de sorte que Sir H. Rawlinson se vit forcé de limiter les envois provenant de la tranchée ouverte par Loftus. Quand
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les marbres destinés au Musée Britannique furent emballés, il plaça ceux qui restaient (au nombre de 2 à 300) à la disposition de Place pour le gouvernement français, demandant seulement en retour que les colis anglais fussent pris à bord du bateau qu'on savait être parti de France, et qui devait venir chercher les antiquités à l'embouchure de l'Euphrate. — Cet arrangement fait, Sir H.
Rawlinson quitta la Mésopotamie pour regagner l'Angleterre.
Une nouvelle campagne de fouilles à Khorsabad avait été ouverte en 185 1. Nous avons vu comment notre Consul avait préféré explorer seul le palais déblayé par Botta.
Il y avait huit années que les fouilles étaient interrompues et le gouvernement français avait chargé Place de les reprendre, en lui envoyant des instructions précises de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour les diriger; elles furent closes en 1855 '.
X Niniw et Bahylme, avec des essais de restauration p?r F.
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La fin de cette campagne fiit marquée par le plus déplorable accident qu'on puisse imaginer. Nous voyons dans Place comment furent transportées les antiquités qui devaient être acheminées à Bassora, les soins que ce transport nécessita ' , puis le chargement difficile des radeaux ^ qui comprenait 4 colosses et autres objets fournis par les fouilles de Khorsabad, plus les dons des Anglais, et 80 caisses destinées au Musée de Berlin. On reçut en route les quelques colis de la mission de Babylonie ; c'était donc une cargaison fort respectable. Les marbres anglais avaient déjà gagné Bassora et étaient déposés sur le rivage, tout prêts à être embarqués à la venue du vaisseau français.
Or, par suite d'une fatalité lamentable qui a été taxée de « sheer carelessness and mismanagement » , toute la collection destinée à
Thomas, 1867. — M. Thomas, au retour de Babylonie., s'était arrêté à Khorsabad et avait été attaché aux explorations de Place. (Voy. infra, p. 114).
1 Voy. t. II, pp. 119 et suiv.
2 Id., p. 133.
la France fut perdue dans le Schatt el Arab ' ; — un taureau colossal et une demi-douzaine de caisses furent seuls sauvés * ! Le navire français arriva au mois de juin dans les eaux de l'Euphrate et resta à Tancre devant Bassora, espérant que dans l'intervalle on par\iendrait à dégager les marbres de la collection française. Les efforts tentés furent insignifiants, et le vaisseau de guerre que Ton avait appelé de Bourbon à cet effet ne fit pas son apparition. Le petit steamer anglais stationné dans l'Euphrate était absolument incapable de rendre le moindre service, si bien que, le temps venu, le transport français reçut à bord tous les marbres anglais avec l'unique taureau et
1 Voyez la relation de cette catastrophe dans le Journal of sacred literature and biblical record ^ vP vi, july 1856.
2 Voy. le Rapport de M. Mohl dans le Journal de la Société asiatique, 30 juin i8>$ : « Il parait qu'elles (les antiquités) étaient chargées sur un grand bateau et quatre radeaux ; le bateau ayant échoué accidentellement contre la berge du fleuve, près de Korna, les Arabes des environs Tout détruit, de même que les radeaux, pour s'emparer du bois et du fer et ont jeté les antiquités au fond de l'eau. » M. Mohl ajoutait : « Il est probable qu'il existe des photographies de tous ces monuments, car M. Place a toujours eu la précaution d'en prendre avant de les déplacer. »
la demi-douzaine de caisses françaises; le 3 janvier, il fit voile pour le Havre.
Les Turcs avaient également pris part à ce mouvement si actif des explorations françaises et anglaises ; ils entreprirent des fouilles à Nebbi-Younés, à la suite de jalousies de nationalités intervenues lors des premières excavations faites par MM. Place et Rassam.
Ces fouilles, à peine commencées, furent suspendues à cause des plaintes des habitants.
Nous ne devons pas omettre ici le grand travail du Commandant Félix Jones sur la topographie de Ninive ' .
Le Commandant F. Jones et le D»" Hyslop, médecin attaché au consulat de Bagdad, étaient venus à cette époque (1852) relever le plan de tout le territoire ninivite des deux rives du Tigre. Le Commandant F.Jones attribua au monticule de Koyoundjik Templace-
I Jones (Félix), Topography of Nhiei^eh^ illustralive of thc nanies of llie chief cities of Assyria ; and the gênerai çeogniphy oj the country intcrmediale bctwcen the Tigris and Oie Upper Zab. — Voy. Journal of the Royal Asiatic Society, vol. XV, part II, p. 29;, i8$). (Lu le 2 juillet iSjj.)
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ment de Ninive, et aux jollines de Nimroud celui de Calach, suivant en cela l'opinion de Sir H. Rawlinson et celle du D»" Hincks. — Les chaînes de montagnes de Djebel Makloub et la colline d'Ayn-es Safra sont, à proprement parler, les principales lignes du paysage de Ninive. Ces monts, bornés au nord-est et à l'est par la rivière Ghomel ou Ghazir-Su, comme par un fossé, défendaient les murs d'enceinte, tandis que les deux larges lits du Tigre et du Zab protégeaient la ville au sudouest et au nord. La rivière du Khauser, quelque chétive qu'elle fût, formait encore une défense à l'aide de grands ouvrages artificiels. — La plaine affecte la forme d'un parallélogramme irrégulier de vingt-cinq milles sur quinze, et renfermait les sites déjà explorés. Le Commandant F. Jones ne croit pas que Ninive ait eu des limites définies comme celles que lui attribue Sir H. Layard, ni qu'elle fût resserrée dans les angles formés par la Métropole et Khorsabad, d'une part, Karamles et Nimroud, de l'autre. Plus loin, l'auteur établit que la forme antique de Ninive ou
8o LES LANGUES PERDUES
Koyoundjik est celle d'un trapèze irrégulier, le côté est étant de 16,000 pieds à peu prés, ceux du nord de 7,000, de l'ouest 13,600 et du sud 3,000 '. La superficie entière s'élevait à 7 milles anglais et 4 furîongs^ et contenait près de 1800 acres de terre. Si on suppose que chaque habitant occupait 50 yards carrés, la population aurait atteint le chiffre de 174,000 âmes. Les monticules de Koyoundjik et de Nebbi-Younés, qui sont les deux grands points de repère de l'enceinte à l'intérieur des murs, ont leurs centres également éloignés l'un de l'autre et des angles ouest et sud-ouest de la ville, ce qui les placerait à chaque tiers intermédiaire de la longueur totale de la façade ouest baignée par le Tigre. Il est probable que Koyoundjik représente l'emplacement de la citadelle qui était bornée de trois côtés par le Khauser et du quatrième par le Tigre; de sorte que ce monticule se trouvait isolé du reste de la Cité. Sa forme est un ovale irrégulier, le côté N.-E. étant le plus large; il est
I Voy. Topography, etc., p, 324.
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à 96 pieds au-dessus du Khauser, à sa jonction avec le Tigre. Koyoundjik couvre prés de 100 acres de terrain, et Nebbi-Younés 40.
Le Commandant F. Jones pense que si une rivière a jamais été un agent dans la ruine de Ninive, ce doit avoir été le Khauser, les murs qui font face au Tigre étant encore peu endommagés. Ce travail est une œuvre remarquable que nous ne devions pas omettre et qui figure ici comme appendice nécessaire du résultat fructueux des fouilles.