‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun, pasteur de la maison de son altesse sérénissime dChapitre 8 sur 24 · PRÉFACE. XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XV

faire sentir longtemps les horreurs de la mort, et précipitoient les autres de quelques lieu élevé sur despiques, des hallebardes et des épées nues. Il y en avoit qu'ils suspendh*ent tout vivants par le menton à des crémaillères, pour les brûler à petit feu. On eut même la barbarie d'en couper quelques-uns en morceaux ',

Le sang ruissela à grands flots dans la rue, par le canal qui servoit à faire écouler les immondices. Il y avoit des malheureux auxquels on se contentoit de fendre la bouche jusques aux oreilles, et on leur lais« soit la vie... Partout on voyolt l'empreinte du délire le plus barbare : on poussa la frénésie jusqu'à mettre entre les bras de ces corps morts des cochons nouvellement tués; d'autres tivoient dans leur bouche ou dans de larges blessures, faites exprès, des feuillets de Psaume:» ou du Nouveau Testament traduits à l'usage des protestants, et les feuillets de quelque autre ouvrage fait en faveur de la nouvelle religion ; les soldats crioient en les apostrophant d'un air moqueur : f Puisque vous avez tant aimé ces livres , mangez-en à présent tout votre saoul; dites à votre Dieu le fort de venir à votre secours; il n'a pas été assez fort pour vous secourir. » Ensuite ils crioient, en branlant leurs épées sanglantes : « Où est mainte* nant votre poltron de Dieu qui ne peut vous aider? »

*■ Nous remplaçons ici par des pointe d«9 détails afifreusement révoltante, '

XYl PHÉFAGE.

La plume se refuse à décrire ces horreurs et ces impiétés monstrueuses... * »

Enfin, pour achever le tableau, voici encore quelques traits rapportés par un historien d*Orange :

< Dès que les maisons estoient pillées, on y mettofl le feu. Le Chasteau, très«belle maison bastie par Jean de Châlonldu nom, prince d'Orange, flamboya tout le premier par ordre et commandement du comte de Suze, et ensuite le Palais de la Justic-e, le Palais Episcopal, la Prévosté, et plus de trois cents autres suivirent rinfortune de celle&-cy, ayant esté presque entièrement bruslées. Bref toute la ville ne paroissoit que feu, flamme, fumée... Temps malheureux et lamentable! désolée et plus que misérable condition de cespauvresgens! qui ne pou voient trouver asseurance en aucun lieu; en la ville, aux champs, chés les voisins, le danger les suivoit partout. Le père n'osoit recognoistre son enfant, ny Tenfant son père : les pa^ rens et les amis n*osoient regarder ceux qu*ils eussent très volontiers accueillis et caressés chés eux, par la crainte du soupçon. Cela fut cause que la campagne se vit couverte de plusieurs corps morts tous nuds exposés à la voracité des bestes, sans que personne leur osât donner sépulture... ' »

Un peu plus tard, peu de temps avant la Saint-Barthélémy, Orange eut à subir un sort analogue à celui que nous venons de retracer *.

1 Histoire générale de Provence, par M. Vabbé Papon. Paris, nS6, in-4S IV, 163-4. Cf.DeThou, édit. cit. 1V« 294 sqq. * Joseph de la Pise, p. 291 sqq., 296, 297.

8 V. De la Pise, 378 sqq.

PRÉFACE. , XVll

Le changement que la publication de Tédit de Nantes apporta pour quelque temps à la situation des réformés en France, dut se faire sentir particulièrement à Orange*. Henri lY avait trouvé, durant les guerres de la Ligue, dans les princes de Nassau des alliés fidèles; il avait reconnu leurs droits sur la principauté d'Orange. L'église d'Orange fut même estimée la plus heureuse de toutes celles de France. La considération dont jouissait en Europe la maison de Nassau; la protection des stathouders Guillaume,^ Maurice et Frédéric-Henri, successivement souverains de cette principauté; les ménagements qu'avait pour eux la cour de France, qui leur fut presque toujours alliée, garantirent assez longtemps Orange des vexations qui, dans presque toutes les églises du royaume, précédèrent Torage affreux qui les renversa. Les réformés d'Orange durent, pendant cette époque, une grande partie de leur prospérité à l'illustre famille des Dhona. Le gouvernement de la ville et de la principauté d'Orange avait été confié à Christophe de Dhona, dont la femme, Ui'sule, comtesse de Solms, était sœur de l'épouse de Frédéric - Henri, prince d'Orange. Ce fut sous son gouvernement que Maurice, prédécesseur de Frédéric- Henri % fit fortifier la ville et que fut construit le beau

< V. Erman et Reclatn, Vlll, 82 sqq.

* Frédéric-Henri était encore en vie que la France songeait déjà sérieusement à mettre la main sur Orange. « Jean de Orsmaél, seigneur de Walkembourg, gentilhomme hollandais, gouverneur de la principauté d*0range pour le prince Frédéric- Henri de Nassau, avait promis au roi, ou plutôt à son ministre^ de lui livrer Orange pour quatre cent mille ëcus en 1629, eW

XYIII : PRÉFACE.

temple d*Orange qui ne fut démoli qu'après la révocation.

Les différends qui , à la mort du stathouder Guillaume II, s'élevèrent entre la princesse douairière, aïeule de Guillaume III, et la mère de ce prinoe, fille de Charles I*', roi d'Angleterre, qui se disputaient l'administration de ses biens *, furent l'occasion de grands malheurs qui fondirent sur la principauté d'Orange. Louis XIV, par le conseil de ses ministres, s'occupait déjà de la ruine des protestants dans son royaume ; il profita de ces différends pour s'emparer

en attendant Texécution du traité, il vivait dans cette ville, non en gouverneor, mais en tyran, vexant et pillant les sqjets et les . vassaux de son prinee. Il en fit tant que la trahison fut découverte, quMl fut arrêté par de braves gens, et qu'il mourut des blessures qu'il reçut en se défendant. » Hi$U de la noblesse du comté Venaissin, Paris, 17&0,IV, 565.

* Philippe-Guillaume était en Espagne à la mort de son père (1584)^ et n'en revint que longtemps après. Après sa mort, qui arriva en 1618, Maurice de Nassau, autre fils de Guillaume I<^^ devint prince d'Orange. Il eut pour successeur dans le stathoudérat Frédéric-Henri, fils de Guillaume l^^ et de Louise de Coligny (1625-1647). Frédéric-Henri épousa ËmiHe de Solms,dont il eut Louise-Henriette, mariée en 1646 à l'électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, et un ûls, Guillaume, qui fut stathouder de 1648 à 1650. Guillaume II épousa Marie d'Angleterre, fille de Charles l^^ et de Henriette-Marie de France. Huit jours après sa mort naquit son fils Guillaume, qui monta au trône d'Angleterre en 1688. (V. V Histoire des provinces unies des Pays-Bas, Amsterdam, 1701, p. 61.) On sait qu'il épousa la princesse Marie, fille aînée du duc d'York, qui devint plus tard Jacques IL

I»RÉFAGS. XfX

de la ville d'Orange, qui» par sa situation entre dçux provinces du royaume et par la force de sa citadelle i alors généralement réputée imprenable, était regardée comme le boulevard des réformés dans les provinces méridionales.

l.a princesse royale se voyait d*un côté sout^ue à la cour de France par ses deux frères Charles et Jacques qui s*y étaient réfugiés. Elle craignait de l'autre que les états généraux ne se déclarassent en faveur de sa rivale : elle remit donc ses intérêts entre les mains du roi, et conclut avec lui un traité qui portait qu'au cas où le roi se rendrait maître d'Orange^ il la lui remettrait; elle consentit à la démolition de certaines fortifications désignées dans le traité par la date du temps où elles avaient été construites '« Ijouis XIV fit, par conséquent, sommer le comte de Dhona ^ de lui livrer la citadelle où il s'était renfermé; celui-ci ayant cédé à la force des armes, Louis, contrairement à la teneur du traité, falsifié par le changement des dates, fît raser toutes les fortifications de la ville et de la citadelle , et ne laissa debout que le corps du château. Le comte de Dhona se retira à Coppet; le célèbre Bayle entra dans sa maison, en qualité de précepteur de ses trois fils.

Nous nous arrêtons ici pour ne pas empiéter sur le récit de M. de Chambrun.

^ Y. Ennan et Reclam, VIU, S9.

' Frédéric de DhoDa était fils de Christophe de Dhona, auquel il avait succédé dans le gouvernement d'Orange.

XX PBÉFAGE.

Nous avons dit que la première édition des Larmes parut à La Haye en 1 688 ; il en fut publié une deuxième dans la même ville en 1739. Toutes deux sont tellement rares, qu'on n'en connaît à Paris qu'un seul exemplaire de chacune. La réimpression que nous donnons ici a été faite sur l'exemplaire de 1739 que M. Àthanase Coquerel fils a eu l'obligeance de mettre à notre disposition; mais elle a été coUationnée sur le texte de l'édition de 1688, qui, ayant été publiée par l'auteur lui-même, doit avoir la préférence.

Pour faciliter la lecture du livre, nous l'avons divisé en chapitres, mais sans faire au texte aucun changement. C'est dans le même but que nous avons composé une table des matières pour laquelle nous avons conservé, le plus possible, les termes mêmes de Tauleur.

Enfin nous avons ajouté quelques notes qui nous ont paru utiles pouréclaircir ou compléter, en certains endroits, le récit de M. de Chambrun,

Paris, 15 mars 1S54.

Ad. SCHiEFFER.

Nota. Au bas de la page 59*^, il faut lire V. V Appendice, au lieu de V. la Pré/ace, La même observation s'applique à la page 103^

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