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saos qu'il fit jamais aucune réplique à mes réponses. II vit bien par ina manière d'agir qu'il ne gagneroit rien sur mon esprit^ que tous les passages qu'il m'alléguoit n'étoient pas capables de pie convaincre. Ce qui l'obligea de fermer son Utre pour me dire qu'il me conseilloii en ami d'obéir au Roi| sans quoi on me feroit de très-mauTaises affaires y après quoi il m'embrassa et me dit adieu.
Le même soir il envoya des gens de guerre aux habitans de mon désert, qui firent mille désordres pour les obliger à tout faire. Je crus que j'en sereis accablé comme les autres : mais au lieu de ces hôtes importuns, je -vis entrer dans ma chambre le lendemain matin un Jésuite^ député de sa part pour tâcher à me corrompre. Il avoit été précédé par un chanoine nommé Heinaud, à qui j'avois dit tant de choses touchant la Religion, qu'apparemment il auroit donné gloire à Dieu en un autre temps. Ce Jésuite se fit oonnottre à moi, en me rappelant la mémoire de quelques observations que j'avois faites dans un de mes sermons préchant la controverse. — « Vous souvient-il, Monsieui*, me dit-il, des deux anagrammes que vous fîtes sur Cornélius Jûnsenius et sur Joanne^ Calvinus î Je les ai retenues, me dit-il; ne trouviez-vous pas en Cornélius Jansénius, Calvini sensus in Ore, et dans Joannes Calvinus, An non es via lu-
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cis*f — Oui y MoDsieur, lui répondis-je , il ni eu souvient fort bien. Est*ce à tous à qui j'avois à faire? — C'est moi-même^ me répliqua-t-il, et je viens à présent vous offrir mes services. Je viens vous avertir que M. de Valence est dans une grande colère contre vous; qu'il ne parle que des basses fosses ou de vous faire traduire à Pierre-€ise. Je serois très-marri qu'il tous arrivât aucun mal, car je vous puis assurer que je vous honore très-parfaitementy et que tous nos Pères ont pour vous une estime toute particulière. Croyez-moi, Monsieur, ne vous laissez pas tourmenter, vous n'avez qu'à faire une petite confession entre mes mains, et j'irai promptement à Die pour adoucir l'esprit de M. de Valence.
— Pour la confession de mes péchés, lui di&-je, je la fais tous les jours à mon Dieu, et c'est à lui seul que je la dois faire, suivant le sentiment de saint Chrysost6me dans une de ses homélies sur l'Épltre à Tite, où il dit en termes formels : « Je ne te demande point que tu me confesses ton péché, c'est à Dieu seul que tu les dois confesser^. » Et
< « Le sens de Calvin dans sa bouche. »
« N*es-tu pas le chemin de la lumière ? »
* ChrysostanU 0pp. Paris., 17 18, fol., I, 490: « Non te in tbeatrum conservorum tuorum duco, neque hominibus peccata rcTelare cogo ; conscientiam tuam expande coram Deo, ostende ipsi Tulnera, et ab eo medicamenta postula. > Ce passage se
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VOUS savez ce que dit saint Augustin : Quid mihi cum hominibns ut peccata mea audiant, tanquam morbos meos sanaiuriî
— Je ne veux point, me dit-il , disputer avec vous, Monsieur; je sais que vous êtes mon Maître. La crainte où je suis qu'il ne vous arrive quelque mal m'a fait venir ici pour vous conjurer d'avoir pitié de vous-même.
— Je n'appréhende rien, lui répondis-je; je me suis remis entre les mains de Dieu, il disposera de moi selon sa volonté. )»
Il n'y eut sorte de personnage que ce Jésuite ne jouât pour me porter à ce qu'il souhaitoit. II m'embrassa, il soupira, il pleura, mais tous ces artifices furent inutiles. Il fut contraint de se retirer sans pouvoir rien obtenir sur mon esprit. Mais il ne se rebuta pas pour cela. Il revint encore le lendemain, et entra dans ma chambre tout efPrayé comme si les dragons avoient été après lui pour m'enlever et me charger de chaînes. Il déploya toute son élo^ quence pour me dépeindre tout ce qu'il me pourroit arriver; il alla même près de mon épouse pour l'effrayer par ses discours, et pour la solliciter à me conjurer par ses larmes à prévenir les mauic qu'on me préparoit. Il trouva partout du rebut, de sorte quHl se retira pour une seconde fois sans
trouve dans le traité De incomprehensib, Dei Natma» Cp. I,
que 866 douceurs et 8^9 menaces fissent la moindre impression sur mon esprit.
On me vint rapporter que M. de Valence s'étcût mis ep f uriq sur le rapport que lui avoit fait oe Jésuite, qu'il disoit qu*i] ne savoit è quoi il (enoit qu'il ne me fit jeter dans une basse fosse ; que je lui pesois plus que tout son diocèse; que je m'en allasse au diable, et qu*à Lyon je trouverois bien k qui parler* Le lendemain il me fit donner eneore une attaque; xnmj me voyant inébranlable , il donna charge à un de mes amis de me dire que je ppuvois partir quand je voudrois pour Lyoi^ où M* rArchevéque avoit reçu et recevroit encqre ds^ ordres pour me faire mal passer mon temps.
On doit en cet endroit admirer la Providence A mon égard. Car^ qu'un Ëvéque de Yaleaoe^ qui est un de nos plus ardens persécuteurs, m*ait laissé sortif de son diocèse de la manière que j'en suis sorti, priant jour et nuit à haute voix et en cornpagnici chantant les Psaumes» exhortant tout le monde à la persévérance, ce qui ne lui étoit pas inconnu, que d'ailleurs il ne m'ait jamais pu obliger de faire la moindre démarche contre ma conscience; que j'aie disputé contre lui, expli* que mes sentimens à son Curé, ^ des Chanoines et ^ un Jésuite, . il faut qu*il y ait en cela quelque chose de divin et tout à fait extraordinaire. C'est sur quoi j'ai fait souvent attention
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pour découviir les voies de Dieu en cette affaire. Après y avoir bien pensé, j'ai conclu que Dieu s'est servi de la vanité de cet Évêque pour me tirer de mon malheur. Il avo^t écrit à la Cour qu'il m'avoit converti. Il n'a pas osé s'en dédire pour ne passer pour un homme peu éclairé; mais d'ailleurs, j'estiine que j'entre dans sa pensée^ en di« sant qu'il a raisonné de la sorte : a Tout le monde croit que cet homme est converti de bonne foij j'ai pris le soin de faire courir ce bruit par tout le Royaume; si nous le jetons dans une prison, nous démentirons ce que nous avons publié : il vaut mieux le laisser aller à Lyon , où infailliblement il mourra dans l'opération de la taille; ainsi nous en serons délivrés, et nous pourrons imposer ajprès sa mort ce qu'il nous plaira à son égard. » Voilà apparemment quelles ont été ses pensées. Mais Dieu crie du Ciel en cet endroit : a Vos pensées ne sont point mes pensées, ni vos voies ne sont point mes voies ^ » Le bon Pt*élat ne se seroit jamais imaginé que je fusse capable de faire le coup que j'ai fait; il avoit été le témoin oculaire de toutes mes misères; il savoit que j'étois plutôt un cadavre qu'un homme. Il n'avoit garde de soupçonner ce que j'avois tant à cœur. C'est ainsi que Dieu copfqnd la sagesse de ceux qui croient être sages.
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Je D*eus pas plus tôt eu la liberté d'aller à Lyon, que je partis de mon désert le 1^' du mois d'août i686, porté sur un brancard par douze paysans. Le pauvre peuple du Diois venoit en foule sur le chemin pour me voir passer. Je ne dirai pas ici de quelles bénédictions et de quelles larmes j'étois accompagné. Je voyois partout des visages blêmes et abattus qui me donnoient de la compassion. Je tàchois de les consoler par mes vœux et par des bénédictions que je leur souhaitois.
Mes gens s'aperçurent que j'étois suivi de lieu en lieu par des Curés et par d'autres personnes, qui avoient reçu ordre de M. de Valence de me guetter sur ma route. J'en fus averti près de la ville de Crest par un honnête homme, qui me dit qu'assurément j'y serois arrêté. Je poursuivis pourtant mon chemin sans m'étonner, quoi qu'on me pût dire, et j'arrivai heureusement à Lyon le 5 du même mois.
J'allai loger en une grande hôtellerie pour ôter tout soupçon, et pour mieux persuader que j'étois là pour me faire tailler. Le lendemain matin j'en-
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voyai chercher le nomnié rermite Litotome, pour savoir de lui quand est-ce qu*il me pourroit tailler. Il visita mon corps, et, après Vavoir bien examiné, il me dit qu'il seroit bien difficile de faire cette opération en l'état où j*étois, qu'il aviseroit aux moyens les plus propres pour en pouvoir venir à bout.
Ce fut là que je trouvai une dame de grande piété qui versa bien des larmes avec moi. Elle étoit sur son départ pour Genève. Je lui fis confidence démon dessein, etla conjurai de supplier Messieurs les Pasteurs de Genève de prier Dieu pour moi. Elle me prit mes mains, et, en me les baisant, elle me dit qu'elle espéroit que ces mêmes mains, qui lui avoient si souvent administré le sceau de la grâce, seroient encore employées pour lui donner la même consolation.
Cette grande hôtellerie où j'allai descendre n'étoit pas propre pour exécuter mon dessein; on me procura une maison plus commode, où je ne fus pas plus tôt établi que je fis appeler le plus habile médecin de Lyon, nommé M. Falconnet, qui servoit M. l'Archevêque. Je lui fis le récit de tous les symptômes de mon mal imaginaire; il conclut que j'avois la pierre, et qu'il me falloit faire sonder pour en être assuré. Il eut beaucoup de compassion de l'état où j'étois, et, sans me connottre, il me fit beaucoup d'amitié. C'est un homme de
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belles lettFe3| avec qui je prenois plaisir de m'entretefiir. Je ne gaurois dire ai c*étûit mon mal ou quelque bonne rei^ifirque c[ue je lui faiapis sur les poêles grecs et les latins qui rpbligeoient à sis tenir près de moi. Qupi qu'il en soit, il mettoit en pratique tout son art pour ma donner quelque soulagementy et, pour lui faire plaisir, je lui disoi^ qu^ je me trouyols soulagé par ses remèdes.
Un jour qu'il fut visiter M. rArchevi^uey il lui dit qu'il traitoit un gentilhomme qu'il ne connoissoit pas, qui étoit en très-mauvais état, a C'est sans doute^ lui dit M. l'Archevêque , un Ministre d'Orange; j'ai reçu ordre de la Cour de prendre garde à lui; )> et, appelant aon sec^'étaire^ il lui commanda d'apporter sa eassette, où étoit ledit Qrdre. Il le communiqua à son médecin pour m*en faire savoir la teneur, qui portoit en substance qUP M, l'Archevêque ne me laissât point sortir de LyoQy et qu'il prit garde que je n'y fisse aucune assemblée.
Quand on me le signifia, je répondis, que, pour faire des assemblées , je n'étois pas en état d'aller rouler la ville, et que, pour sortir de Lyôn^ on n'avoit qn'h voir mpn corps. Je ne voulus pas dire que je n'en sortirois point sans ordre pour ne mentir pas. Cependant, me voyant observé de si près» je vis que je serois bie&tôt dans Pierre-Cise si je ne donnois ordre promptement à mes affaires.
DE J. P. DB CHàMBRUN. 215
J'aVois fait moii parti avec un charretier de Franche-Comté , qui me prométtoit moyennant cent louis d*or de me porter en Suisse sur une charrette, habillé en paysan, comme si j'étois son talet à qui la charrette auroit cassé les jambes. Il y eut de mes amis qui s'y opposèrent par deux raisons : la première qu'il me seroit impossible de souffrir cette voiture ; et la seconde qu'étant épié comme je l'étois, on ne manqueroit pas d'envoyer des courriers sur tous les grands chemins, si on s'apercevoit que je manquasse dans Lyon, et que la distance de cette ville jusques en Suisse par la Franche-Comté seroit cause que je serois infidlliblement arrêté ; qu'il falloit qiie je songeasse à une voie plus prompte et ^lus courte.
Après y avoir bien pensé, je jugeai que mon coup seroit infaillible si jepouvois sortir en poste, dans une chaise roulante, avec le train d'un grand Seigneur. Mes grandes incommodités s'opposoient à mon dessein ; car en effet, il est tout visible que je ne pouvois réussir sans un secours extraordifiaire dû Ciel. Il y avoit même des gens qui se HioqUoient de moi lot^que je leur faisois cette proposition. Mais enfin, nonobstant leurs raisonnemeus, je me confirmai si bien dans ma pensée, que dès le même jour je fis acheter une chaise roulante^ que je fis venir chez moi par des voieis indirectes.
216 LES LABMES
Je voulus essayer si je pourrois souffrir cette voiture, pour ne me commettre pas mal à propos. J'allai sur le quai de la Saône, et sitôt que j'aperçus Pierre-Cise où mes chers collègues sont détenus, il me fut impossible de contenir mes larmes. J*en versai des torrens , tant pour la compassion que j*avois deVétat des personnes qui me sont si chères, que pour le souvenir de ma faute qui me privoit de la douce consolation d'être en la compagnie de ces bienheureux confesseurs. « C'étoitlà,disois-je à mon neveu, qui étoit avec moi, le chemin étroit et la porte étroite par où il falloit passer pour être bienheureux. » Quelque épouvantable que soit ce lieu, je devois dire comme le bon Jacob : « C'est ici la porte des Cieux, et je ne Tai pas su connoltre. G 'étoit là que j'aurois prêché à toute l'Europe par ma constance et par ma patience. C'est là que j'aurois fait d'admirables sermons, mille fois plus édifians que tous ceux que j'ai prononcés en ma vie. Ma voix auroit pénétré jusques aux extrémités de la terre, et mon bon exemple auroit confirmé mes frères dans la bonne opinion qu'ils avoient de moi. Hélas! malheureux que je suis, pourquoi Pierre-Cise m'a-t-il effrayé? N'aurois-je pas eu plus de repos dans cette prison que dans celle de \^iB&ce , ou dans mon exil ? Mon âme a été pénétra de mille douleurs; elle l'est encore : au lieu que j'aurois trouvé dans cet endroit le repos de
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ma conscieDce, le contentement de mon esprit, l'espérance de mon salut, et la gloire d'avoir été fidèle à mon Dieu. Chers collègues, que vous êtes heureux de souffrir avec tant de patience votre dure et longue prison ! Que ne m'est-il permis de Vous embrasser pour vous dire le dernier adieu, et pour vous demander le secours de vos saintes prières, qui seroient mille fois plus agréables à Dieu, que celles d'un grand pécheur tel que je suis? Votre exemple me fortifie, pour glorifier Dieu, ou par ma sortie, ou par ma mort. J'ai cette sainte espérance que, si nous sommes séparés pour jamais en cette vie, nous nous réunirons dans la patrie céleste. Adieu, mes bien heureux collègues, le Seigneur veuille parachever en vous sa bonne œuvre, vous rendre victorieux en vos combats, et vous couronner de la couronne incorruptible de gloire qu'il a promise à tous ceux qui garderont la foi. »
Si mon neveu ne m'eût pressamment sollicité à quitter ce lieu-là pour donner quelque trêve à mes larmes, je crois que j'aurais attendu la nuit pour m'en retirer.
Je ne fus pas à trente pas de là qu'un lieutenant
de prévôt ou un exempt fut à mes trousses, et me
commanda de me retirer chez moi. Cette aventure
me surprit et m*e fit comprendre que j'étois extrê-
. mement guetté, puisque la première fois que j'étois
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sorti de mon logis, om m'afoit smTÎ f oui* pveBârei garde à moi. En effet, meg domeeti^efi œ'dvoieot dit plus d*une fois qu'ils voycûent rouler tout ailitour de ma maison des personnes qu'ils soupçonn(Hent être des archers. Ce qui me fit dire à mon épouse que je Toyois bien que j'éloiii guetté ^ laaÎB que je prendrois si bien mcm tempsque je me:
déroberois à la Tue de mes gardes^
Pour 7 réiissir, je fis «ppeler m<Hi médscia poor lui dire que mes douleurs étinent «i «eessàw» que je ne pouYois plus lâvre* il fui du» 0101 Me»: compagne de M» son fils et de ropéftleur^ pour me faire sonder. Ge lut le S du miois de séptrâduia^ que je souffris celte (truelle eip^tion, L'opératear ne trouva point de pierre^ et prit pour eïeuse. qu'étant oonché à la reny^^rse sur mon lit, je né*tois pas en une posture propre pour c^rer, qu^il falloit qu'on me sondât sur une ^kààm* Je priai le médecin de renvoyer cette seconde opération à lu autre temps; que j'avois tant sou&rt dane^ la pr^nièare, que je ne me sentois pas assev de lorœ pour en soutenir une seconde, et que les Iratcbfews du mois d'octobre me pourroient éti^ plus favor rcd)les.
Cela fut approuvé, et^'est aiasi que je me dé& de mes médecins et de tnon opérateur. Cette opé^ ration me fit passer deux cruelles nuits : mais cela ne m'iempèeha pas de donner ordre à mes affaires^
DE J. P. BE CHÂMBRUN. Si 9
pMT partfp k) <Umafiebe suivant, huiii^e du ixiâBDe mois.
' Une pefsoime distiBguéei pour laquelle je ferai tante ma yie des ?œux y me donna deux valets , avec ordre de feire ee que je leur ordonnerois; il les équipa fort proprement, et de mon côté, j'en fikis deui sur le même pied. Les deux premiers avoieût pour nom de guerre Parisien et Champagne, et les deux qui m'appartenoient la Fleur et laRtvière. Pour moi je me mis en habit avec de Vùf dessus, un ehapeau bordé, la perruque blonde, la craTate à point de Tenise nouée avec un ruban poiieeau. le préj^arai les chevaux qui m'étoient ndeessaires, que j'envoyai hors ta ville, ne m'en ^ànl réservé qu'un avec uh valet. Je m'imaginai qti'11 falloit prendre mon temps à sept heures du soir, auquel temps toute la ville étoit sur pied, pMr la promenade.
le fis ma prière aveô mon épouse , et après Fafvoir embrassée avec bien des larmes, je me fis mettre dftûs ma chaise qui étoit préparée, la conjuTGlnt de se retirer dans le moment de cette maiôdâ, pour s'en aller en celle que je lui avois fait prépaf er. Mon regret étoit extrême de quitter une persOûnê ^ui ra'étoit si chère, et qui m'avoit été d'un- si grand secours dans toutes mes afflictions r mais' comme elle ne pouvoit point sortit en peste, comme moi, j'avois pris le soin de
faire un parti pour me suivre dans peu de jours.
Je partis donc à Vheure que j^avois résolu. Je passai à travers cette grande ville au milieu d*une foule incroyable de peuple, de calèches, de carrosses, et me rendis au grand trot au bout du pont du Rhône, où une personne qui me suivoit de près, pour observer si je ne serois point connu, me dit que tout alloitbien. Je lui dis adieu en lui serrant la main, et commandai en même temps à mon valet de monter sur le cheval, et de marcher en toute diligence. La nuit me surprit lorsque je trouvai les autres valets avec cinq chevaux, qui m*attendoient derrière une masure; on attela promptement un second cheval à ma chaise, et tout mon monde étant à cheval, nous allâmes avec une diligence incroyable. J'étois attaché à ma chaise avec deux courroies, qui me tenoient si fort serré contre cette machine , qu'il étoit impossible qu*on reconnût que je fusse incommodé.
L'ordre avoit été donné au Parisien, qui étoit un garçon d'esprit, de prendre toujours le devant, pour faire tenir prêts les chevaux de poste, et de ne parler que de Monseigneur, qui marchoit en toute diligence, pour des affaires pressantes. Cette petite précaution réussit à merveille; je trou vois les chevaux tout prêts à mon arrivée; j*étois traité par tous de Monseigneur : cela , joint avec les grosses étrennes que je donnois aux postillons, me
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fit faire tant de diligence y que je me trouvai à la pointe du jour au pont de Beauvoisin. J*emp1oyai cette nuit à chanter les louanges de mon Dieu, je commençai par le Psaume 91 . « Qui en la garde du haut Dieu pour jamais se retire, etc. »
Étant arrivé au pont de Beauvoisin, je ne trouvai que deux chevaux de poste. Un courrier que j*avois trouvé sur ma route, qui portoit la nouvelle de la création des Cardinaux, avoit emmené les autres. Je trouvai le Parisien aux prises avec le maître de la poste; j'entendis à mon arrivée qu*il lui disoit: « Monseigneur ne se payera pas de cela; il faut trouver des chevaux à quel prix que ce soit. »
Cet honnête homme m*aborda au moment de mon arrivée, et, me traitant de Monseigneur, il me demanda mille fois pardon s*il ne pouvoit pas sur rheure me fournir les chevaux qui mëtoient nécessaires : mais que dans peu de temps il m*en fourniroit» qui me serviroient très-bien. Je fis semblant de me mettre en colère, et peut-être que je m*y mis tout de bon , en disant que le service du Boi ne devoit point être retardé. Il me pressa de monter en une chambre, où je serois mieux à mon aise; je lui répondis brusquement que j*avois chemin à faire. Pendant qu'il me raisonnoit, les bourgeois, qui commençoient à sortir de leur lit, vçnoient tout autour de ma chaise pour voir cet équipage. Ils me saluoient fort respectueusement,
f SS LES LABMK*
me traitant de Monseigneur; je tiroisuo peule^apeau et me recouvrois^ les laissant tête nue ]^our les mieux persuader que j*étois un grand seigneur, le les sollicitai à boire à ma santé, bpràs avoir de-^ mandé à déjeuner quoique je n^en éUase aueu&e envie.
On me dispensera de rapporter ici toutes les particularités de ee que je fis et de ce que je dis en cette rencontre; il me suffit de dire que je quittai la qualité de Ministre poUr prendre celle d'un haut officier de gueire déterminé. En effet, ma mamère d*agir le persuada si bien à tous ces gens^là^ que ceux qui avoient la garde du pont et les oommis de la Foraine demandèrent à mon neveu si je n*étois pas le Commandant du régiment des gardes du duc de Savme. « Gela pourroit être, leur r^ondit-iU — Nous l'avons bien cru, répliquèrent ces commis ; nous Tavons vu passer ici autrefois, il a la mine fort heureuse. »
Pendant tout ce dialogue, j'étois dans une grande inquiétude. Il y avoit déjà près de deux heures que j'étois arrivé, sans qu'on me fournit des chevaux , quelque instance que j'en pusse faire. Us vinrent enfin, et, tout étant prêt, le postillon se tourna vers moi, pour me demander si je vou* lois aller bon train : (^ Il le faut bien, lui rêp ondis-je, pour récompenser le temps que j'ai perdu. »
Je passai le pont aussi vite qu'on le put faire,
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Ha Ésilieu ée d{)ilze gardes, qui s'ouvrirent à droite et à gauche. Ma joie fut inconcevable, de me voir hors d*uH royaume ofi j'avois tant souffert. J'élevai mon cœur pour en rendre mes très -humbles aelioiiB de grâces à mon Dieu, et chantai le Psaume i25:
Tout hpmme qui 301^ espérance En Diei^ assurera, etc.
Mais lorsque je me croyois entièrement délivré de la main de mes ennemis, il m'arriva une aventure à laquelle je ne m'étois point attendu.
A l'entrée de ce rocher inaccessible qu'un duc de Savoie a fait couper pour ouvrir un grand chemin, où l'on voit une belle inscription dédiée à la gloire de ce Prince, je trouvai un corps de garde de sept hotnmes. Le postillon m'avertit qu'on se meltqlt en état de m'arrêter. Je lui dis de pousser ses chevaux, pour passer sur le ventre de' ces coquins ! înais l'un d'eux ayant présenté son fusil aux chevaux, il y en eut un qui se cabra, et qui faillit se renverser sur moi. Je fis approcher ce garde, et lui demandai pourquoi est-ce qu'il m'ar- Têtoit? Il me répondit qu'il avoit ordre de ne laisser passer personne sans passe-port.
c< Comment! coquin? lui répliquai-je, ne le porté^je pas sur mon visage? Est-ce ainsi que tu arrêtes le service du Roi? Je ne serai pas plus tôt à
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Cbambéry, que je te ferai mettre dans un fond de basse-fosse. «>
Il tira son chapeau en me traitant de Monseigneur, et me faisant ses excuses. Je connus fort bien qu*il n*entendoit pas son métier, ce qui m'obligea à redoubler mes menaces, lui disant^ que si je descendois» je lui passerois mon épée à travers le corps. Je lui demandai qui étoit son commandant, et où il étoit. Il me répondit qu*il s'appeloit Favier, et qu*il étoit dans un fond qu*il me montra, où il mangeoit des raisins.
c( Il mérileroit, lui dis-je, d*ètre mis dans un fond de basse-fosse, aussi bien que toi , pour ne se tenir pas à son poste. Qu'on l'appelle, et qu'il me vienne parler. »
On rappela : mais je ne sais si les menaces que j'avois faites Tintimidèrent, il se contenta de crier à ses gens : « Qu'on laisse passer Monseigneur ! » Cette parole m'ouvrit le cœur, qui commençoit à souffrir; elle n'eut pas été plus tôt prononcée, que je commandai à mon postillon d'aller en toute diligence. Je passai dans Chambéry à toutes jambes, où je n'arrêtai que quelques momens, pour faire raccommoder ma chaise. Quoiqu'il me fallût prendre la traverse, je me servis encore de chevaux de poste pour me mener jusqu'à Genève. Les mauvais chemins et les précipices qu'on trouve sur la roule ine faisoie^t aller plus lentement que je ne so^hiii^
DE J. P. DE GHAAIBRIJN. 225
toiS) dans la crainte où j*étois d'être poursuivi par quelque courrier. 11 fallut même queje me servisse des paysans^ pour soutenir ma chaise dans les mauvais pas, où je faillis me précipiter bien souvent : mais, nonobstant toutes ces fatigues, ce grand Dieu, qui me soutenoit visiblement, me fit arriver à Genève, à six heures du matin. Je ne fus pas sur le pont d'Arve, que je sentis mon cœur se fondre en larmes, pour la délivrance que je venois de recevoir. Je commençai mes actions de grâce à ce divin Protecteur, par le chant de ce verset du Psaume 26 :
Le saint et sacré lieu, Où tu te tienS) mon Dieu, M*est précieux jusques au bouU Ce divin tabernacle, De ta gloire habitacle, J*estime et prise dessus tout.
S3& U» LÂBMEfi
C'est une chose remarquable, qu'au dernier pas que les ehetaux firent à rentrée de l'hAtellerie, un des bras de ma chaise se cassa par le milieu. Sur quoi je fis cette réflexion, que Dieu me disoît par ce muet langage que c'étoit lui qui m'avoîi soutenu et porté en ses mains, puisqu'il y avoît tien plus d'apparence que cet accident dût arriver au milieu des rochers et des précâpiees. Je réfiéchis aussi sur ce que je voyois tout men monde si fort fatigué, et que cependant j'étois aussi frais que lorsque je partis de Lyon, nonobstant toutes mes grandes incommodités. J'en rendis grâces à mon Dieu, aussi bien que de la bienheureuse délivrance qu'il venoit de m' accorder.
Quelque soin que j'eusse pris pour me cacher, le bruit de mon arrivée fut bientôt semé par Genève. On venoit en foule me féliciter de masortie. Tout autant de personnes que j'embrassofe, autant je versois de torrens de larmes. Je m'étois imaginé que je serois regardé comme un chien danslespays étrangers, comme je le méritois. Dieu me fit éprouver le contraire; car j'ose dire qu'il y
DE J. p. BB GHàHBRtJN. 227
a eu bien peu de réfugia qui aient reçu tafit de caresses partout où la divine Providence m'a adressé.
En ce même jour de mon arrivée^ je fus visité par ces eioellens serviteurs d^ Dieu^ qui brillent comme aulut d'étoiles^ de la pr^inière grandeur, dans cette sainte Jérusalem. Au milieu des grandes larmes que je versois en leur présence, je reçus des consolations si admirables, que je sentis la grâce de mon Keu se rallumer dans mon cœur. Je fus dan^ ce saint commerce avec ces vtoérables frères pendant tout le temps que je demeurai à Genève. Il ae ^^ws% peu de )our$ que je n'en visse plusieurs cbei mci pour me doan^ des marques d* une sai&te amitié) et pour tâcher d'essuyer mes larmes que je ne pouvois faire tarir. Je ne saurois assez remercier ces fidèles serviteurs de Dieu de tous les soins charitables qu'ils ont pris pour moi, et de la cor^dialité fraternelle avec laquelle ils m'ont reçu entre leurs bras et dans leur cœur. Le Seigneur auquel nous servons leur fasse trouver miséricorde en la grande journée, et bénisse leurs personnes et leurs travaux pendant tout le cours de leur vie, que je leur souhisûte ausâ longue et aussi heureuse que je le pourrois &ire pour moi-même.
Mais, hélas! au moment que je fais ces souhaits, je reçois des lettres de Genève, qui m'apprennent la mort du grand M» Turretin, qui fut enlevé de
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ce monde le 8 de ce mois d'octobre ^ Celte douvelle, si affligeante, fait que je détrempe Vencre que je jette sur ce papier avec mes larmes. G'étoit un homme qui s*étoit acquis beaucoup de lumières par une assiduité infatigable; grand prédicateur, zélé pour la cause de Dieu, et qui, par ses rares vertus, faisoit grand honneur à sa patrie. L*Église et TAcadémie ont fait, en sa personne, une perte difficile à réparer, de sorte que je ne suis pas surpris d'apprendre que cette mort cause beaucoup de deuil à la République, à TÉglise et à TAcadémie.
Parmi les grandes consolations que je reçus à Genève, je dois compter pour la première et la plus efficace celle que j*eus de communier le dimanche après mon arrivée. Avant cela je m'étois présenté à quatre grands serviteurs de Dieu, auxquels je fis connottre les seotimens de mon cœur, et leur donnai, par mes larmes, tant de marques de ma repentance, qu'ils ne purent s'empêcher de mêler les leurs avec les miennes. Je fus admis à la communion de rÉglise par ces quatre excellens personnages. Le doyen, que je considère comme mou père, fit une prière si ardente et si touchante, et m'adressa un discours si pénétrant, que je ne crois
* François Turrctin, fils de Bcnédict Turretin, occupa longtemps une chaire de théologie à Genève. Il passe pour avoir été l'un des plus grands théologiens de son époque.
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pas de recevoir jamais plus de consolation que j*en reçus en ce moment. Le jeudi ayant la communion, je me fis porter au temple de la Madeleine. De dire quel fut mon ravissement à rentrée de ce saint lieUy je Vai pu sentir, mais je ne saurois Tcxprimer.
On chantoit dans le cours ordinaire le Psaume 86. 11 convenoit si bien à mon état, que je crus que le Pasteur Tayoit choisi tout exprès pour ma consolation. Il n'y avoit point de yerset que je ne m'appliquasse, et je yersois tant de larmes en le chantant, que tous ceux qui me voyoieat pleuroient avec moi, comme ils me l'ont dit plus d'une fois. Ce fut au temple de Saint-Pierre que je communiai. Je crois que je fis une très-bonne communion, puisque je présentai à mon Dieu un cœur froissé et brisé ' , qui est, selon la pensée de David, le sacrifice que Dieu nous demande.
Après que j'eus rendu à mon Dieu partie de ce que je lui devois pour faire ma paix avec lui, je crus que j^étois indispensablement obligé de faire savoir mon évasion au Prince, mon grand maître. Voici la lettre que je pris la liberté de lui écrire :
« Monseigneur, « La compassion qu'il a plu à Votre Altesse
« Pb. 51, 17.
S90 IiBS tJMLU
RoTALB d'avoir de toutes mes misères , eomme elle a eu la boalé de m*eo faire assurer par le sieur de Sdiulembourg, me fait prendre la liberté de lui aBDOQoer une agréi^l^ nouyeUe. Je suis, MoNfisiGNsuRy par la gr&ce de mon Dieu, déliYré de mon esclavage et de ma dure servitude^ puisque, par un miracle étonnant, je me vois parmi mes frères dans la ville de Genève. Mais avant que je fasse le récit de ma sortie à Votes Altssse Royale, je la supplie très-humblement d*agréer que je lui raconte en peu de paroles tout ce qui s'est passé à mon égard depuis ma malheureuse chute.
« Dans la lettre que j*ai pris la liberté de lui écrire en ce temps4à, je lui fis savoir comme j'étois encore détenu dans la ville de Valence, où Ton m*a gardé Tespace de deux mois et demi« me voulant pourtant persuader que j'étois eu pleine liberté. Pendant ce temps-là, rÉvéqueme visita jusqu'à huit fois. Je lui fis toujours connùttre qu'il n'avoit pas fait une grande conquête; que mes grandes infirmités a voient été la cause des paroles que j'ayois prononcées, et que je pleurois jour et nuit la faute que j'avois commise; que je le priois de ne me presser point à aucun exercice de la Religion Romaine, puisqu'étant revenu de mes foiblesses, j'étois homme à faire parler de ma vie. Nous disputâmes souvent ensemble, et je sentois dans ces occasions le secours de Dieu
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po»r soutenir la Térité que j'aveis inréchée.
«c Daus uue de ses visites, il me fit voir une lettre par laquelle M « de Louvoie lui marqudt que Ton me donneroit une pension de S^COOliTres si je voulois donner des marques de fidélité au Roi. Je lui répondis courageusement que j'aimerois nùeui brouter Therbe des champs plutôt que de prendre aucune pension, et que j*aimerois mieux mourir que de passer pour un homme qui eût tendu et sa Religion et sa conscience comme tant d'autres I que, quelque petit gentilhomme que je fusse, j'avois assée de bien pour m*entre<teuir, et qu'i^nsi je le remerciois du bon office qu'il avoit cru de me rendre.
«Useroit troplongdedireà Votre Aitesse Hotâle tout ce qui se passa dans nos autres conversations, et la prudence même m'oblige à ne coucher pas sur le papier bien des ehoses que je pourrai dire à YoTBi; ÂiT£Si% Rotâlb, si Dieu me donne la grâce, comme je le souhaite avec tant de passion, d'approcher sa sacrée personne.
k Après deux mois et demi , on me fit retirer dans un désert affreux, me disant toujours que j'étois en pleine liberté : c'est là où j'ai demeuré cinq mois entiers, me nourrissant de mes soupirs et de mes larmes.
Un mois après que j'y fus arrivé, le même Evéque vint m'y visiter, et, faisant semblant
d*élre furieusement attaqué des douleurs de la pierre, je le priai de me procurer la liberté de m^aller faire tailler à Lyon. Il me reput de belles promesses pendant quatre mois; et enfin, pressé par mes importunités, il écrivit en Cour, et on lui répondit qu'on me permettoit de m'aller faire tailler à Lyon, mais qu'il prtt garde à ma conduite.
«Comme je me disposois à faire le voyage, il vint encore à son diocèse de Die, pour faire communier et confesser ceux qu'ils appellent nouveaux convertis. Il fut encore en mon désert pour m'exhorter à faire mon devoir, comme ils parlent. Il apporta avec lui un livre nouvellement composé pour appuyer, par l'autorité des Pères, leur dogme de la transsubstantiation. Comme il en faisoit la lecture, je répondois à tous les passages, de sorte que, me voyant ferme à ne vouloir rien faire de tout ce qu'il vouloit exiger de moi, il m'envoya des Jésuites et d'autres Ecclésiastiques, qui n'avancèrent pas plus que lui sur mon esprit. Cela l'irrita si fort, qu'il fit de grandes menaces contre moi, ne parlant que de basses fosses, et par grâce de Pierre-Cise.
«Je partis, nonobstant sa colère, démon désert pour me rendre à Lyon, et il me fit suivre pas à pas par ses Curés et par d'autres personnes. Je ne fus pas plus tôt arrivé en cette ville-là que je fis
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consulter, par des médecins habiles et par des opérateurs, par quel moyen on me pourroit tailler; je souffris même qu'on me sondât; et les médecins ayant fait le rapport à M. 1* Archevêque de mon triste état, il me fit dire qu'il avoit ordre de prendre garde à ma conduite y et que je me donnasse bien de garde de faire aucune assemblée dans Lyon. Cependant je songeois à m'évader. Ce grand Dieu a exaucé mes prières, et m'a fait trouver une intrigue, dont je rendrai compte un jour à Votre Altesse Royale, pour me délivrer de ma dure captivité.
«Mais, Monseigneur, qu'un homme tout perclus de son corps, gardé presque à vue, soit sorti de Lyon et se soit rendu à (renève par des détours, parmi les rochers et à la vue des gardes, dans l'espace de deux jours; qu'il ait pu supporter la fatigue de la poste dans une chaise roulante , accompagné de quatre domestiques vêtus superbement, et que je n'aie trouvé âme du monde qui m'ait dit : Où vas-tu? à la réserve d'un endroit où je fus arrêté pour quelques moments, et d'où je. me retirai en jouant le personnage d'un homme déterminé; qu'on m*ait pris pour un haut officier; que j'aie pu cacher mes incommodités en ne sortant point de ma chaise, cela, sans doute, paroltra une fable à toute l'Europe, et, pour moi, je le regarde comme l'œuvre de ce grand Dieu qui
a donné charge A ses anges de me porter entre leurs mains.
«Voilà) Monseigneur, uu petit abrégé de mon histoire. Je croyois qu'arrivant dans le pays. étranger j'y serols regardé comme un chien à cause de ma chute; mais Dieu, qui m'a sans doute fait mir séricorde, en a disposé tout autrement, le puis aèsurer Votre Altesse Rotàle que j'ai été reçu en cette ville comme un ange du ciel. Je suis accablé de monde qui vient verser des larmes de joie pour ma délivrance, j usques-là que le premier syndic m'a pressé extraordinairement de prendre son logis, ce que j'ai refusé par plusieurs raisons, et lui ai dit que je voyois bien qu'il me vouloit faire cet honneur à la considération de mon grand Maître, et que je ne manquerois pas de le lui faire savoir.
«Ce n'est pas tout, Monseigneur : quoi qu'il n'y ait que deux jours que je sois arrivé, le bruit s'en est répandu par toute la Suisse, et je reçois à tout moment des lettres de félicitalion . Il ne reste plus pour rendre ma joie achevée, si ce n'est que j'apprenne que Votre Altesse Royale est satisfaite de mon évasion. Comme je n'ai pas de plus forte passion que de me rendre auprès d'elle, et qu'il me semble que je mourrai content si Dieu me donne la grâce de voir ce que j'aime, que je respecte et que je vénère le plus dans le monde, et que
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d'ailleurs j'appréhende après une chute si malheureuse de paroître devant mon grand Maître, j'attendrai les ordres qu'il lui plaira de me donner avant que de me mettre en chemin.
« J*espère, Monseigneur, et cette espérance me console au milieu de ma grande affliction, que TOUS qui êtes une i^i vive image de Dieu sur la terrej et par votre grandeur et par votre piété, userez de miséricorde envers votre pauvre serviteur, comme je suis persuadé que ce ndême Dieu en a usé envers moi. C'est pourquoi Je me jette entre les bras d€ la bonté et de la charité de Voths Altesse Royale, de qui j'attends toutes sortes de secours, puisque je suis assuré qu'elle est fortement persuadée qu'il n'y a aucun de ses sujets ni de ses domestiques qui soit, avec plus d'attachement et de vénération.
Monseigneur,
De Votre Altesse Royale,
Le trèfl-humble, très-obéissanl serviteur, et très-fidèle aujetj
J. P. DE CHAMBRUN. h
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Peu de jours après mon arrivée à Genève, je reçus une infinité de lettres de félicitation, que plusieurs personnes me firent Thonneur de m*écrire. J*en pourrois donner plusieurs au public qui lui seroient d*une grande édification; mais j*ai des raisons qui m'obligent à ne les publier pas encore. Plusieurs Pasteurs dispersés dans la Suisse voulurent bien, en personne, me faire le même honneur. Tout cela renouveloit mes larmes, méjugeant indigne de tant de bonté qu'on me témoignoit. La charité de ces bons serviteurs de Dieu alla encore bien plus avant; car, comme je leur lémoignois que je n avois rien tant à cœur que d'être remis en l'honneur du Saint Ministère dont j'étois déchu par ma faute, il y en eut d'un mérite distingué qui soutinrent que, n'ayant ni signé, ni fait aucun acte de la Religion Romaine, ils ne jugeoienl pas que je fusse tombé, pour ne pouvoir exercer mon Ministère sans y êlre rétabli ; qu'ils estimoient que j'en pouvois faire les fonctions sans scrupule, lorsque Dieu m'en présenteroit l'occasion. Je m'aflligeois à ce discours, et
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leur disois que je voyois bien que c*étoit par cet endroit qu'ils me vouloient consoler^ mais que je les coDJurois de oe me flaller point dans mon péché; que j'avois besoin d'être humilié par le reproche qu'ils me deyoient faire de mon horrible lâcheté, et que, bien loin de diminuer mon crime, ils dévoient l'exagérer pour m en mieux faire connottre la laideur, a Que le juste, leur disois-je» me martelle, ce me sera une gratuité; qu'il me reprenne , ce me sera un baume excellent ; il ne blessera point ma tête *. »
Hs prirent donc tous ensemble un rendez-TOUs où je comparus devant eux, et, leur parlant plus par mes soupirs et par mes larmes que par mes paroles, je leur fis un récit de toutes mes tristes aventures, de ce que j'avois pu dire et faire pendant ma captivité, de quoi je les priai de faire une enquête exacte, tant pour l'édification de l'Église de Dieu que pour ma propre consolation, et finis mon discours en leur disant que, si mon triste état me permettoit de me jeter par terre , je me vautrerois dans la poussière pour demander à Dieu le pardon de mon péché, et à toute l'Eglise le pardon de l'achoppement que je lui avois donné. Après que les formalités que nous pratiquons en semblable rencontre eurent été observées, je fus
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rétabli en l'honneur du Saint Ministère, comme on pourra voir dans cet acte que je donne au public pour son édification.
M Nous Théodore de la Paye, et Daniel Rally, ci"deYant Pasteurs en la province du Dauphiné, Jaques de Bane, sieur de Mejanes, Gilles Marchant, Alexandre Viala, Charles Icard, ci-devant Paâteurs en la province du bas Languedoc ; Pierre Chavanon, Jean de la Porte, Moïse Portai, Jean-Antoine de Privât, sieur de la Roquete, Antoine Blanc, David Fraisinet, et Jean Pagesi, ci-devant Pasteurs en la province des Cévennes et Gévaudan; Pierre Janvier et Alexandre de Vinay, ci-devant Pasteurs en la province de Vivarais; François Morat et Charles Maurice, ci-devant Pasteurs en Provence, et Jean Saràsin, ci-devant Pasteur à Lyon, ayant été requis par le sieur Jaques Pineton de Chambrun, cirdevant Pasteur en l'Église d'Orange, de nous assembler pour délibérer sur une proposition qu'il avoit à nous faire : il a comparu devant nous, et nous a représenté qu'ayant déjà été admis à la participation de la Sainte Cène, il ne lui restoit plus, pour mettre son esprit et sa conscience en repos, que d'être rétabli en la charge du Saint Ministère^ dont sa faute l'a fait déchoir; et, désirant de recevoir cette consolation des Ministres du Synode du Dauphiné, dont il étoit membre, et de ceux
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des prDYÎDces voisines, il nous conjuroit par la miséricorde de Dieu de lui accorder sa demande. « Sur quoi les voix ayant été recueillies, après rinvocation du saint nom de Dieu, et chacun ayant rapporté ce qu*il avoit appris de plusieurs per* sonnes touchant la conduite du sieur de Cham^ brun : il en a résulté qu^avant que de succombera la tentation, il soutint de rudes attaques de la part des Ecclésiastiques et des dragons à Orange et à Valence, pendant près de deux mois entiers; que toute leur violence ne put enfin arracher de lui qu'une déclaration verb&le qu*il se réunissoit à réglise Romaine, et que lorsqull fit cette déclaration, non*seulement il étoit traité avec une très* grande rigueur, mais qu'il étoit méoie affoibli de corps et d'esprit par le peu d'alimens qu'il prenoit^ et par les longues insomnies que le bruit effroyable et <^niinuel des tambours lui avoit causées ; et que, dans le ilioment, s'étant réfléchi sur sa chute, il en fut si vivement touché et en eut une si grande hor* reur, qu'il se la reprochoit incessamment, qu'il la confessoit à tous ceux qui l'alloient visiter, et qu'il la pleuroit avec des larmes amères; que les enne*mis de la vérité le persécutant sans cesse, pour lui faire signer la déclaration , non-seulement il n'y voulut jamais consentir, mais qu'il résista avec une grande fermeté à toutes les menaces qu'on lui fit pour l'y obliger; que, dans toutes les occasions'
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qui se sont présentées, il a eu soin d*instruire, de consoler et de raffermir beaucoup de nos frères qui Tout visité pendant sa détention; qu il a vivement exhorté ses collègues à la persévérance, par une lettre qu'il leur a écrite pour les consoler et les fortifier dans leur prison ; qu'il a toujours soutenu la cause de Dieu contre tous les Ecclésiastiques qui Taltaquoient, en disputant avec eux, et leur prouvant la vérité de notre doctrine et la fausseté de celle de TÉglise Romaine; qu*il a rejeté les ofires avantageuses qu'on lui a faites pour Tobliger à professer le Papisme, et enfin que la forte passion qu'il avoit de réparer sa faute, et de servir Dieu publiquement selon les mouvemens de sa conscience, lui a fait mépriser les dangers extrêmes où il étoit impossible qu'il ne s'exposât à cause de ses grandes infirmités.
a Toutes ces choses nous ayant été représentées comme très-certaines, et attestées par plusieurs personnes dignes de foi, ayant d'ailleurs été extrêmement édifiés de l'humilité profonde dudit sieur de Chambrun, et des larmes de sa repentance, et, ayant encore considéré que dans le temps de sa chute il étoit perclus presque de tout son corps, tant par ses incommodités ordinaires que par les douleurs de la goutte et par celles que lui causoit la fracture d'une de ses cuisses : nous avons cru que nous ne devions pas lui refuser dans son
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affliction la consolation qii*il nous a demandée, a C*est pourquoi, au nom et en Tautorité de Jésu&-Christy le souverain Pasteur, nous Tavons rétabli dans la dignité et dans la charge du Saint Ministère, et lui avons de nouveau donné le droit d'en exercer les fonctions, lorsque la Providence de Dieu Fy appellera, et qu'il en sera requis par quelque troupeau, espérant de la grâce de Dieu que, comme son Ministère a été ci-devant d'un grand fruit et d'une singulière édification, il le sera encore à l'avenir. C'est aussi ce que nous avons demandé à ce bon et miséricordieux Seigneur, par la prière que nous avons faite avant que de nous séparer. Ce douzième jour de septembre 1686.
Thiïodore de la Faye, Ministre à Loriol.
Rally, ci-devant Pasteur à Grenoble.
Mejames DE Bane, Pasteur de Gandiac.
G. Marchant, Pasteur de Beauvoisou prêcheur de Nîmes.
ICARD, Pasteur de TÉglise de Nîmes.
F. MuRAT, Pasteur de Marseille, Âii et Velaux.
A. ViALA, Pasteur en TÉglise de Fons.
Chavamon, Pasteur de Gévennes.
La Porte, Pasteur du Gullet de l>eKes en Cëvennes.
La Roque fe. Pasteur de TËglise de Manoblet.
Fraissinet, Pasteur de l'Église de Cardet.
Sarasin, Pasteur de TÉglise Rérorméede Lyon.
Janvier, Pasteur de Valz.
Devinav, ci-devant Ministre en Yivarats.
242 U» LABIIES
Maurice, Piutenr d'Aiguières et Velaus.
Blanc, Ministre à Man'ejols.
PoRTAL, Ministre de la Sale.
Pacesi, Pasteur de Saint-André. »
Le support et la charité de mes frères me furent d*uDe grande consolation. Je me ax)yoia un autre homme après cet heureux rétablissement. Néanmoins je sentois toujours mon âme affaissée sous le pesant fardeau de mon iniquité.
J*étois encore tourmenté par la crainte où j*étois que mon épouse ne fût prise. £Ue de^cât ma suisio dans peu de jours, et cependant il s*en étoit déjà beaucoup écoulé, sans que j'apprisse qu'elle fiU en état de partir de Lyon.
Pour chasser mon ennui et pour rendre ce que je devois à Monsieur le comte de Dona, je fis quelques voyages à Coppet, où je fus reçu par cet illustre Seigneur et par Madame son épouse, avec toutes les tendresses et les marques de bienveillance qu'on sauroit imaginer. Ce Seigneur qui, de père en fils, a eu beaucoup d'amitié pour ma famille, ^'oublia rien pour me consoler dans mon extrême affliction : car je ne fus pas plus tôt en sa présence, que mes larmes se débordèrent comme un torrent, et m'empêchèrent, à la première entrevue, de lui rendre tout le respect qui est dû à son rare mérite. Ce fut chez lui que je reçus la réponse à la lettre que j'avois écrite à Son Altesse ; M. de Schu-
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Icmbourg me mandoit qu'elle avoit eu beaucoup de joie de mon évasion, que je partisse iticessammenl pour la Hollande, et qu'on avoit donné ordre à Genève pour me faire toucher tout ce qui me seroit nécessaire.
En efifet, ce grand Maître a eu tant de bonté à mon égard que, par sa généreuse libéralité, j'ai eu ïe moyen de fournir à l'excessive dépense qu'il m'a fallu faire, pour retirer mon épouse de Lyon, et pour me rendre près de sa personne, suivant le commandement qu'il ih'en avoit fait donner. Sans ce grand secours, j'aurois été bien ep peine; car je reçus au même temps des lettres d'Orange^ par lesquelles on me marquoit que tous mes biens avoient été saisis par l'intendant de Provence, qui, étant venu sur les lieux, en g^voit fait une recherche très-exacte. Je m'étois épuisé par les grandes dépenses qu'il m'avoit fallu faire dans ma déteation et pour sortir du Royaume.
Parmi les lettres que je reçus de Hollande, j'en trouvàiune de mon illustre ami, M. de Zuilychem, avec un passe-port qu'il avoit plu à Son Altesse de me faire expédier pour faire mon voyage avec plus de sûreté sous l'ombre de ce grand nom. Cette lettre est excellente, et le jus datum sceleri de Lucain qu'il y enchâsse avec tant d'^égance mérite bien que j'en embellisse cet endroit i
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a Monsieur,
« C*est ici un petit office que je vous rends à grand regret. Prions Dieu que les jours reviennent où vous n*en ayez plus hesoin de cette sorte. Et, en effet y si mon espérance ne me trompe, tout le pire est passé. Car qu'est-ce qu'il peut rester de considérable après ce qu'on vous a fait souffrir? Quo Siculi non tnvenere tyranni majus iormen" tum\ Dans le peu de vie qui me reste, j'ose faire état que nous pourrons encore nous en entretenir de bouche. Donnez-vous garde seulement de retomber entre les espions, qui sans doute ne cessent de vous guetter : Omnia tuta time^, M. Bernard de Courtheson a si heureusement passé, qu'il importe que vous vous fassiez instruire des routes qu'il a prises; et assurément vous les trouverez aisées. Si ce qui vient d'arriver à madame votre compagne n'est qu'une insulte de voleurs, ce mal est beaucoup moins grand que s'il y avoit jus dortum sceleri^ et que la malice fût autorisée. Ainsi, il y aura moyen d'en revenir à quelque autre essai. Sachant comme le passage des lettres est hasardeux, je finis ici plus brièvement que je ne vou-
' « Tourment si grand, que les tyrans de Sicile n'en ont pu inventer de pire, i»
* « Péfle-toi des choses les plus sûres. »
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drois. Si est-ce pourlaDt que je vous puis dire sans peur ni retenue que je suis toujours.
Monsieur,
Votre très- humble et véritable ami et serviteur,
HUYGENS DE ZUILYGHEM.' A La Haye, ce 26 novembre 1686.
A mon retour de ce voyage de Coppet Je trouvai beaucoup de lettres de France à Genève, dans lesquelles plusieurs personnes de mérite me félicitoient de mon heureuse retraite. Elles m'apprenoient aussi la joie que cette bonne nouvelle avoit donnée à une infinité de bonnes âmes^ et le chagrin que mes persécuteurs avoient que je me fusse dérobé à leur circonspection. Elles me donnoient aussi avis des discours que les Puissances tenoient à cette occasion, que les uns disoient :
« Qui auroit jamais cru qu'un homme perclus de tout son corps eût pu entreprendre de se sauver, qu'il eût eu le courage de s'exposer comme il a fait? Il y a apparemment quelque chose de caché en cette affaire; c'est sans doute le Prince d'Orange qui l'a fait enlever, et c'est à force d'argent qu'on a corrompu les gardes. »
Le plus grand sujet de joie que je trouvois en ces lettres étoit le bon effet que ma sortie avoit
produit; car non-seulemeiU cela éveUla les esprits endormis^ mais aussi, sar moa eKemple, les âmes les plus timides prirent cœur pour sortir du Royaume.
Pendant que j*étoi$ occupé à répondre à tant de lettres, j*en reçus plusieurs de mon épouse qui m'affligèrent beaucoup. Elle me marquoit qu'on lui avoit manqué de parole; que le capitaine du quartier étoit allé à minuit à son logis pour se saisir de sa personne ; qu'elle s'étoît garantie de ses mains en se cachant dans un tas de fagots : mais qu'elle éloit dans de grandes appréhensions de tomber entre les mains de ses persécuteurs, puisqu'on avoit découvert qu'elle étoit cachée dans Lyon.
Je n'oubliai rien pour la tirer du danger où elle étoit; et croyant d'avoir trouvé un bon parti pour la conduire à Genève, elle tomba entre les mains de malhotmêtes gens qui faillirent la perdre. Ses guides l'abandonnèrent dans la nuit à deux heures de Lyon, avec trois demoiselles qui étoient dans le même parti. Ces pauvres créatures demeurèrent neuf jours de Lyon à Genève exposées à la rigueur de l'hiver, errantes dans les neiges, les glaces et les montagnes, attendues par trente paysans armés sur les passages, et poursuivies par un prévôt qui étoit à leurs trousses. Les compagnes de mon épouse, se voyant ainsi exposées, vouloient revenir sur leurs pas à Lyon; elle s'y opposa courageuse-
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ment, leur déclarant qu'elle aimoit mieux périr que de reprendre cette roule, ce qui lui attira mille louanges et mille remerciemens de la part de ces demoiselles, lorsqu'elles furent arrivées à Genève.
On m'avoit mandé de Lyon le jour de son départ. Ce retardement me fit croire qu'elle avolt été prise j ce qui me jeta dans une affliction mortelle, m'imaginant que, si ce malheur éloit arrivé, on la tf aiteroit cruellement à ma considération. Mais ce grand Dieu, qui me vouloit consoler en toute manière, me la redonna lorsque je la croyois perdue; car, au moment qu'on alloit fermer la porte, le dernier jour de l'année 1686, un soldat de la garnison vint à grande hâte pour me donner la nouvelle de son arrivée, et un moment après je la vis paroUre devant mon lit, où j'étois détenu par mon affliction. Notre joie fut extrême; nous en rendîmes sur-le-champ nos actions de grâces à ce grand Dieu, qui avoit travaillé si puissamment pour notre consolation mutuelle.
Après ce bonheur inespéré, je ne pensois plus qu'à mon voyage de Hollande. Je partis le 1" de février de l'année suivante, nonobstant la rigueur de la saison; mais l'abondance des neiges, et les pressantes sollicitations de M. le comte de Dona et de Madame, nous arrêtèrent à Coppet, où je reçus encore, avec mon épouse, mille marques de bienveillance de la part de ces illustres personnes.