‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, pasteur de la maison de son altesse sérénissime dChapitre 14 sur 24 · L£S LARMES · texte numérisé non relu

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des gardes sur toutes les avenues pour empêcher que les sujets du Prince n'entrassent et ne sortissent des provinces de France. Il ne venoit plus rien dans Orange pour pouvoir entretenir les troupes qui y étoienty et plus les habitans étoient dans l'impuissance de fournir à la gourmandise des officiers et au dégât des dragons, plus ils étoient maltraités par leurs hôtes qui leur demandoient ce qu'ils ne pouvoient pas avoir. Qu'on juge de l'extrémité où se trouvoit cette malheureuse ville, dans ce fâcheux contretemps, et quel pouvoit être Vétat des gens de bien en une si triste conjoncture ! Les murailles ne furent pas plus tôt abattues, qu'on commença â faire de nouvelles affaires à mon troupeau.

Au mois de décembre, même année, le même intendant revint à Orangé pour y exécuter deux ordres terribles. En vertu du premier, il alla à l'abbaye de Saint- André de Ramières, accompagné d'un prévôt et de ses archers, pour enlever tous les documens de cette maison. Les pauvres religieuses furent fort alarmées de cette visite. Elles fermèrent la porte de leur couvent, pour n'y laisser pas entrer ces nouveaux venus : mais, étant menacées qu'on se serviroit de la violence pour mettre bas leur porte, la crainte, qui est naturelle à ce sexe et aux personnes de ce caractère, les obligea à l'ouvrir sans attendre la violence. L'inten-

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dant se s^sit de tous leurs papiers; et, quelques remontrances qu'elles pussent faire pour se plaindre du tort qu'on leur faispit, tout cela fut inutile, aussi bien que le droit qu'elles mirent en avant, de leur Prince légitime^ qu'elles reconnoissoient pour leur jus-patron. Cette violence ne fut exercée que pour se rendre maître des titres qui justifient les droits de S. A. sur cette abbaye, et je sais de très-bonne part qu'on n'y a trouvé qu'une lettre de Henri II, Roi de France, écrite à ces religieuses en un tenaps d'interrègne, sur laquelle on veut fonder tous les droits du jus-patronat que la France prétend sur cette abbaye. Mais tous les autres papiers qu'on tient aujourd'hui fort cachés, justifient hautement les droits de S. A.

Après cette exécution que l'intendant fit en cette abbaye, il retourna à Orange, où, le lende^ mail) matin, il fit saisir par les archers sept ou huit personnç§, sous prétexte qu'elles étoient relapses. On se saisit des sujets naturels du Prince qui avoient fait toute leur vie une constante profession de la Religion. On les traduisit dans les prisons du Parleme»t d'Ai^^, ou, après avoir essuyé beaucoup d'inquiétudes et de souffrances, il y en eut qui changèrent de religion pour se mettre en liberté, et ceux qui demeurèrent fermes furent condamnés à faire amende honorable et à

de grosses amendes , avec ordre de sortir incessamment du royaume et de la Principauté d'Orange, à peine de la hart.

Ce procédé inouï épouvanta furieusement tout mon pauvre troupeau ; il n'y avoit personne qui se crût assuré dans sa maison : chacun croyoit de voir à tout moment le prévôt à sa porte, et l'on ne revint de ses frayeurs que lorsqu'on eut appris que M. Heinsius se disposoit d'aller en Cour de France en qualité d'envoyé extraordinaire de L. H. P., qui avoient pris à cœur l'affaire du rasement des murailles. Mais chacun sait quel fut le succès de cet envoi. On soutint toujours à la Cour qu'on avoit droit défaire ce que l'on avoit fait; et quoique M. Heinsius * fit voir, plus clair que le jour, à M. le marquis deCroissy * que la démolition des murailles d'Orange étoit une infraction manifeste à la paix de Nimègue, et qu'il soutint par des raisons invincibles l'indépendance de la Principauté, il fut obligé de se retirer sans qu'il vît au-

^ Heinsius, grand pensionnaire de Hollande, que le prince d'Orange honora de la plus grande confiance , même quand il fut monté sur le trône d'Angleterre, fut envoyé par lui auprès de la couronne de France , pour les affaires de la Principauté d'Orange, après Ja paix de Nimègue. Cf. Saint-Simon , XVUI , 258 sqq. ; VI, 133.

' Le marquis de Groissy, ministre et secrétaire d'État des affaires étrangères, était frère de Golbert.V. Saint-Simon,!, 379.

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cune disposition à réparer le tort qui avoit été fait.

Pendant qu*on inquiétoit de cette manière les sujets de S. A. , on travailloit à Paris, avant Tarrivée de M. Heinsius, à trouver des moyens d'enlever au légitime souverain et la propriété et la souveraineté de la Principauté. Pour cet effet, on obligea M. le prince de Condé, ce grand héros, en qualité d*administrateur des biens du duc de Longueville, de présenter une requête au conseil du Roi, par laquelle il demandoit la Principauté sur les anciennes et mal fondées prétentions de cette maison. Le procureur du Roi se présenta au même temps pour demander la souveraineté au nom du Roi son maître. Le conseil ordonna que les parties seroient appelées par devant ledit conseil, et un huissier de la chaîne fut envoyé à Orange pour assigner S. A. en la personne de M. de Lubières, président au Parlement, à comparottre dans deux mois, et un huissier du Parlement d'Aix fit la même assignation pour Tabbé d'Orléans, duc de Longueville.

Je n'oublierai pas ici de remarquer l'insolence de ces -huissiers qui, dans leurs exploits, ne donnoient autre titre à S. A. que celui dô messire Guillaume, comte de Nassau, demeurant à Amsterdam en Hollande. Tout ceci arriva au mois de décembre 1681, et Dieu sait quelles

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alarmes ces assignations causèrent dans toute h Principauté.

S'il m'étoit permis de raisonner ^ans cet ouvrage en politique, je dirois que cette levéci de boucliers ne sie fit que pour trouver un prétexte qui pût fonder rabattement deç murailles. Messieurs les ËtatS">> généraux avoient déjà nommé M. Heinsius en qualité d'enyoyé extraordinaire ei} cour de France pour se plaindre de l'atteinte doq*née à la paix de Nimègue. On çavoit qu'il devoit bientôt se mettre en chemin | de sorte qu'il falloit se préparer à lui donner quelque réponse par la^ quelle l'on pût éluder toutes ses plaintes. Et en effet, en vertu de cette assignation, le Roi très*chrétien lui répondit qu'il avpit eu droit de faire ce qu'il avoit fait; à quoi M. {leinsius repartit avec jespect, mais qussi ftvec force, que le Prince étoit mattre absolu danç son État^ et qu'on ne pouvoit avec justice abattre les murailles de la capitale de ^a Principauté. Cette réponse vigoureuse surprit ceux qui étoient présens à l'audience , mais elle ne remédia pas à l'infraction qui avoit été faite, non plus que les fortes raisons que M. Heinsius mit en avant dans les conférences qu'il eut avec M,, le marquis de Croigsy, comme je l'ai remarqué .ci-dessus. Au contraire, les choses allèrent tou-jours en empirant, comme on le verra par la iSnite.

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Quoique les Catholiques Romains dussent rç^ garder le rasement des murailles comme un mal* jieur public auquel ils étoient autant intéressés que ceu^ de la Religion, ils firent de ce malheur un sujet de leur joie , et recommencèrent à inquiéter l'Église ayec plus de fureur qu'auparav^t. Le curé que j*ai dépeint ci-devant mit sur pied une compagnie de Pénitens noirs qu on n'a^ voit jamais vus dans Orange. Les officiers du Prince, qui virent que cette nouveauté ne pouvoit produire que de très-mauvais effets, s'opposèrent à cet établissement, Mais rÉvéque, qui faisoit agir sous main son curé; prit hautement son part), et écrivit en Cour de France l'opposition que TavosM et procureur général de S, A, avoit formée contre rétablissement de cette confrérie. On n'a pas pu apprendre positivement quelle fut la ré-^ ppnse qu'il reçut sur ce sujet] mais il çst vrai-r semblable qu'on lui répondit de poursuivre sa pointe, sans quoi il n'auroit sans doute pas osé exciter l'horrible tumulte qu'ils excitèrent au mois de juin de la même année, le dimanche après leur Fête-Dieu; car, dans ce jour, peu s'en fallut qu'on ne vit une horrible boucherie dans Orange,

Voici le sujet de ce tumulte ;

Cette confrérie de Pénitens faisoit une procession sur les six heures du soir. Ceux qui sortirent les premiers de l'église cathédrale, du côté d'une

place^ s*étoient munis de gros bâtons et de diverses armes sous leur robe pour insulter ceux de la Religion. Dans cette vue, ils regardoient de tous côtés pour voir s'ils n'en apercevroient aucun. Le Consistoire y avoit donné bon ordre , ayant fait exhorter à l'exercice du matin tout notre peuple à se tenir chez soi^ pour ne donner occasion à ces séditieux d'exciter quelque tempête. Notre peuple fut dans une grande obéissance à cet égard. Mais ces gens, qui ne cherchoient qu'à mal faire sous l'habit de Pénitens, s'avisèrent de jeter des pierres dans les maisons de ceux de la Religion et sur le dez '.

L'ermite dont j'ai parlé ci-dessus, qui avoit abattu les croix, avec un petit bossu nommé Delaire, étoient les plus ardens en cet exercice de violence. Quoique nos gens fussent extrêmement harcelés, ils se continrent pourtant, souffrant ces insultes avec beaucoup de patience.

Comme ces séditieux ne trouvoient pas matière d'exécuter leur funeste dessein, ils virent quelques moissonneurs du Dauphiné , fort éloignés d'eux, qui traversoient quelque rue; ils quittèrent leurs rangs, se jetèrent sur eux avec beaucoup de violence, les rouèrent de coups de bâton; ils avoient beau crier qu'ils étoient Catholiques,

* Faut-il lire « dais? » Les deux éditions, celle de 1688 et celle de I7;i9, portent « sur le dez. »

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comme en effet ils rétoient, tout cela ne put apaiser leur rage : ils les traînèrent dans les boues, leur déchirèrent leurs habits, et, sans le secours de quelques Catholiques, ils les auroient percés de leurs épées, qu'ils leur tenoient aux reins.

Ce tumulte arrêta tout court la marche de la procession. L*Evéque étoit dans Téglise, à la suite de leur Saint-Sacrement; il ne savoit d'où venoit tout ce désordre, et, s*en étant enquis à des personnes qui l'abordèrent, ils furent si malicieux que de lui dire que ceux de la Religion avoient attaqué les Pénitens, qu'on eu étoit aux mains, et lui conseillèrent de se sauver promptement dans son évéché. Ce prélat prit l'alarme : il traversa l'église à grande hâte pour se retirer chez lui; mais, comme il sortoit du chœur, des honnêtes gens lui apprirent la vérité du fait, ce qui l'obligea à revenir sur ses pas.

Pendant que cela se passoit dans l'église, l'ermite avec quelques-uns des Pénitens se détachèrent de leurs confrères, et, courant par la ville, ils crioient hautement qu'on avoit tué l'Évêque et enlevé leur Saint-Sacrement. Cela même se publioit à trente pas de lui ; de sorte que tous les Papistes, et particulièrement les paysans, coururent à leurs maisons pour s'armer de faux, de haches, de fourches, de bouches à feu qu'ils pouvoient trouver, pour faire main basse sur ceux de

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la Religion ; ils étoient si fort transportée par la furoury qu'ils ne youloient entendre aucune rai^ son : on leur disoit que ce qu*oit publiait de la mort de l'Évêque étoit un fam bruit j ils n'^ii vouloient rien entendre, et, sans Içi courage pt Vassistance de plusieurs de nos gentilshommes de la Religion, qui allèrent au-devant de ces em-? portés pour les adoucir, Orange se seroit bientôt vu sanshabitans; car ceux de la Religion, voyant que les Papistes s'arraoient pour les massacrer, coururent aussi aux armes,

Pendant ce bruit, jj'étois seul dans ma maison ; j'y vis entrer une bonne femme qui me vint dire, fondant en larmes ; « Hélas ! Monsieur, êtes-vous tout seul? on massacre votre troupeau à la place, et bientôt vous vous verrez la victime de la fureur des Pénitens. » J'ouïs au même temps un grand bruit dans la rue; je priai cette bonne femme de me chercher quelqu'un de mes domestiques, elle me dit qu'elle n'en trouvoit aucun j mais par bonheur un de mes voisins entra chez moi tout pâle et tout défait, qui jne dit que tous nos gens cou-^ roient à la place pour secourir nos frères que l'ou massacroit. Je le priai de courir après eux pour les exhorter de ma part à me venir parler j il ea vint quelqueç-uns que je conjurai de courir après les autres pour les empêcher d'aller où étoie^t les séditieu)^. Bientôt après ils revinrent tous che^ moi,

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et, déférant à mes exhortations, ils se retirèrent dans leurs maisons. M. de Bergairolles, qui est à présent à La Haye, s'emploia avec beaucoup de chaleur pour arrêter les plus échauffés, et par ce moyen tout ce grand tumulte fut apaisé, et les projets des séditieux s'évanouirent. Je dressai une relation de tout ce qui s'étoit passé et Tenvoiai à feu M. de Zuilychem, qui me marquai en réponse que Dieu nous avoit sauvés miraculeusement, et qu'il le prioit de tout son cœur que je ne visse jamais de dimanches si terribles.

Le lendemain de ce terrible dimanche, le Parlement voulant procéder contre les auteurs de cette sédition à la requête de Tavocat et procureur général, TÉvêque s'y opposa tout ouvertement avec de grandes menaces. Tout faisoit peur à Orange : on voioit que la Cour de France donnoit créance à tout te que ledit Ëvêque écrivoit, qu'il étoit appuyé de ce côté, et qu'il ne falloit qu'un prétexte de religion pour autoriser tout ce qu'on osoit entreprendre.

Le Parlement jugea â propos de ne pousser pas plus avant l'iiiformation commencée. Mais S. A. étant avertie de cet attentat qui avoit, failli â faire perdre la vie à ses plus fidèles sujets, donna une déclaration par laquelle elle cassoit cette confrérie, et chârgeoit les consuls de tenir la main à ce qu'elle ne parût point en public. On ne man-

qua pas de m*accuser d*avoîr inspiré et minuté cette déclaration, et par conséquent d*avoir le cœur gros contre moi, voiant le bon effet que cette déclaration ayoit produit : car pendant plus d*une année lesdits Pénitens n*osèrent plus parottre en public, de peur de s'attirer l'indignation du Prince. Mais cependant les Romains ne rabattirent rien de la passion qu*ils ayoient à nous susciter des affaires, et comme ils me croioient Tauteur de cette déclaration, ainsi que je Tai déjà remarqué, ils cherchèrent à me perdre, s*il leur eût été possible, dans une occasion assez délicate que je m*en vais raconter.

Chacun sait les mouvemens qui arrivèrent en Vivarais et en Dauphiné la même année, au sujet de la résolution qui avoit été prise de prêcher par tous les lieux interdits. J*avois été fort travaillé de la colique rénale au commencement de juillet. Les médecins me conseillèrent de me faire mettre dans une calèche, pour voir si ce mouvement pourroit m*apporter quelque soulagement. Le 8 du même mois, je fus me promener au lieu de Balthazar qui est sur le Rhône, et où il y avoit quelques-uns de mes amis qui y prenoient les bains. J'y demeurai toute la journée, et, à mon retour, je me trouvai fort soulagé du mal qui me persécutoit. Je ne sais qui fit le récit de cette promenade; mais, deux jours après, je fus averti que ce Prélat, étant en

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bonne compagnie, ne parla que de me faire pendre avec M. deBeaufain \ sous prétexte que nous étions allés aux isles du Prince pour conférer avec des députés des Cévennes et du Vivarais.

Je fus surpris de son discours; je ne m'y serois jamais attendu, puisqu'il me faisoit dire tous les jours qu il étoit fort de mes amis. En ce temps-là il étoit brouillé avec M. de Beaufain, et, comme c'est un homme fort emporté dans ses passions, il poussa l'affaire sans s'informer plus avant pour faire périr M. de Beaufain, s'il eût pu, et moi avec lui. Pour cet effet, il écrivit en Gourde France sur cette prétendue conférence. L'affaire fut agitée dans le conseil, et si feu M. le maréchal, duc de Villeroi, à qui M. de Beaufain avoit l'honneur d'appartenir, n'eût fortement soutenu qu'il n'en falloit pas croire à la seule dénonciation de l'Évêque d'Orange, les avis l'emportoient à nous arrêter tous deux. Le conseil prit ce tempérament d'écrire à l'intendant de Provence de s'informer du fait. Il exécuta son ordre avec beaucoup d'exactitude, et, ayant vérifié que M. de Beaufain n'avoit point été de la promenade, et que d'ailleurs j'étois impotent, et par conséquent hors d'état de pouvoir passer

^ Une branche de la famille de Beaufain passa en Pruase après la révocation de l'édit de Nantes. V. V Histoire de la noblesse du comté Venaiêsin, etc.; Paris, 1750. IV, 40C-497, Cf. ro. c. d'Erman et Heclam^ VUl, 163.

dans lesdites Mes, èi que même j'avois de bons témoins que je n'y êtois point passé, il écrivit la vérité du fait à la Cour. Cette affaire n*eut pas de suite plus fâcheuse que de brouiller plus avant M. de Beaufain avec TÉvèque, et de me faire éclater contre lui en de justes plaintes du peu de fondement qu*il y avoit en son amitié.

Cependant je ne disois pas tout ce que j'en pensois. Je souffrois ses emportemens avec beaucoup de patience pour le repos de mon troupeau. Je ne me proposoiô que de ménager son esprit, et ce fut dans cette vue qu'en ce temps-là je lui rendis une tislte pour le mettre dans la confusion de s'en être pris si légèrement à moi, afin que par ce moyen il ile nous fit pas de nouvelles affaires. Toute ma petite politique fut inutile; car quoiqull m'eût fait assurer par Saint-Clément, trésorier général de S. A. , qu*ll ne Souhaitoit que de vivre en paix, il ne demeura pas longtemps dans cette bonne disposition.

J'ai dit ci-dessus que lé Curé avolt présenté une requête pour nous enlever les deniers de la perécation^ qui serVoient à renlrelien des Pasteurs, des Professeurs et des Régeris du Collège, à laquelle il ne fut rien répondu. Le temps étant devenu plus mauvais pour nous et pluâ favorable aux Papistes^ on en présenta une secotide eti 1683. Elle fut suivie d'un Arrêt du Conseil, par lequel il

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éloit inhibé au trésorier qu'on appeloit de la perécation, de lever les deniers, à peine de désobéissance, avec injonction à M. le comte de Grignao, lieutenant général en Provence, dçi prêter main forte àTexéculion dudit Arrêt. Ce fut un rude coup pour les Églises de la Principauté, qui ne §avoient d*où tirer la subsistance taqt des Pastçurs que des Professeurs et Régens du Collège. Mais S, A. R. en ayant été informée, elle y pourvut selon sa charité ordinaire.

Les malheurs qui nous arrivoient venoient coup sur coup, comme les éclairs qui précèdent le tonnerre et la foudre qui doit tout ravager. Nous pouvions dire comme saint Jean dans l'Apocalypse : « Un malheur est passé, eu voici un second '. »

L'année suivante, nous vîmes paroitre un autre Arrêt du Conseil du mois de juillet, et qui me fut signifié et à mes collègues au mois d'août suivant. En voici le prétexte. Il y avoit un jeune homme nommé Dumas Notaire, qui, pendant l'espace dç deux ans, s'étoit fort occupé à la lecture de l'Écriture Sainte. Il y avoit pris goût, et, dans le désir qu'il avoit de s'instruire plus avant, il venoit la nuit chez moi pour s'éclaircir de §es doutes, et pour recevoir de ma bouche de nouvelles instruc-

t Apoc,, 9, 12. « Un malheur est paasé, çt Toiçl venir ^-» oore deux malheurs i^près celui-ci. »

lions. Enfin, pénétré et persuadé de la vérité, il se présenta au Consistoire, demandant d'être réuni à rÉglise, et fit parottre beaucoup de lumière dans les motifs qu'il donna de son changement.

Le dimanche suivant, il fit son abjuration à la face de toute l'Église, qui en reçut une édification singulière. Ce jeune homme étoit d'une famille fort attachée à la superstition romaine, dont les pères étoient comptés dans nos annales parmi les massacreurs de l'horrible journée arrivée à Orange le 2 février de l'an 71 du siècle passé. Il comptoit dans sa parenlé tous les plus riches et plus honorables bourgeois Catholiques Romains d'Orange» La conversion de leur parent les émut extrêmement ; ils furent en foule trouver TÉvêque pour le conjurer avec larmes d'emploier tous les moyens imaginables pour retirer leur parent de son égarement prétendu.

L'Évéque ne trouva pas de moyen plus efficace que de nous faire une grosse affaire en Cour de France, en supposant que nous avions reçu un relaps, sujet du Roi très-chrétien. Sa lettre fut bientôt suivie de l'Arrêt dont je viens de parler, par lequel il étoit inhibé aux Ministres d'Orange et aux Anciens de recevoir dans leur temple aucuns sujets relaps de S. M. , ni à travailler à pervertir les Catholiques pour leur faire embrasser l'hérésie sous les peines portées par les Déclarations, avec

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injonction au comte de Grignan de prêter main forte à Texécution dudit Arrêt.

Ce procédé inusité à Tégard de la Principauté d'Orange, me fil faire diverses réflexions. Le litre d'hérésie, qu'on n'avoit vu dans aucune Déclaration ni dans aucun Arrêt, me fit conjecturer qu'on ne vouloit plus garder de mesure, et ce que l'onentreprenoit de vouloir régler les affaires de Religion dans la Principauté, me fit bien comprendre qu'il n'y avoit plus rien à espérer, et que bientôt nous serions traités avec plus de rigueur que les sujets naturels.

Pour l'éclaircissement du sujet que je traite, il est important que j'observe que, depuis la Réformation, la France ne s'étoit jamais mêlée des affaires de Religion à l'égard de la Principauté. Guillaume le Grand y avoit tout réglé par ses Déclarations et par ses Édits, ce qui avoit été confirmé par Philippe Guillaume, son fils, qui professoit la Religion Cathol ique Romaine . Jusques-1 à même que bien loin que les Rois de France eussent fait la moindre démarche contre la liberté des Réformés, qu'au contraire on les a vus prendre la qualité d'intercesseurs en faveur des Catholiques Romains près du Prince Guillaume dont j'ai déjà parlé.

Pour en donner un petit éclaircissement, il faut remarquer que, ce Prince voulant châtier l'horri-

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ble attentat de ses sujets Papistes, qui ^voient égorgé ceux de la Religion le jour du massiîicrç dont j'ai déjà parlé, il chassa tous les Prêtres de son État comme coupables de cette horrible entreprise. Pendant treize ans on n'y fit aucun service de la Religion Romaine, quelques instances que; le^ Papistes pussent faire à la Cour de Henri III. Mais enfin ce Roi, pressé par tant d'importunités, écrivit trois lettres au Prince Guillaume^ dont |es deux premières sont datées de Tannée 1578, e^ la troisième de 1583, dans lesquelles il dit très- expressément au Prince : « Ne pensez pas, mon cousin, que vos sujets Catholiques se soient adressés à moi comme à leur souverain; ils m*ont prié d'intercéder près de vous, afin qu'il vo(is plaise de rétablir leur Religion dans votrç Principauté, et c'est en qualité d'intercesseur que je vou^ écris. »

Voilà des actes bien authentiques qui prouvent plus clair que le jour que Henri III n^ prétendoit rien à la souveraineté d'Orange, et que d*ailleur^ les Rois de France ne prétendoient pas, çompae on fait aujourd'hui, qu'on dût leur obéir en matière de Religion.

De celte observation je passe à une autre qui me parolt très-considérable : c*est que dans toutes les persécutions qui sont arrivées en France, la malheureuse Orange a toujours été le premier théâtre

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de la violence, si vous en exceptez seulemçnt Iç massacre de Mérindol çl de Cabrières '. Ceux qui sont tant soit peu versés en la lecturç de l'histoire du siècle passé ne sauroient ignorçr qu'avant la première prise des armes dans le Royaume, qui fut Tan 62, Orange fut saccagée et brûlée quelques mois auparavant par François Serbelon et le Comte de Suze ^. Il ne faut que lire le grand de Thou pour être inforo^é de^ horribles oyuftutés qui y furent commises; oa n'y épargna ni iexe ni âge, tout y fut conisumé par les flampes, et la brutalité des Italiens de Serbelon alla jusqu'à cet excès que d'emmener les jeunes enfans en Italie, ad satian- 4QX(h ^faa^am libidinemi dit cet hit (arien. Cette journée a paru gi borrihla à ce grand homme, qu'il n^ pw m con|0qir d'eq parier m diveni endroits : inai$ piurtQut dw^ }6 poème qu^il % dédié à la pas* térité, et qaf^ j'ai illustré %om le mm de MélaqcU^

> On sait quel fut Thorrible sort des Vaudois de la Proyei^ç^, C'est en 1545 que fut exécuté le barbare arrêt du parlement é'Àlx contre ces malheureux, dont LouKs XU avait dit : « Ces gena-U sont meHleurs cbfétiant que nous. »

* Fabrice Serbelloni, d'origine italienne, fut nommé en 1 560 gouverneur de TÉtat d'Avignon , par le pape Pie IV, et général de ses armées. W soutint avec chaleur le parti des Catholiques contre celui des Protaatants. Le oorate de Suze, François de la Baume, se signala égalemest, à diflérentes reprises, dan» les guerres contre les Calvinistes. V. Moreri, Cf. d'ailleurs la préface.

thon ' par mes notes imprimées à Amsterdam chez les ËlzévirSy dans lequel il défend son histoire de toutes les calomnies que la mauvaise critique lui a imposées *. Voici l'endroit de ce poëme qui m'a paru toujours admirable, parce qu'il me seuible entrer fort avant dans les intérêts de ma patrie désolée :

Scis, dives Avenio, quondam Quâ Serbelloni luerit mercede furorem Roma potenSf quantisque laboribus atque periclis Constiterit saevas experlus Arausio flammas.

VsB ! nimium vestris vicinus Arausio terris '.

Le massacre de la Sainl-Barthélemi fut précédé par celui d'Orange d'environ dix-huit mois.

Lorsqu'on voulut ôter les places de sûreté à ceux de la Religion, environ l'an 20, ce qui fut cause de la guerre qu'on appelle du Duc de Rohan, on corrompit de Crousers pour l'empêcher de remettre le château à Maurice, qui venait de succéder à son frère Philippe Guillaume. Ce que ce Prince ayant appris, il dit, dans une furieuse colère, qu'il feroit

* Ckamjhbrun.

• V. la préface.

' Thuani poëmattum^ p. 9, v.; 248 sqq. Cf. la préface. « Tu sais, riche Avignon, le prix dont la puissante Rome paya autrefois les fureurs de Serbellon, et à combien de fatigues et de dangers, ravagée par les flammes, Orange a résisté. Hélas ! Orange est trop pr^s de toi. 9

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poignarder ledit de Crousers, quand même il seroit entre les bras de l'Empereur. Le Cardinal de Richelieu mit en usage la même politique, lorsqu'il eut formé le dessein d'assiéger La Rochelle. Il voulut s'assurer du gouverneur avant que de rien entreprendre, il le caressa, il le gagna, et le perdit en même temps.

Quand on forma le dessein d'exécuter le plan du projet qui avoit été fait pour extirper du Royaume ceux de la Religion, on ne se donna point de repos qu'on n'eût renversé ces puissans bastions dont j'ai déjà parlé, sous le prétexte de prendre la tutelle du Prince. Dès lors on vit sortir les Déclarations, inquiéter les Ministres, mettre à bas les temples, et harceler tous les pauvres Protestans par mille affaires qu'on leur suscitoit.

Lorsqu'on voulut pousser les affaires plus avant, on ne se contenta pas de cette démolition, on voulut encore raser jusqu'aux fondemens une maison sans défense, enlever les munitions de guerre, les armes et l'artillerie; et quand il fut question de frapper le dernier coup, les murailles furent mises par terre, et tout cela sans aucun fondement et sous de légers prétextes.

Voilà quel est le traitement qui a été fait à ma malheureuse patrie. Celte ville si célèbre par la grandeur de ses Princes n'est aujourd'hui qu'une triste masure, où Ton ne sauroit entrer sans mar-

cher sur les ruines qui renvironnent de tous côtés. Elle est à présent un triste monument de la fureur et de Tinjustice. Je ne crois pas que les ruipes de Troye et de Carthage ayent été plus afifreusçs que celles dont je parle; puisque à les voir de loin vous diriez que c'est la demeure des hiJ)oux el des orfrayes. Si la postérité s'enquiert jamais, comme elle ne manquera p^^s, de la cause de cette horrible désolation, le récit que Ton en fera ne sero, pas apparemment avantageux à la France. l*'histQire n'oubliera pas de rapporter les vertus héroïques du Prince, qu'on a voulu mçiltraiter en ruinant ses États et en désolant ses sujets, et lorsqu'on ap^ prendra que sa bonne foi, son courage, §a valeur et ses soins à maintenir la liberté de TEuTope ont été le seul motif qui ait porté ^ France à le persécuter, on dira sans doute que ce siècle a été bien malheureux et corrompu, puisque oe ^ qui devoit faire l'admiration des plus grands dei la terre a été l'objet de leur avçrsion et de leur haine.

Si ce grand Prince avoit voulu donner les m^ÛPS à bouleverser le gouvernement de sa p2^lrie, comme il y fut fortement sollicité^ s'il eût voulu se ranger du parti de ceux qui souhaitoient dQ mettre à la chaîne toute l'Europe; en un mot, s'il eût voulu trahir sa patrie et manquer de foi à tous ses çiUiés, on lui auroit élevé un trône. Mais parce qu'il e^

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plus aime sa patrie que son intérêt, qu'il a préféré rhoiineur aux avantages qu'on lui ofFroit, et la liberté âe toute l'Europe au trône même qu'on lui Vouloit élever, il faut que toutes ses grandes ac* tiong Soient regardées avec dédain et suivies de tous les mauvais traiiemens qù^un Roi pourroit faire à un simple gentilhomme, son vassal.

Mais, quoiqu*on ait parlé dans toutes les Cours de l'Europe fort désavantageusement de cette conduite, où né s*est guère mis en peine de s'y op* poser, de sorte que je ne me puis empêcher do dire qu'il est honteux à toute l'Europe d'avoir souffert qu'un grand Prince ait exposé si généreusement sa vie pour son bien et pour son repos, et qu'elle ait abandonné ses intérêts avec tant de négligence. L'Angleterre êtoit engagée à maintenir ce Prince, noû-Beulement parce qu'elle étoit garante de la pait de Nimègue, mais encore par la proximité du sang et de l'alliance. Car, de bonne foi, quel honneur est-ce à TÀngleterre qu'on enlève la souveraineté à un Prince qui a épousé l'héritière de trois Royaumes? Quand le mariage du Prince Guillaume, père de celui qui règne aujourd*hui, fut conclu avec Marié, fille aînée de Charles P' de glorieuse mémoii*e, ce Roi èntendoit-il de faire entrer sa fille dans une Maison qui ne fût pas souveraine? C'est sans doute dans la même vue que le Roi Charles II et le Roi à présent glorieusement régnant ont donné

l'incomparable Princesse Marie à Guillaume Henri. Comment donc T Angleterre peut-elle souffrir aujourd'hui que la couronne souveraine soit enlevée à cette Princesse y fille atnée de son Roi, et à ce Prince son neveu et son beau-fils ? Apparemment qu'on cache à ce grand Roi toutes les violences qui ont été exercées et qu'on exerce encore dans la Principauté d'Orange, n'étant pas à présumer qu'un grand cœur comme le sien voulût souffrir qn'un traitement de cette nature fût fait à ses enfans. Il y a même sujet de s'étonner comment est-ce que les Ministres d'Angleterre ne sont plus jaloux de la gloire de leur Roi. Ne devroient-ils pas lui représenter tout ce qui se passe à ce sujet, et lui faire comprendre en bons serviteurs qu'il y va en cette affaire de l'honneur de sa maison et de son autorité Royale, en qualité de garant de la paix de Nimègue? Qu'on pardonne ce petit mol à un sujet qui aime passionnément son Prince.

Pour moi, j'ai regardé ces désolations et ces masures comme Jérémie regardoit autrefois les ruines de Jérusalem. J'ai dit plus d'une fois dans l'abattement de mon esprit et au milieu de mes larmes : c( Comment est-il avenu, etc. Vous tous, passans, regardez et voyez, etc. * » En effet, seroit-il possible qu'un homme qui aime son Dieu, sa Religion,

* lament,, i, 12.

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son Prince et son service pût voir avec des yeux secs autant de désolation que j'en ai vu dans la Principauté d'Orange? Jam seges est ubi Troja fuit.

L*année 1685 sera une époque que les siècles à venir regarderont comme la plus triste et la plus funeste qui soit arrivée dans le monde.

C'est en cette triste année où Ton a vu la ruine entière de nos temples en France et la dissipation universelle des troupeaux que Dieu y avoit assemblés. On voyoit ces mauvais jours s'avancer à grande hâte ; mais on ne se seroit jamais imaginé que la persécution eût été si horrible qu'elle a été, et que la fureur et la rage des gens de guerre leur fît dépouiller toute sorte d'humanité. La postérité aura de la peine à croire tout ce qui s'est passé; et quand il n'y auroit que ce qui regarde mon troupeau, je suis persuadé qu'on mettroit ce que j'en écrirai au nombre des fables, si mille écrivains qui parleront de nos désolations ne rendoient un fidèle témoignage à tout ce que j'avancerai.

Ce fut aux fêtes de Pâques de la même année que nous commençâmes de voir la désolation des Églises Réformées de France. Grand nombre d'exercices qui avoient été ôtés dans les provinces voi-

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sines attirèrent un grand peuple chez nous pour y faire leur dévotion, Mes collègues et moi tà-i châmes de consoler ces ân^es affligées, et dans nos prédications, et dans les entretiens particuliers que nous avions avec elles, les exhortant à la pa^ tience et à la persévérance.

Dès ce temps-l^ ou ïiops por^oit de toutes p^rts

des enf^qs pour les baptiser ; c'étûit une chose pitoyable de voir des pères et des mères porter, de quiuze à vingt lieues , ces pauvres innocens, dont plusieurs mouroient en venant ou en s'en retournant.

La Pentecôte nous attira un plus grand nombre de monde que n'en avoit fait la fête de Pâques, à cause des exercices qui avoîenl été nouvellement interdits auLanguedoc, auxCévennes, au Vivarais, en Bauphiné, et en Provence. La semaine de la préparatign à cette fête solennelle, je fus surpris par une lièvre continue qui dura trente -huit jours, pendant lesquels j^en demeurai neuf sans me connoltre. Tout le monde jugeoit que le temps de mon délogement étoit venu : mes médecins pa'avoieut presque abandonné; et si je suis encore en vie, je suis très-persuadé que les prières ardentes de mon troupeau et de ce grand peuple qui étoient venus joindre leurs vœux aux nôtres m'arrachèrent d'entre les bras de la mort. Je me aentûis mourir avec ua très-grand plaisir, pré-

voyant tous les malheurs qui nous alloient accabler. Plût à Dieu que cette heure eût été ma dernière, je n'aurois pas offensé mon Sauveur, comme j*ai fait, et j'aurois pu dire à tous les esprits bienheureux :

Pura ad vos anima atque hodiernaB nescia culpas Ascendam, magnorum haud unquam indignusavorum*.

A peine fus-je revenu de cette maladie, que je fus accablé par un autre accident qui m*arrivasur la fin du mois d*août : ce fut la fracture de ma cuisse gauche, causée par Timprudence de mes porteurs, qui me laissèrent choir d*entre leurs bras, et par une extorsion des nerfs qui m^avoit défiguré tout le genou.

Tout cela n'accommodoit pas un pauvre mal-* heureux qui, depuis dix ans, étoit tout perclus de son corps par les douleurs de la goutte, sans qu'il lui fût possible de se remuer du lit ou d*une chaise qu*à l'aide de deux personnes qui me portoient et me portent encore entre leurs bras.

J'étois en ce triste état à la Cène de septembre, qui attira chez nous une foule incroyable de peuple pour communier. Tous les exercices du Vivaréts et de Provence avoient été supprimés ; il

* « Ame pure et ignorante de la faute de ce jour» Je monterai vers Yous^ sans avoir été jamais indigne de mes illustres aïeux. »

DE J. P. DE CHÂMBRUN. 89

n'y en avoit que deux qui subsistassent dans le Dauphiné, et ceux du Languedoc et des Cévennes avoient été si fort diminués depuis la Pentecôte, qu'il falioit que tous les dimanches on distribuât la Communion dans ces provinces. Nous fûmes contraints de donner la Communion dans nos deux temples en trois tables différentes. La foule étoit si grande, que la basse-cour de notre grand temple contenoit presque autant de peuple qu'il y en avoit dedans.

L'accablement où j'étois par la fracture de ma cuisse m'empêcha de me trouver à cette grande fête, où ce bon peuple répandit bien des larmes. Mais si je ne les pouvois édifier en public, je tachois de le faire en particulier dans les visites que ces bonnes âmes me rendoient enfouie. Je lesexhortois à la patience et à la persévérance, et à porter avec un esprit chrétien la croix qu'il plaisoit au Seigneur de leur imposer. Je mêlois mes larmes avec les leurs, et souhaitant de recevoir ma bénédiction, je la leur donnois par mes prières.

Je passai quinze jours dans ce saint exercice pendant que mes chers collègues travailloient avec beaucoup d'efQcace à consoler ce pauvre peuple par leurs prédications. Mon accablement éloit extrême : les douleurs horribles que la fracture de ma cuisse me causoient, jointes à mes insomnies continuelles , avoient si fort miné mon corps que

j*en étpis tout exténué; mais il est constantque Taffliction de mon esprit, à la vue de tant dç perr sonnes désolées et à l'ouïe de leurs sanglots et de leurs soupirs, augmentoit plus mon mal que tout ce que je pouvois souffrir en niop corps.

Ce fut au même teiqps (|ue nous apprtipes l'horrible persécution qu'on f^isoit en Guiepne et le traitement plus que barbare qu'on exerçoit à Montauban. Jusqu'alors nous n'en avions pas appris le petit mot; mais les nouvelles que nous en recevions à tout moment ne nous laissèrent aucun lieu d'en douter. La tempête ne pousse pas avec plus d'impétuosité les flots de U mec que le tourbillon de la persécution poussoit vers noqs les flots qui nous ont epgloutis.

En effetj^ nous vîmes que nous étions environnés de toutes parts de dragons qui étoient entrée dans le Dauphiné aussi bien que dans le Languedoc, et ces mauvaises nouvelles ne nous furent que trop confirmées, par dix ou douze mille âmes qui se réfugièrent dans la Principauté.

C'étoit assurément un triste spectacle de voir venir une si grande foule de n^onde de toute condition, de tou^t sexe et de tout âge, qui avoient la mort peinte sur leur visage, et qui ne nous entretenoient que des horribles cruautés qu'on exerçoit dans leurs provinces.

On voyoit des femmes enceintes, prêtes à s'ac-

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coucher, traînant leur misérable corps dans les boues, des pauvres veuves qui avoient à leur suilç cinq ou six petits enfans, des vieillards plus accablés par la crainte du mauvais traitement des dragons que par les incommodités de la vieillesse; enfin on ne voyoit dans la Principauté que des objets de compassion qui faisoient fendre les cœurs par leurs soupirs et parleurs larmes.

Nous les reçûmes avec toute l'affection fraternelle dont nous pouvions être capables, les consolant par nos petits secours, et surtout par les excellentes prédications que mes chers collègues leur donnoîent avec un zèle infatigable.

De mon côté, je faisois ce qui m'éloit possible pour leur consolation. La chambre où j'étois ne désemplissoit presque ni jour ni nuit; je pleurois, je soupirois, je priois avec eux; mais enfin je leur représentois qu'il n'y avoit pas beaucoup de sûreté pour eux dans Orange ; que, croyant d'y trouver un asile, je craignois fort qu'op ne leur tendît, des filets pour les surprendre tous à la fois. i< Regardez, leur disoisrje, les tristes n^asiires qui environnent cette malheureuse ville; elles vous doivent donner de la frayeur, et vous faire comprendre qu'elles ne sont pas capables d'arrêter la

fureur de vos persécuteurs. ï*

Cepeqd$iDt la ri^traite de ces bonnes gens à Orange sdluma contre nous la fureur des eom-

mandans qui étoient à Montélimart. MM. de la Trousse, Saint-Ruthet Tessé*, firent contre nous de furieuses menaces : nous apprenions tous les jours qu'ils disoient, dans leurs maisons et par les rues, qu'ils viendroient nous brûler, piller et saccager. Dans cet esprit ils écrivirent à la Cour, et empoisonnèrent sifort toutes choses^ que, contre toute apparence de vérité ^ ils mandèrent que soixante ministres qui y étoient réfugiés, prèchoient par les rues, qu*on y parloit avec peu de respect de la personne du Roi, et que c'étoit dans la Principauté qu'on prétendoit de lever l'étendard de la rébellion. Quoique ces discours eussent peu d'apparence de vérité, ils ne laissèrent pas de faire de grandes impressions dans l'esprit du Conseil, du moins on prit ce prétexte pour nous accabler; mais la suite ne justifie que trop que

^ Le marquis de La Trousse était proche parent de madame de Sévigné. V. Peyrat, Pasteurs du désert , I , l&l. Sur Saint- Ruth « qui ne respirait que sang et que carnage , » V. Peyrat , I, 134 sqq. ; puis, dans /a France protestante, l'article Claude Broussom : il y est question du rôle joué par Saint-Ruth dans Taffaire de Bourdeaux, en 1683, qui se termina par le supplice d'Isaac Homel, Is. Charnier, etc. , et à laquelle prit part M. de Cosnac , dont il sera question plus bas. Quant à M. le comte de Tessé, il en est souvent parlé dans les Mémoires de Saint- Simon qui le dit « fin , adroit , ingrat à merveille , fourbe et artificieux de même... homme à tout faire de Louvois. • III, 443. Cf. les vol. U à VII.

ce n*étoit pas là la principale raison du mauvais traitement qu'on a^oit dessein de nous faire. J*en ai touché quelque chose ci-devant; il n est pas . nécessaire que je m'en explique davantage : toute l'Europe le voit et le sait.

Il est facile de juger que les menaces de ces commandans jettoient parmi nous et parmi ce peuple que nous avions recueilli une étrange consternation; dès lors le Consistoire s'assembla presque tous les jours dans ma chambre, pour aviser des moyens qu'il y auroit à prendre pour garantir, s'il eût été possible, notre troupeau de la désolation que nous prévoyions presque inévitable.

Après beaucoup de consultations, il fut résolu d'envoyer un courrier à S. A. pour l'avertir de notre triste état : mais nous changeâmes de résolution à cause de l'éloignement, et nous nous contentâmes de lui faire un long narré de tout ce qui se passoit dans les lettres que nous prîmes la liberté de lui envoyer par le courrier ordinaire. Nous écrivîmes aussi à M. de Starembourg, ambassadeur de L. H. P. en Cour de France, et à M. le baron de Spanheim *, envoyé extraordinaire

< Ézéchiel de Spanheim fut longtemps au service de Télecteur palatin Charles- Louis. En 1680, il alla en France en qualité d'envoyé extraordinaire de Télecteur de Brandebourg. En 1685» il se rendit en Angleterre pour y complimenter le roi Jacques

de S. A. E. de Brandenbourg , pour les supplier de veiller à notre conservation, et de détronoper les Ministres des fausses impressions qu'on leur avoit données contre nous.

Nos affaires étoient pressantes; il falloit solli« citer ces Messieurs afin qu'il leur plût d'user de diligence. C'est pourquoi nous écrivîmes en même temps à M. de Langes de Montmiral, qui se trouvoit à Paris, pour le prier de solliciter pour nous près de ces Messieurs. 11 s'acquitta avec beaucoup de zèle et de diligence de sa commission ; il parla lui-même à M. le marquis de Croissi, suivant l'avis de ces Messieurs dont j'ai déjà parlé, qui à leur tour firent tous leurs efforts pour détourner l'oragç qui nous menaçoit. Mais les Ministres gardoieqt le secret avec tant de circonspection à notre égard, que, lors même que les dragons étoient, dans OrangCj M. de Croissi dit à M. Spanheim qu'on n'avoit point parlé dans le Conseil du Roi 4e toucher à la Principauté d'Orange, M, Spanbeim, qui avoit fort à cœur nos affaires, m'en écrivit par àwx fois, et me disoit dans ses deux lettres, qu'il ne croyoit pas que l'orage fondît sur nous, que M. de Stareipbourç et lui fondoient leur opinion sur le

à roccasion de son avènement au trône ; mais il ne tarda point à retourner en France, où il demeura jusqu'en 1689. Il mourut à Londres, en 1710. Cf. Moreri; ^rman et Recli^m^ p. c. |, 180-181 ; m, 21 sqq.; Saint-Simon, IX, 73.

DE S. P. DE GHAMBRVN. 95

discours que M. de Croissi lui ayoit tenu au sujet de nos affaires.

Les lettres de ce grand homme me donnèrent quelque petite consolation. Je les communiquai à mon Consistoire, afin de consoler notre pauvre peuple par la bonne opinion que ces Messieurs avoient de nos affaires. Mais notre joie et notre consolation fut bien courte.

La nuit du 11 octobre, on nous donna une chaude alarme ; on publia que les dragons étoient près de nos portes. Au même moment on n'entendit que des cris pitoyables et des hurlemens par la ville. Tous les habitans, tant d'une que d'autre religion, commencèrent à débagager : on h'entendoit par les rues que le bruit des charrettes» des chariots et des chevaux qui emportoient les meubles qu'on transportoit dans le Comtat.

Quelque accablé que je fusse par mes douleurs, je priai sept ou huit de nos bourgeois de monter promptement à cheval pour s'en aller le plus avant qu'il leur seroit possible, afin de découvrir la marche des dragons. Ils firent beaucoup de diligence, et vinrent me rapporter qu'ils n'avoient trouvé personne ; ainsi je conjecturai que nous avions pris l'alarme mal à propos. Ce qu'il y eut de plus triste en cette nuit fut l'extrême désolation des pauvres réfugiés : on les voyoit courir par les rues, tout couverts de larmes, jettant des gémissemens

96 LES LABMES

pitoyables. On voyoit les femmes tout échevelées tralDant leurs enfans après elles, et tous ensemble sortant en foule des masures de la ville, se retirant là où la Providence les adressoit. Les bois furent remplis de ces pauvres malheureux; la montagne qu*on appelle du Prince, qui est un désert assez affreux, fut changée dans un moment en une ville bien peuplée où les affligés se consoloient les uns les autres.

De là et des autres lieux où ils s'étoient retirés chacun prit son parti pour retourner chez soi où pour sortir du Royaume. Ce qui donna lieu à cette alarme fut une lettre qu'un gentilhomme m'écrivit de Paris, par laquelle il me donnoit avis que je devois compter pour une chose assurée, qu'il avoit été résolu dans le Conseil du Roi d'envoyer des dragons à Orange pour se saisir de ceux qui y étoient réfugiés, et pour nous traiter comme le reste du Royaume.

Dans cette horrible confusion, le Parlement crut qu'il ne pouvoit mieux faire que de donner un Arrêt, par lequel il étoit ordonné à tous les étrangers de sortir dans trois jours de la Principauté : car, comme on prenoit pour prétexte qu'Orange retiroit les sujets rebelles du Roi de France, il sembloit que par ce moyen on préviendroit l'occasion dont on vouloit se servir pour nous maltraiter.

BE J. P. DE GHAMBHVN. 97

Avant que cet Arrêt fut publié, ou avertit le peu de inonde qui y étoit resté pour le prier de se retirer, afin que, par leur présence, ils n'attirassent pas sur nous une ruine inévitable. Qu'au fond ils voy oient bien qu'il n'y a voit parmi nous aucune sûreté pour eux, et qu'ainsi il valoit mieux qu'ils se retirassent tout doucement, que d'attendre qu'on les vint charger de fers, ce qui nous causeroit un déplaisir extrême.

Pour ne manquer à aucune précaution, on députa deux gentilshommes à M. le Duc de Noailles, et deux autres aux Commandans dont j'ai parlé, qui éloient à Montélimart, pour leur remettre l'Arrêt du Parlement qui avoit été publié. Ce Duc les reçut avec beaucoup d'honnêteté et leur dit qu'il en écriroit en Cour, et que cependant il les pouvoit assurer qu'il n'y avoit rien à craindre pour nousaprèsladémarcheque le Parlement avoit faite.

Les Commandans qui étoient à Montélimart n'en usèrent pas de même. Le marquis de la Trousse continua ses discours violens, il ne parla à nos députés que de faire pendre les Ministres, et de mettre à l'interdit toute la Principauté. Apparemment il avoit le secret de la Cour, et c'est pour cela qu'il parloit d'un ton si impérieux et si menaçant.

Ces députés ne furent pas plus tôt de retour que nous apprîmes que le comte de Grignan ve-

98 LES làiimes

noit de la Cour en poste avec des ordres concer^ nant Orange. Il alla descendre à l'arascoo pour prendre a\ec lui Tintendant de Provence, et deux, compagnies des dragons de Tordonnance pour lui servir d'escorte. Il vint à Orange avec cette suite le 23 du mois d'octobre 1685 : mais avant que d'y entrer, il voulut bien en agir en bon voisin.

S'élant arrêté au lieu de Bédarrides, il envoya son capitaine des Gardes à M. de Beaufain pour le prier d'assurer Messieurs d'Orange qu'il ne venoit pas pour leur faire aucun mal. Ce capitaine trouva toute la ville en alarme et en frayeur, qui ne put pas pourtant être apaisée par les discours que M. de Beaufain prenoit la peine de faire de rue en rue. Le comte avec l'intendant arrivèrent sur les trois heures du soir; ils allèrent loger à l'Évêché^ et les dragons dans des cabarets où ils vécurent sans faire aucun désordre ^

Après que ces Messieurs eurent un peu conféré avec l'Évêque^ M, le comte de Grignan fit appeller les officiers du bureau des domaines dont M. le président de Lubièrès est le chef. Il leur exporta qu'il étoit là de la part du Roi son maître pour leur signifier que Sa Majesté souhaitoit qu'ils fissent sortir ses sujets qui s'étoient réfugiés dans la Principauté, qu'à l'avenir nous ne les reçussions plus dans nos temples, et que nous ne multipliassions plus nos exercices comme nous avions

DE J. P. DE GHAMBRUN. 99

fait à la dernière Cène de septembre, moyennaqt quoi nous n'avions rien à craindre.

M. de Lubières lui répondit que pour le regard des réfugiés, le Parlement y avoit pourvu par sop Arrêt qu'il lui exhiba; que les sujets du |loi s'étoient déjà retirés, et que, s'il en restoit quelquesuns, le nombre en éloit bien petit; qu'on feroit encore publier TArrêt, afin que ceux qui y étoient restés eussent à vider l'État dans trois jours. Sur quoi M. l'intendant, prenant la parole, dit au comte : « Ces Messieurs en usent honnêtement , il en faut agir de même, et donner huit jours au3( réfugiés pour se retirer. »

Pour le regard des exercices, il fut répondu à ces Messieurs, que rÉglise étant remise en son premier nombre, il n'y avoit aucune nécessité qui nous obligeât à multiplier nos exercices.

Cette conférence se passa fort honnêtement de part et d'autre, avec des marques d'une bonne correspondance. Mais je prie mon lecteur de biep observer en cet endroit la bonne foi qu'on a observée à notre égard ,

M. le comte de Grignan et l'intendant nous assurent, de la part de l2^ Cour, que nous n'avons rien à craindre si nous exécutons ce que le Roi souhaite de nous ; les officiers du Prince le promettent, ils exécutent ce qu'ijs ont promis; maia, hélas ! de quelle manière a-t-on observé la parole

donnée? il ne se passe pas vingt-quatre heures qu'elle ne soit violée d'une manière criante, et qui fera horreur à tous ceux qui liront ce que j'ai à dire dans la suite.

On doit rendre ce témoignage à M. le comte de Grignan d'avoir agi de bonne foi ; il parloit sincèrement, ignorant le secret de la Cour, et il a assez fait connoître son chagrin d'avoir été le porteur d'une parole qui a été si mal observée.

Cette entrevue des officiers de S. A. avec ceux du Roi très-chrétien donna beaucoup de joie aux habitans Réformés de la Principauté. Us se félicitoient les uns les autres dans la pensée qu'on garderoit la parole qui avoit été donnée, et rendirent grâces à Dieu, de ce que nonobstant qu'ils ne fussent pas meilleurs que leurs frères , il les mettoit à l'abri de la tempête.

J'étois toujours dans mon lit, accablé de mille douleurs de la goutte et de ma cuisse cassée. Cela ne m'empêcha pas de recevoir les visites de mon troupeau, qui venoit verser des larmes de joie. Je dissimulois ma pensée pour ne les affliger pas, mais au fond il éloit facile de juger qu'on ne nous laisseroit pas jouir de nos exercices au milieu des provinces oCi la Religion étoit si florissante, et que d'ailleurs, étant peut-être plus grands pécheurs que le reste de nos frères, Dieu ne laisseroit pas nos péchés impunis.

DE J. P. DE GflAMBRUN. 101

Dans cette agréable pensée qu on nous laisseroit en reposy nous dormions paisiblement dans nos lits; il sembloit que les inquiétudes passées étoient un doux berceau qui nous sollicitoit au sommeil. Pour moi j'avoue que depuis la fracture de ma cuisse je n'ayois pas eu plus de repos que cette nuit-là, mais j*en fus bientôt retiré par la triste nouvelle qu'on vint me donner sur les trois heures du matin.

Un de mes voisins voulant sortir de la ville fut arrêté par un corps de garde de dragons qui le repoussèrent ; il heurta à la porte de ma maison ; mes domestiques lui ouvrirent, et il entra dans ma chambre, tout pâle et tout défait, en me disant que nous étions perdus, qu'il y avoit plus de mille dragons qui avoient investi la ville, sans vouloir laisser sortir aucun habitant. En effet, le comte de Tessé, ayant reçu des ordres de la Cour, donna rendez- vous au régiment des dragons de la Reine, et à celui d'infanterie de du Plessis-Belièvre, de se rendre incessamment à Saint-Paul-Trois-Châteaui, qui est à quatre lieues d'Orange.

Les troupes ne furent pas plustôt au rendez-vous qu'on les fit marcher à l'entrée de la nuit sans savoir où elles alloient. Elles arrivèrent au pont d'Aiguës à une heure après minuit, et, ayant trouvé sur leur route le courrier de S. A. qui porloit les lettres au Saint-Esprit, ils l'arrêtèrent et

lui enlevèrent le paquet. Le commandant fit allumer une bougie, il décacheta Tordre que le comte de Tessé lui avoit donné, et, après l'avoir lu, il prit sa marche vers Orange, et envoya quelques compagnies pour aller investir les villes de Courtheson et de Jonquières. Il s'approcha de la ville sans être découvert. ^ posa ses corps de garde et ses vedettes^ l'une fort proche de l'autre, sans qu'on en eût aucune nouvelle dans la ville.

Mon voisin, dont j'ai parlé, fut le premier à donner l'alarme. Chacun sortit de son lit pour tâcher de se sauver par tous les endroits de la ville. Mais les gens de guerre étoient postés si près leg uns des autres qu'il n'y eut que quelques-uns des plus hardis qui osassent forcer les passages. Je laisse à penser quels étoient les cris et les gémissemens de ces pauvres habitapsj quelque écarté que je fusse de la rue^ leur voix lugubre me perçoit le cœur, et les torrens de larmes que mes pauvres brebis venoient verser dans ma chambre me mirent en l'état d'un homme mourant.

Comme le jour copamença à paraître, le comte de Tessé entra dans la ville, suivi de plusieurs officiers, ne parlant que de châtimens, de sang et de carnage; ce qui augmenta la frayeur de ceux de la Religion. Après avoir couru les rues, pour y semer la terreur par ses discours barbares qu'il

DE J. P. DE GHAMBRUN. 103

accompagnoit de mille reniemens exécrables, il alla descendre àTEvêché, le rendez-vous ordinaire de tous ceux qui venoient à Orange pour nous opprimer.

Les compagnies de dragons qui étoient allés investir Courtheson et Jonquièresy faisoient beaucoup de ravages. Dans cette dernière ville, ils se saisirent d'un riche habitant nommé Garaignon, qu'ils lièrent et garrottèrent, et le firent marcher devant eux en cet état jusques à Orange. A Courtheson, ils enlevèrent M. Aunet, Pasteur de cette Église; et le firent marcher à la tête d'une partie de dragons qui le conduisirent chez M. le comte de Tessé, qui Tenvoya à Tinstant en prison.

Messieurs Gondrand, Chion, et Petit*, mes chers collègues, avoient lâché de se sauver devant le jour : mais étant repoussés par les gardes, qui tirèrent sur eux et sur M. Villet, Pasteur de Provence, qui eut le bonheur de se sauver, ils allèrent se cacher chez quelques-uns de leurs amis.

Sur les trois heures après midi, le comte de Tessé demanda à parler aux Ministres. Pour cet eflfet, il envoya à leur maison des officiers pour les aller chercher. On lui rapporta qu'on n'avoit trouvé que moi qui étois immobile dans un lit par les dou-

* V. la préface.

leurs de la goutte et par la fracture d'une de mes cuisses. Ce rapport le mit dans une furieuse colère, dans la pensée où il éloit que mes collègues s*étoient sauvés. Ce grand convertisseur ne parloit que d'abattre nos temples, d'exterminer la ville si les Ministres ne se trouvoient point. Ces menaces épouvantèrent si fort notre peuple, qu*au lieu de cacher leurs Pasteurs comme firent autrefois ceux d'Alexandrie à Tégard de saint Âthanase, ils furent les premiers à les chercher pour les produire devant le comte de Tessé, dans la vue apparemment d'apaiser la colère de ce furieux persécuteur, sans penser qu'ils les alloient livrer pour porter le plus grand faix de la persécution.

Comme nous nous étions promis de nous sacrifier pour notre troupeau, mes bienheureux collègues sortirent de leur cachette, et, nonobstant les larmes de leurs femmes et de leurs enfans, qui les conjuroient de ne s'exposer pas comme ils alloient faire, ils furent trouver le comte de Tessé, qui les reçut avec des menaces de les faire pendre, et particulièrement M. Petit, auquel il dit positivement que le lendemain il seroit pendu. A peine les eut-il soufferts un moment en sa présence, qu'il les fit traduire en prison, sans avoir rhonnêtelé d'entendre une seule parole de leur bouche pour leur justification. C'est dans ces sombres lieux où ils sont renfermés depuis ce triste moment, où ils glo-

DE J. p. DE GHÀMBRUN. lOS

rifient Dieu avec une constance qui n'a point de pareille, et qui les fait regarder de tous les gens de bien avec admiration, et d*où ils font sortir une lumière si éclatante qu'elle éclairera jusqu'au bout de la terre.

Ces fidèles serviteurs de Dieu ne furent pas plus tôt emprisonnes que le comte de Tessé envoya chez moi un officier avec deux dragons; l'un, qu'il posta près de mon lit, en lui disant que sa vie répondroit de ma personne; et l'autre, à la porte de ma maison, pour empêcher qui que ce fût d'y entrer. Me voyant ainsi arrêté, j'élevai mon cœur à Dieu, et lui présentai une prière ardente pour lui demander la grâce de me soutenir dans ce combat, d'accomplir sa vertu au milieu de mes grandes infirmités, et de le glorifier, soit par ma vie, soit par ma mort.

Je puis protester en bonne conscience, que, nonobstant mon triste état, je ne réfiéchissois pas tant sur mes misères que sur celles de mes chers collègues et de mon pauvre troupeau.

Je priai mon épouse, demoiselle Louise de Chavanon, mes neveux, et mes autres parens qui pouvoient être auprès de moi pour m'assister, de ne m'attendrir pas par leurs larmes ; que, dans le déplorable état où j'étois réduit par mes douleurs et par mes afflictions , il falloit plutôt me fortifier

De j. i>. de chambrun. 107

pour combattre tous ensemble le bon combat * et garder le précieux dépôt de la foi que Dieu nous avoit mis entre les mains; que pour moi j*espérois si fort en mon Dieu, que j'étois fortement persuadé que la mort ni la vie, ni la persécution, ni la nudité, ni répée, ne me sépareroient jamais de sa bienheureuse dilection^; que je prévoyois que je serois extrêmement maltraité , par des raisons de Religion ; mais que, quoi qu'il en fût, je me sentois assez de courage pour soutenir toutes les inhumanités qu'on pourroit exercer contre moi.

Hélas ! je n'ai que trop appris, par une triste expérience, que le plus grand cœur se fond comme un limaçon quand il n'est pas soutenu par la force invincible de la grâce, et que toutes nos bonnes résolutions ne sont que des illusions, lorsqu'elles ne sont fondées que sur ce que nous présumons de nous-mêmes;

On ne se fut pas plus tôt assuré de mes collègues et de moi, qu'on leva la garde qui étoit autour de la ville, où les dragons entrèrent comme dans une place de conquête. On en logea un tiers &ur les Romains, et les autres deux sur ceux de la Religion* Il est plus facile d'imaginer que de dire le désordre qui fut fait dans la nuit et dans la suite. Tout ce que la barbarie et la rage peut

* 2. Tim. 4. 7.

* Rom. S, 34.

inspirer fut employé pour tourmenter mon pauvre troupeau.

Il est vrai que la fureur ne fut pas si grande pendant dix-sept jours. Le comte de Tessé af^ectoit même de publier qu*il n*éloit pas là pour faire changer de Religion, mais cependant il tenoit des corps de garde à toutes les avenues, pour empêcher qu'on ne sorttt rien de la ville .

Il voulut bien aussi m*6ter le dragon qui me gardoit à vue, sur le rapport qui lui fut fait de l'état pitoyable auquel j'étois réduit et qu'il ne devoit pas craindre que je me sauvasse, puisque mon mal étoit une chaîne plus pesante que tous les fers dont je pour rois être chargé.

L'Évêque voulut bien me faire connoltre par une personne interposée que je lui avois obligation de ces petites douceurs, de quoi je le fis remercier; mais cela n'empêcha pas que la porte de ma maison ne fût gardée par des sentinelles qu'on rele voit toutes les heures, sans permettre qu'à peu de personnes d'y entrer.

Cette garde à vue m'incommodoit extrêmement, elle m'empêchoit d'avoir communication avec ceux qui avoient besoin de consolation; mais, étant levée, j'eus le moyen de conférer avec plusieurs personnes qui venoient chez moi par des avenues inconnues aux dragons.

Le lendemain de l'arrivée de ces cruels perse-

DE J. P. DE CHAMBRUN. lOd

cuteurs^ 26 du mois d'octobre, le premier bataillon de du Plessis-Belièvre arriva sur les deux heures après midi, et fut suivi le lendemain parle second. Ce grand nombre de soldats obligea le comte de Tessé de surcharger les habitans par la multitude de ces nouveaux h6tes; quoiqu'ils fussent payés sur un pied excessif, savoir, les dragons à 30 sols par place, et les fantassins à 10, cela n'empêcha pas qu'ils ne se fissent nourrir par leurs hôtes, et bien heureux quin'étoit chargé que de coups de bâton. Ce premier bataillon ne fut pas plus tôt arrivé, que le comte de Tessé envoya chez moi le major du régiment accompagné du secrétaire de l'Évêque pour me demander les clefs de nos temples. Je lui répondis que je n'en étois pas le marguillier. Cette réponse le mit en colère, et il me dit qu'il avoit ordre de recevoir les clefs de nos temples de mes mains. Je lui repartis encore que je n'en étois pas le marguillier, et que c'étoit inutilement qu'il attendoit que je les lui remisse. Il usa encore de menaces pour m'obliger à faire ce qu'il souhaitoit : mais enfin, me voyant ferme dans ma résolution, il prit le parti d'envoyer chercher le marguillier par des soldats, et ne l'ayant point trouvé, ils forcèrent une de ses filles de venir chez moi avec les clefs à la main.

• Cette pauvre enfant entra dons ma chambre fondant en larmes; le major lui commanda de me

IIÔ tu LA AMES

présenter les clefs, je refusai de leâ prendre. Il mé eommanda de là part dtl comte de Tesisé qiie j'eiisse à les prendre ^oûv les lui remellrë eti îiiàitt; j(t m'obstinai à ti'en tien faire; enÔtij après Une cohtëslfe de plus d'un quart d'heliré, il léfe ftitaèha aveiD violence des mains de cette fille, fet alla rendre compte aùcomtfedeTessédefeâ cômttiiSsîôn.

Ce comte attendoit avec impatience ces clèfe à là porte du grand temple. Il neleà eut pas plus tôt en maiiî, (Ju'il y entra accompagné de l'Évêqùe, qui, ekl se moquant^ disôit : Adveu^ pnnvf^e Jèirusalem !

Le premier exercice de ces hontiêtes gens dans cette sainte maison fut de déchirei" les Bibleâ et les Psaumes, de monter à la chaire d'où ilè prononcèrent mille discoure profanes^ de déchirer leâ àrtnes de Son Altesse qui étoient &u siège du Par-^ lement; et dans la suite on fut assez inhumaiii de ne respecter pas les cendres du grand CHristoffe^ eomte de Dona ^, qui i*eposoit dans cette sainte maison qui a^oit été bâtie par ses sôiné, et par l'ordre et la libéralité du grâUd Frédéri(J-Heflrt.

Qu'où nie dispense de rabouter tôUteè leâ îùdignités qu'ttn mit en usage pour profanet* nos temples, elles me donnent tatit d'horteur que mon cœur en est accablé. 11 me éufBt de dire qu'ils

coururent aux troncs pour en enlever l'argent, et,

* Voir la préface.

DE J. P. DE ÇHAMBRUN. i\\

n'y ayaqt trpuvé qu un peu de {sonnoie, il^ déchargèrent leur r^ge gur ]a demoiselle Chion, épp^i^e de inoQ coUègvie, laquelle ilsf euvoyèreut enpri^qn.

Le lendemam on cpmmepça d'enleyer le$ banc; qu'pn Qt transporter, partie dans Véglise cathédrale et partie, dans Ips églises des couyens; après quoi pn commença par la démolition di^ petit templç qu'on appelloit Tpglise de Saipt-Martin. Le Curé you^yt ^'opposer à cette démpUtion, sûU3 prétexte qqe çeitp église r^leyoit de sa cqre ; mais il ne ii^\ pas écouté; il fut rasé rez pied rez terre.

Je* nedpis pas; oublier ici 4e remarquer qu'un soldat faisant profession de la Religion ai|pa mieu)^ spi^ffdr mille coups de bâton et être traîné pstr lef rues. qiie de travailler à cette démolition. Il ^it même à son capitaine qu'il çouffriroit plutôt I4 inort qiie d'obéii* à \xn cpmmandeioeiit aussi in-

(le premier temple ne fptpae plus tôt démoli que cesapges destructeur^ attaquèrent le secoud pour §n faire up mpnpeau de pierres. 11 é|pit fort v$i§te, et d'une très-beJle ^tructurp; le couvert étoitsour teuu p^r up arc qui preqoit du couchant où étpit la chaire, et abpuûssoit au levant, ayaut, h droite et à gftuche, une remgée de trois arcs fie pierre de taille ayec leur çorniplie qui çQutenoiqat le§ galeries. Au 4ehQrâ il y a voit up cordon creusé pour

il2 LES LARMES

recevoir les eaux du couvert qui se déchargeoient par des meufles. Ou mit quatorzejours à abattre cet édifice, dont le massis ne pouvant être ébranlé par le levier ni par aucun autre instrument, on fut contraint de faire jouer la mine.

Au même temps on travailloit à la démolition du temple de Courtheson, et les dragons inquié-^ toient les habitans par mille violences qu'ils exerçoient contre ce pauvre peuple qui, épuisé d'argent aussi bien que celui d*Orange, ne savoit plus que faire pour subvenir à la subsistance des troupes.

Mes collègues étoient cependant fort à l'étroit dans. leur prison, avec deux autres Ministres, Messieurs Rainaud et de Yignoles, dont on s'étoit saisi, le premier de la Province du Dauphiné et le second de celle du Languedoc.

Il n'étoit permis qu'à peu de personnes de les visiter : nous nous envoyions des billets les uns aux autres pour nous fortifier à combattre le bon combat et à garder la foi au péril de notre vie.

Si ces petits moyens de nous communiquer nous donnoient quelque consolation et quelque joie, nous apprenions tous les jours quelque nouveau sujet d'affliction. Le pauvre peuple qui étoit maltraité, et qui ne pouvoitpas soutenir la grande dépense qu'il falloit faire pour l'entretien des dragons, làchoit malheureusement le pied. J'envoyois

DE J. P. DE GHÀMBRUN. 113

tout autant de monde qu*il m*étoit possible pour les confirmer, je ne me donnois aucun relâche ni le jour ni la nuit pour vaquer à ce devoir de mon Ministère et pour prier avec tous ceux qui venoient chez moi; Mais enfin Dieu, qui vouloit nous châtier de nos grands péchés» fit venir ces tristes jours auxquels nous fûmes abandonnés de tout notre troupeau, à la réserve de bien peu de personnes qui demeurèrent fermes, nonobstant toutes les violences et les cruautés qu'on pût exercer contre elIeSi

Le matin du 10 de novembre, on publia que le comte de Tessé avoit reçu un courrier qui lui avoit apporté les ordres d'exécuter la mission bottée, c'est-à-dire de nous persécuter, sans aucune miséricorde, pour nous faire changer de Religion.

J'avois observé, par une triste expérience, que les assemblées faites à Montauban, Montpellier, Nismes, Usez, et dans toutes les grandes villes, pour délibérer ce qu'on auroit à faire en pareille circonstance, avoient été des pièges que des malheureux que l'on avoit gagnés avoient tendus aux simples, et même aux gens éclairés pour les faire tomber avec la foule. Cela m'avoit obligé de prendre des précautions afin que mon troupeau ne tombât pas dans les mêmes pièges.

Ce fut dans cette vue que, le jour auparavant»

114 LES liAEHES

j'avois prié M. de Grenatier, mon germain , qui a été du nombre des bienheureux per^éyér&ps, «nonobstant mille dangers et mille f^tigueis qii'il lui a fallu essuyer pour sortir du Royaume; c'étoit, .disrje, dans cel^p vue que je le priai d§ faife le .tour de la ville pour conjurer no$ - bibita^^ à sp flonner bien de garde de ^'assembler^ qupi qu il leur pût arriver ; qu^qn ne m^nquproit pas de prendre pette voie pour les perdrai qu*pQ leur pror mettroit tout, et qu'on ne leur tieudfoit rien.

Il s'acquitta de cette commission avec beaucoup de zèle et de diligeiice ; paai^ \p succès ne répondit point à nos soins , comme op le r^^maiv- ^quera dans la suite.

. Le conite de Tessé étqi^ cbez le comm^ncian^ àe „Suze, à trois lieues d'ûrai^ge, lorsque ce pou|*rier arriva; il vint en diligence, et commença la persécution ouverte par décharger les Rpmaifts^ du logement qu'on avoit mis sur eux- Toutes tes troupes furent mises sur les bras4et^ux 4^ la . Religion, et ce logement^ ire fut pas plus tôt fait, .qu'on ouït mille gémissqmens dans la ville, le peuple courant par les rues le visagp tout pouvert de larmes. La femme crioit au secours pour . délivrer son mari qu'on rouoit de coups, que l'on . pendoit à la cheminée, qu'pn attachpit aaxj. pjeds du lit, ou qu'on meuaçpit de tuer le poignard à la gorge. Le mari imploroUla même atssistapce pour

D£ J. F. m CEiMBRUN. ilK

secourir sa femme qu*OD avoit fait avorter par les menaces, par les coups et par mille mauvais traitemens. Les enfans crioient : «Miséricorde! on assassine mon père, on viple ma mère, on met à la broche un de mes frères !.. » J'arrête ici ma pi ume ; elle me tombe des mains, et ce triste soutenir me fait verser tant 4^ larmes, que je ne pourrai plus pp^r^uivre pour décrire les horreiir^

4e çe^ tristps jpuraéç3.

. Pu q-épàrgqçi de ces rigoureux traiteoiens ni le i^x^, ni Tage, ni les personi;e$ disting^ées par leur |ï)éri^, g^ leur paissfjRpe, pon plus que le^ €h^tif$ paysans. On n'çut aucune considération .pour les officiers du Prince : WA. de Lubières, d'41^ÇPP7 de Drevon furent pontrs^ints de recevoir de$ dragons chez ^ux ; et bien valut à M. Convenept. mop neveu, conseiller au Parlement, de s*ètre s^ifvé de bon matin, déguisé en paysap, ^pour jortiy profpptement du Royaume, car je ne doute pas qu'à ma considération il n'eût é\é le pl|Li§ njj^ltraité de tqps §es confrèreç.

116 LES LÀBMS8

Sur les quatre heures du soir du même jour, le comte de Tessé fut chez moi accompagné de TÉvêque. Il s'arrêta quelques momens dans ma hihliothëque, qui étoit assurément fournie des meilleurs livres de ma profession. Il en considéra la clôture, qui étoit fort propre, par les jalousies toutes peintes, au travers desquelles on pouvoit voir mes livres sans les en pouvoir tirer. Il considéra la structure de ma maison, et j'ouïs qu'il dit à rÉvêque que j'étois logé en petit prince.

Il entra dans ma chambre où j'étois toujours détenu dans le lit par la fracture de ma cuisse, d'où l'on n'avoit pu me tirer que deux fois seulement pour faire mon lit. Il me salua fort civilement, me demandant l'état de ma santé, et, après avoir pris place au chevet de mon lit, et l'Évêque au pied, il commença par me dire qu'il avoit pour moi beaucoup de considération, qu'il m'avoit distingué de mes collègues en ne me jettant pas dans une prison, qu'il savoit que j'étois gentilhomme, et qu'il ne verroit dans la ville que M, de Beaufain et moi, pour nous exhorter d'obéir

au Roi ; que pour cet effet il avoit amené avec lui M. rEvèque, afin que, si j'avois quelque scrupule de conscience, il pût me satifaire là-dessus. Je le remerciai de sa civilité, et lui dis en substance que j*ayois un maître au Ciel auquel je devois principalement obéir» et que, pour de maître souverain sur la terre, je n'en reconnoissois aucun autre que S. A. Mgr le Prince d*Orange , de qui j'étois né sujet, et avois Thonneur d'être du nombre de ses domestiques; qu'au regard de M. rÉvéque nous nous connoissions Tun Tautre, que nous étions bons amis, que nous n'avions jamais disputé ensemble de Religion, et qu'en un temps où il y avoit tant d'épées dégainées pour soutenir la Religion Romaine et pour combattre la Réformée, il seroit inutile d'entrer en lice avec lui.

Il me pressa extrêmement sur ce chapitre. « Si vous ne voulez pas, me dit-il, disputer avec M. l'Évéque , dites-moi , pour ma satisfaction , pourquoi vous avez tant d'horreur pour les images et pourquoi vous ne voulez pas \ous réunir à nous?» — «Puisque vous voulez. Monsieur, ]ui repartis-je, que j'explique mes sentimens, je vous dirai, qu'au regard de la réunion dont vous me parlez, il falloit que MM. les Prélats de France poussassent plus avant leur pointe. La condamnation des quatre propositions sembloit marquer

118 LSft |.1BM^8

quelque chose de bon ; du moin^ nous en aypps tiré cet avantage, qu'ils ont conclu avec pou^: que le Pape n*est pas le juge infaillible des controverses» ce qu'il nous avoit fallu soutenir j||&: qu*à nous n^prfondre contre les prétentions des Jésuites et des moines. Après un si hes^M cpm- Uiencementy nous attendions que MM. du Ç^er^é voudroient bien réfornier le c|il^e qui se pratiqi(Q ^ans votre Religion ; car, a^ fopd, nous ne le pouvons regarder que . comme illégitime : il fallodit qu'ils fissent comme Sérénus^ évéque deMarseille !, qui, en entrant dans son église et la voyant qrnée (^'images en bosse et en plate peinture, gt abattre cet objet d'idolàtfie et passer Véppnge jusque sur |a plus petite imago. Quand le P^^pe. leur en aufoit éprit .des lettres de reproche, comme Grégpirp qu'on appelle le Grand fit autrefois à Sérénus, pt qu'il auroit m£^n4é qu'on devpit dii mo^ns épargn^r la plate peinture, dont les images étaient tqut jutant de petjt^ (loct^urs pour mstruire les l'gnoranSy ils pouvoiei^t l^i fépondrc, cpmfqe ce grand éyêque répondit à Grégoire, qu'ils n'avoient pas besoin que ces petits docteurs fissent diB grands idolâtres, et qu'il suf|îsoit qu'il fût le vérit^le çlocteur de son troupeau pour lui apprendre cpmnient il falloit servir Dieu.» — aMais quoi, me dit

. ^ Vecs la fin du sixième 8|^1e.

DE J. i». DE €HAkBRUN. 119

M. dé Tessé, croyez-vous que nous adorions les images 1 » — «Il ti'est pas question de cela, lui réplii(][uâi-'je ; il suffit que iroUà leur rendiez Un culte religietix; Il falloit aussi que vos Évêqués sui* vissent r«xetnplê dé daibt Éplphane, qtii, allaUt à Jérusatetn ^ déchira un voile à rentrée d'un oratoire où a y ttVOit Vimàge de quelques saints. »- Jusque&^là^ M. TÉvêque avoit gardé le silence f mais, prenant la parole, il me dit que e'étoit rimage d'un voleur. Je me pris à sourire, et lui dis que c'étoit la défaite dès Jésuites; mais que je m'étonnois qu'uit grand prélat comme lui voulût éluder l'action de saint Épiphàne par une fable si mal inventée. «Gomme vous étes> Monsieur, fort versé en l'histoire ecclésiastique, luidis-je, je suis surpris que vous n'ayez remarqué dans la lettré que saint Épiphane écrit à Jean, Évéque de Jénr> salem, que saint Jérôme a traduite du grec en latin, et qui est la cent-unième épltre à Pammaquc, où il dit très-expressément que c'étoit l'image de Jésus-Christ ou de quelque Saint,, ne se souvenant pas précisément si c'étoit l'un ou l'autre*.»

1 Voici le passage auquel M. de Ghambrun fait allusion r « Prseterea quod audivl qno&dam murmnrare contra me, qnii( quando simul pergebamus ad sanctum locnm, qui vocatur Bethel,ut ibi coUectam tecum ex more ecelesiastico facerem. et venis^ sem ad Tillam, quœ dicitur Ânablaffaa, Vidfssemque ibi prêter-

Le comte de Tessé ne permit pas que nous passassions plus avant sur cette matière.

Il me demanda pourquoi nous ne voulions pas nous confesser. — «Vous savez sans doute le latin» Monsieur, lui dis-je; écoutez ce que dit saint Augustin : Quid mihi cum hominibus ut peccata mea audiani, tanquam morbos meos sanaturi ; qu*ai-je que faire de coofesser mes péchés aux hommes, comme slls étoient capables de guérir mes langueurs spirituelles?»

De là, il me transporta en Purgatoire, et me dit qu'il falloit bien que les âmes fussent purgées pour paroltre devant Dieu. Je lui répondis que c*étoit là l'ouvrage du sang de notre Seigneur, et qu'en un mot le Purgatoire n'étoit qu'une pure illusion dont on n'avoit jamais parlé dans la primitive Église. — «Vous jugerez, lui dis-je. Monsieur j si saint Augustin a cru le Purgatoire après que je vous aurai

iens lucernam ardentem, et interrogaftaem, quia locus esaet, âidicissemque esse ccclesiam , et intrassem at orarem : inveni ibi velam pendens in foribus ejusdem ecclesiœ tinctam atque depictum, et habens imaginem, quasi ChrisU, Tel sancti ci]g usdam. Non enim satis memini, cujas imago fuerit. Quum ergo hoc vidissem in ecclesia Christi contra auctoritatem Scrlpturarum bominis pendere imaginem, scidi illud , etc. » Eplphanii Constanliœ sive Salaminls in Cypro Episcopi 0pp., Parisiis, 1022, fol. t. II , p. 317. (EpUiola ad Joan, Episc. Hieros,, divo Hieron. presbyt, inlerp,) Cf. Hieronpmi Opp», Veronœ, 1734, fol. t. I, 239-251, et I, 303.

B£ J. p. BE GHAMBRUN. 121

cité ses paroles : Primum locumjldes CathoUcoinim crédit esse regnum cœlorum, sectindum Gehennam iM omnis apostata aut a fide deficiens cruciaiur^ ieriium penitus ignoramus, neque in Scripiuris esse inf)enimus ' . Ce penitus , ajoatai-je, est fort élégant ; il exclut si bien le Purgatoire, que, si tous y faisiez bien attention, tous ne le croiriez jamais. »

Comme ce comte me Toyoit ferme à soutenir la Térité, il changea de batterie. Il me dit que le Roi son maître se faisoit un point d*honneur de me catholiser, que pour cet efPet je devois penser à moi et accepter les offres qu'il m'alloit faire. — «Vous n*aTez, me dit-il, qu'à coucher sur le papier tout ce que tous souhaiterez; j'ai ordre de tous l'accorder : Toilà M. l'ÉTéque qui le sait et qui tous l'attestera, r^

* « La foi des catholiques croit que le premier lieu est le royaume des Gieux, le second la Géhenne où sont tourmentés tous les apostats et tous ceux qui ont abandonné leur foi ; de troisième, nous n^en connaissons absolument pas et ne trouvons pas qu'il en soit parlé dans les Écritures. »

Augustini Hipponensis Episc, Opp,^ Parisiis, 1696, fol. t.X. Appendix, Centra Pelagianos et Cœlestianos hypomnestiecn^ p. 40. « Primum enim locum fldes catholica divina auctoritate regnum crédit esse Cœlorum, unde, ut dixi , non baptizatus excipitur ; secundum, Gehennam , ubi omnis apostata vei a Christi flde alienus œtcrna supplicia experietur ; tertium penitus ignoramus , immo nec esse in Scripturis sanctis inveniemus. »

Je n'ai pu trouver le passage tiré du même Père, que M. de Cbambrun cite un peu plus haut.

122 LES LABMES '

Je lui répondis que je me savois bien, eonnoltre ; qu*un graud Roi comme son maître se soucioit fort peu d'un misérable Ministres tel que j'étois; qu'au reste^ je n*avt)i8 besoin de rien^ et que toute la grâce que je demandois étoit qu'il lui,plût de mé donner un passe^port, eommei od le donnoit aul Ministres de France, pour me retirer en Hollande près de mon grand maître. Il en fit l'éloge sur-lechamp, disant qu'il aymt une vénération particulière pour son grand mérite, qu'il le regardoit ayec admiration comme un grand héros^ qu'il Tatoit TU sôuTent dans les occasions commandant et combattant en Taillant soldat et en grand capitaine*

— « Si TOUS aTez, Monsieur, lui dis-je^ tant de Ténération pour ce grand Prince, ayez pitié, je tous prie, de son serTiteur; donnez-moi un passe-port pour me retirer près de lui, tous me procurerez une grande consolation.

. — Cela, me dit-il, n'est pas en mon pouToir ; je TOUS ai dit que le Roi se faisoit Un point d'honneur de TOUS catholiser : on sait que tous êtes un esprit dangereux, et trop attaché à ce Prince; on ne Vous permettra jamais d'aller près de lui.

— Comment^ lui dis-je, faut-il que ma fidélité au serTice de mon grand maître me soit imputée à crime pour me retenir contre toute raison? .

— 11 n'est plus question de raisonner, me dit-il d'un ton fort fier, il faut obéir au Roi,, faute de

B£ J. ^. DE GHAMBRUN. 123

quai je vais exécuter mes ordres cootre vous.

— Vous a'bseriez! lui répliquai-jfe.

— Quedil-a?...

— Je diSy Monsieur, que vous n^osçriez.»

A ces mots iï s-approcha de mop lit, le visage tout enflammé de colère :

— « Que dîtœ-vous, que je n'oserois?

— Oui, Monsieur, je dis, pour la troisième fois, que vous n'oseriez exécuter vos ordres ;x) et en me découvrant, je lui fis voir mon misérable corps, et j'ajoutai :

-*? a Considéras , Monsieur, ce cadavre ! Votre compassion et votre générosité vous empêcheront toujours de le maltraiter. . -t: Adieq, Monsieur, me dit-il, vous Mes trop éloquent pour ^oi; je vous dis pour une troisième fois de peniïer à vous et d'obéir au Roi, autrement, OQ vpus fera mal vos affaires.

. -r Jf'ai pensé, lui dis-je, à tout ce à quoi je de-: vois penser; je vois bien que Is^ pitié n'est pas une VGCiu qu'on prfttiqufe aujourd'hui : JQ me verrai traîner avec plaisir parles rues d'Orange.»

L'Év^ue re^ta quelque moment dans ma chambre; il m'exhorta à ne me laisser pas tourmenter, ajoutant qu'il prenoit part à mqn malheur, et, se penchant sur moi, il m'embrassa avec quelque^ laro^, que je crus partir du profond du cœur-.

De ma maison, ces Mes^eurs allèrent aux pri*

sons. Le comte avoit donné ordre de séparer mes collègues, et de les mettre dans des basses fosses. 11 les visita l'un après Tautre pour les exhorter au changement, et, quelques menaces que ce comte leur pût faire, ils demeurèrent fermes et intrépides, et par leurs saints discours ils renvoyèrent et le comte et FÉvéque couverts de honte d'avoir si mal réussi dans leur entreprise.

Cet exemple de constance que mes collègues et moi avions donné à tout notre troupeau le devoit avoir confirmé dans la résolution de tout souffrir, plutôt que d'abandonner la pure profession de l'Évangile. Plusieurs personnes avoient écouté de mon cabinet tout ce que j'avois dit au comte et à l'Évèque. Mes discours furent publiés par toute la ville comme ceux de mes collègues.

Hais nous eûmes le malheur de ne les voir pas aussi efficaces que nous les aurions souhaités. Les tourmens» la crainte et la peur forcèrent ce peuple à s'assembler; Dieu pardonne ceux qui en furent la cause, et qui opinèrent si mal dans cette assemblée.

11 est vrai qu'avant que de rien conclure, on députa au comte de Tessé un conseiller du Parle-' ment et un avocat, pourluireprésenterqu'il y avoit de l'injustice de forcer les sujets de S. A. à changer de Religion, et pour le prier de donner des passe-ports à tous ceux qui voudroient se retirer.

DE J. p. DE CHAMBRUN. 125

Ils n*eureDt qu'on refus pour toute réponse et de grandes menaces, et, après aToir fait leur rapport à rassemblée, ils conclurent au changement sous les modifications que l'Évéque leur accorda» qui consistoient en ces articles :

Qu'ils ne seroient pas obligés d'invoquer les Saints;

Qu'ils ne fléchiroient point les genoux devant les images;

Qu'on leur donneroit la Communion sous les deux espèces.

Et en d'autres petits adoucissemens dont je ne me souviens pas. Ces pauvres malheureux se laissèrent ainsi surprendre dans le trouble de leur esprit à ces artifices, sans penser que, de gré ou de force, on leur feroit bien fléchir les genoux devant l'idole, et pratiquer tout le service qui est en usage dans le Papisme.

Je n'avois rien appris de cette assemblée; j'avois près de moi quelques bonnes âmes qui étoient venues pour prier avec ma famille; je leur lisois les Lamentations de Jérémie, et pleurions ensemble sur les masures de nos temples. On vint m'interrompre dans ce saint exercice pour me dire ce qui se passoit.

A cette triste nouvelle nous redoublâmes nos soupirs et nos larmes. Je fis la prière pour implorer le secours de Dieu sur nous» Je faillis mourir de

12^ 1<KS LiRMES

douleur, prévoyant ;bieii que cçtCe assemblée I0e pouvoit produire que Tapostagie daus mou Inmpaau. J'envoyai de tous eôtég pour ramasser in^ Apcjens, mi^is Faffaire étoit déj^ conelue et mes exhortations inutiles. On n*èut pas plus tôt signé cette malheureuse réunion, qu'on donna prdre àùx dragons de vivre en paix dans les maisons desrpréteàdus convertis ; mais, pour ceux qiii teaoient &rme, on les accabla de gens de guerre.

Ge fut à mon tour d'essuyer la bourrasque d^ ces impitoyables persécuteurs. Si le comte do Teseé m'avoit menacé de m'eiécuter rigoureusement, il

.fut homme de parole à cet égard: car, sans étire touché d'aucune compassion de l'état qù il m'avoit vu, il envoya chez moi, dans moins de deux heures, quarante^ieux dragons, et quatre tamjiotirs qui battoient nuit et jour tout autour ie ma chambre pour me jeter dans l'iusomnie,. et me faire perdfe l'esprit s'il leur eût été possible.

Ces nouveaux hôtes veuoi^nt en foule dans ma chambre pour me demander de l'argent, ayant une serviette à la tète pour leur servir de bonnet, et

.. une autre sur les bras pour se dégraisser les mains.

. 11 falloil qu'on courût à tous les cabar0ts delà ville pour leur donner tout ce qu'ils demançloient. S'étant gorgés du gibier le plus délicat, cela ne

-fut plus de leur goût; ils idemandoii&ntdes chQ$?s

!c.qivil auKoit failli allçr cherpher aux ln4eg, et tout

DE J. F. DK CIUMBRDN. 127

cda pour avoir prétexte de mtltraii^r me$ domesk tiqueSy et mes bons voisins qui étoient aecouru^ pour les servir, proy wt par là d'adoucir leur rage et leur fureur.

Dau^ peu d- heures ma maison fut toute houleversée; toutes les provisions ne suffirent pas pour un isipas, ils èufonçoienk les portes de tout ce qui étoil sous la clef, et faisoiéni un dégât de tout ce qui leur tomboit en main.

Mon épouse tâphoit de subvenir à tout avec un courage intrépide; mais qe qu-elle avoit plus à c(Bur, c'étoit la conservation de ma personne, qu elle approchoit souvent dans la crainte où elle étoit que les dragons né me fissent quelque insulte. Elle essuya toutes lès insolences qu'on se peut imaginer : les menaces, les injures de putain, de carogne, et d'autres, mille discours d'impndicité que ces malheureux prononçoient à tous momens.

La crainte où j*ëtois qu'elle ne fût insultée plus avant m'obligea de là conjurer de se retirer chez M. de Chavanqp son père. Elle s'opposa longtemps à mon désir; mais enfin, vaincue par uies larmes, eUe voulut bien me donner oette satisfaction.

La nuit ne fut pas venue, que les dragons allumèrent des chandelles par toute ipà maisoa. Dans ma basse-cour, dans mes chambrjBs on y voyoit coaune. en plein nlidi, et l'exercici^ prdinainB ^e ee9 m^hcumét^s gens éloii d^ mUqgei;, é^ bpire.

128 tes LARMES

et de fumer toute la nuit. Cela eût été supportable 8*ils ne fussent Tenus fumer dans ma chambre pour m*étourdir ou m'étouffer par la fumée du tabacy et si les tambours avoient fait cesser leur bruit importun y pour me laisser prendre quelque repos*

Il ne suf&soit pas à ces barbares de m*inquiéter de cette manière; ils joignoient à tout cela des hurlemens effroyables, et si, pour mon bonheur, la fumée du vin en endormoit quelques-uns, Tofficier qui commandoit, et qu'on disoit être proche parent de M. le marquis de Louvois, les éyeilloit à coups de canne, afin qu'ils recommençassent à me tourmenter. Que pouvois-je faire au milieu de cet enfer, que d'élever mon âme à Dieu, pour lui demander son bon secours? C'étoit là mon unique occupation, que j'accompagnois de mes soupirs et de mes larmes.

Ces tourmens avoient si fort bouleversé l'économie de mon corps que j'étois incapable de prendre aucune nourriture. Je n'avois aucpne consolation d'âme vivante, que de mon épouse, qui sortoit de temps en temps de la maison de son père pour me consoler dans ma misère. La porte étoit refusée à tout le monde, à la réserve de deux Catholiques Romains, qui, touchés du mauvais traitement que je recevois, se hasardèrent de me venir rendre leurs services. Je ne sais par quel moyen quelques

DE J. p. DE GHÀMBRUN. 129

personnes de mon troupeau , qui avoient succombé^ se glissèrent dans ma maison ; elles vinrent dans ma chambre, et, se jettant par terre devant mon lit, me conjuroient de prier Dieu pour elles, afin que leur iniquité ne leur fût point imputée. «Elle ne le sera pas, leur dis-je, mes chers enfans, fondant en larmes, si vous vous relevez par une prompte repentance, car il y a pardon par devers Dieu, afinqu*il soit craint K )>

Après avoir essuyé cette mauvaise nuit, le comte de Tessé m*envoya un officier pour me dire si je ne voulois pas obéir au Roi. Je lui répondis que je voulois obéir à mon Dieu.

Cet officier sortit brusquement de ma chambre, ^ Tordre fut donné de loger tout le régiment chez moi» et de me tourmenter avec plus de violence* Le désordre fut furieux pendant tout ce jour et la nuit suivante» Les tambours vinrent dans ma chambre; les dragons venoient fumer à mon nez; mon esprit se troubloit par cette fumée infernale, par la substraction des alimens, par mes douleurs et par mes insomnies.

Néanmoins, au milieu de tous ces tourmens, je sentois la grâce de mon Dieu qui me soutenoit.

Je fus encore sommé par le même officier d'obéir au Roi; je répondis que mon Dieu étoit mon Roi, et que, bientôt, je paroltrois devant lui pour lui

« Pa. J30, 4.

t39 LK8 LARHfiS

)*i&ndfe comple de mes action8; qu'on ferait bien mieux de me dépêcher plus tôt que de me faire languir par tant d'inhumanités, î Tout cela n amoUil pas ces cœurs bacbaree^ ils en firent encore pis; de sorte qu*accablé par tant de persécutions je tombai le mardiy«13 de novemr bre, daps une pâmoison où je demeurai quatre heures entières, avec peu d'apparence de vie.

Le bruit s'en répandit par toute la viUe^ le peuple cpùrut en foule à ma maison, et plusieurs dames forcèrent les flragons pour me venir secourir en cette extrémité» .

On publia même que j'étois expiré; mon trout peat; lo(ioit Dieu de ma délivrance, et de m'avoir retiré au milieu de mes combats, d'entre les mains de m0s persécuteurs. Les dragons venoient ^ans p^ chambre pour me faire mille insultes; lun poftoit un dindonneau; Vautre, un poulet, et les a^itres des membres d0 mouton et d'autrps rôtisse-r ries, et disqient en se moquant : « Il lui faut frotter îe$ dents ^vec peci pour le faire revenir. »

Le bruit de ma mort fut bientôt porté au comte de Tessé. Il commanda qu'on ôtât.promptement les (Iragons de chez moi» appréhendant sans doute 4'avoir des reproches de la Cour qui ne vouloit pas qu'on fît mourir personne, d'avoir permis qu'on me fit expirer au milieu de tant de iouxmens^ Et, pour se mettre à couvert, il faisoit pubUer

par ses émi^sairsd qu'on m'aToit empoisonné.

On né laissa que quatre dragbns pour ma garde ; liiais je ne fus pas plus tôt revenu, s«ir le soir, de^ Cette pâmoison, que ce comte m'envoya roïBcier qui isommandoit dans ma maison, pouf nie dire que j'eusse à me tenir prêt pour lé lendemain, pou^'être transporté à Pierre-Cise.

Je lui répondis avec ma voix tremblante, que j'étois prêt ail moment même d'aller partout où Fon mé voûdrdit transporter.

le passe sous silfence la désolation de mon épouse et de toute ma parenté, poiir dire que je. passai la nuit avec d'étranges inquiéludes. La prison ne me feisoit point de peur^ mais je me d^oîs de ma propre chair. Je ûe pouvois m'imaginér que je phssé souffrir le transport d'un si loiig ch^Bin. Oïi avoit essayé de m'habiller; mais on n'en put jamais venir à bout à cause des étranges douleurs qùé je souffrois.

Dans te terrible combat de ma chair et de moti esprit, je me jettai entre les mains de mon Dieu, et chantai ce verset du psaume 40 :

Que ta voionté sainte J'accomplisse sans feinte :

Je le veux, ô mon Dieu !

Ce qu'as déterminé Je porte enraciné De mon cœur au milieu.

132 LES LARMSS

Pendant que j*étois dans ce combat, mon épouse s'alla jetter aux pieds du comte de Tessé, le conjurant, avec un torrent de larmes qui auroient attendri le plus farouche de tous les hommes, de permettre qu'on me transportât en ma maison de campagne, et qu'elle payeroit les gardes qu'on me donneroit pour la sûreté de ma personne, ou du moins qu'il lui plût de me faire mettre en prison avec mes collègues. Ce cœur inhumain la rebuta avec beaucoup de mépris, luidisant : «c Qu'on m'appeloit le Pape des Huguenots, mais que le temps de mon pontificat étoit passé, qu'il y ayoit longtemps qu'il eût été à souhaiter que j'eusse été hors d'Orange, d'où je ne faisois que semer mes hérésies dans les provinces du Royaume, d

L'Évéque étoit présent avec beaucoup d'autres qui se faisoient de mes amis du temps de ma prospérité, mais il n'y en eut pas un qui voulût dire un seul mot en ma faveur. Voilà l'esprit du Papisme, qui est idolâtre de la prospérité, mais qui se rend impitoyable envers les misérables.

BE J. P. BE GHAJifBRUN. 133

Le lendemain matin y le comte de Tessé m'enyoya dire qu*il falloit partir.

Il avoit fait faire par avance un brancard, étant impossible de me transporter par aucune autre voiture. On me tira de mon lit, portant le visage d*un homme mourant; mes domestiques eurent bien de la peine à m'habiller; je soufPris de cruelles douleurs pendant tout ce temps-là; et, six hommes me prenant par la tête, par le milieu du corps et par les pieds, me portèrent dans le brancard qu*on avoit préparé dans la basse-cour.

Dans mes chambres et à la descente des degrés je vis plusieurs de mes amis, qui ne me parlèrent que par leurs soupirs et par leurs laimes.

On me mit dans le brancard, où Ton eut bien de la peine à me trouver une posture qui pût soulager mes souJSrances. Cette cour étoit pleine de peuple qui fondoit en larmes et qui s^arrachoit les cheveux. Je vis à mes côtés deux de nos bourgeois qui avoient vécu dans une longue mésintelligence. Je leur adressai mon discours, leur disant : « Mes chers en&ns, pourquoi pleurez-vous? Pleurez sur

134 us lAllMES

vous-mêmes et sur vosinimitiés, qui ont attiré sur TOUS la colère du Ciel. Si vous m* aimez et si vous me regrettez, donnez-moi la consolation de vous embrasser, afin que votre paix soit le dernier fruit de mon Ministère parmi vous. » Je n'eus pas prononcé ces paroles, qu'ils se jettèrent par terre, s'embra'ssaht, 'sb vautrant dans la poussière^ et se demandant pardon l'un à l'autre.

,*D'uQ autre cAté^ je voyois des dames, tout échevelées^ des gentilshconmes, des bourgeois, des paysans qui me prenoi^it les mains et les baisoient» en me demandant ma bénédiction. Je la leUr donnai avec autant de zèle et d'élévation d'âme que j'aie fait en ms^ vie.

Mon épouse^ à laquelle le comte de Tessé avoit refusé la grâce de. me suivre, parut en ce moment devant moi; se jettant à mon cou, fondant en larmes, elle m'exhorta eii des termes fort pathétiques à la patience et à la persévérance. Je ne savois comment me dépêtrer de ce bon peuple.

Les dragons qu'on avoit cohimandéâ pour m'èscorter le firent retirer pour faire marcher le brancilrd. Je tie fus pas sur le seuil de la porte de la cour de nàa maison, que j'sçerçus une foule de peuple qui remplissoit quatre rues et une place qui y aboutissoit. Au même moment que ces për^ sonnes, désolées me virent, elles se prirent à crier : i( Miséricotde I Miséricorde ! Miséricorde ! î» Il y

DE J. 7. m GBAMBRUN. 135

avoic même dans cette foule plusieurs Catholiques Ronaains qui versoient deg larmes avec ines brebis. Qi) se pressoii si furieusement qiie les uns pas- Soiëiit sur les aùti^eâ pour me demander ma béné- .diction. Les uns me disoient : « Adieu, mon cher -ami; ^^ les autres, a adieu, notre cher pasteur, » et tous ensegible, levant lei mains et les yeux au < ciel, me souhaltoient mille bénédictions.

Ce triste spectacle, ces voix lugubres m' arrachè-

•rent le (KBur. Je mé pâmai dans mon brancard; il

fallut bieiï des eaux cordiales pour me remettre.

jA peine fus-je revenu que je conjurai ceux qui

. étoient plus jjrocbes de moi de me laisser en pai)^.

lU reconimencèrent k me prendre les mains, les

pied§, les bras, cpnimè s*ilfe eussent voulu m'ar-

-tèter.

; les dragons ïiîêméô étpient si fort touchés de ce spectacle, qu'on remarqua qu'ils changèrent de :<3puleur, sans dir^s un seul mot à ces pauvres ^^ffligés.

: I) y eut un hoïnme de mérite du Comtat q^iy .^^amiçant tout ce qui se passoit, dit h de mes >ami^ <ïui me l'écrivirent ensuite, qu'il ne croyoît pas qu'on eût versé taqt de larmes à Rome à la jprtie de Liberius, ni à Alexandrie lorsque Saint Athanase alloit en exil, qu'on en aVpit versé ce jour-là à Orange.

. En^n, ayant été arrêté au milieu de la rue, je

136 LES LABMES

sortis de la yille par la porte la plus proche de ma maison, où je trouvai encore plus de peuple pleurant que je n*en avois trouvé dans la ville. Il fallut encore m*arréter pour lui donner ma bénédiction qu*il me demandoit avec empressement. Ainsi je passai devant trois portes de la ville, accompagné d'une foule continuelle de monde. On m*arréta au faubourg de TAnge, où un dragon donna un grand soufflet à une honnête femme Catholique Romaine, parce qu'elle pleuroit à cause de mon malheur. Le soin que j'avois pris de rendre service à ceux de Tune et l'autre Religion m'avoit attiré leur cœur et leur affection; de sorte que ce ne fut pas pour moi une surprise de voir beaucoup d'honnêtes gens touchés de mes souffrances.

Je ne doute point que quelque personne charitable n'avertit le comte de Tessé du triste état où j'étois, et qu'il étoit à craindre que je n'expirasse avant que d'être à Pierre-Gise. Ce fut sans doute pour cette considération qu'il changea Tordre qu'il avoit donné. Un of&cier vint dire à celui qui commandoit ma garde de me traduire au Saint- Esprit^ et de me remettre entre les mains du chevalier de Montanègues qui y commandoit, auquel le comte de Tessé écrivit. Cet ordre étant donné, on me fit marcher.

Un grand nombre de personnes de mon troupeau me suivaient toujours; leur présence renou-

DE J. P. M GHAMBRVN. 137

veloit ma douleur^ ce qui m'obligea de les conjurer de me laisser en paix entre les mains de mon Dieu, à la grâce duquel je les recommandois.

Cette foule m'accompagna près d'une demi-lieue : mais, m'en étant enfin débarrassé, je commençai à penser à moi-même; je levai mon cœur à Dieu par le chant du psaume 143.

Seigneur Dieu oi i'oraîson mienne; Jusqu'à tes oreilles parvienne Mon humble supplication, etc.

Je ne disois pas un verset que je ne fisse de saintes réflexions pour me fortifier dans mon combat. Après ce psaume, je chantai encore le 69.

Hélas Seigneur! je te prie, sauve-moi, etc.

J'étois interrompu dans ce saint exercice par les violentes douleurs que me causoit ma cuisse cassée. Le branle du brancard, les faux pas des mulets ébranloient si fort mes os, qu'il me sembloit de les ouïr craqueter, et il falloit que de temps en temps mon neveu Jean Convenent» et deux valets que le comte de Tessé m'avoit permis d'amener avec moi, me donnassent des eaux cordiales pour faire revenir mon esprit et mon cœur abattu.

Je passai par Mornas, village du Comtat, d'où les habitans sortirent pour me voir, et cette troupe

i38 LES lARMfS.

4«pitoyal)le q\t chargea d'injwres, et disQit qw*il

«me follait jetler dans le Rh^na..

. Lq ebang0»epi de cl)n4Uioa &H bieD 0hi3ioger

:4a Ia0j§[ag3 > autrefois q^e je pasaoU par ces ea^

.ârQÎts, j'y rfecôyoisf ^oulc goftc d'I^ôqp^ur fit de

çiyiliié.

Un garde du vice-légat d'Avignon à qui j^Yoifi rendu quelque petit office, et qui étoit en ce poste pour ne laisser passer âQcun Orangeôis, comme ses camarades qui étaient, postés dans d'autres endroits, s'avança près de moi et dissipa cette troupe mutinée. Il me témoigna le déplaisir qu'il avoït de mon malheur, et qu'il .voudroit être assez puissant pour me pouvoir mettre en repos. Je le remerciai de sa civilité, et pours^iyis mon phemin jusqu'au Saint-Esprit, où je trouvai au bout du pont le chevalier de Montànègues qui m'attendoit.

Il s'avança vers mon brancaud, et, approchant sa bouche de mop oreille, il me témoigna. le sensible déplaisir qu'il avoil du traitement que je recevois, mais que je devois attendre de sa part tout ce qui pouvoit dépendre de lui. Mon épouse avoit rhonneur d'appartenir à cet honnête gentilhomme. Cela joint aux petits services que j 'a vois pu rendre au marquis son frère, firent qu'il ne me mit pas dans la citadelle , ayant pris pour eicu^e à la £our qu'il auroit été impossible de m'y t/aosporter, attendu l'incommodité des degrés.

DE J;rP. DE GS^MBRUN. 139

Od iqd logâa dairs 1^ iQai^a 4e M. Robii), célèbre par son bel esprit, p^c ks béfiuK verâ qu il a donnés au public, et par Thonneur qu il s'est acquis 'd'étrQ nn dps n)çpibrQâ jSieiB pi (is considérables de l'académie d'Arles. Madame Robin, son épouse, en l'absence de son mari; me fit tous les bom traitamens qiie je pouvois espérer, dont j'aurai une éternelle reconûoissaoee; J'étois ai accablé à mon arrivée de la fatigue de cinq heures de ebemin, que j'employai pour aller d'Orange au Saialr-E&prit, que je ne sairois où j'en étois. On eut bien de la peine à me tiper de mon brancard; je 30uffris diss douleurs incroyables lorsqu'on me ,trao6portoit dans la chambre que l'on m'ayoit préparée pour ma prison, où je demeqr^i daqs un Ut l'espace de vingt jours sans qu'on pût m'ep tirer pour pouvoir le refaire.

Je passai la première nuit à dicter à mon neveu Jean Ccmvenent des dépêches pour la Hollande et pour Paris, par lesquelles je faisois le récit de mes ' tristes aventures. Comme j'avoisfort à cœur d'obtenir un passe-porl, j'écrivis une forte lettre à M. le baron de Spanheim, envoyé extraordinaire de Son Altesse électorale de Brandebourg, par laquelle je le supplioiâ de ne rien oublier pour me le faire • obtenir. Je crus que pour réussir dans mon dessein •il étoitiniportant que j'accompagnasse mes lettres d'un placet^au Roi, afin qu'iLplùt audit baron de

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le présenter en mon nom. Le voici aux mêmes termes que je Tavois conçu.

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