‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, pasteur de la maison de son altesse sérénissime dChapitre 10 sur 24 · DE VOTRE ALTESSE ROYALE · texte numérisé non relu

DE VOTRE ALTESSE ROYALE

Le très-humble et très-obéissant serviteur, sujet et domestique,

A La Hnyei le 14 novembre 1687.

DE JACQUES PINETON

« Qui cache ses transgressions ne prospérera point; mais qui les confesse et les délaisse obtiendra miséricorde ' . »

C'est dans cette vue que je donne cet ouvrage au public. La faute que mes infirmités et mes foiblesses m'ont fait commettre est trop publique, pour n'en pas faire une pénitence qui soit de la même nature; et comme je n'ai rien tant à cœur que d'obtenir de mon Dieu la rémission de mon péché, je veux suivre l'avis du sage qui me conseille de le confesser hautement, afin que je puis'fee obtenir miséricorde.

Si jamais un grand pécheur a fait confession à

* Prov. 28, 13.

Dieu de sou péché, je puis dire que je ne lui cède en rien à cet égard. Depuis ma mallieurease chute mon cœur s'est fondu par mes soupirs au milieu de mes entrailles, et je n'ai pas eu besoin de faire le souhait de Jérémie \ que plût à Dieu que mes deux yeux fussent changés en deux vives sources de larmes , puisqu'elles ont été nuit et jour sur mes joues, et qu'elles n'ont pas coulé goutte à goutte, mais que les torrents qui sont sortis de mes yeux ont fait que ma vue en a été extrême ment affaiblie.

Je sais ce que j'ai fait çt ce que je fais tous les jours envers mon Dieu pour apaiser sa colère justement allumée contre im serviteur infidèle; il n'y a que lui qui sache ce qui se passe dans le cœur, puisque c'est lui seul qui sonde les reins et les pensées; le commerce qu'un véritable pénitent peut avoir avec Dieu ne peut pas être vu par les yeux de la chair, ni connu que par le juge et le coupable ; toutes les apparences du dehors peuvent être trompeuses et faire illusion aux hommes : il est facile de prendre le masque de l'hypocrisie. C'est donc mon affaire, et mon affaire capitale de savoir ce qui se passe entre Dieu et moi.

Je ne dois pas seulement travailler à faire ma paix avec mon Dieu; il me semble que je suis

1 Jér. 9, 1.

d'une obligation iodispensable d'édifier mon prochain. L'achoppemeat que j*ai dooné à toute rÉgUse 661 grande il est de mon devoir de la coor soler par le relèvement de ma chute, et de réjouir cette sainte Cité par 1^ eaux salutaireis de ma repentance.

Le présent q«^ je îm au public, et partkuliàremeal aux bonnes àmes^ est à mon avis d'un prix inestimable : je considère toutes U& larmes d*un pénitent comme toutautantdeperles précieuses qui roulent sur ses joues; Dieu les serre, ces larmes *, dans ses vaisseauxi selon la pepsée de David; il laat donc qu'elles lui soient très-précieuses, et, si elles sont d'une si grande considération en la présence de Dieu, ne doiventrelles pas être très^agréa* blés à &e& Saints?

Qu'on ne s'imagine pas que j'aie dessein d'atténuer ma faute en faisant le récit du triste état où j'étois et des horribles persécutions qui m'ont été &ites; je suis fort éldgné de cette vue, puisque, dans le premier sermon que j 'ai prononcé à La Haye après mon heureux rétablissement, j'ai prouvé invinciblement que ma faute et celle de mes semblables étoit incomparablement plus grande que le triple reniement de saint Pierre. Je compte pour une grande grâce que Dieu m'a faite d'imprimer

» Ps. 66, 9.

bien avant dans mon cœur la laideur de mon péché; plus cette pensée m'abat, plus' je me sens fortifié par la grâce, et je ne saurois assez remercier mon Dieu de ce qu*il me fait considérer moimême comme le plus grand de tous les pécheurs, à l'exemple de saint Paul, puisque j'ajoute incontinent, comme lui, que, pour cette cause, misérieorde me sera faite, et que là où le péché aura abondé et aura été trouvé excessivement péchant, la grâce abondera par dessus ^

Si je voulois ouvrir toutes les sources de mes larmes, il me faudroit composer un grand volume ; néanmoins, quand je devrois fatiguer un peu mon lecteur» je me sens indispensablement obligé de décrire les larmes de mes afflictions avant que de faire couler celles de marepentance. Pour cet effétj il faut que je remonte jusques aux premiers jours que je fus appelé au Saint Ministère, ce qui arriva Tannée 1658, qui étoit la vingt et unième de ma vie. Je fus donné à l'Église d'Orange, qui étoit un poste fort avantageux et fort glorieux, mais trop pénible pour être soutenu par un jeune homme.

En ce temps-là on comptait les Ministres d'Orange pour les plus heureux qui fussent dans la dépendance du Synode national de France; et en effet on ne pouvoit pas mieiix être, y vivant sous la pro-

1 Kom. 5. 20,

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tection d'un grand Prince, dont les pères avoient fait jouir cette Église d'une longue paix.

Le grand calme de cette Église fut un avantcoureur d'une horrible tempête dans laquelle je fus bientôt enveloppé.

Feu mon père, Jacques Pineton de Chambrun ^, qui, par sa rare vertu, son grand savoir et son génie extraordinaire dans toute sorte d'affaires, s'étoit acquis un grand nom dans le monde, et particulièrement dans nos Églises, avoit joui des beaux jours de ce calme, et j'ose dire que sa prudence exquise avoit beaucoup contribué à rendre TÉglise d'Orange florissante. Il avoit eu la consolation de la voir multiplier à merveille. Il y avoit peu de jours qu'il ne passât des prosélytes par ses mains, de sorte que, dans moins de vingt ans, il vit augmenter son Église de la moitié. Je n*ai pas eu le même bonheur que lui : à peine fus-je entré dans le sanctuaire, que j'eus le déplaisir de voir un étrange renversement dans l'État et dans l'Église.

Tout le monde sait ce qui se passa l'an 1660, auquel temps le Roi très-chrétien, s'étant rendu maître de la Principauté, fit renverser ces superbes bastions qui avoient été élevés par le prince Maurice, de glorieuse mémoire, comme un magnifique monument de sa grandeur. L'État demeura pen-

^ V. la préface^

iO LES LÀBMKS

dant cinq ans entre ces mains étrangères, et Dieu sait ce que TÉglise souffrit pendant tout cet interrègne. Les Romains, qui jusques-là avoient demeuré dans une juste modération, commencèrent à lever Tétendard de la division et de la discorde ; ils établirent une confrérie de miséricorde sans l'aveu et la permission de leur Prince légitime, qui devint eai peu de temps très-puissante par Targuât qu'ils quêtèrent de toutes parts, pour pouvoir opprimer plus facilement les Réformés.

Ils employèrent leur argent à faire des nouveaux convertis, à quoi les aumônes qu'on leur avoit données étoient particulièrement destinées. Les faux dévots se mirent en campagne pour débaucher les enfants de Tobéissance qulls dévoient à leurs pères. On établit une maison à Avignon pour les recevoir; et, s*ils n'en pouvoient pas venir à bout par la douceur et par les caresses, ils se servoîent de l'autorité des officiers qui étoient dans le château, pour les enlever de vive force*.

1 Ce ik'e0l pas aeoleineiit à Orange qm les choses se passaient de la sorte* « Le ri^t était en grand usage tians les diocèses ûa royaume tout catholique de Louis XIV ; il devint même autorisé et légal. On enlevait le plus qu'on pouvait les enfants des Ré~ formés ou des nouveaux convertis suspects, dont le nombre était grand, et on les enfermait en lieu d'édification , dans les couvents. La fin sanctifiait le moyen. Puisque les âmes de ces pauvres enfants périssaient , Tardente charité du clergé o'exi-

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Ou jugera mieux de notre état par le récit que je m'ea vais faire. Un enfant âgé de neuf ans, nommé Louis Villeneuve, fut aecusé d'avoir commis quelque irrévérence dans la chapelle qu'on avoit dressée dans le château. Ce pauvre innocent fut mis dans une grosse tour, passant les nuits à imp](^er avec de grands cris le secours de son père et de sa mère, et, le dimanche suivant, il fut pro* duit en spectacle public, précisément à Theure qu'on allait au temple, ayant la hart au cou, lié et garrotté, fustigé par un bourreau, qui pleuroil à

Seaft-eHe pas impérictnemenf qn^il les samvât à tout prix de la perdKioD ? L'Ëvéque d*A1afs obéit sans donte à ees grands devoirs de sa charge pastorale, lorsque, après avoir ravi h un vieux mHitaire estropié d'Andote sa fille , et l'avoir Instruite et fait communier, il se refusa encore à Ta loi rendre de trois années. La charité épiscopale était pourtant en défaut sur ce point , car la néophvte n'était pas gardée et entretenue gratuitement, et sa conversion coûtait cher au pauvre père , si cher qu'il ne put supporter cette dépense, et s'adressa au Kol , en faisant valoir ses services, dont il avait droit d'attendre un autre prix. »

Ailleurs, c'est une chétive enfant de cinq ans et quelques mois, arrachée, le 19 février 169^, des bras d'une mère désolée* son père la réclame au ministre Châteauneuf dans les termes les plus émouvants. « Vous seriez touché de nostre état, s! je vous le pourois dépeindre aussi pitoyable et douloureux qu'il est. Appaisez, Monseigneur, par votre justice, Taccablement qui nous presse... »

Enfin, daus une lettre dn 20 juin 1 69S, l'Évoque de Montaubair demande la protection dn même ministre, pour obtenir une chose trèS'prudcnte et très-nécessaire, qui est de fahre enlever

chaudes larmes de ce qu'oa lui faisoit faire, enviroDoé de soldats de la garnison, et le tambour battant à tous les carrefours de la ville. Ce spectacle inouï me toucha si fort le cœur, que je tombai dans une dangereuse maladie, et me fis une grosse affaire avec le commandant, auquel je reprochai en face son inhumanité et la barbarie dont il avoit usé envers cet innocent, que j'ai regardé toute ma vie comme un illustre confesseur.

L*édit des relaps ' parut au même temps en

et mettre dans un couvent, à Bordeaux , une demoiselle de quatorze ans qui aura un jour cent mille écus de bien, et dont la mère songe à la marier bientôt avec un mauvais' converti. Nous empruntons ces détails au Bulletin de la Société de V histoire du Protestantisme français (1853, p. 358- 362} ; nous renvoyons à cette excellente publication ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de connaître les pièces k l'appui des faits cités.

^ C'est en 1663 que le Clergé de France obtint, sur les instances de son assemblée générale , une déclaration contre les relaps, c'est-à-dire contre ceux qui retournaient à la Communion Réformée, après avoir fait abjuration. Or, Tassistance à la messe pendant trois ou quatre dimanches, la bénédiction de-

mandée à un Prêtre dans un mariage mixte, la confidence faite à un catholique qu'on inclinait vers sa religion, une coiyecture, une apparence, un. ouï-dire, ou quelque velléité d^abjuration qui datait de quinze ou vingt ans, on transformait tout cela en actes de catholicité. La peine prononcée contre les relaps était le bannissement perpétuel. V. de Fëlice, Histoire des Protestants de France, 1850, p. 364 sqq., 381, 392.

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France. Le commandant nie fit appeler au château par quatre gardes, croyant m'intimider avec cet appareil de guerre. Comme je fus près de lui, il me dit que le Roi prétendoit que cet édit fût exécuté dans la Principauté. Je lui répondis avec fermeté que redit ne parloit que des sujets du Roi, qu*il ne falloit pas compter ceux de la Principauté pour tels, et que, vivant sous les édits d*un grand Prince, nous ne pouvions reconnoltre d'autres lois que les siennes.

Ma réponse le mit dans une étrange furie^ il me fit mille menaces, et, me voyant ferme dans ma résolution, il me quitta brusquement en me disant que dans peu de jours je trouverois à qui parler. Je ne m*étonnai point de toutes ces menaces : plus elles étoient grandes et sévères, plus je sentois mon cœur s*affermir contre le torrent; et, en efiet, quelques jours après, les Papistes voulant innover le jour de la Fête-Dieu par leurs tentures qu'ils vouloient porter au delà des bornes ordinaires et prescrites par les édits de nos Princes, je m'y opposai avec tant de force que je les mis à la raison, nonobstant qu'ils se servissent de l'autorité du commandant et de sa garnison.

Il se passoit peu de jours que je ne fusse aux prises pour soutenir les intérêts de mon Église. Nous ne trouvions plus de justice près des magistrats, quoiqu'ils exerçassent leur charge au nom

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et sous raulorité du Prince. Les liaisons et la complaisaiMîe qu'ils avoient pour le commandairt les rendoient insensibles à toutes les misères de l'Église, et ftu lieu de se roidir fortement contre le torrent qui se débordoit, ils laissoient tout périr, par lâcheté; ou par des intriguer d'État.

Avant que la citadelle fût démolie^ les Ayents, les Carêmes et les Octaves se passoient fort paisî^ blemènt, sans que les prédicateurs romains s'em^ portassent contre la Religion Réformée, et sans qu'ils, osassent même provoquer les Ministres à la controverse; et s'il y en avoil quelqu'un qui s'échappât sur ce sujet, les Romains mêmes lui di^ soient qu'on ne vivoit pas ainsi à Orange, et les prioient de se tenir dans les termes de la modération ; mais sitôt qu'ils virent paroUre Taulorilé étrangère, ils changèrent bien de langage.

Les Jésuite, qu'on ne voyoit auparavant que fort rarement à Orange, furent recherchés avec empressement pour remplir les chaires. Ces Messieurs, qui savent faire de belles entrées, ne parlèrent au commencement que de paix et de concorde; mais, à peine eurent-ils passé un demi- Avent, qu'ils ne parièrent que d'hérésie, de religion damnable, et appelèrent tous les Ministres au combat spirituel de la controverse.

Ce fardeau tomba sur moi. J'ai soutenu ce choe pendant vingt-deux ans, et, je puis dire, à la gloire

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de va&a Dieu, cpie j*ai ooQfondu leur erreur, et fait Lriompber la mérité. J'en appelle à témoin dodseulement les R^onnés qui étoient alors à Orange, loaiseneore les honnêtes gens Catholiques Romains des provinces ?oisines, et surtout du €ûmtat, qui venoient en foule pour voir quel seroit le succès de oes combats. Tai bien passé par mes mains une quinzaine de Jésuites, des plus fameux, sanso(Hnp« ter les Religieux de plusieurs ordres. Ils se sont tous loués de mon honnêteté et de ma modératitHi^ et lorsque je les ai convaincus, plutôt par la force de la yérité que par mes paroles, je leur ai cette obligation, qu'ils m'ont répondu par un panégy*rique; m'exhortant à quitter ma religion, où je ne serois jamais que Ministre, et que parmi eux je serois infailliblement M. TÉvéque, M. TArchevêque, et peut-être M. le Cardinal. C'est le compliment que me fit le Père Grate, Jésuite d'un grand savoir, à l'exemple d'un de ses confrères demi j'ai oublié le nom. Je n'ai pas oublié ceux des Pères k Gras, Saint-Félix, Orousel, Barnouin, tous gens au gros collier de leur ordre, qui furent les premiers qui m'obligèrent à bien visiter ma biblio^ thèque, de quoi je leur suis obligé.

Puisque je suis sur cet endroit de ma vie, je ferois tort au public si je ne marquois une circonstance qui mérite d'être transmise à k postérité. Ua de ces messieurs les Jésuites, prêchant l'Octave

de leur Sacrement, en Vannée 1678, me défia en chaire de répondre aux argumens qu'il mettoit en avant pour prouver la réalité et Tadoration du Sacrement. On me rapportoit exactement tout ce qull avançoit; je le méprisai pendant quelque temps, sans lui vouloir répondre, me contentant d'édifier ceux qui me faisoient le rapport de ses sermons; mais enfin, voyant qu'il me provoquoit tous les jours et que mon Église souhaitoit avec passion que je lui répondisse, j'entrepris, un dimanche, à l'exercice du soir, de réfuter tous les sermons qu'il avoit faits sur cette matière. Je prêchai plus de quatre heures, en présence, non-seulement de mon Église, mais encore de plusieurs étrangers qui étoient venus pour entendre cette réfutation. Je puis dire que je le mis dans un furieux désordre, en relevant ses faux raisonnemens et ses fausses citations. Je l'accablai des passages des Pères dont ilfaisoit grande parade, jusques-là que, sortant du sermon, il se tiroit les cheveux en disant à un gentilhomme romain, qui est encore en vie (nommé Villeneuve) : «Hélas! je ne sais où j'en suis; bon Dieu, comment pourrai-je répondre à tant de citations? »

En effet, il se donna bien de garde d'entreprendre de me suivre ; il se contenta de faire diverses exclamations, en chaire, sur ce que j'avois dit que l'adoration du Saint-Sacrement étoit un

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culte idolâtre^ et crut se tirer bien d'affairé par cette apostrophe pathétique; voici ses paroles : « Grand Dieu, pourquoi souffrez-vous que le culte le plus auguste et le plus saint soit traité d'idolâtre? S'il est vrai, comme les Ministres nous en accusent, que nous soyons des idolâtres et que les prêtres soient des imposteurs, en disant qu'ils sacrifient tous les jours le corps de votre Fils bienaimé ; où sont vos foudres, où sont vos carreaux pour écraser ces imposteurs et ces idolâtres? »

Ensuite, se tournant vers l'autel où l'hostie étoit exposée, il continua son apostrophe en ces termes : -t< Oui, mon Sauveur, je m'adresse à vous, pour vous demander que vous jugiez notre cause par un miracle. Si nous sommes des idolâtres en adorant votre Saint-Sacrement, faites descendre sur nous le feu du ciel, comme Élie le fit descendre sur les prêtres de Baal. Foudroyez nos autels, et alors vous nous détromperez, et nous persuaderez, par ce jugement, que nous sommes des idolâtres ! »

Ce fut précisément le 19 du mois de juin que cette imprécation fut prononcée. Dix jours après, 29 du même mois, jour de Saint-Pierre et de Saint-Paul qui étoit un mercredi, sur les neuf heures du matin, Dieu fit voir le miracle que le Jésuite avoit demandé; l'air s'obscurcit par des nuées épaisses, les éclairs brillèrent de toutes parts, le tonnerre gronda avec un bruit tout ex-

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traordinaire; il y en eut un qni éclata d'une étrange maDière, et alla tomber justement près du grand autel qui avoit été apostrophé, et où ie chanoine Caulet célébroit la messe. L'éclat du tonnerre le fit tomber à la renverse . Il arracha diverses pierres de la "voûte, et, passant dans la première chapelle qui est à main gauche du choenr, il brûla la nappe de Tautel où l'on célébroit aussi la messe. La dame de la Pise, qui étoit à genoux, en fut blessée et toute couverte de poussière, avec plusieurs autres personnes; on emporta la dite dame demi-morte en sa maison, où elle fut promptement saignée, et la foudre, qui avoit causé tout ce désordre, sortant par une fenêtre de l'église, s'alla attacher à la tour où l'on travailla jusques au soir pour éteindre le feu qu'elle y avoit allumé. Voilà un fait bien positif, connu de tout Orange et de tout son voisinage, qui doit donner à penser aux Catholiques Romains non passionnés.

Qu'on ne s'imagine pas que je donne au public ce petit récit des victoires que j'ai remportées sur les Jésuites, par un esprit de vanité. Je proteste que j'en suis extrêmement éloigné. Je sais qu'après ma chute l'humilité doit être mon partage. La seule vue que j'aie en ceci est de bien persuader à tout le monde, que j'ai eu toute ma vie une extrême répugnance pour les dogmes de l'Église Romaine, et pour son culte que j'ai toujours cru

DE J. P. Bl CHAIIBRUN. 19

iddâtre; et que, si je suis lombé en disant que je me réunirois, ce n a été que mes grandes douleurs, le trouble de mou esprit, el re^trémité où j etois, qui ont arraché, malgré moi, cette parole de ma boucJie.

Si Ton ne se fût senri d'autres aruies pomr nous ofMuhatlxe que de celles de la controyerse, il y au^ nût eu de quoi se consoler. La guerre n'auroii pas été fort sanglante, et mon église, bien loin d'en reeeroir du dommage, en seroit devenue plus florissante, puisqu'elle yoyoit qu'on menoit battant ses plus cruels ennemis; mais comme les Jésuites et ceux de leur cabale ne trouToient pas leur compte en cette guerre, ils nous en suscitèrent une bien plus dangereuse et plus désolante, qui fui de nous faire de grosses affaires, mettant en usage de faux témoins, la fraude et l'imposture. Il me semble même que c'est sur ee pied qu'on a fait le plan de la persécution que uous avons vue en France depuis l'an 1660, et qu'ils ont voulu faire leur apprentissage sur nous pour devenir des maîtres achevés à l'égard des autres.

Je me contenterai de rapporter ici deux exemples des grandes affaires qu'ils nous suscitèrent, et qui mirent la consternation dans mon église.

A la naissance de M. le Dauphin, toute la France fut dans une grande fête. On ayoit accoutumé

20 LES LABIIES

dans la Principauté de les solenniser, peut-être avec plus de pompe et d*ardeur que les François mêmes, pour marquer le respect qu'on avoit pour Sa Majesté très-chrétienne. Sur la fin du mois de novembre 1661, il fut résolu qu'on ferait un feu de joie, et que tous les sujets du Prince, tant d'une que d'autre religion, rendroient grâces à Dieu pour cette heureuse naissance. Les Réformés parurent les plus zélés dans leur dévotion; et quand il fut question de prendre les armes pour le feu de joie, ce furent eux qui parurent les plus lestes et les plus habiles à faire un grand feu.

Toute l'allégresse qu'ils témoignèrent en cette fêle ne servit qu'à les rendre plus malheureux , car on en accusa un grand nombre d'avoir mal parlé du Roi , de sorte que le lendemain on n'entendit parler que d'informations criminelles, sans qu'on nommât les personnes quiétoient accusées. La malice fut si déréglée, qu'on voulut bien me mêler dans cette malheureuse affaire.

On disoit sourdement que j'étois allé chez le sieur Armand Marchand et chez d'autres bourgeois, pour les porter à n'aller point à ce feu de joie ou à tenir les discours peu respectueux qu'on leur imputoit. Ce pauvre Armand fut mis dans un cachot, lié de chaînes, et les autres trouvèrent leur salut dans la fuite. Certes, je ne puis m'empêcher de dire en cet endroit, qu'il faut nécessairement que la Religioçi

DE J. P. DE GHAMBRUN. 21

Romaine inspire la fureur et la rage contre les plus innocents, puisqu'on Touloit s*en prendre à moi, qui avois paru le matin en chaire, faisant des Yoeux très-ardens au nom de mon église pour la prospérité du Roi très-chrétien et pour la longue vie du Dauphin que Dieu venoit de lui donner. Aussi je ne me mis pas beaucoup en peine de tout ce que Ton disoit, et cela d'autant plus qu'on n'osoit m' attaquer ouvertement.

Il n'en fut pas de même de plusieurs autres.

Comme on connoissoit parfaitement la malice de nos persécuteurs, qui obéissoient aveuglément aux ordres d'une femme impudique nommée la Redonnet, chacun fut dans la crainte d'être enveloppé dans le malheur par cette imposture. On aposta des faux témoins. Les nommés Itier et Roussas furent condamnés aux galères: ce dernier y mourut de fatigue et de déplaisir, et le premier en fut retiré par de pressantes sollicitations de feu M. de Zuilychem *, qui se trouvoit en Cour de

^ Constantin Huygens , seigneur de Zuilychem , qui fut tour à tour secrétaire et conseiller des princes d'Orange Frédéric- Henri , Guillaume H et Guillaume 111 , naquit à La Haye, le 4 septembre 1 596 ; il était second fils de Gbristian Huygens , secrétaire du conseil d'État de la république des Provinces-Unies. En 1660 ou 1661, il fut envoyé à la cour de France pour obtenir le rétablissement de son maître dans la Principauté d'Orange. 11 a composé plusieurs pièces de poésie latine. 11 mourut en

22 us LAHBtES

France en qualité d'envoyé des tuteurs du Prince pour demander la restitution de la Principauté. Ce grand homme fit voir si clairement à M. de Brienne, conseiller et secrétaire d*État pour les affaires étrangères ^^ que cette accusation étoit une imposture malicieuse, que l'accusé et le condamné fut tiré promptement des galères, ce qui est une conviction manifeste de la mauvaise foi de nos persécuteurs.

La seconde affaire qu'on nous suscita étoit assu^ rément aussi malicieuse, mais elle étoit d'une plus grande conséquence que la première; la voici :

Un jour de dimanche, on donnoit la bénédiction aux Carmes. Vis-à-vis la porte de l'église, il y avait des fenêtres à une chambre de feu M. de Be* darrides, célèbre jurisconsulte, où, par malheur, se trouvèrent diverses personnes de l'un et de l'autre seie. La foule étoit si grande dans l'église, que plusieurs furent contraints de demeurer à la porte, et particulièrement des jeunes gens de la connoissance de ceux qui étoient dans cette chambre où Ton faisoit collation. Il y eut un jeune homme qui montra un verre de vin à un de ses amis pour

1687. L'on de sea fils, Constantin, fut à son tour secrétaire de Guillaume lU ; le second, Christian, qm vécut de 1629 à 1695, ne fut autre que l'illustre mathématicien Huygens.

* Cp. Les Mémoires 4u due 4e Saint-Simon , éM, de 1829^ 11,115,116.

DE J. P. I>S CSAMBRUN. 23

l'inviter à venir boire. Il n'en fallut pas davantage pour crier à l'impiété et au sacril^e, et pour cri^ minaliser tous ceux qui étoient dans cette maison. On les accusa d'avoir contrefait le Prêtre, de s*ètre moqués de leurs mystères ; de quoi on demanda justice au Parlement.

On ne se contenta pas de cela , on en écrivit en Cour de France; on y exagéra si fort ce crime prétendu, que feu M. de Besous, intendant dans la province du Languedoc, eut ordre de se trans^ porter à Orange pour informer du fait et en faii'e son rapport. Ceux qui étoient accusés prirent ralannç à cette venue ; ils se retirèrent de TÉtat, et n^osèrent jamais y rentrer que lorsqu'il fut remis au pouvoir de son Prince légitime. M. de Besons exécuta sa c(MQ[imiB6ion : il se porta sur les lieux, il alla à Tautel pour examiner si de là ou pouvoit voir les fenêtres; il se transporta aux fenêtres pour voir si Ton pouvoit voir l'autel. Il jugea bien en lui-même que cette affaire n'étoit qu'une imposture, puisque de l'autel on ne pouvoit point voir les fenêtres, ni des fenêtres l'autel, et qu'ainsi l'accusation qu'on avoit intentée contre ces jeunes gens étoit autant insoutenable qu'elle étoit malicieuse.

Cependant, quoique M. de Besons fût un homme de bonne foi, il ne voulut pas pour lors expliquer sa pensée; au contraire, il fit de grandes me*

naces, et partit, laissant les Réformés dans Tappréhension de quelque mauvais traitement : mais apparemment il fit connottre à la Cour Tinnocence des accusés, puisque cette aifaire n'eut point d'autres suites que Tarrét que le Parlement d'Orange donna, sans doute pour plaire à la Cour, par lequel il les condamna à des amendes et au bannissement.

On ne doutera point de la mauvaise foi de ces accusateurs, lorsque j'aurai remarqué qu'un an après, étant allé rendre visite à M. de Besons, qui passoit par Orange, les Religieux Carmes y vinrent. Comme ils n'osoient pas faire leur demande en ma présence, M. de Besons, qui me fàisoit l'honneur de m'accompagner au sortir de ma visite, m'arrêta tout court, et, s'adressant à ces Religieux, leur dit : «Que demandez-vous, mes Pères? M. de Chambrun n'est pas suspect; il est de mes bons amis.» Ces bons Pères voulurent lui faire une longue harangue qui aboutissoit à lui représenter qu'ils avoient fait de grandes avances pour ce procès, et que cependant le Parlement ne daignoit pas de les faire rembourser, ce qui mettoit en désordre leur communauté. «Mes Pères, leur dit-il en les interrompant, vous avez intenté ce procès mal à propos, vous avez agi de mauvaise foi envers ces bonnes gens; j'ai été sur les lieux, et j'ai reconnu la méchanceté. Si vous n'avez de quoi,

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vendez vos calices, et soyez plus retenus à Tavenir. » Les Carmes s*en allèrent tout confus, plutôt par ma présence que par le discours de M. de Besons, qui me dit : « Ne les ai^je pas bien régalés? il n'y arien de si importun que les moines. »

Toutes ces vexations que Ton faisoit à mon troupeau me causoient des afflictions très-amères et des peines inconcevables. Il falloit que j'allasse consoler les parents des accusés , que je fusse aux prises avec les calomniateurs, et que je fusse aux trousses des officiers du Parlement et de ceux qui commandoient au château pour le Roi très-chrétien, pour défendre Tinnocence opprimée. Ce n'est pas tout encore : il n'y avoit point de poste, qu'il ne me fallût écrire à feue Son Altesse Madame la Princesse douairière, qui gouvernoit les affaires de la tutelle, tant en son nom qu'en celui de S. M. B. et de S. A. £. de -Brandebourg. J'étois dans le même exercice à l'égard de M. de Zuilychem, qui étoit à Paris. Cela m'avoit été commandé par cette grande Princesse, tant de sa propre bouche que par les lettres, ce qui n'étoit pas une petite occupation.

Puisque je suis sur cet article, je ne dois pas omettre de dire qu'au commencement de l'an 1 660, le Roi très-chrétien faisant marcher ses troupes vers la Provence, on fut dans une furieuse alarme très-bien fondée dans la Principauté. Les affaires y étant extrêmement brouillées par le démêlé des

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