‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, pasteur de la maison de son altesse sérénissime dChapitre 13 sur 24 · LES LAUMES · texte numérisé non relu

LES LAUMES

Cela n*empécha pas pourtant que ce curé ne poussât plus avant sa malice : il employa la plume du sieur Âimardy avocat au Parlenient, pour dresser une requête au Roi très-chrétien, pleine de mille impostures, qui aboutissoit uniquement à nous rendre odieux et à nous enlever les deniers qu'on appeloit de la perécation*, qui étoient employés à l'entretien des Pasteurs, des Professeurs et Régents du collège. J'ai passé cette requête par mes mains ; la copie est au pouvoir d'un de mes amis; peut-être pourra-t-elle être donnée un jour au public pour 1 ui faire connottre de quel caractère sont les ecclésiastiques de cette nature. Pour ce coup cette requête ne fut pas répondue : la politique ne le demandoit pas ; il falloit attendre un temps plus favorable. Cela pourtant n'arrêta pas l'humeur remuante de ce curé : il envoya une autre requête à M. le comte d'Auvergne, qui jouissoit de la Principauté par droit de représaille, tendante à ce qu'il fît rendre aux Catholiques Romains l'Église de Saint-Martin, dont mon troupeau j ouissoit en vertu deséditsde ses Princes. Mais M. le comte d'Auvergne, qui est un Prince sage et modéré, ne voulut rien innover dans la Principauté, après

1 Je n'ai pu découvrir nulle part le sens exact de cette expression. La péréquation dont parle Diderot dans son Encyclopédie était d'une tout autre nature que celle à laquelle M. de Ghambrun fait allusion.

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aiîoir vu le& édits de nos Princes, que je lui fis tenir par le moyen de son intendant.

Je n*étois pas si mal informé de tout ce qui se passoit à Orange, que je ne visse comme à l'œil, que j'avois toujours ouvert pour le bien de mon troupeau, que ce curé n'agissoit pas par lui-même; M. Jean-Jacques d'Obeille, abbé et comte de Montfort^ , étoit déjà arrivé à Orange pour remplir l'épiscopat. Ses manières insinuantes, et les discours qu'il affectoit de tenir de vouloir vivre en paix, persuadoient le monde que ses intentions étoient très-droites à cet égard, et qu'on étoit heureux en ce contre-temps qu'il y eût à Orange un Évoque qui n'aimoit pas la brouillerie. Pour moi, qui ne me voulois pas laisser surprendre à ces belles apparences, je découvris bientôt que le curé n'agis^ soit que par ses ordres. L'événement n'a que trop justifié que je ne m'étois pas trompé dans ma conjecture. Comme cet Évêque a beaucoup d'esprit, il ne vouloit pas se commettre, voyant que la paix étoit sur le point d'être conclue, appréhendant

^ « Joh. Jac. (TObeilh, ex illu&tri apud Boioft familia, abbas et cornes Sanctl Jacobi de Monte-Forti diœce&is Macloviensis, et doctor Sorbonicus, anno statis suœ 27. Nominatur Episcopus 1674. GoD&ecratur Parisiis apud Gœlestinos, mense nov. anni 1677. Possessionem per procaratorem obtinuit 18 dec. 1677 et per semetipsum 14 apr. 1678... hactenus superstes. » (Gall. CA^w^,1715,t.I,p. 786.)

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que S. Â. rentrôiit d^hs ses droits, ilû*eût sujet de se repentir d'avoir voulu iïinover au préjudice de ses édits.

En effet, la paix de Nitnègue ayant été ttoncluej la Principauté fut remise à ^on légitimé possesseur j conformément à Tarticle exprès qui avoit été fait; 11 y eut à Orange de grandes réjouissances, dans la pensée où Von étoit qu'on jouiroii de quelque repos après tant de vexations et de troubles* mais Vesprit du "Papisme, qui ne se plaît qu'à exciter des troubles, et qui n*aime point le vent coi et subtil où Dieu se rencontre ^ replongea bientôt moii Église dans de mauvaises affaires .

Cette fête agréable que Von y célèbroit pour solenniser la conclusion de la paix fit mal au cœur iaux Romaitis. L'Évêque fut le premier qui tit pàroître son chagrin. Les bourgeois, tant d'une que d'autre religloti, alloient en foule dans son palais épiscopal pour lui feire honneur par le feu de leur mousqueterie ; il s'en fâcha comme si on lui eût fait un affront, et dit hautement qu'on n alloit chez lui que pour s'en moquer. Ce fut apparemment là que se fit le complot d'abattre les deux croix, dont j'ai parle ci-devant, pour en accuser ceux de la Religion, et leur susciter par ce moyen de grosses affaires. Lesdits bourgeois avoient demeuré trois jours entiers sous les armes, savoir : le dimanche, le lundi et le mardi. La fatijgue de ces trois jour-

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n^s lç$ avoit jelés dans un profond sojpameil; mais pendant qu'Us dormoient à leur aise, on trayailloit çi les perdre^ car un ermite s*étant vanté en pleine place que cette joie ne dureroit guère, la nuit du piardi au mercredi il alla,abattrç les deux çroix^ accompagné de deux g^arnemens qui l'aidèrent à exécuter son entreprise.

C'est une chose surprenaqte que le$ Papistes aieut tant de vénération pour la croix, et que ce* pendant ils la profanent pour en imposer une bien dure à ceux qu'ils veulent persécuter. U n'y a rien de saint ni de sacré pour eux^^ pourvu qu'ils s'en puissent servir à leurs funestes desseins. L'impiété, le sacrilège et la profanation soBt comptés pour rien chez eux moyennant que ces crimes énormes puissent contribuer à susciter de$ affaires ou à perdre ceux qu'ils appellent hérétiques.

Celaparutenl'histoireque jerécite : carFÉvéque^ qui sans doute étoit bien informé de la vérité du fait, monta tout furieux sur les bastions où ces groix avoient ét^ arborées pour pouvoir dire ^t écrire ; «J'ai vu, » et en descendit encore plus fu-^ rieuxy faisant de grandes pxenaces. U en écrivit en Cour de France avec une plume trempée dans le fiel| exagérant cette affaire comme s'il se fût ^gi 4u boiileversement ei^tier de la Religion Romaine,

Cepe^dant on observera que lesdites croix n'avoient été plfintée$ que par des manœuvres sans

Taveu d'aucune autorité publique, et qu'elles n'avoient point été bénites , de sorte qu on les pouvoit regarder comme un objet tout à fait indifférent. Mais cela n*empécha pas qu'on ne mtt tout en usage pour faire passer cette affaire comme le plus grand sacrilège qui fût jamais arrivé. Il y eut de grandes informations; le Parlement, au lieu de faire une enquête exacte pour découvrir les auteurs de ces brisemens de croix, comme il le pouvoit faire facilement par les indices que je lui en donnai, se contenta de donner un arrêt de bannissement contre le nommé Jean Poudrier, quoiqu'il n'y eût contre lui aucune preuve; et le nommé Tevenon, Papiste qui avoit aidé Termite à abattre les croix, et trouvé munidesfers qui soutenoient les bras desdites croix, qui avoit même pris la fuite lorsqu'il avoit été cité devant un commissaire du Parlement, fut laissé en repos sans qu'on fît contre lui aucune poursuite. Cet arrêt n'apaisa pas la fureur de l'Évêque : il ne cessa d'écrire en Cour de France jusqu'à ce que M. de Rouillet, intendant en Provence, lui eût envoyé l'ordre qu'il avoit reçu de la Cour de s'avancer avec des troupes pour châtier l'attentat qui avoit été commis à Orange. Quelques semaines après, le secrétaire dudit intendant y arriva avec ordre de faire relever lesdites croix, et d'en arborer une nouvelle à la place du cirque; et, au cas qu'on refusât d'obéir, de faire avancer un régiment de

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dragons qui étoit en Provence, pour faire exécuter avec force la volonté de la Cour. On voulut même que les consuls de la Religion assistassent à cette cérémonie en chaperon ^ à quoi je m'opposai de toutes mesforcesy remontrant tant auxdits consuls qu*à tous les autres, qu'il valoit mieux périr mille fois^que de permettre que nos consuls assistassent à une semblable cérémonie. Toutes mes exhortations et mes prières furent inutiles; mes larmes et mes soupirs ne purent arrêter le coup ; la lâcheté l'emporta par dessus le devoir, et les timides, non contents de mépriser mon conseil, disoient hautement que je voulois perdre la ville.

M. de Riomal, qui étoit pour lors à Orange en qualité d'envoyé de S. A. , s'y opposa fortement : mais comme il n'avoit pas la force en main pour se faire obéir, il sortit de la ville pour ne s'y trouver pas en un jour si triste et si fâcheux comme fut celui du relèvement des croix.

On n'oublia rien pour rendre cette cérémonie pompeuse; on envoia chercher la musique d'Avignon; non-seulement tout le diocèse y accourut, mais on y vint de bien loin en procession pour solenniser cette fête. On vit la ville toute remplie de Pénitents de toutes couleurs, et tout ce grand monde monta où étoit autrefois le château, et les croix furent bénites par TÉvêque, revêtu de tous ses habits pontificaux. On descendit par le chemin

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qui aboutit à ma maison \ la musique y fit une longue statioQi et TËTéque avec le secrétaire sus^ nommé disoient par une piquante raillerie : a M. d^ Chambrun n*a pas de quoi se plaindre, nous Tavons bien régalé. » De là ils passèrent $t la place du cir-i^ que, où ils arborèrent une noiiveUe croix avec les mêmes cérémonies.

Pendant ces tristes heures j*étois avec n^es cher^ collègues qui étoien( venus 9, ma maison pour se consoler avec moi, J'étois dau$ mon lit accablé des douleurs de la goutte et d^uue £^ffiictipA inconce* vable d§ ce que Dieu me (a,isQit voir oq mes jours.

Au même temps que la cérémonie fut achevée, le premier consul nous vint trouver, et, le visa^^e tout couvert de Carmes, il se jeta par terre» nous conjurant de prier Dieu pour lui. Pieu sait les larmes que nous répaudlmes ensemble. Je lui re« montrai qu'il eût bien mieux fai^ d'obéir à Dieu qu'aux hommes, que s'il eût suivi notre conseil, il ne seroit pas dans le désespoir où il se trouvoit, et qu'il auroit bien fait de faire un bon usage de la parole de saint Paul : Obéis&ez à vos conducteurs^ car ils veillent pour vou$^, Après cette exhortation je fis la prière, dont le cours fut souvent inter-ironipu par mes sauglpts, par (neç soupirs et par mes larmes.

. ^ Ce passage se trouve dans l'Bpitre aux Hébr§ux^ XUl, 1 7*

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Ypilà comme le commencement de Is^ paix de Nimègue fut mainteQU et exécuté à Orange. Je ne prévis (pe trop (}ue, puisqu^on la violoit en ça naissance, les cuites w seroien t pas moins funestes. lia suite fera voir que la paix a été une continuelle guerre à Tégard de la Principauté. D'en découvrir [ci le mystère, cela n'est ni de ma profession ni de mou sujet : j'eu laisse fairç les réflexions ^ux po* litiques.

J'ai dit que la paix de Nimègue avoit été le compiei^cement de la guerre contre la Principauté d'O* raqge. Ce quQ j'ai à dire dans la suite en est une preuve incontestable. L'abattement de la citadelle avoit laissé la vUle ouverte du côté du midi. Cette ouverture dopnoit un passage libre aux garnement du voisinage pour y exercer mille voleries. Il y en eut deux qui furent surpris et exécutés à port. Ces excès qu'on commet toit presque toutes les nuits obligèrent les consuls de s'adresser par une requête à S. A. R., tendante à ce qu'il lui plût d'ordonner que la ville fût fermée de ce côté-là. Le Prince leur demanda un plan de ce qu'ils avoient intention de faire. On le lui envoya, et il en fit tirer un sur celui qui lui avoit été envoyé, et, en leur permettant de fermer la ville, il leur commanda très-expressément que la muraille fût à la hauteur des autres.

On commença cet ouvrage avec beaucoup d'em-

pressemenl : mais à peine en eut-on bâti quelques toises, que l'avis en étant porté en Cour de France, le Marquis de Montanègues^, lieutenant-général en la province du Languedoc, eut ordre de se transporter secrètement sur les lieux et d'en faire son rapport. Il fut reconnu visitant cet ouvrage, de quoi je fus incontinent averti; et, après l'avoir bien examiné, il entra dans la ville, sans faire semblant à personne du sujet qui Tavoit amené. Il me fit rhonneur de me venir visiter, et m'entretint de tout autre chose. J'allai à Courtheson, ville de la Principauté où il s'était retiré, faisant semblant de lui aller rendre sa visite. Je le tournai de bien des côtés pour tâcher de tirer quelques éclaircissemens sur mes doutes : il fut toujours sur ses gardes, et il me fut du tout impossible de découvrir le sujet qui l'avoit amené à Orange.

Cependant je me doutai bien que son voyage éloit mystérieux; ce que nous ne tardâmes pas d'apprendre , car six semaines après, au mois de décembre 1682, il revint, avec ordre de la Cour de faire cesser cet ouvrage. Les consuls eurent de la peine à s'y résoudre, et lui représentèrent que c'étoit par ordre de leur Prince qu'on se fermoit contre les voleurs, qui avoient fait mille ravages dans la ville. Cela ne le satisfit pas; il vouloit

^ Cf. Nap Peyrat, Hist. des Pasteurs du désert. Paris, 1842, 1, 144 sqq.

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qu*on lui promit absolument qu'on ne poursuivroit plus ce travail. Mais les consuls prirent ce tempéramenty qu'ils en écriroient au Prince pour faire savoir sa volonté, et qu'ils feroient cesser l'ouvrage jusques à ce qu'ils eussent reçu ses ordres. L'affaire demeura en cet état jusques au mois de juin suivant, auquel temps un ingénieur fut envoyé pour tirer le plan de ce qui avoit été fait et de ce qui restoit à faire. Quoique ce nouvel ouvrage ne dût donner aucun ombrage à personne, et qu'on sût très-bien qu'on ne le poursuivoit pas, on vou* lut pourtant en faire une affaire d'éclat. C'est pour cela que ledit Marquis revint à Orange le 20 juillet suivant, pour ordonner aux consuls de démolir ce qui avoit été nouvellement bâti. Le conseil de ville fut assemblé tout le jour pour résoudre sur cette demande; et, après l'avoir mûrement examinée, on députa audit Marquis pour lui faire savoir que, cet ouvrage ayant été fait par l'ordre du Prince, ils n'oseroient y toucher sans se rendre criminels et rebelles à sa volonté; que c'étoit à lui seul de leur faire ce commandement, sans quoi ils n'oseroient jamais mettre par terre ce qui avoit déjà été fait. M. de Montanègues se retira le lendemain matin san ^ pouvoir tirer autre parole desdits consuls : maisi revint bientôt avec une bonne escorte.

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Ce fut le i4 août 1682 qu il eutra daos Orange, précédé de ses gardes, h la tête du régiment de la Lande, Fépée à la main, comme s'ils fussent entrés dans une ville de conquête. Ils logèrent partout à discrétion, et, pendant toute la nuit^ on n'entendoit dans les maisons que des gémissemens pitoyables, des coups de hàton que les dragons déchargeoient sur leurs hôtes, qui étoienl obligés de sortir de leurs maisons et de courir les rue^ pour aller chercher de quoi satisfaire ces bôtea inhumains.

Le jour ne fut pas plus tôt venu, que les di^agons se mirent en campagne, entrant dans les maisons Tépée à la main pour piUer çt rançonner le^babitans. La fureur étoit si grande que peu s*en fallut que rÉvêque ne fût couché par terre, en défendant son curé qui étoit insulté par une troupe de dragons,

La faveur de M. de Montanègues m'exempta du logement. Je lui avois rendu un petit service par les soins que j' avois pris à terniiner un procès fâcheux et de conséquence qu'il avoit pendant par

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devant le Parlement d'Orange. Mes chers collègues ne furent pas si heureux, et particulièremeiit M. Gondrand*, qui fut furieusement tourmenté par quatre dragons. On avoit beau se plaindre de ces excès et de ces violences, le mot étoit donné pour n*en rien rabattre ; jusques-là que M. de Montanègues s'alla cacher dans le couvent des Capucins, pour qu'on ne le pût aborder pour Tinformer de tout ce qui se passoit. Enfin, après avoir exercé toute sorte d'inhumanités, et fait des extorsions qui montoient plus haut de dix mille livres, les consuls futent obligés de faire un traité à quarante sols par place et les ustensiles qu'on fit monter assez haut pour fournir à la nourriture des dragons. Ce qu^'il y eût de plus injuste encore fut qu'ayant traité pour quatre cent cinquante places, on les fit monter à plus de douze cents, de sorte que, pour dix-huit jours de logement, ces honnêtes gens emportèrent plus de cinquante mille livres.

On se seroit consolé de cette perte et de tout lé mauvais traitement qu'on avoit reçu, si les choses en eussent demeuré là : mais le lendemain, 15 du même mois, on apprit des choses bien plus fâcheuses. Ce fut Tordre que M. de Montanègues exhiba aux consuls, par lequel le Roi son maître

' V. Ta préface.

ordonooit • aux habitans de la Principauté de raser les murailles d'Orange, faute de quoi elles seroient rasées à leurs dépens, et que les gens de guerre y demeureroient jusques à l'entière exécution dudit ordre. Orange fut en ce jour un cimetière de personnes vivantes; ses habitans avoient des visages de gens déterrés ; on ne voyoit que des larmes; on n'entendoit que des soupirs; et, tout accablé que j'étois dans mon lit par une chute qui m'avoit brisé tout le corps et par les douleurs de la goutte, je tâchois de consoler mon pauvre troupeau qui venoit en foule dans ma maison pour mêler ses larmes avec les miennes. Dans l'extrémité où les choses étoient réduites, les habitans prirent le parti de démolir eux-mêmes les murailles. Ils prévoyoient qu'en ne le faisant pas on iroit lentement en besogne; et qu'ainsi ils seroient accablés par un long logement de gens de guerre, et par les frais qu'il faudroit faire pour payer les pionniers qui seroient employés à cette démolition.

Comme ce samedi 14 d'août avoit été extrêmement terrible par les inhumanités que les dragons avoient exercées, il y eut des gens assez lâches pour insinuer qu'il seroit dangereux d'ouvrir le lendemain nos temples pour l'exercice public. Je m'émus extrêmement à l'oule d'une semblable proposition, et tins ferme à conclure qu'il falloit

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faire nos exercices comme à Tordinaire, quoi qu'il en pût arriver.

M. de Bergairolles éloit près moi lorsqu'on me fit cette proposition ; il donna dans mon sens avec beaucoup de zèle, et se chargea d'aller chez M. de Montanègues pour lui représenter les appréhensions où l'on étoit d'être insultés dans nos assemblées par les dragons, à quoi il pourvut par un corps de garde qu'il fit mettre à la porte de nos temples.

Deux jours avant l'arrivée de ces anges destructeurs, M. Moran, intendant de la province de Provence, étoit venu à Orange, pour exécuter un arrêt du conseil d'État du Roi son maître, du 17 juillet 1 682, par lequel il étoit ordonné que tous les écoliers françois qui et oient au collège eussent à s'en retirer sans aucun délai, avec défense aux consuls de les y recevoir, et que les autres François qui s'étoient habitués dans la Principauté fussent chassés par les consuls, des communautés, faute de quoi tout commerce éloit interdit avec les sujets du Prince.

Ce fut un triste spectacle de voir ces pauvres écoliers errans dans la campagne, pour se retirer chez leurs parens, qui, les voyant arriver, crurent d'abord qu'on avoit tout saccagé à Orange. Cela n'empêcha pas que ledit arrêt ne fût publié et affiché dans toutes les provinces voisines, où l'on mit

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