‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, pasteur de la maison de son altesse sérénissime dChapitre 17 sur 24 · LE8 LARMES · texte numérisé non relu

LE8 LARMES

dudit vallon. A TOrient, il a une montagne pelée, nommée Glandasse, d*une hauteur si prodigieuse qu'il faut trois heures de marche pour atteindre au sommet; au Septentrion et au Midi, il a des montagnes entassées les unes sur les autres, qui poussent leurs ombres si loin qu'à peine y voiton luire le soleil en hiver. Ce qu'il y peut avoir d'agréable est un ruisseau qui prend sa source de la montagne de Glandasse, et qui, par son murmure, pourroit servir d'amusement si l'esprit étoit vide de noires pensées, ce que je n'avois pas. Avant c«s dernières révolutions, tous les habitans de trois ou quatre hameaux, qui sont dans ce vallon, faisoient profession de la Religion, à la réserve de deux ou trois familles^ ce qui me fut d'une grande consolation; car, pendant mon séjour en cet exil, ces bonnes gens venoient prier Dieu et se consoler avec moi.

Le bruit de mon anivée en ce triste séjour ne fut pas plus tôt épandu dans le voisinage, que je voyois arriver des gens de toute condition et de tout sexe, qui venoient à la dérobée pour me voir, et pour mêler leurs larmes avec les miennes. J'en vis de toutes les provinces du voisinage, et tous m'assuroient que, bien loin que ma chute eût donné du scandale, on n'en avoit eu que de la compassion, sachant les termes où l'on m'avoit réduit ; qu'ils prioient et qu'ils espéroient que l'exemple

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que je donnois à TÉglise lui seroit d*uae grande édification.

« Quelle édification peut-on recevoir, leur disois-je, d*un si grand pécheur tel que je suis? Je demande bien à mon Dieu, de toutes les forces de mon âme, qu*il me donne la grâce de le pouvoir glorifier; mais j'c^préhende, après la faute que j*ai commise, qu'il n'exauce pas mes prières. Je suis bien résolu de mourir plutôt que de faire jamais aucun exercice de la Religion Romaine ; mais, hélas I qui suis-je, et que sais-ge si les tourmens qu'on me pourroit faire souffrir ne me feroient pas faire encore un mauvais pas? J'avois dit au comte de Te&sé que je me verrois traîner avec plaisir par les boues d'Orange, cependant je n'ai pas tenu ma parole; le passé me fait craindre pour l'avenir. )>

Pendant les cinq mois que je fus en cet exil, ce furent là mes principales occupations dans mon lit de douleur, que je baignois tous les jours de mes larmes. Je ne cessois de prier, de soupirer et d'affliger mon âme; et si quelquefois on me tiroit de mon lit pour me porter dans un jardin, je ne ces^ sois de dire, en regardant ces horribles montagnes, ce que disoit David dans le psaume 121 : c( Je lève mes yeux vers les montagnes d'où me viendra le secours; mon secours vient de l'Éternel qui a fait les cieux et la terre. »

Comme les fétesde Pâques approchoient, l'Évéque

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dé Valence Tint à IMe, à une lieue de mon exil, pour faire confesser et communier les prétendus convertis. Je me doutai bien qu'il Viendroit chez moi pbur me tourmenter. Il ne manqua pas d*y venir, i'avois près de moi M. Julian, avocat de Dié, fort honnête homme, qui a donné gloire à Dieu par sa retraite; je le priai de se cacher derrière mon lit, pour avoir le plaisir d'entendre ce que je dirois à FÉvéque. Il s'y accorda, et, un moment après, le Prélat entra accompagné de plusieurs Prêtres et de quelques officiers de guerre.

Pendant un demi-quart d'heure la conversation roula sur des choses indifférentes; mais, s'étant approché de mon lit, tout ce monde se retira, et étant tête à tête, il me dit si je ne voulois pas penser à signer récrit qu'il m'avoit présenté, et à faire ee qu'un bon êhrétîen devoit faii*e. le lui répondis que, pour l'écrit, je ne le pouvois signer, et que, pour vivre en bon chrétien, je m'y appUquerois tout le temps de ma vie. Il me pressa exlraordinaireraent. Mais enfin je lui dis, pour toute réponse, que je le priois de ne me presser pas, et le conjurai d'ordonner au Curé du lieu de n'exiger pas de moi de faire aucun exercice de la Religion Romaine, puisque étant revenu de l'égarement de mon esprit, j'étois en état dé faire parler de ma vie. Il ne parut pas fort chagrin dé ce discours, il më dit seulement que j'y pen-

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serois, et pie quitta ayec beaucoup dp eivilité.

L* avocat sortit de sa cachette, et, se jettaot àmoà cou, il m*eiQ])rassa ayec beaucoup de tendresse et de larmes, en me disant que mes discours Tavoient extrêmement édifié; qu'il me quiltoit pour s'en aller à Die^ où TÉvéque ne manqueroit pas de dire que J6 lui ayois tout promis j ce qui ne manqua pas d'arriver, car c^t Ëvéque ne fut pas plus tôt à Die, au*il dit en présence de beaucoup de inonde qu'il venoit de me voir, que j'étois uq fort honnête homme, qu'il prenoit plaisir en ma conversation^ et que je lui avois promis de mQ confesser et de com-* inunier* L'avocat, qui étei| présent aux discours de r^véque, disoit à l'orçille à ses amis i a Gela n'est pas vrai^ j'en suis témoin, » et ensuite leui^ expliquoit le mystère, leur faisant comprendre que l'Évéque ne disoit tout cela que pour les séduire.

Les agitations continuelles de mon esprit me rejetèrent bientôt dans Tétait où je me trouvai à Yalence. Je fus attaqué d'une fièvre violente qui me jeta dans la réyerie, 4ont je fus pourtant bientôt délivré sans me servir d'aucun remède. Mais si mon corps fut soulagé^ mon esprit fut si troublé par les pensées tristes qui occupaient incessamment mon âme, que je ne savois où j'en étois. Il sembloit qiie Dieu imprimoit de sa propre main mon péché dans mon cœur pour me faire bien penser à son énormité^ afin que je recourusse à lui par

la prière, par mes soupirs et par mes larmes. J*avoue que j^étois abandonné de Fesprit de consolation, puisque je fus capable de dire plus d*une fois comme Job : c< Périsse le jour auquel je naquis» et la nuit en laquelle il fut dit : un mâle est né. Que ce jour auquel j*ai péché ne soit que ténèbres ; que Dieu ne le recherche point d'en haut, et que la lumièrene réclaire point *. y> J'ajoutois à cela la suite que Ton trouve dans ce chapitre, que j*aime mieux taire que de le décrire. Pour rappeler les consolations de mon Dieu, je récitois souvent ces paroles du psaume 77 : « Le Seigneur m*a-t-il rejeté pour toujours, et ne poursuivra-t-il plus à m'a voir pour agréable? Sa gratuité est-elle faillie pour jamais? Son dire a-t-il pris fin pour tout âge*?» Hélas! combien de fois ai-je dit : « Dieu, aie pitié de moi selon ta gratuité, selon la grandeur de tes compassions efface mes forfaits. Netne rejette point de devant ta face, et ne m*ôte point Tesprit de ta sainteté. Rends-moi la joie de ton salut, et que Tesprit franc me soutienne ^. »

Pour tâcher de modérer ma douleur, je revois sur la différence que saint Cyprien mettoit entre ceux qui étoient tombés. Je savois que les anciens

' Job 3, 3-4. Les paroles « auquel )*ai péché » ne se trouvent psis dans le texte.

» Ps. 51, 1 et 11-12.

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distingaoient entre ceux qu'on appeloit Sacrificati^ c'est-à-dire ceux qui ai^oient sacrifié aux idoles; Thurificati^ ceux qui avoient présenté de Fencens; et Libellaiiciy ceux qui avoient donné de Targent au juge pour n'aller pas dans le temple des idoles, et qui ensuite avoient pris quelque marque pour se délivrer de la persécution en usant de détour ' . Je voyois bien que j'étois en ce dernier rang, mais tout cela ne me pou voit contenter, puisque je n'avois pas eu le courage de souffrir la persécution pour l'amour de mon Sauveur. Ce qui doit apprendre, pour le dire en passant, à ceux qui l'ont évitée par quelque artifice que ce soit, à se considérer comme de grands pécheurs. Plusieurs pourront dire qu'ils n'ont signé aucune abjuration; mais je laisse à leur conscience à examiner s'ils n'ont fait aucune action par laquelle ils aient démenti leur Religion.

Je réfléchissois encore sur la chule de tant de grands hommes, qui dans la suite avoient donné gloire à Dieu par leur repentance.

Saint Pierre se présentoit le premier à mon imagination ; mais je trouvois mon infidélité de beaucoup plus grande que la sienne. Le grand Hosius, qui avoit présidé au Concile de Nicée, n'étoit pas oublié; l'amour de son sépulcre, comme dit élé-

> Cf. CyjHiani 0pp. Lutet. Paris . , 1 6 4 8 , fol . , passion ; surtout ^•i 37, 77 sqq., 193 sqq.

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gamment saint Hilaire, c* est-à-dire de soq corps abattu par ses longues anaées, lui fit signer, la dé-* testable hérésie d'Arius. Maisi jedisoiss «Hosibs étpit dans le délire à cause de son âge , mais tu étois dans la vigueur de ton esprit* » Libériuç ^9^ noit ensuite m'entretenir. Je voyois que ee n étoit que Tennui d'un eiul qui Tavoit fait tomber; que la crainte de la mort avoit fait dédire Bérengai?, aussi bien que Jérôme de Praguei et le grand Granmer. Archevêque de Cantorberi.

Quoiqu'il n'y eût aucune comparaison entre ces grands hommes et moi qu'à Tégard de ma faute, je ne laissois pas que de faire un parallèle de leur conduite et de la mienne. Je trouvoîs des ^xcuses poiir eux, et je n'en trouvois point pour moi. « Car enfin, disois-je en moinnéme, toutes ces grandes lumières se sont rallumées, après a^oir demeuré quelque temps éteintes; mais, malheureux que tu es, peux-tu attendre que Dieu te relève après l'avoir abandonné avec tant de léh cheté ! »

C'étoit dans l'occupation de ces pensées que je passois la plupart du temps de mon ^xil; elles furent interrompues par le Curé du lieu, qui vint chez moi environ à la Pentecôte, pour ^n'exhorter delà part de M. de Yajence à communier. Il me disoit que Pâques étoit passée, et qu'il étoit de son devoir de me faire cette exhQftatioPi . afin que je

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fiflge le pûen. Il étoii aecompagné de deax ou trois pbaqoioe$ de Die, qui n*oeèreiit pas ine faire cette propositiQQy apprébeadani d'eatrer en lice ai^eo IQQi, J^Q Q\\vi étoit fôrl àéeoneûvié eu me parlant* Jq le rej^roiai du soin qull Youloit prendre de paoi, fnaîs que ma eooBcience m*ob)igeoit de lui dire que je n'étoin pas en état de faire ce qu*il me demandoit ; que j*étois surpris que M. de Yalenœ lui eût donné cette commission, puisque je Tar Kois si bien informé de mes intentions làniessus. a De bonne foi, monsieur le Curé, voudriez-vous obliger à communier un bomme qui n'a point à» foi en vos mystères ? 9

{pardessus je lui fis un long sermmi pour lui ap«* prendre l^s sentimens de mon âme. Quand j*eu8 acbevéj il se leva en me disant qu'il ne m*en par^ leroit de ça vie, mais qu'il étoit indispensablement obligé de faire savoir à son Évéque tout ce que je lui avais dit. Ce Curé fut bomme de parole, car depuis ce jour-là il ne m'a jamais parié de Religion,

Cependant je soubaitoia avec une extrême passion de donner gloire à Dieu, ou par une retraite, ou par la prison, ou par la mort, Dieu m* ayant inspiré qu'il falloit tout souffrir plutôt que de me souiller par aucun acte d'idolâtrie. Ce fut dans qette vue que j'écrivis à M. TEvéqiie de Valence p0ur lui faire savpir que je ne pou vois plus vivre,

étant horriblement tourmenté de la pierre. En effety j*avois été travaillé pendant quelques jours d'une suppression d^urine accompagnée d'ex* trémes douleurs, dont je ne fus délivré qu'après avoir jeté une pierre de la grosseur d*une fève. Ge Prélat ne m*avoit jamais vu qu'au lit, que je gar* dois ordinairement y taut pour rabattement de mon esprit que pour les douleurs continuelles que je soufFrois en mon corps. Je le priois par ma lettre de m*obtenir la permission d'aller à Lyon pour m'y faire tailler; il me répondit fort civilement qu'il s'y employeroit de tout son cœur, aussi bien que pour mon repos. Il prophétisa sans y penser; car la permission qu'il obtint quelque temps après fut la cause de ma délivrance, qui me déchargea d'une pierre que j'avois dans mon esprit, mille fois plus pesante qu'aucune autre qui puisse affliger un homme de cette étrange incommodité.

Les jours me sembloient des années : j'attendois avec beaucoup d'impatience cette permission, et, n'en ayant aucune nouvelle, je récrivis audit Évéque pour le même sujet, en exagérant mon mal d'une étrange manière. Il avoit son but, et j'avois le mien : il poussoit le temps, afin que les douleurs et mon ennui me fissent déterminer à ce qu'il souhaitoit. Mais je pensois à tout autre chose; c'est pourquoi, pendant qu'il difiéroit à me procurer cette satisfaction, je travailloia du

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cèié de Grenoble pour tâcher d'y trouver quelque occasion favorable pour m'évader du Royaume.

Dieu avoit béni mes soins et exaucé mes ardentes prières. On m*avoit trouvé un parti qui me paraissoit assez sûr pour exécuter mon dessein ; mais lorsque j'eus tout disposé pour me faire transporter par douze paysans à travers des hautes montagnes, jusqu'au bord de Tlsère, on me donna avis que Grenoble étoit plein de dragons, et que parla mon affaire étpil échouée. Mon afiliction fut grande d'avoir manqué ce coup ; mais Dieu, qui conduit tout par sa sage Providence, voulut me fermer cette porte pour m'en ouvrir une autre plus facile et plus commode. Je ne savois pas que j'étois alors sous la garde de tous les consuls des communautés voisines, auxquels FÉvéque de Valence avoit donné ordre de prendre garde si je ne sortirois point de mon exil. J'aurois été pris infailliblement si j'en fusse sorti sans une permission expresse : ce qui m'a fait adorer mille fois la Providence de mon Dieu et sa favorable protection à mon égard .

Au commencement du mois de juillet, l'Évéque de Valence vint en son diocèse de Die pour faire confesser et communier. Beaucoup de troupes l'aYoient précédé pour employer la forcé et la violence envers ceux qui ne voudroient pas lui obéir. Il ne fut pas plus t6t arrivé, qu'il fit savoir à un de mes amis qu'il avoit obtenu la permission que

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j*avois demandée pour mon voyage de Lyon.

Quelque abattu que je fusse par mes larmes eoor tinuelles, cette bonne nouvelle me donna quelque consolation , et je m'aperçus que les douleurs de mon corps diminuoient visiblement, d*eù j'ai inféré que ee gr^ad Dieu me youlcÂt dispeser par là à faire le coup que j'ai exéùnïé par son bon secours, Au milieu de cette petite consolation , je ne laissai pas que d'être travaillé en mon esprit, prévoyant que j'aurpis de furieuses attaques de la part dudit Évéque pour m'^Ugerà ligner ou à faire quelque autre obose {rostre ma conscience. Je m'affermis en la résolution que j'avois pris^ de n'en rien faire, par mjes priâtes^ par saes jeûnes e^ par des humiliations extraordinaire^. Ces exercices de pi^té me ^rant.un peu ressentir la grâce de mon Dieu et les effets de ee diyin Gonso^ lateur qui s'étoit retiré de mon âme.

Mais avant que cet Évéqua vint chcK moi pour me toprmenter, il ât le tour de son diocèse, où il exerça mille violences pour faire communier et confesser. Les peuples se retiroient dans les bois et dans les montagnes ; on Jes y poursuivoit comme s'ils eussent été des bétes farouches. On assommoitde coups, on garrottoiti on jetoit dans des basses fosses tous ceux qui y étoient attrapés; enfin on n'entendoit parler que de désolation et de misère. Quel honneur font ces Mes-

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sieors à leur Religion de èratner au pied de leurs autels des gens pour les faire sacrifier à leurs idoles! Dieu refusoit autrefois une victime qui n'alloil pas gaiement à Tautel; et doivent -ils attendre qu'un sacrifice fait à contre-cœur par des créatures raisonnables lui puisse être agréable? Ils porteront cette iniquité, et le grand Juge de l'uniTePS ne manquera pas de leur imputer ce péché criant^ de châtier ees horribles attentats.

Lé bon est que M. de Valence mettoit devant les yeuit de ce boû peuple mon exemple pour les obliger à confesser et à communier, a Quoi ! leur disoit-il, en savez-vous plus que M. de Chambrun ? Il a tëtlt fait , et pourquoi refusez-vous de suivre son ejLemple ?» Je reçus au même temps plusieurs dépêches de divers endroits pour savoir de moi ce quiénétoit. Gomme je n'avois jamais biaisé, jerépondois qu*on se donnât bien de garde de donneir aucune créance à ces discours ; quej'étois résolu de naourii? plutôt que de leur donner ce scandale, et qullô h'avôient qu'à se bien informer de ma conduite pour ne se laisser pas surprendre aux illusions qu'en leur vouloit faire. Quelle Religion, boii Dieu ! quels Évéques qui ajoutent la ilaenterie à la violence pour séduire de pauvres innôcens î Je dois dire à la gloire de mon Dieu, que ce que je fis en cette rencontre fut d'une singulière édification et produisit beaucoup de bons effets,

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puisque des communautés tout entières aimèrent mieux s*exposer à la rage et à la fureur des dragons, que de confesser et de communier.

L'intendant du Dauphiné vint à Die environ ce même temps pour assister TËvéque en cette belle mission. Ce dernier préchoit par la bouche des dragons, et le premier faisoit le procès à ceux qui ne vouloient pas obéir. Tous les jours j*entendois dire qu'on envoyoit des troupes de femmes et de filles chez le malheureux Rapine, qui avoit exercé mille cruautés contre tant de pauvres innocens qui avoient passé par ses mains lorsque j'étois à Valence.

On me rapporta que cet intendant me mit sur le tapis un jour qu'il étoit à table. «On dit, disoit-il, que ce Ministre qui est à Romeyer ne veut rien faire après avoir promis de communier et de confesser; nous le mettrons bientôt à la raison. Il a refusé deux mille francs de pension; il est bien délicat de mépriser les grâces d'un grand Roi. » M. de Yermenton, qui étoit à table, prit la parole, et lui dit : « Monsieur, vous ne le tenez pas encore; je l'ai traduit jusqu'à Valence. Je suis persuadé que l'extrémité où je l'ai vu lui a fait dire qu'il se réuniroit, mais il a bien des sentimens différens dans son cœur. »

Après que TÉvéque eut fait le tour de tout son diocèse, il ne manqua pas de me venir visiter. Il

entra seul dans ma chambre/ et commença par me dire qu*il aToit obtenu la permission que j*a- Yois tant souhaitée ; mais qu'avant de me la donner, il falloit que je me disposasse àsigner, à confesser et à communier. Je lui répondis que je le remerciois des soins qu'il avoit pris, mais que je le priois de me laisser aller en paix à Lyon sans me presser davantage ; qu'apparemment j'y mourrois dans l'opération de la taille, et qu'ainsi je ne lui donnerois plus de la peine. Il me répliqua : K Quoi ! Monsieur, on ne se moque pas ainsi du Roi. J'ai écrit à la Cour que vous étiez converti de bonne foi ; et que diroit-on de moi si je ne vous faisois pas faire votre devcûr ? J'ai fait confesser et communier tous les Ministres qui sont à Die ; voulez-vous être le seul Huguenot en France?»

« Je ne vis pas par exemple, lui répondis-je. Je n'ai pas dessein de me moquer de personne; vous êtes trop raisonnable. Monsieur, pour me vouloir obliger à faire quelque chose contre ma conscience. Je vous supplie de me laisser aller à Lyon. » Ensuite il tira un livre de sa poche, où l'auteur avoit ramassé plusieurs passages des Pères, pour prouver la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans TEucharislie. 11 y en avoit de saint Athanase, de saint Cyrille, de saint Ambroise, de saint Augustin et de plusieurs autres. A mesure qu'il les lisoil, je lui répondois sur-le-champ sans qu'il répliquât

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le petit mot à mes réponged. Mais il insista particulièrement sur le passage de saint Augustin sur 1 -explication du Psaume 33, selon la version Yulgate, et le 34 selon Thébreu, où ce Père avoit dit que Jésus-Christ se portoit entre ses mains quand il distribua la Cène à ses disciples. Se ipsum fer ébat in manibuB suie. Ce passage lui paroissoit sans réplique : « Que peut-on dire, me dit-il, à une expression aussi forte que celle de saint Augustin?» Je me pris à sourire eu lui disant : « Si j'avois ici mon saint Augustin, je vous fet'ois bientôt voir que ce que vous pensez n'est jamais entré dans l'esprit de ce Père. — Comment, me dit-il, votre saint Augustin est-il différent de celui qui est ici cité? — Non, Monsieur, lui dis-je, mais il n'y a qu'à tourner le feuillet pour voir son sentiment. Il fait assez comprendre dans l'exposition suivante que son peuple avoit été cboqué de ces paroles; voilà pourquoi il en fait le commentaire dans l'endroit dont je vous parle, en disant : Se ipsum quodam-modoferebai in manibus suis *. — Passe, me dit-il, pour celui-là, en voici d'autres auxquels il n'y a rien à redire. » Il poursuivit la lecture de son livre

^ « n se portait, en quelque sorte, lui-même dans ses mains. >

Aug. 0pp., Paris., 1691 ,IV, 3i6 : « Quiaquum commeiidaret

ipsum corpus suum et sanguinem suum, accepit in manus suas

quod norunt fidèles ; et ipse se portabat qoodammodo, qoum

diceret : Hoc est corpus meum. »

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