‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, pasteur de la maison de son altesse sérénissime dChapitre 15 sur 24 · AU ROI TRÈS-CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

AU ROI TRÈS-CHRÉTIEN

a SlBE,

« Noble Jacques Pineton de Chambrun^ originaire de la ville d'Orange, ci-devant Ministre en la même ville , représente, avec un très-profond respect, à Votre Majesté, que depuis onze ans il étoit perclus de tout son corps par les douleurs de la goutte; ce qui fait qull est continuellement accablé dans un lit ou sur une chaise, d*où il ne sauroit se tirer qu*à Faide de deux domestiques. De plus, qu*il est actuellement travaillé de la pierre , et que , pour comble de misère , il a une cuisse cassée par une chute qu*il fit d*entre les bras de ses domestiques.

c( C'est, SIRE, dans ce triste état qu'il a été enlevé de sa maison, par ordre du comte de Tessé, traduit par des dragons en votre ville de Saint- Esprit, sans que ledit comte ait voulu permettre à son épouse de le suivre pour le secourir dans ses grands besoins. C'est pourquoi il se jette aux pieds de la bonté, de la clémence et de la miséricorde de Votre Majesté, pour la supplier d'ordonner qu'un passe-port lui soit expédié pour se retirer en Hollande avec sa dite épouse, etc.»

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Dans la suite, je reçus réponse de M. Spanhehn, par laquelle il me marquoit qu'il avoit envoyé mon placel en toute diligence à M. le marquis de Croissy, et qu'il Tavoit accompagné d'une de ses lettres, dont il m'envoyoit la copie avec ce que ledit marquis lui avoit répondu.

Certes, je ne puis m'empêcher de dire en cet endroit que la charité la plus ardente et l'amitié la plus cordiale avoient dicté la lettre de M. Spanheim. Les raisons qu'il met toit en avant pour me faire obtenir ma demande étoient sans réplique; mais l'éloge qu'il lui plut d'y faire de ma personne étoit bien une marque de sa précieuse bienveillance, mais non pas un moyen propre pour me faire obtenir un passe-port. Plus on parle de vertu en ce temps-ci, plus on la voit opprimée, de sorte que ce qui, dans une autre saison, auroit pu me faire regarder avec des yeux favorables, fut en partie la cause d'une plus rude per-* sécution.

M. le marquis de Croissy disoit, par sa réponse à M. Spanheim, qu'il avoit présenté mon placet au Roi, et que le mardi suivant il auroit une réponse positive. Voyez, je vous prie, qu'est-ce que les intrigues du monde ! la réponse de M. deCroissy étoit du 27 de novembre, et trois jours auparavant, qui étôit le 24 du même mois, M. le marquis de Louvois avoit donné ordre à M. le marquis de

m LES LARMES

,1a Trousse de me faire transporter à Piérre-Qse.

Le mardi suivant, M. Spanheim ne pianqua pas de se rendre à Versailles, près de M. de Croissy, pour recevoir la réponse positive qui lui avoit été promise. Elle porta en substance que le Roi n*étoit pas encore déterminé à me donner un passeport, et, quelque instance que fît M. Spanheim, il ne put recevoir aucune autre réponse. On lui cacha marne Tordre qui avoit été donné de me transférer à Pierre-Cise. Je reçus ces deux dépêches -lorsqu'on mé transportoit en la prison qu^on m*a- .'Vûit destiné^, et ce par le moyen de mon dit ne- :veuj qui s^étoit dérobé du bateau pour s* en aller enT poste à Orange.

Le lendemain 4^ mon arrivée à Saint-Esprit, je -fus visité par M. le chevalier de Montanègues, qui ^e parla d'une manière très-obligeante en m'of- 4rant et sa bourse et tout ce qui pouvoit dépendre 4e lui. Il m'a dit qu'il s'emploieroit h ce que je fusse sous sa garde jusqu'à ce que j'eusse reçu un ipasserport ; car, disoit-il, où ne vous traitera pas .plus mal que les autres Ministres du rpyaùme 4Qnt j'ai vu passer un grand nombre. {Pendant ^mpn séjour en cette ville-là, ledit chevalier permit -jÈt toutes les personnes de qualité de me visiter. . - Un jour, je nâ'entretins fort avant sur les màlièfes de la Religion avec le juge du lieu, nommé M. Bernard; et pour les dames qui me vendient

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visiter en foule, je tâchai de les iqstruirB le plus adroitement qu'il m'étoît possible. . « Ode voussert-ilj leur disois-je^ d'aller à la messe? qii'y entendez-Tous ? Ne seriez-voùs pas plus édifiées. si on vous lisoit la parole de Dieu en une langue qui TOUS fût connue, comme saint Paul le recommaiîde? Quelle utilité retirez-vous de vous, prosterner devant des images, contre lé commandement de Dieu, qui nous le défend très- expressément dans sa loi? Quand vous entrez dans une église, pouvez-vous savoir si les images que vous y voyez vous représentent la sainte Vierge, sainte Catherine^ sainte Thérèse^ ou la nouvelle sainte Rose des Dominicains ? Savez- voiis si une autre image est la figure de saint Paul, de saint Pierre^ de saint Jean, de saint Antoine, de saint Laurent, ou de quelque autre Saint? Il est facile de vous tromper en ce discernement , et peut-être croyezvous de prier la sainte Vierge, que vous priez sainte Rose, et ainsi vous rendez autant de culte à une petite Sainte qu'à la Mère de Dieu ! Qu'éntendez-vous en vos litanies en disant toujours : Orapro nobis? Vous savez que vos Religieux vous parlent plutôt des miracles du fondateur de leur ordre que de ceux de Jésus-Christ et dé ses apôtres ! Qiie vous seriez consolées^ Mesdames, si on vous permettoit de lire l'Écriture Sainte 1 Vous y verriez tout au huig , dans les Évangiles la nai^

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sance, la mort» la résarrection et Vascension de Jésus-Christ. Vous vous instruiriez de la doctrine qui nous apprend de nous confier uniquement en lui, et non pas àla créature, qui nous enseigne que pour être de ses véritables disciples il faut charger sa croix, et renoncer à père, mère, frères, possessions et héritages, comme vous voyez que je fais à présent. Si vous prenez plaisir d*ouIr parler des miracles, vous y liriez avec admiration ceux que Jésus-Christ a faits pour confirmer sa doctrine et ceux de ses apôtres, et vous ne vous laisseriez pas abuser par tant de faux miracles dont les légendes des Saints sont remplies. Vos prédicateurs vous disent que vos images sont des docteurs muets qui vous apprennent à imiter les saints. Ne seriezvous pas mieux instruites si vous entendiez matin et soir un Curé ou un Ministre en chaire qui, dans les prières publiques de TÉglise, demandât à Dieu pour vous toutes les vertus des Saints, disant : « grand Dieu, créateur du ciel et de la terre, qui nous avez donné votre cher Fils pour efiacer par son sang tous nos péchés, donnez-nous votre Saint Esprit, afin que par sa grâce nous embrassions par une vive foi le mérite de sa passion! Accordez-nous, Père Saint, que nous suivions ce grand patron d*obéIssance et de patience ! Imprimez dans notre cœur les vertus de vos Saints qui nous ont précédés en cette vie et qui triomphent

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à présent dans le Ciel ! Que la pureté et la chasteté de la sainte Vierge soient continuellement devant nos yeux; que nous soyons zélés comme saint Pierre, ardens comme saint Paul, et pénétrés de votre amour comme saint Jean, etc. »

Je suivois ainsi dans cette prière les vertus qui pouvoient caractériser chacun des apôtres.

Ces bonnes dames, qui n^avoient jamais ouï ce langage de Canaan, avoient les yeux fichés sur moi, que je remarquai en quelques-unes mouillés de quelques larmes; elles m'écoutoient avec beaucoup d'attention, et peut-être avec plaisir. Je continuai dans cet exercice en toutes les occasions qui se présentèrent, et c'est ainsi que je souhaitois de prêcher l'Évangile au milieu de mes liens.

Le gardien des Capucins prit aussi la peine de me visiter deux fois, m'offrant la pauvreté de son couvent sans me parler jamais que de l'estime et de l'amour que les Pères de son Ordre avoient pour moi, en reconnoissance des bontés que j'avois toujours témoignées à leur famille établie à Orange.

Pendant que je vaquois à ce saint exercice, je n*oubliois pas ma pauvre épouse, que j'avois laissée dans de grands dangers. Je lui écrivis pour la consoler et la conjurer de se tenir bien cachée pour se garder des insultes des dragons et de la

main du comte de Tessé. Quelques jours après, j'appris le cruel traitement de ce comte à son égard.

Il la fit assiéger par quatorze dragons dans la maison de son père, où elle étoit cachée : oh la trouva , et, ne voulant rien faire contre sa conscience, il ordonna qu'on la traln&t dans ma maison et qu'elle eût à servir tout le régiment des dragons sans qu'elle fût assistée de persotinë. Elle se jetoit par terre dans la dernière désolation d'apprendre un commandement si injuste, qui eîposoit son honneur et sa pudicité à toutes les infamies que les dragons mettoient en usage.

Un Religieux, de mes amis, à la famille duquel j'avois r^ndu de bons offices, ayant appris ce désordre, courut à la maison de M. de Chavanon, et trouva bientôt le remède pour procurer quelque repos à mon épouse; car, sans la faire signer ni abjurer par aucun détour, il fit dire au comte qu'elle avoit fait son devoir, comme on parloit, sur quoi le comte fit retirer les dtagdùs, et mon épouse nie vint joindre. Sa préâerice me fut d'une grande consolation. Nous nous animions l'un l'autre à la pei^sévérance, et, pour nous y fortifier, je faisôis tous les jours les exercices de piété que j'avois accoutumé de faire à Orange.

J'appris au même temps que j le 25 de novembre, le comte de Tessé délogea d'Orange avec les trou-

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pes, qui emmenèrent à leur tête mes collègues jusque dans les prisons de rÉvêché de Valence, ^i fut un surcroît d'affliction à moi et à mon troupeau.

Après avoir demeuré vingt jours en ma prison du Saint-Esprit, M. de Vermenton, prévôt du Valentinois, arriva avec un exempt et sa suite pour me traduire à Pierre-Cise.Je suis obligé de dire qu'il n'y a point d'homme de sa profession qui soit si galant homme. Il exécute ponctuellement ses ordres; mais il le fait avec tant d'honnêteté et de compassion pour ceux qu'il juge innocens, qu'il semble qu'on est en pleine liberté lorsque l'on est entre ses mains. Si j'avois voix en chapitre, comme on parle, j'en ferois un Évêque, et il y a des Évéques que je ferois prévôts, puisque leur inhumanité les rend dignes de cette charge, et que la débonnaireté de M. de Vermenton le rend digne de l'Épiscopat.

Avant que de venir chez moi, il voulut qu'on m'avertît adroitement de son arrivée, afin que je n'en fusse pas épouvanté. Cela étant fait, il fut où j'étois, me témoigna en des termes les plus humains du monde le regret qu'il avoit d'être obligé de me traduire. Il eut tant de compassion de mon misérable état, après que je lui eus fait voir mon

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corpsy que les larmes lui en vinrent aux yeux, et dit qu*iT auroit voulu donner beaucoup pour être déchargé de cette commission.

Cependant on prépara un bateau pour mon transport. Tout étant disposé, on me tira de mon lit, d'où je ne m'étois remué depuis le premier jour qu'on m*y avoit mis; Dieu sait ce que je souffris depuis ma chambre jusqu*au bateau, qui étoit éloigné presque d'un quart de lieue. Mes valets me portoient sur une chaise, mon épouse et mon neveu soutenoient mes jambes, et, à la moindre contorsion, je faisois des cris comme si j'avois été sur la roue. Je dis adieu en passant à M. de Montanègues , et le remerciai de toutes ses bontés.

La peine fut de me mettre dans le bateau : six hommes me tiroient dedans comme si j'avois été un cadavre; mais je n'étois que trop sensible pour sentir mille douleurs. On me coucha sur des matelas, après quoi six hommes qui tiroient le bateau commencèrent à marcher. Nous em^ ployâmes cinq jours pour aller à Anconne, qui n'est qu'à six lieues du Pont-Saint-Esprit, à cause du vent du Nord qui souffloit avec violence, et qui, par sa froideur, m'excita la goutte, qui rendit tout mon corps aussi roide qu'une barre de fer.

On me tenoit sur l'eau depuis la pointe du jour

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jiisqu*à dix ou onze heures de Quil» ee qui ^obe^a de me mettre daoe uo état le ^m jHieyal^ks où goutteux se soit jamais reneoniré;

Je q'a vois de libre que U langue pour me plïiin* dre, et mes poumons pour soupû'er*

Oq me couchait tout habillé à terre svff de ia p^U^ pu sur des matela;».

Quaiid nous fûmes arrivés à Aneonne» M, de YermentpUy appréhendapt que je n'ex^iri^e, oe voulut pas m'exposer à poursuivre le yoyag6« Il $* arrêta deux jours, tapt. pour atteqdre le beau temps que pour me laisser reprendre un peu de lorce. Il y eut un grand nombre de personnes de la ville de Monlélimar qui vinrent pour me voir. Ces bonnes gens ne me parloient que par leui^ ^upirs et par leurs larmes^ ils levoient les y«ux au ciel pour demander à Bie^ la vengeance de la cruauté qu'on exerçait contre moi, . Je serois trop loog si je voulais raconter tous les discours que je tins à ces bannes âmes, Je leur disais que j'étois bien glorieux de souffrir pou^ le nom de Jésus-Christ^ mais que ma chair me faispit peur, et que j'appréhendais que Vejçès 4^ ma douleur ne me fît dire quelque parole qui fût contraire aux sentimens de mon cœur. Qu'au reste, ils devoient penser à eux pour se relever de leur chute par une prompte repentance, s'ils vouloient que Dieu leur fit miséricorde.

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C*est ainsi que je tâchois d'édifier mon prochain partout où je passois.

Cependant, cooime la tempête continuoit toujours, et que môme nous faillîmes de voir faire naufrage à M- le Cardinal de Bouillon, qui de&cendoit le Rhône pour s'en aller dans son exil aux iales de Provence ', le prévôt fit faire un brancard un jour de dimanche, par la permission du Curé, pour nae faire continuer ma route. Il employa douze paysans qui me portoient sur leurs épaules; le tout à mes frais et dépqns, qui montoient quelquefois J^ quatre pistoles par jour.

lue bruit qui avoit couru de ce qui se passoit à

i Le cardinal de Bouillon était nereu du grand Turenne. En

1685 il fut banni de la cour pour n'y plus reparaître : on avait intercepté Tune de ses lettre:^ « qui ét^it une satire amère de la condiUte du roi, de son gouvernement, de sa personne, et pleine de ces .^vérités dures qui laissent un long souvenir. » Saint- Simon, XII, 108, a fait de ce cardinal un portrait peu flatteur. « .... Les besoins le rendaient souple jusqu'au plus bas valeta^e. H n'avait d'amis que pour les dominer et se les sacrifier. Vendu corps et âme aux Jé^uiteSy et eut réciproqqement à li^, U trouva en eux mille importantes ressources dans les diyers états de sa vie, jusqu'à des instruments de ses félonies. Sa vie , en aucun temps, n*eut d'ecclésiastique et de chrétien que ce qui servit à sa vanité. Son luxe fut continuel et prodigieux en tout... Ses mœurs étaient infâmes ; il ne s*en cachait pas... » Gp. VI , 232 ; Vil, 313. U esl hdBderapprachier ce caractère de celui de M. de Gbambrun.

mon égard attira bien du peuple sur mon passage. Les bonnes gens du Dauphiné venoient par troupes pour me demander avec larmes ma bénédiction, témoignant par tous leurs regrets d'être touchés de mes misères. L'exempt les repoussoit avec sévérité. Cela n'empêchoit pas pourtant qu'ils ne m'abordassent pour me baiser les mains et m'accompagner de leurs vœux.

Je trouvai à Sausse un gentilhomme de mérite, nommé M. du Perron, capitaine dans le régiment de Sault, qui m'aborda adroitement, et qui me consola puissamment par mille belles choses qu'il me dit au sujet de la persécution. Il me parla du sermon que l'incomparable M. Claude avoit donné au public sur ces paroles : « Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang ^ » Il me fit même confidence du dessein qu'il avoit de sortir du Royaume, et qu'il étoit en chemin pour ce sujet. Dieu a béni sa bonne résolution, et j'ai eu la consolalioîi de le revoir à La Haye.

Le 10 de décembre, j'arrivai à Valence sur l'entrée de la nuit. M. de Vermenton avoit pris le devant pour me faire préparer une chambre, et, son arrivée ayant divulgué la mienne, je trouvai aux faubourgs une grande foule de peuple, et dans la basse-cour de l'hôtellerie beaucoup de personnes de qualité de l'un et de l'aqtrp sexe. J^es uns di-

t Héb. i:, 4,

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soient : « Voilà le diable de Ministre d*Orauge I » — Les autres ajoutoient : « C'est Tespion du Prince d'Orange; » enfin, je n'entendois que des paroles d'invectives, qui pourtant ne me touchoient pas beaucoup, me souvenant de la parole du Sauveur du monde : «c Vous serez bienheureux si Ton dit du mal de vous en mentant'. »

La question fut de me tirer de mon brancard ; on demeura plus d'une demi-heure sans en pouvoir venir à bout, ne sachant de quel côté me prendre, perclus comme j'étois de tout mon corps. Je priai le prévôt de me donner un peu de trêve pour me laisser reprendre mes esprits, et, voyant tant de beau monde qui étoit autour de moi, je dis : i< Mesdames, je vous demande pardon de mon incivilité; je ne puis porter la main au bonnet pour vous saluer; vous avez sans doute ouï parler de Job, voici son frère ou son cousin germain. » A ces discours, ces dames furent touchées de pitié, elles s'en allèrent à grande hâte, et j'en vis plusieurs qui tirèrent leur mouchoir pour essuyer leurs larmes.

Enfin, on me porta de mon brancard sur un lit, où l'on tâcha de m'ôler mes habits pour que je prisse quelque repos, après tant de jours de fatigue et d 'insomnie.

> Matth. 5, n .

154 LES UBMES

Malheureuse Valence ! quçi \\x mei coûtes cher ! C'est dans Tençeinte de tes murailles que je me suis laissé enlever la couronne que je portois sur la tête. C'est dans ton sein que j'a^ laissé échapper le grand dépôt de la fgi, par une parole qui me fera soupirer tous les jours de ina vie. Tu as triomphé de ma foiblesse et de mon infirmité. C'est m milieu de tes hahitans que je me .i^uis souillé comme dans une seconde Sodome ; mais, « nQ td réjouis p^s contre moi, 6 mon enpeini; si je suis toml)é^.le Seigneur m'a releyé; si j'ai été pqurua moment dans les ténèbres, l'Éternel m'a éclairé*. » Qmq la postérité te regarde coïpme upe cité, souillée d,u §c^ng ,de^ justes, et comme le centre qui » conduit 1§S Ugpesde la persécution, jusqu'à ton tes les ei^^trémités de la France ! !

. Q'çst ici quQ îe 4pis commencer les lî^rmes de pia , i'epentance,f puisque c'est ici Tçudroi^ de ma çhutè et de tnoii péché* Elles se déhorderoul bientôt, ces larmes, comme un torrent impétueuii qui a failli m'emporter de ce monde et me causer

< Michée, 7, 8.

DE J. P. DE GHÀMBRUN. 155

une mort aussi funeste et aussi horrible qui puisse entrer dans la pensée dé l'homme. Mais avant que de lôs faire eouler, je m'en vais décrire les circonstances dé leur origine.

Le même soir de mon arrivée à Valence, il y eut un homme de mérite qui s'approcha de mon lit. Après quelques complimens qu'il prononça assez haut, pour ne donner aucun soupçon à l'exempt dont j'ai parlé, nommé Nardouin, qui ne quittoit pas ma chambre d'un moment pour me garder à vue, et qui avoit mis des archers à la porte pour y faire sentinelle nuit et jour : cet honnête homme, dis-je, baissant sa voix, détesta mille fois la cruauté et la barbarie dont on usoit en mon endroit. Il me fit ensuite un portrait si hideux de l'état de son âme, depuis qu'il avoit succombé, que j'en avois de la frayeur. 11 y ajouta les tourmens qu'il souffroit lorsqu'il étoit obligé d'assister à la messe, et les horreurs de son esprit â la vue de l'idolâtrie qu'on y commet. Il me demanda mes consolations, que je n'étois guère en état de lui dofiiner.

Je vis quelques autres personnes distinguées qui ne pouvoient contenir leurs larmes, parmi lesquelles^ il y avoit un marquis de mérite que je ne nommerai pas, qui s'en alloit au lieu ou il étoit relégué, et auquel on défendit de me parler.

Je passai une nuit fort inquiète, tant par les horribles douleurs de la goutte, que par le dé-

plaisir de ne pouvoir parler avec liberté à ceux qui étoient près de moi. L*exempt étoit couché dans ma chambre; c*étoit un espion pour épier tout ce que je pourrois faire et dire, de sorte que je n'avois presque pas la liberté de me plaindre.

Le lendemain, le prévôt, qui avoit conféré avec M. de Valence, fut -dans ma chambre, pour me dire qu'jl me laisseroit reposer ce jour-là, et que cependant il feroit préparer un bateau. Je lui dis que j'aimerois mieux aller eu litière, parce qu'on me roueroit en me transportant au Rhône, qui étoit à un quart de lieue de mon logis. Il fit semblant d'y consentir, et, comme j'en eus arrêté un pour partir le lendemain, il me refusa de prendre cette voiture.

Cependant je ne sais si ce fut par un motif de compassion que M. de Yermenton ne vouloit pas que j'allasse plus avant que Valence; du moins je suis certain qu'il craignoit extrêmement que j'expirasse entre ses mains. C'est pour cela qu'on me fit visiter par les deux professeurs en médecine de l'Université et par deux chirurgiens. Ces médecins et ces chirurgiens n'eurent pas plus tôt vu mon misérable corps, qu'Us en détournèrent leurs yeux en levant les épaules, et comme je leur eus dit que ce n'étoit pas là tout mon mal, que j'étois encore travaillé de la pierre, ils me dirent, qu'ils n'en pou voient point juger à moins que de me

fyive sonder; mais qu'ils n'en aboient vu que trop. Après quoi ils se retirèrent.

Ma cuisse, qui s'étoit débandée par mon transport, me causoit des douleurs horribles ; celles de la goutte s'augmentèrent furieusement; néanmoins, nonobstant ce déplorable état, j'étois dans l'impatience de partir pour être bientôt à Pierre- Cise. Je pressai le prévôt pour satisfaire mon désir; il me promit que le lendemain matin nous partirions; mais, au lieu de cela, je vis entrer dans ma chambre, le même matin, M. TÉvéque de Valence. Je m'imaginai bien qu'on avoit fait quelque complot, ce qui m'obligea de me tenir sur mes gardes. Mes bras étoient si roides par l'incommodité de la goutte, qu'il me fut impossible de porter la main k mon bonnet pour le saluer.

^ Après qu'il se fut assis au chevet de mon lit, il commença par me dire qu'il étoit fâché de me voir si incommodé, que cela me devoit obliger de penser à moi pour ne me laisser pas transporter à Pierre-Cise, où j'aurois beaucoup à souffrir; qu'il valoit bien mieux me réunir; que par ce moyen je me mettois en repos; que le Roi me donneroit de grosses pensions, et que, comme son intention H'étoit pas de s'arrêter à ses seuls sujets, pour les réunir à l'Église, mais que sa piété l'incitoit àfaire rentrer dans l'Église les autres Protestans, je serois très-propre pour contribuer à ce bon dessein,

188 Les laeIies

et que, par mon moyen on pourroit s*entendrë pour donner quelques satisfactions aux Protestant, au âujet de quelques points; que, pour lui, il ne feroit point de ditQcitilté de consentir qu'oti ôtât les images des temples, et que même 11 en avoit fait beaucoup ôter de ses Églises où on en Voyoit fort peil, et qu'on redotinàt la coupe au peuple; mais qu'il falloit qu'il y. eut quelque homme de considération de notre parti qui poussât cette affaire, et qu'assurément je serois très-agréable.

C'est en substance ce que me dit ce Prélat en cette première entrevue.

A quoi je repartis que je le ï'emerciôis de Thonneur qu'il me faisoil ; qu'au regard dès souffrances dont il m'avoit parlé, j'y êtois tout résolu^ que, sî je croyois de pouvoir faire mon salut dans TËglise Romaide, je he me fusse pas laissé tourmenter depuis près de deux mois; que, pour les pensions, je n'en atois pas besoin, par la grâce de Dieu; que tout petit gentilhomme que j'étois, j'avois de quoi m'etilrelenir, et <jUé, pour l'encens qu'il lui plaisoit de me donner, en me jugeant propre pour travailler à une Reformations je savois très-bien connoître mes foiblesses; que je donnèrois pourtant mon sang pour Une si bonne œuvre; mais que les affaires étant en l'état où on les voyoit, il n'y avoit aucune apparence qu'où voulut terminer par la douceur ce que l'on avoit commencé par les

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armes; et qu'ainsi je lui serois très-obligé §'il vouloit me faire obtenir ud passerportpour me retirer où la Proyideuce m'appelleroitf

tf N^ Y0u§ y flailtçg pas, Mousieup, me repartit-il, YQU^ êtes uu prisonnier d'État, vous m dçyez attendre aucun pasae-port. On se fait un point d'boRneur de YOUS oalholiser. On §ait que vous êtes fort attaché au Prinqe d'prapge, qp ne souffrira jamais que ypus alUe?^ prè§ de lui, Hé quoi!

ajouta-t-il, n aurezrYous pas plu§ d'avaptage de servie le Roi que le Prince d'Orange? n'est-il pas .un plus grand maître? Je yqîs bien que Vattachi^ment que vous avez pour ce Prince vous tient au çieur et qwe yous craigne? de lui déplaire en chanl^eant de Religion; mais je vous puis assurer que nous avons des nouvelles certaines qu'il se fait instruire. »

aPardonne^î-moi, Monsieur, lui répondis-je, si je VQusf dis que je n'en çrpis rienj j'ai eu l'avantage de le voir dans ses plus tendres années, il étoit parfaitement bien instruit j je ne doute point que gQS lumières, ne soient accrues avec son âge; aijisi, comme je suis persuadé qu'il n'a aucun scrupulp de conscience sur la Religion, il n'a pas besoin d'aucupe instruction. Vous n'êtes pas le premier, Monsieur, qui m'avez donué cette nouvelle, il y en a biep d'autres qui la publient; mais tout

celaa ses Yues, et il n'est pas malaisé de découvrir à

lUU LES LARMES

quel dessein on sème ces bruits par toute TÉuropc'. Je sais que votre Roi est un grand Roi; mais aussi je sais que mon Prince est un grand Prince, qiii m*a toujours fait beaucoup de bien et qui m^honore de sa bienveillance : je serois un ingrat si je pensois à changer de maître. Qu*ai-je fait pour être traité en prisonnier d*Ëtat? Je ne me suis jamais mêlé d'affaires de cette nature; ainsi. Monsieur, je vous supplie encore une fois de me procurer un passe-port, ou si M. de Vermenton trouveque je ne puisse pas être transporté, à cause de mes douleurs, faites-moi mettre dans vos prisons avec mes collègues, tf

Après ces discours, il me sollicita encore prèssamment au changement, m'offrant toujours et des richesses et des honneurs, à quoi je me contentai de lui dire, pour me débarrasser de lui, qu'on ne changeoit pas de Religion comme de chemise, et que j'aurois le temps d'y penser dans ma prison de Pierre-Cise.

Ce fut par son ordre qu'on fit semblant de m'arréter dans Valence, en attendant les ordres de M. le marquis de la Trousse qui commandoit dans le Dauphiné. On me ^ transporta dans la ville, en une méchante maison, où j'étois toujours gardé par l'exempt et par des archers. Mes çhers collègues qu'on n'avoit pas encore jetés dans des basset fosses, comme on fit danslasuite, m'envoyoient une

personne affidée pour me dire qu'ils prioientDieu pour moi et que je priasse pour eux; j'en faisois de même à leur égard.

'- Comme on consulloil incessamment dans Valence pour trouver quelque moyen de me faire succomber, on s'avisa qu'il falloit éloigner de moi mon épouse et mon neveu, et me priver de mes domestiques. On accusoit les deux premiers de me fortifier dans la résolution de ne changer pa^. C'étoit l'exempt qui nous avoit ouï parler de cette matière, et, pour les seconds ils savoient qu'ils m'éloient d'une nécessité absolue, puisqu'il n'y -avoit qu'eux qui pussent me manier dans mon lit, et me servir dans les nécessités naturelles.

En efiet, il falloit agir avec moi tout de même qu'avec un enfant de naissance, et j'aurois pourri dans ma propre ordure si j'avois été entre les mains d'autres personnes que je n'aurois pu souffrir pour les employer à ce vil et triste usage.

On fit donc connoltre à mon épouse et à mon neveu qu'il faudroit qu'ils se retirassent, et à moi qu'on me donneroit des dragons, ou les archers pour me servir.

Ce discours fut pour moi un coup de tonnerre qui m'épouvanta si fort que je ne savois où j'en étois; je vis bien qu'on n'en usoit de la sorte que pour me mettre dans les dernières extrémités, et pour me jetter dans des douleurs millefcnspires que

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celles de la gébemie ; car si les valets, gui étûieut accoutumés à mes misères, ne pouvoient me taucher sans me causer d*extrémes douleurs | qw PQUTois-je {^tteudre de la main des dragouft et des arcberSy gen$ sans pitié et sans miséricorde t

J*eu^ inon recours à la prière et aux larmes, pom: demander à mon Dieu qu'il eût piti^ de moi; msdfi mes péchés étoieut trop grauds pour recevoir à^ ^on bon secours pe que je lui dçmapdois. Me voivlant faire habiller pour essayer si je les pourroiis souffrir lorsqu'il me fs^udroit partir pour Pierres Cise, comme on m*avoit averti de me tenir prêt pour cela, je souffris tant de douleurs que j'aUaii lâcher cette maudite parole ; £q wm| p; me fiÉOr*

L'exempt qui étoit présent courut à l*Evécbé, sans me rien dire; TEvéque vint dans le moment^ accompagné du prévôt et de quelques autres per^ sonnes, et m'ayant présenté un papier pour le signer en prononçant quelques paroles en latin que je proteste n'avoir point ouïes, je refusai de le faire comme je l'ai constamment refusé toutes les fois que j'en ai été sollicité.

Il me dit qu'on lui avoit rappor^^ que j'avois dit que je me réunirois; je lui répondis qu'il étoit vrai,.maisquec'étoientlesviolente§ douleurs que j'avois souffertes qui avoient arraché ces pa- 4^oles de ma bouche |, dans résaremept 4$ xnou

DE J. P. pi: GHiMBRUN. 163

;Ç^cHr®* qnç* quand je pae réqDiroi3, ii oefercit pas une grande copqqêtç, puisque dans l'élat où il ipp ¥oyoil, j'étois incapable de raisoqqer. . Ea effet»; JQ ne m\ois^ où j'eu étais j msi, raison jétoit .égaré?^ saqs ayoir presque l'usage de mes seps^ j^e ^e doute point que TÉY^ue ne Çt s|gqer (J^flS le papier qu'H m'avoit présenté le prévôt Qt quelques autres personnes, comme témoins de. ma prétendue conversion; mais j'atteste particulièreaient la consoience de M. de Vermenton, s^iî m'a jamais ouï dire en présence dudit Evêque que je voulusse me réunir. Je fais la mémechosç. à l'égard de§ autres perspnuQs; comme je les tiens pour des gefis d^ probité^ j'espère qu'ils rendront témoi* gnag^ à la vérité.

Cependant, qu'on ne croie pas que je dise ceci pour excuser ma faute. Je ne sais que trop pour mon noËilheur que je sui§ tombé, et que ceUe malheureuse parole que j*ai prononcée m'a séparé de la eoramunion extérieure de la véritable Eglise, jusqu'à ce que j*y sois i^entré par la miséricorde de Dieu, et par le ministère de ses serviteurs. Si je li'avois été, et §i je n'étois pas encore dans cette p^jEiséç, je n'aurois pas tant versé de larmes; au conlraire, je me serois glorifié de mes souffrances et je me serois mis au catalogue des plus illustres confesseurs; mais, hélas ! je me suis regardé coj;am.ç nu laQbe soldat qui a tourné le dos au jour

164 LES LARATfcS ^

de la bataille, et comme un serviteur infidèle qui a trahi les intérêts de son maître.

Quoique ma chute fût de la nature que je viens de la représenter, M. de Valence ne manqua pas pourtant de s'en faire un grand honneur; il en parloit à tous allans et venans, il en écrivit à la Cour, comme du plus grand de tous les triomphes \

* Voielen quels termes M. de Cosnac rend compte des rapports qu*il eut avec M. de Chambriin {Mémoires de Daniel de Cosnac, publiés par M. le comte Jules de Cosnac. Paris, 1852» 2 V. in-8,1I, 121-123): ff llm'arriva encore beaucoup d*autres occasions où Je fis mon devoir, pour retirer de cette mauvaise Teligion beaucoup de personnes de toutes qualités. Je ne ferai mention que d'un fourbe nommé Ghambon. C'était le patriarche des huguenots, et celui qui, sans contredit, avait le plus de réputation dans ce parti. Il était ministre à Orange et reconnu pour avoir plus d'érudition que les autres. Il avait la confiance du Prince d'Orange. 11 fut arrêté par ordre du Roi et devait être conduit dans le cbàteau de Pierre-Encise, à Lyon. Il était conduit par des dragons, et étant arrivé à Valence, j'appris qu'il y était tombé malade et qu'il était en danger de mourir. Cela m'obligea de l'aller visiter dans son lit. Je trouvai un homme fort abattu d'une fièvre maligne, et, par-dessus tout, estropié par la goutte et par la sciât ique. Après avoir longtemps parlé de divers points de conférence, il me fit prier de l'aller voir, et commença à parler de son état et du désir qu'il avait de trouver quelque personne qui pût Téelairer sur une infinité de doutes qu'il avait sur la créance des catholiques. Je m'offris de lui rendre raison de notre foi, ce qu'il accepta, et ayant obtenu de M. l'intendant la permiâsion dé demeurer à Valence jusqu^à

DE J. P. DE CUAMBUiN. 165

Mon état étoit bieo différent du sien ; le sujet de sa gloire faisoit la matière de ma honte, et l'honneur qu'il se faisoit de m'avoir converti étoit pour moi Un sujet continuel de soupirs et de larmes.

Poutrai-je exprimer ma douleur avec autant de force que je l'ai ressentie? pourrai-je représenter l'étai de mon âme, avec des couleurs aussi noires

ce qaHl- parût en état de continuer le voyage à Pierre-Encisc, nous prenions une heure le matin et une Taprès-diner pour les conférences. Cet homme, qui passait pour si habile dans sa religion de ministre, me paraissait assez peu savant, n citait à la Térité quelques passages de saint Augustin et des Pères de rÉglise comme étant favorables à leur hérésie, et quand on les Confrontait avec les originaux, ils se trouvaient souvent mal expliqués. Cela dura plusieurs jours. Enfin, voyant qu'on le de- Tait traduire à Pierre-Encise, ce qu'il appréhendait beaucoup, il témoigna d'éeoutef favorablement ce que moi et d'autres perêennes lui disaient de la religion catholique, et enfin, après avoir gardé les bienséances, afin sans doute d'éviter la prison, U consentit de faire abjuration de son hérésie. Il avait sa femme avec lui, qui s'opposait sans doute à la résolution que son mari avait prise dé changer de religion. Je ne me pressais pas trop de le faire déclarer, d'autant mieux que je voulais que sa femme se convertit et qu'il usât de son autorité pour cela, elle ne devant pas paraître ni plus savante ni plus habile que lu). Il fit l'abjuration de son hérésie avec apparence de bonne foi. Quelques jours après sa femme suivit son parti. Cet homme , comme j*ai déjà dit, était impotent et ne pouvait marcher ni demeurer debout, il fallait qu'il fût toujours assis où au lit. On lui conseilla d'aller pi'cndrc les caux minérales dans un village de mon dio-

qu'étoit ma tristesse en ce funeste moment î Pourrai-je faire entendre mes gémissemena à tout^ l'Europe avec une voix aussi lugubre que jç Vavois dès le moment que je prononçî^ cette maudite parole? Pourrai-je enfin trouver des termes apsi^ expressifs, pour mettre devant les ye.u^ de ipon lecteur l'amertume de mes soupirs et de me^ larmes ? Non, cela ne se peut; qn le peut sentir, inois on ne le peut exprimer.

Il me suffit de dire que ce péehé m^aMt comme

c^se de Die. Je ne m'y opposai paç, jlant pour ça $uéri§o|) que parce que j'avais le moyen de le faire ob^rver et ètrç informé sMl persévérai^ dans les exercices de piété des catlïoliqi}e^« p joua bien son personna^ç, I) se 60Qâi|i^|t en 9^pf^reQe«9. fort bien^ et pendant plus d'une année qu'il, ipvç^v^^ dan^ man diocèse, je n'eu^ aucune p)alnt.Q. Il se qpnfeesa çt çomn^upi^, ^t ssl femme aussi, plusieurs foi|. Je le f^i^ai^ IQqYçnt visiter ptir d€yB religieux et par des ecclésiastique^ qui m'eu fq|s{)iepV ioujqurs Mne bonne relation. Je fus oblis;é d'aller à Paris eu 16r8T. Pei^ dant mon absence, il Ht quelque intri|;ue. secrète dont je {l'e^s jamais aucune connaissance. Il pbtint, sur la foi ù» bq^ st^lestation^ la liberté d'aller à Lyon ppur »e zuettre entrff lef^ iQftias d'un fameux médecin et tâcher de rççoqvrçir la santé. l«a>cQmr lui permit d'aller à Lyon. Dès qu'il y fut, il obtint de. H. Vafr chevéque de Lyon, par le n^oyen d'un d^ ^^^ domes^ques^ ^'aller à quelque autre endroit sur la frontière, et de là U ^ rçndit auprès du prince d'Qrange, qui le reçut avec grande |ûle e|, lifi donna une pension, \\ fit un livre, ^ ce qu'oQ p[>'a dit^ tout^^inpU de faussetés touchant la conduite qu'il avait tenue», c^t aur- , tout, contre la yérité^i il désavoua d'avoir fait aby|^ratio^^ ui exercice de la religion catholique^; çt fut reçu par ses frères

DE J. I*. I)£ châmbrun. 167

descendre daùs les enfers, iBt je puis assurer avec Têritè qu^îl me semble d'avoir souffert tout ce que les âmes malheureuses peuvent souffrir. Je suis descendu par mon imagination dans ces lieux de ténèbres, pendant ma vie, pour n'y descendre pas à l'heure de ma mort, pour parler avec un grand homme des premiers siècles. J'ai appris par moimênie ce que c'étoit que le ver de la conscience

comâë tlii apôtre et eomme un martyt. Il mourut peu de temps aptes, à Amsterdam. »

Tâl est lé téeit de M. dé Cosnac, que nous avons, à dessein, reproduit sans rien en retrancher. Il sufftt de comparer les deux relations podt voir qu'elles diffèrent Èùi des points essentiels, et si bien, qu'évidemment l'on des deux narrateurs né dit pas Trâi. Il fatH choiâir. Ou bien roriserapoiirM.deChambrùi], oo bien c'est pour M. de Gosnac que l'on se décidera. D'une part c'est un pasteur qui écrit pouf condamner iSévéremeiit « un' instant de faiblesse qui pèse sur sa conscience i> ; 11 ratfoiite avec une k tranquillité évangélique », avec une simplicité presque enfantine, les événements dont il a été témoin. Il a un moment failli sous la torturé, mais il veut faire dé sa faute une pénitence publique ; et eomme, selon ses propres expressions, 11 n'a rien tant à cœur que d'obtenir de son Dieu la rémission de son péché, il veut le confesser hautement, afin de pouvoir obtenir miséricorde. Dé l'autre c'est k un élourdiësant pen^onhage.» dont voici le portrait :

« Personne n'avait pluâ d'esprit, ni plus présent ni plus d'activité, d'expédients et de ressources, et sur-le-champ. Sa vivacité était prodigieuse ; avec cela, très-sensé, très-plaisant en tout ce qu'il disait, sans penser h l'être, et d'excellente compagnie. Nul homme si propre à l'intrigue ni qui eût le coup d'œil

qui ne meurt jamais. J*ai appris ce que c'est que l*agoDie d'une àme poursuivie par le jugement de Dieu, et TÉvangile ne m'a jamais si bien appris la nature des souffrances de Tàme de Jésus-Christ, dans son agonie lorsqu'il soutenoit tout le poids de la colère de Dieu pour les péchés des hommes,

plus juste; au reste peu scrupuleux, extrêmement ainbUieux, mais avec cela haut, hardi, lihre, et qui se faisait craindre et compter par les ministres. » Et, comme pour mieux faire remarquer, par le contraste, l'absence chez M. d^Cosnac des qualités qui font le bon ëvéque, Saint Simon, auquel nous empruntons ces lignes, a soin d'opposer à Tévéque de Valence celui de Sens, qui était tout différent, «i Cétait un homme sage, grave, pieux, tout appliqué à ses devoirs et à son diocèse, dont tout était réglé, rien d^oatré, que son mérite avait sans lui fait passer de Poitiers à Sens, aimé et respecté dana le clergé et dans le monde, et fort considéré à la cour. » (lU, 143-144.}

Le choix ne semble pas difficile.

Pour venir en aide à ceux qui auraient de la peine à se prononcer contre M. de Gosnac, il suffit d'ailleurs de les renvoyer aux Mémoires mêmes de l'évéque de Valence, Qu'ils lisent, par exemple, ce que l'auteur des Mémoires rapporte au sujet de sa nomination à Tarchevéché d*Aix (II, 124 sqq.)ietils comprendront que (c la susceptibilité de deux respectables membres du haut clergé français ait été émue par la publication desdits Mémoires, au point de les signaler à leurs diocésains comme hostiles à l'autorité ecclésiastique et comme de lecture dangereuse. » Cp. le Bulletin de la Société de l'Histoire de France. Mai 1853, p. 74 sqq. — Cp. aussi, sur M. de Gosnac, Anquetil, ijouis XIV, etc. Paris, 1819, p. 17 sqq. Peyrat, Pasteurs du désertai, 139, 143, 147.

DE J. P^ DE GHAMBRUN. 169

comme je l*ai appris par ma propre expérience.

Je m'écriois à tout moment, comme ce àiyin Sauveur sur la croix : «Mon Dieu^ mon Dieu, pourquoi m*as-tu abandonné * ? »

La chambre où j*étois me sembloit un lieu de ténèbres et d'obscurité. Il me sembloit d*ouîr une voix qui me disoit incessamment : « Il n'y a point de paix pour le méchant, a dit mon Dieu ^. »

Il me sembloit encore de voir mon Sauveur qui me reprochoit mon crime, disant : « Tu m*as renié devant les hommes, je te renierai devant mon Père qui est aux Cieux ^. »

Enfin je me comptois au nombre de ceux de qui les noms ne sont point écrits au livre de vie, dont le partage est dans Tétang ardent de feu et de soufre.

Ces idées épouvantables agirent si puissamment sur mon corps, que dans peu de jours mon tempes rament plein et robuste fut changé en une sécheresse qui me faisoit diminuer à vue d'œil. Mon visage devint pâle et hideux comme la mort, mes yeux s'enfonçoient pour n'avoir qu'un regard farouche; et mes insomnies continuelles minèrent si fort ma personne que je devins méconnoissable. Il ne falloit plus parler de me présenter des ali-

* Math. 27,40.

* Es. 48, 22.

aXilb. 10, 33.

170 tES LÀtLSlElS

mens, j*étois îticapable de les recevoir, et quand on s'empressoit pour m'en doniier de peur que je ne tombasse dans la défaillance ou dans la démence, je ne pouvois souffl*ir ni les discours, ni les larmes , ni les soupirs de ceux qui me les jprésentoieiit. Je leur récitois cfe verset dii Psaume 102.

Au lieu de pain la poussière Est ma vie coutumière :

Mon breuvage en mes douleurs Je inèle avecque mes pleurs.

Pour la fufeu^ de toit ire :

Car, m'ayani ékvé, SirOi Tu m'as fait si diire guçrre, Que j'en suis allé par terre.

Je faisois tous les eiFôrts dotît je pouvois être capable en ce malheureux état pour relever mon cœur abattu, et pour trouver quelque consolatiob. Je faisois prendre à tous liiomens TEcritufe pour me servir de ces armes spirituelles contre le^ horribles tentations que je sentois en mon esprit. Maiâ, hélas! on û'âvoit pas lu quelques versets que je faisois fermer ce saint livre. Il n'y en avoit pas un où je ne trouvasse ma condamnation. Ce n'étoit plus pour moi une odeur de vie à vie, itiais Une lettre qui me causoit la mort par la connoissance qu'elle me donnoit de mon péché. Je pensois souvent à la vision de saint Jean , qui nous représente Jésus-Christ portant sept étoiles en sa main

DE J. f. pi; CHAMBRUN. 171

droite ' ; ses yeux me paroissoient coinine une flamme de feu, et ceg idées, qui frappoient mon imagiqation , me, faispient tomber k ses pie4s comme ipprt.

« Ah l malheureu3^, disois-je, lu n'es plus une de ces belles étoiles qui ont hviWé dans ]e ciel de rÉglise, Tu élois la pr^oiière ein ordre dans la Principauté d'Orange; t^ lumière s'est éclipsé^, et tu es devenu les ténèbrep mêmes, As-tu quelque part à ces magnifiques promesses qui sont faites à ces étoiles? Tu nç naangera^ point de cet arbre de yie, qui est au milieu du Paradis de Dieu; tu n'fts pas été fidèle jusqu'il la IK^ort; tu es exclu de la couronnq de yie ; la inanne cachée ne sera pas un aliment pour tpi, et tu n'auras pas le caillou blanc * , où il y a un nouveau nom écrit. L'étoile du matin ne se lèverî^ point pouF toi; tu n'^ura^ pa? les vêtement blancs pour marque du triompl^e. Comment pourrois-tu être une colonne au temple de pieu, puisque tu as été la foiblesçe même? Malheureuse colonne abattue, le nom de mon Dieu ne sera point écrit ^ur toi, non plus que celui de la nouvelle Jérusalem; et comme tu n*as pas vaincu, tu.pe ser^s pas élevé à ce haut 4egré de gloire, pour être assis sur le trône de Jésus-Chris^, comme il y

» Apoc, 2, 17.

est assis avec son Père; toutes ces grandes promesses ne sont que pour ceux qui ont vaincu, elles ne sont pas pour les lâches et les timides ; tu as été vaincu, le triomphe ne sera pas ton partage. »

Combien de fois ai-je dit que j'avois ôté ma couronne de dessus ma tête? J*avois toujours considéré le Saint Ministère comme la charge la plus honorable qu'on pouvoit exercer en ce monde; j'avois embrassé cette sainte profession contre le sentiment de plusieurs de ma parenté, qui regardoient plutôt au monde qu*à Dieu : j*avois surmonté toutes les attaques qu*on m*avoit données, pour me dissuader de ma sainte résolution; tout cela me venoit dans Tesprit; j*appelois donc mon Ministère ma couronne, et ma chute Tenlèvement de cette même couronne.

Je considérois ce que je devois à Dieu comme Chrétien Réformé, comme Pasteur dans son Église, et comme la postérité des Lévites.

En qualité de Chrétien , je voyois que j*avois violé le serment de mon baptême, et la protestation que j*avois faite tant de fois d*être fidèle à Jésus-Christ en m*approchant de sa sainte table.

J'examinois avec beaucoup de soin ce que je devois à mon Dieu, en qualité de Pasteur; je voyois que je devois a mettre mon &me pour mes brebis ' , »

< Jean, lo, 11.

D£ J. P. D£ CHAMBRLN. 173

selon la parole de Jésus-Christ, au lieu de leur être en scandale.

Enfin, me considérant comme la race desLévites, j'étois inconsolable d'avoir flétri mon nom par une parole que mes pères n*auroient jamais prononcée.

Je disois à ceux qui me parloient pour me consoler : « Que me diront mes pères en la redoutable journée? Mon grand-père, qui avoit renoncé aux grandeurs du monde pour avancer la Réformation, qui avoit reçu sa vocation des mains mêmes du grand Calvin, et qui, n'ayant point pris à honte l'Évangile, avoit préféré l'opprobre de Christ aux grands avantages qu'il avoit en cette vie. »

« C'est lui-même, ajoutois-je, qui a vu raser et brûler ses maisons pour cette bonne cause, et qui, par un courage héroïque, avoit fondé les belles Églises de Nîmes et de Marvejols, malgré le fer et le feu, et les autres obstacles qui s'opposoient à ce grand dessein . Que te dira ton père en ce même jour, lui qui t'avoit élevé avec tant de soin pour servir en la Maison de Dieu, et qui, par son rare exemple, t'avoit donné de si beaux enseignemens de piété, de sainteté, et d'un courage intrépide pour ne faire point Tœuvre du Seigneur lâchement? Hélas t ils te regarderont comme un enfant bâtard et illégitime, indigne de leur sang et de leur nom. Mais surtout, que te dira ton Sauveur

lorsque lu paroî Iras en jugement clivant lui?» Il me semfcloit encore de le voir sur ce trône redoutable, sur lequel il doit être assis au jour du jugementj environné des ministres de sa justice. Il ioQe sèmbloit que je lui entendois prononcer ces arrêts irrévocables de mort et damnation ; « Allez, maudits, au feu éternel préparé au diable et à ses çmges; départez-vous de moi, vous qui êtes les ouvriers de riniquité, je ne vous connus jamais *. » C'étoit en cet endroit que je tombois dans la défaillance, d'où Von avoit peine de me faire reyenir. Ces tristes pensées troublèrent si fort mon esprit et agitèrent si fort naon corps, que mon cœur s'enfla de telle manière que je le sentois comme si c'eût été une grosse piçrre qui faisoit epfler mon estomac. Je demeurai trois semaines entières sans prendre presque aucune nourriture, dans des défaillances continuelles qui faillirent m'enipprter. On me faîsoit jour et nuit desfomentations sur mou cœur, et un habile médecin, de mes amis, ayant appris mon triste état, vint de bien loin pour me secourir dans cette extrémité; il voulut me faire saigner pour soulager mon cœur, je le refusai constamment, lui disant que la mort m'étoit plus précieuse que la yie; qu'il ne falloit plus vivre après avoir ojBfensé Dieu comme j'avais fHit, et que

» MatU. 26, 41.

DE J. P. DE GHAMBR13N. 175

je serois bienheureux si la terre pouvoit cacher la honte de mop péché.

Comme il me pressait pour me persuader à me laisser saigner, et que naon épouse pa'en conjurpit avec larmes, il me souvient que je leur dis ce passage de Job : « Pourquoi donne-t-il I4 lumière aux misérables, et la vie à ceux qui ont le cœur outré? qui attendent la mort, et elle ne vient point, et qui la recherchent plus que les trésors, qui se réjouiroient, en allégresse, et s'égaieroient s'ils avoieat trouvé le sépulcre * ? » Je suis au même état, je ne souhaite que de mourir.

Dans Textrémité où je me trouvois, je reçus uu grand secours par les soins et par les prières de beaucoup d'honnêtes gens^^ qui tachoient de se glisser secrètement dans la chambre ou j'étois. Je dois ici particulièrement une reconnoissance au sieur Sauvage, marchand de Valence, et à son épouse, pour tant de faveurs que j'ai reçues de leur part. Cette honnête et pieuse femme me secourut tout un dimanche, par ses bonnes paroles, et par les psaumes qu'elle chantoit à la ruelle de mon lit. A l'ouïe de mes soupirs et a la vue de mes larmes, elle me tint un discours qui me perça le cœur, et dont îe me souviendrai toute ma vie.

« Monsieur, me dit-elle , Dieu nous a châtiés

Oob, 3,Î0-2Î. ■

en votre personne. Nous vous considérions en ces provinces comme la colonne de TEglise de Dieu : si vous n*aviez dit la parole que avez dite, nous aurions tiré trop de vanité de votre persévérance; mais Dieu nous a voulu apprendre par votre chute que ce n*est que sur lui que nous nous devons appuyer. »

« Il est vrai, lui repartis-je, ma chère demoimoiselle, que ce qui parolt quelquefois le plus fort est le plus foible. Dieu vouloit que je fusse beaucoup aimé de tous nos pauvres frères; et quelle consolation puis-je avoir à présent que je leur ai donné un si grand achoppement? Que dirout-ils de moi?» «Us diront, me repartit-elle, que vous étiez homme sujet aux mêmes infirmités que nous.»

II y avoit d'autres personnes, que je ne nommerai pas pour oe leur faire des affaires, qui passoient les nuits entières à genoux devant mon lit, priant et chantant des psaumes. Je leur faisois choisir ceux qui revenoient le plus à mon sujet, et au milieu de ce chant lugubre nous mêlions ensemble les torrens de nos larmes. Si je rapportois tous les discours que je leur tenois et à tant d'autres personnes, je ne doute point que l'Eglise de Dieu n'en reçût quelque édification ; mais il me suffit de dire en général ce qui peut regarder mon sujet, sans entrer dans les particularités qui ont une

DE J. P. DE GUÂMBUUN. 177

suite naturelle avec ces choses générales, et que les bonnes âmes pourront suppléer en y faisant attention.

Pendant que j'étois en cette désolation, M. TÉvêque de Valence reçut les lettres de la Cour en réponse de celles qu'il avoit écrites au sujet de mon prétendu changement; il se faisoit un gros plaisir des félicitations qu'il reçut de la part de M. l'Archevêque de Paris et du Père La Chaise sur sa victoire imaginaire. M. de Louvois lui en écrivit aussi; et au moment de la réception de ces lettres, les Romains publièrent dans Valence qu'on me donnoit une pension de 2,000 livres. Ce prélat fut chez moi pour me dire qu'il ne tiendroit qu'à moi d'être fort heureux; qu'on lui écrivoit de la Cour que je n*avois qu'à demander tout ce que je souhaiterois, ce qui me seroit accordé, et que le Roi souhaitoit seulement que je demeurasse quelque temps à Valence.

Je lui dis que je n'avois besoin de rien, et que, quand je serois dans la plus grande nécessité, j'aimerois mieux mourir que si l'on disoit que j'eusse pris un denier pour avoir vendu ma Religion et ma conscience ; qu'on me faisoit tort de me retenir à Valence, et qu'il y auroit bien plus de justice de m'accorder un passe-port. Je lui dis même, pour le sonder, que du moins on me laissât aller à Orange, quoique je n'eusse aucune envie d'y retourner.

Il me répondit que cela se pourroit avec le temps, quand j'aurois donné des marques d'obéissance et de fidélité au Roi, mais que, pour de passe-port, je n'en devois point attendre. Il ajouta ensuite qu'il me trouvoit fort abattu, et quel étoit le sujet de nion abattement. Il en étoit très-bien informé par l'exempt et les archers, qui rouloient tout autour du lieij où j'étois, et qui ne manquoient pas de lui ffiire tous les jours ui^ fidèle rapport de tout ce qui se passoit.

« Conament, Monsieur, ne serois-je pas abattu, lui dis-je, après avoir reçu et recevant encore un traitement si cruel? je vous avoue que je suis dans des larmes continuelles^-par les tourpaeqs de mon corps et de mon esprit : vous croyez d'avoir fait une grande conquête par la parole que j'ai dite; il est facile de triompher d'un pauvre malheureux! »

Je n'étois pas en état, en cette première visite, de lui faire connoltre plus avant mes sentimens. Il me fit sept autres visites pendant le temps que je restai à Valence, dont je rapporterai ici en peu de mots les entretiens '.

Il me disoit incessamment qu'il n'y avoit rien de plus funeste que le schisme et rien de plus

^ Cf., pour tous ce» détails, Iç passage des Mémoires de M. de Cosnac, que nous avons cité plus haut.

beau que la réunion*, ail est vrai, lui disois-je, quel* unité est très-agréable à Dieu, quand elle se peut conserver; mais quîlfalloit prendre garde à la parole de saint Paul, qui nous disoit bien qu'il faut avoir paix avec tous hommes, tout autant que cela se pouvoit faire ; ce qui nous marquoit que, lorsque l'union intéressoit le salut, nous étions indispensablement obligés cle la ronîpre, d'autant plus que le même apôtre nous enseignoit qu'il ne faut pas même manger avec les idolâtres, et qu'il n'y pouvoit point avoir de communion entre îè temple de Dieu et celui des idoles, yi

Il me voulut parler là-dessus du schisme des Donatistes; mais il ne falloit pas beaucoup de discernement pour comprendre qu'il n'éioit pas beaucoup versé en cette histoire. Je lui dis que les Donatistes avoient eu tort de faire schisme sur lin point de discipline, mais que nos Réformateurs s'étoient séparés pour des points essentiels

^ a L'uDité religieuse véritable d'un peuple est un des plus beaux spectacles qui puissent arrêter Tœilde Dieu... mais c'est à là condition que cëité unité soit an fond des cœurs et non sur les lèvres, à la condition que personne, daiis une telle foulé, ne maudisse tout bas ce qu'il Udote tout haut; 6ar Dieu, pour le moins, n'est pas dupe des apparences; on ne se joue pas de lui impunément ; il est le Dieu de la vérité et non du mensonge. » Albert de Broglie,

180 LBS LARMES

dans les dogmes, dans le culte et dans le gouyernement de TÉglise, et qu'ainsi on ne les pouToit point blâmer, à moins qu'on ne leur démontrât qu'ils errassent au sujet de leurs prétentions .

Il ne poussa pas fort avant cette matière; il me dit seulement qu'il m'avoit déjà dit qu'on pouvoit réformer quelque chose dans l'Église, et qu'il me jugeoit très-propre pour aider à cette bonne œuvre.

Il ne me souvient pas bien comment nous entrâmes en conversation sur la persécution présente , mais il me souvient très-bien qu'il me dit ces propres paroles : «On croit que les Évéques sont la cause de la manière qu'on se prend aujourd'hui pour la réunion, on se trompe assurément : nous avons représenté là-dessus ce que nous devions ; mais c'est la volonté du Roi, à laquelle personne ne se peut opposer. )>

Lorsqu'il me tenoit ces discours, je levois les yeux au ciel, dans l'étonnement où j'étois qu'un Kvéque fût capable de parler si faussement contre la vérité. Il me parloit comme s'il eût détesté la violence, et cependant il n'étoit pas plus tôt hors de chez moi que j'apprenois qu'il étoit monté à cheval, à la tête des dragons, pour aller tourmenter dans son diocèse ceux qui n'avoient point abjuré ou qui ne vouloient pas aller à la messe *.

* Qu'il nous soit permis de recoinmander ce passage à l'atfen-

DE J. P. DE GHÀMBRUN. 181

Le Prince mon maître lui tenoit fort au cœur ; il se passa peu de nos conversations qu'il ne me dit :

« Ces entêtés croient toujours que le Prince d'Orange viendra à leur secours; » ce qui me fit dire un jour à un de mes amis que le nom du Prince mon maître étoit aussi terrible à TËvéque de Valence que le tambour de la peau de Ziska Tavoit été autrefois aux empereurs.

Dans une autre conversation, nous tombâmes sur les canons de la messe; il m* en faisoit le détail comme d'une pièce concertée parles anges mêmes, je lui dis qu'à la vérité il y avoit de bons endroits, mais qu'enfin c' étoit un manteau cousu de tant de pièces si mal rapportées, que ceuxquiyfaisoient attention ne la regardoient pas d'un même (BÎl que lui. «Par exemple, Monsieur, lui disois-je, cet endroit est-il supportable où le prêtre dit : « Nous te présentons ce sacrifice en l'honneur de la sainte Vierge , saint Pierre , saint Paul, etc. » Quoi! offrir à Dieu un sang par letton de M. de BrogUe^ qui a mis récemment son talent à défendre la thèse que soutient ici M. de Cosnac. Ce passage est une preuve entre vingt, et peut-être entre mille, que Thistoire produira peu à peu, que les persécutions essuyées par les protestants de France sous lé règne du roi très-chrétien furent, pour le moins, l'œuvre collective du clergé catholique tout autant que celle de Louis XIV.

quel ces Saints ont été rachetés, en leur honneur, n'est-ce pas mettre le sang de Jésus-Christ audessous de ces Saints ? » J'eus pour toute réponse qu'il falloit entendre cela comme l'Église l'en-

tendoit.

Au sujet de la transsubstantiation, je lui rapportai le beau passage de Théodoret que l'on Ut dans son Dialogue II : «Dieu n'a point changé la nature du pain , mais a ajouté la grâce à la nature * . » Je lui rapportai ce passage en grec ; il me dit qu'il avoit su autrefois cette langue, mais qu'il l'avoit oubliée. Je lui répotidis : « Je le crois, Monsieur; vous avez eu d'autres occupations que de vous arrêter à la grammaire. »

Il ne se tira pas mieux d'affaire sur celui que je lui mis en avant des Décrétales.' Il appuyoit fort sur ces paroles : « Ceci est mon corps ; » me disant qu'on ne pouvoit pas se manquer en croyant ce que Jésus-Christ avoit dit. Sur quoi je lui rapportai l'explication de ce passage par les Décrétales mêmes, au titre de la Consécration. Voâ Décrétales , lui disois-je , ne vous doivent point

* TheodoretiEpisc, Cyri Opp, Lutet. Pat., fol. 1642, t. IV, 18 : « ...Qai enim corpus naturale fnimentum et panem appellavit, et Yitem rursus se ip&um nominavit, is visibilia symbolâ corporis et sanguinis appellalione honoravit, non naturam mutans, sed naturae gratiani addens. » Ce passage se trouva dans le premier Dialogue de Théodoret, et non dans le second.

BE J. P. D£ GHAMBRUN. 183

être suspectes; voici 1*explication qu'elles donnent jaus paroles de Jésus-Christ : Ceci est mon corps^ Qœleate Saeramenium quod voeatur caro Ch^iati flicitur eticm corpus CArisii^ rvon proprie sed im^ proprie, non rei veritaiCy sed significanie Mysterio ; ita ut is sit sensuSy hoc est corpus meum , id fgtf significat ^ J'eus encore pour réponse qu'il falloit entendre cela comme TÉglise Tentendoit^ fG(Maîs, Monsieur^ lui dis-je, TÉglise s'en explique dans les Décrétales; elle dit qu'il faut entendre qes paroles ; « Ceci est mon corps » , non pas que le corps de Jésus-Christ ^oit véritablement dans 1q jB^crement| mais qu'il est représenté et signifié par le Sacrement. »

I^es réponses que me faisoit ce Prélat me firent bien juger qu'il avoit plus étudié en poliitique qu'en théologie, qu'il avoit plus feuilleté Iqs archives de son diocèse pour augmenter ces ravenus % que l'Écriture Sainte pour se rendre accom-r

^ Corpus juris eanmici, notis illustr., etc. Lugd. 1661. 4* I, 117^ : ft Sicut ergo eœlestis panis, qui vere Christ! caro est» fue mode vocatur eorjms ChrisH, quum rêvera ait sacramentum eorporis Ghristi, illiu^ viflelicet, quod visibile, palpabile, mortalq in cnice est suspensum, vocaturque ipsa immolatlo carnis, qu$ sacerdotis manibus fit, Ghristi passio, mors, cruciilxto, non rei veritate, $ed significante Mysterio : sic sacramentum fidei, quod baptismus inteliigitur, Ûdes est. »

' Cf. les Mémoires de Daniel de Gosnac. II, 1^9 aqq.

184 LES LàKMES

pli en toute boune œuvre, pour être un homme de Dieu, selon le précepte de saint Paul, et qu'enfin son esprit étoit plus tourné à la grandeur du monde et aux intrigues de la Cour qu'à l'humilité d'un véritable Ëvéque et au dénouement des mysr tères de la Religion.

Pour me persuader qu'on pouvoit user de la force pour faire rentrer dans l'Église les dévoyés suivant ce passage Coge eos inirare ' qui étoit fort en usage en ce temps-là, il m'envoya les deux Ëpttres de saint Augustin, qu'on avoit pris soin de traduire en françois : la première, à Vincent, Évéque donatiste, et l'autre, àBoniface, général de l'armée de l'Empereur. Je m'étois préparé à lui répondre sur ces deux Ëpttres, mais je m'étois trop avancé pour attendre qu'il m'en demandât mon sentiment.

' Je lui avois allégué par avance ce beau passage d'un Ancien : Nova hœc et inauditapradicatio, quœ verberibusfidem madère conaiur. «Cette prédication est nouvelle, qui tâche de persuader, à coups de fouet, les mystères de la foi. d En tous cas, je lui avois préparé quelques passages de ce même Père, et m'étois résolu de lui dire que, quoique saint Augustin eût de beaux dons, il étoit homme pourtant, et qu'à cet égard il s'étoit fait Évêque de Cour.

* Luc 1 4, 23.

DS J. P. DE GHÀBiBRUN. 185

Je serois trop long si je rapportois par le menu tout ce que j'ai dit avec cet Évéque touchant ]a Religion; il me suffit de dire, pour Tédification de mon prochain et pour ma propre consolation, que, depuis la parole que je lâchai témérairement, je n'en ai passé par ma bouche aucune par laquelle j'aie pu démentir mes lumières ni les sentimens de ma conscience ; au contraire, j'ai tâché d'édifier l'Église de Dieu, tout autant qu'il m'a été possible, exhortant tous ceux que je voyois : ou à la persévérance» s'ils n'étoient pas tombés, ou à se relever de leur chute par une prompte repen tance.

Je n'interrompis même jamais mes exercices de piété; je priois avec tous allans et venans; je chantois les Psaumes à haute voix , et quoiqu'on me dit incessamment que je ne prenois pas garde, que je travaillois à me perdre , je leur disois que je voulois glorifier mon Dieu, et que la mort m'étoit plus précieuse que la vie.

L'Évêque m'en fit un jour des reproches; je lui répondis courageusement que je le glorifierois tout le temps de ma vie, et qu'il ne pouvoit pas légitimement s'opposer à ma dévotion, puisqu'il avoit dit à tout son diocèse que nos prières éloient bonnes, et qu'il n'y avoit rien à redire à nos Psaumes. Je passai deux mois et demi dans cette villelà, dans un abattement d'esprit inconcevable. Je ne sentois pas presque les douleurs de mon corps,

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