LA PRINCESSE D'ORANGE
MADAME
Si VOTRE ALTESSE ROYALE éloit une Princesse du siècle, ce seroit lui faire mal ma cour que d*oser lui présenter des soupirs et des larmes. Ce n'est pas ce qu'on demande aujourd'hui dans le grand monde : un pénitent y passeroit pour un homme incommode, au lieu que ceux qui y débitent des bagatelles et des intrigues y sont regardés comme des personnes d'importance, que l'on caresse avec empressement, comme s'ils en valoient bien la peine.
La cour de V. A. R. est de tout autre nature. La
piété y règne, la dévotion est une de ses principales
occupations; de sorte qu'il seroit à souhaiter que les
Il ÉPITRE.
autres cours de TEurope voulussent bien se régler sur ce grand exemple. Il y en a qui entendent tous les jours les cris et les gémissemens des pauvres malheureux qui sont persécutés pour justice, mais qui ne sont pas pourtant plus touchées de ces misères publiques, et qui augmentent leurs rigueurs à mesure que les larmes coulent avec plus d*abondance.
Tout le monde sait, MADAME, que V. A. R. a un cœur plus sensible, et que les désolations qui sont arrivées et qui arrivent tous les jours à l*Église de Dieu lui font répandre des larmes, avec la bienheureuse Marie, parce qu'on a enlevé le Seigneur.
Mais, MADAME, si V. A. R. est si vivement touchée de ces désolations, pourroit-on s'imaginer que ses compassions les plus tendres ne s'étendissent pas sur ses pauvres sujets de la Principauté d'Orange, sur lesquels on a ^nployé tout ce que la rage et la fureur privent inspirer de plus cruel ? La persécution a dissipé mon troupeau ; plusieurs de m^ brebis sont errantes dans les déserts, elles se cachent dans les cavernes ; les autres soupirent dans le& |;alères, dans les cloîtres, et dans le nouveau mmide où elles ont été transport tées; et celles que Dieu a tirées de l'embrasement et mises en liberté par un secours tout particulier de sa Providence, sont contraintes de rouler en divans en* droite du monde pour trouver quelque asile assuré. On ne se contente pas de les persécuter pendant leur vie; on les expose encore à toute sorte d'opprobre
afvès Icitr mort, irainant leurs cadavre» dans les boues» pour lés jeter ensuite à la voirie.
11 semblait, MADAME, que nous devions être à couv^ de cet orage à l'oaifare des lauriers de notre gtorieux Prince : mais par un effet tout contraire à l'ordre de la nature, Téclat de la vertu de vdre grand héros a été l'éclair qui a précédé le coup de foudre qui nous a atterrés. Comme je me suis fait un grand honneur, tout le temps de ma vie, de servir avec zèle et avec fidélité un si bon et si grand maître, c'est aussi sûr moi qu'on a fait tomber le fort de la persécution. J'en ferois ma gloire, bien loin de m'en affliger, si mes grandes infirmités ne m'avoient fait succomber pour un moment; car, par ce moyen, j'aurois rempli mon devoir et envers mon Dieu et envers mon Prince.
Mais, MADAME, c'est ici le sujet de mes larmes : si j'ai été toute ma vie fidèle à mon Prince, dans mon épreuve j'ai été infidèle à mon Dieu. Au milieu de l'extrême affliction que me cause ma chute, je ne puis recevoir de plus douce consolation que de répandre les larmes de ma repentance aux pieds de la plus pieuse Princesse du monde. Agréez donc, MADAME, que je les expose aux yeux de V. A. R. Si elle en est touchée, j'aurai de quoi me consoler : car, puisque sa grandeur et ses excellentes vertus la rendent une image vivante de la Divinité, je pourrai conclure que Dieu a eu pitié de moi, puisque sa vive
IV ÉPiTRE.
image aura été touchée de compassion à la vue de mes larmes. J'aurai encore cette satisfaction de ne me voir pas un objet tout à fait indigne de sa protection et de sa bienveillance, à laquelle je prends la liberté de me recommander, puisque je suis avec une très -profonde vénération,
MADAME