‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, pasteur de la maison de son altesse sérénissime dChapitre 19 sur 24 · LES LA RAIES · texte numérisé non relu

LES LA RAIES

Des fenêtres de ce beau séjour^ je promenois ma vue sur le lac Léman et sur les rochers inaccessibles des AlpeSy ce qui me faisoit souvenir du poème de Bèze, que Ton trouve à la tête de quelques-uns de nos Psaumes : car j*entendois tous les jours les pauvres réfugiés, qui passoient sur ce lac, chanter les louanges de leur Dieu, qui résonnoient sur ses bords et retentissoient au milieu de ces roches cornues. Il me sembloit d*oulr le chœur des anges, qui nous est représenté dans TApocalypse chantant des Alléluia, qui pénétroient jusques dans le ciel pour rendre grâce à Dieu de la délivrance de ces pauvres fugitifs, et pour lui demander sa bonne protection pour les accompagner où il plairoit à sa providence de les adresser.

Je poursuivis mon chemin par Lausanne, où je vis un grand nombre d'illustres réfugiés avec lesquels je mêlai mes larmes, et je fus reçu avec tant d'honnêteté par Tilluslre famille de Chabot Chandieu ' et par M. du Veman, si célèbre par son zèle, par sa piété et par son rare mérite, que j'en conserverai un souvenir éternel.

Par toutes les villes de la Suisse et d'Allemagne je reçus un accueil très-favorable. Je n'avois pas plustôtexhibé le passe-port du Prince, monmattre,

' C'est de cette famille de Chabot-Chandieu que descendait Benjamin Constant.

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qu'on m'olfroil mille services, et je recevois lant d'honneur que j'en étois dans la confusion.

Il m'arriva un fâcheux accident dans cette longue et pénible route : comme j'étois couché sur un brancard» qui étoit la seule voiture que je pouvois souffrir, un des chevaux s'abattit; je tombai sur mon visage avec tant de violence que je demeurai comme mort. Tout mon corps fut meurtri de ce coup, et les nerfs de mes jambes et de mes bras en furent si fort endommagés, que les douleurs que je ressentois ne dififéroient guère de celles de la géhenne. Néanmoins, je ne perdis pas une journée dans l'impatience où j'étois d'arriver à La Haye; ce qui fut le 28 du mois de mars, où Dieu m'a visiblement conduit par sa bonne main.

Après m'étre reposé pendant quelques jours de mes longues fatigues, j'eus l'honneur d'être appelé à l'audience de LL. A A. Je commençai par S. A. R. Madame. On me porta à sa chambre de présence, et, après lui avoir fait la révérence avec tout le profond respect dont je pouvois être capable en l'état où je suis, je lui adressai ce discours :

Madame ,

« La bonté de Votre Altesse Royale ne doit pas être mise au dernier rang de ses rares vertus. J'en fais aujourd'hui une heureuse expérience, puisqu'elle me donne la liberté d'approcher son Au*

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guste personne pour lui prédenter mes plus pro* fondg respeetSy quoique mon triste état ne me permette pas d'y parotlre en une posture aussi respectueuse qu'on doit èe présenter devant une si grande Princesse. C'est sans doute, Madame, la charité de V. A. R. qui la fait descendre de ce haut rang où elle est élevée, pour jeter les yeux de sa compassion sur un serviteur de Dieu affligé, qui, après la dissipation de son troupeau, qu'une violente persécution a poussé et pousse encore à bout, n'a que des soupirs et des larmes à lui présenter. Si le grand cœur de V. A. R. a été attendri à l'ouïe de tant de misères et de tant de désolations, qui sont arrivées en général à l'Église de Dieu j je ne doute point qu'il ne l'ait été encore davantage lorsqu'elle a appris les misères de ses bons et fidèles sujets de la Principauté d'Orange, qui faisoient tous les jours, dans leurs sanctuaires démolis, des vœux si ardens pour la prospérité et pour la gloire de V. A. R. Ce pauvre peuple, Madame, n'est plus qu'une troupe de malheureux qu'on force par mille violentes à un culte idolâtre. Il attend, ce pauvre peuple, avec impatience, un temps plus favorable déterminé dans les décrets de Dieu, auquel V. A. R. exécutera ses ordres pour sa délivrance. Mais, Madame, ce ne sera pas seulement mon troupeau qui éprouvera votre grand secours, il y aura bien d'autres peuples qui auront part à cet avantage. Vous

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êtes regardée comme respér^koce d'Israël» et eomme cette sage et pieuse Estber qui fit tant de bien au peuple dp Dieu.

a Mais que fais-je. Madame» de vous comparer à cette grande Rosine? Je n^ prends pas garde^ qu*au« tant que TÉvangUe est éloTé par^dessus la loi» autant vos incomparables vertus sont élevées au*^ dessus de cette Princesse. La force de la grâce, qui règne dans le cœur de Y. A. R. ^ produira sans doute des effets plus glorieux que les siens; et si le chris* tianisne a vu des Princesses, des Reines et des Impératrices qui ont soutenu la cause de Dieu avec un grand zèle et une extrême vigueur, que ne doiton pas attendre de V. A. R.^ qui dans ses premiers jours s'est donnée toute à ï^u, afin que Dieu se donnât tout à ell^? Je n'ose pas. Madame, pousser plus ayant ma pensée; j'en dirois davantage si je ne savois que toutes les grandes vérités que l'on peut dire à Tégard de Y. A. R» ne sont pas bien dites en sa présence. Je lui serai sans doute plus agrétJ»le par mes vœux que par mes louanges. Il me suffit donc d'adresser mes prières à mon Dieu, pour lui demander qu'il lui plaise de remplir son Auguste maison de ses plus précieusesbénédictions du ciel en haut, et de la terre en bas, d'accomplir les souhaits de son cœur, de lui donner une vie longue^ un amour ardent pour son Église; afin que nous puissions dire : Yoici la grande et bien-*

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