‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun; qui contiennent les persécutions arrivées aux églises de la principauté d'Orange depuis l'an 1660; la chute et le relèvement de l'auteur avec le rétablissement de Saint Pierre en son apostolat ou sermon sur les paroles de notre seigneur Jésus-Christ. Réimpression d'après l'édition originale annotéeChapitre 11 sur 25 · er. 0, l · texte numérisé non relu

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d'une obligation indispensable d'édifier mon prochain. L'achoppement que j'ai donné à toute L'Église esi grand j il est de mon devoir de la consoler par le relèvement de ma chute, et de réjouir cette sainte Cité pat les eaux salutaires de ma repeDtance.

Le présent que je fais au public, et particulièrement aux bonnes âmes, est à mon avis d'un prix inestimable : je considère toutes les larmes d'un péi îiten t comme tout autant de perles précieuses qui roulent sur ses joues; Dieu les serre, ces larmes ', dans ses \ aisseaux, selon la pensée de David; il faut donc qu'elles lui soient très-précieuses, et, si elles sont d'une si grande considération en la présflnce de Dieu, ne doivent-elles pas être très-agréables à ses Saints?

(Ju'on ne s'imagine pas que j'aie dessein d'atténuer ma faute en faisant le récit du triste état où j'étois et des horribles persécutions qui m'ont été faites; je suis fort éloigné de cette vue, puisque, dans le premier sermon que j'ai prononcé à La Haye après mou heureux rétablissement, j'ai prouvé invinciblement que ma faute et celle de mes semblables étoit incomparablement plus grande que le triple reniement de saint Pierre* Je compte pour une grande grâce que Dieu m'a faite d'imprimer

bien avant dans mon cœur la laideur de mon péché; plus cette pensée m'abat, plus je me sens fortifié par la grâce, et je ne saurois assez remercier mon Dieu de ce qu'il me fait considérer moimême comme le plus grand de tous les pécheurs, à l'exemple de saint Paul, puisque j'ajoute incontinent, comme lui, que, pour cette cause, miséricorde me sera faite, et que là où le péché aura abondé et aura été trouvé excessivement péchant, la grâce abondera par dessus1.

Si je voulois ouvrir toutes les sources de mes larmes, il me faudroit composer un grand volume; néanmoins, quand je devrois fatiguer un peu mon lecteur, je me sens indispensablement obligé de décrire les larmes de mes afflictions avant que de faire couler celles de marepentance. Pour cet effet, il faut que je remonte jusques aux premiers jours que je fus appelé au Saint Ministère, ce qui arriva l'année 1658, qui étoit la vingt et unième de ma vie. Je fus donné à l'Église d'Orange, qui étoit un poste fort avantageux et fort glorieux, mais trop pénible pour être soutenu par un jeune homme.

En ce temps-là on comptait les Ministres d'Orange pour les plus heureux qui fussent dans la dépendance du Synode national de France; et en éffel on ne pouvoit pas mieux être, y vivant sous la pro->

1 Kom. 6, 20.

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tection d'un grand Prince, dont les pères ayoient t'ait jouir cette Église d'une longue paix.

Le grand calme de cette Eglise fut un avantcoureur d'une horrible tempête dans laquelle je fus bientôt enveloppé.

Feu mon père, Jacques Pineton de Chambrun ', qui, par sa rare vertu, son grand savoir et son génie extraordinaire dans toute sorte d'affaires, s'étoit acquis un grand nom dans le monde, et particulièrement dans nos Églises, avoit joui des beaux jours de ce calme, et j'ose dire que sa prudence exquise avoit beaucoup contribué à rendre l'Église d'Orange florissante. Il avoit eu la consolation de la voir multiplier à merveille. Il y avoit peu de jours qu'il ne passât des prosélytes par ses mains, de sorte que, dans moins de vingt ans, il vit augmenter son Église de la moitié. Je n'ai pas eu le même bonheur que lui : à peine fus-je entré dans le sanctuaire, que j'eus le déplaisir de voir un étrange renversement dans l'État et dans l'Église.

Tout le monde sait ce qui se passa l'an 1660, auquel temps le Roi très-chrétien, s'étant rendu maître de la Principauté, fit renverser ces superbes bastions qui avoient été élevés par le prince .Maurice, de glorieuse mémoire, comme un magnifique monument de sa grandeur. L'État demeura pen-

1 V. la préface.

dant cinq ans entre ces mains étrangères, et Dieu

sait ce que l'Eglise souffrit pendant tout cet interrègne. Les Romains, qui jusques-là avoient demeuré dans une-juste modération, commencèrent à lever l'étendard de la division et de la discorde ; ils établirent une confrérie de miséricorde sans l'aveu et la permission de leur Prince légitime, qui devint en peu de temps très-puissante par l'argent qu'ils quêtèrent de toutes parts, pour pouvoir opprimer plus facilement les Réformés.

Ils employèrent leur argent à faire des nouveaux convertis, à quoi les aumônes qu'on leur avoit données étoient particulièrement destinées. Les faux dévots se mirent en campagne pour débaucher les enfants de l'obéissance qu'ils dévoient à leurs pères. On établit une maison à Avignon pour les recevoir; et, s'ils n'en pouvoient pas venir à bout par la douceur et par les caresses, ils se servoient de l'autorité des officiers qui étoient dans le château, pour les enlever de vive force1.

1 Ce n'est pas seulement à Orange que les choses se passaient de la sorte. « Le rapt était en grand usage dans les diocèses du royaume tout catholique de Louis XIV ; il devint même autorisé et légal. On enlevait le plus qu'on pouvait les enfants des Réformés ou des nouveaux convertis suspects, dont le nombre était grand, et on les enfermait en lieu d'édiûcation , dans les couvents. La fin sanctifiait le moyen. Puisque les âmes de ces pauvres enfants périssaient , l'ardente charité du clergé n'exi-

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On jugera mieux de notre état par le récit que je m'en vais faire. Un enfant âgé de neuf ans, nommé Louis Villeneuve, fut accusé d'avoir commis quelque irrévérence dans la chapelle qu'on avoit dressée dans le château, Ce pauvre innocent fut mis dans une grosse tour, passant les nuits à

implorer avec de grands cris le secours de son père

et de sa mère, et, le dimanche suivant, il fut produit en spectacle public, précisément à l'heure qu'on allait au temple, ayant la hartaucou, lié et garrotté, fustigé par un bourreau, qui pleuroit à

i-v.nt-iHe pas impérieusement qu'il les sauvât à tout prix de la perdition F L'Ëvèque d'Alais obéit sans cloute à ces grands devoir-; de sa charge pastorale, lorsque, après avoir ravi à un vieux militaire estropié d'Anduze sa fille, et l'avoir instruite et fait communier, il 5e refusa encore à la lui rendre de. trois années. La charité épiscopale était pourtant en défaut sur ce point , car la néophyte n'était pas cardée et entretenue gratuitement, et sa conversion coûtait cher au pauvre père, si cher qu'il ne put rapporter cette dépense, et s'adressa au Roi, en faisant valoir services, dont il avait droit d'attendre un autre prix. »

Ailleurs, c'est une chétive enfant de cinq ans et quelques mois, arrachée, le 19 février 109S, des bras d'une mère déson pire la réclame au ministre Chàteatmeef dans les termes les plus émouvants, u Von.- seriez touché de nestre état, si je vous le powrois dépeindre aussi pitoyable et douloureux qu'il est. Appaisez, Monseignejip, par votre justice, l'accahloment qui nous presse... »

Knlin, dans une lettre ÈÊ 26 juin IC.is, l'Évoque de Montauban demande la protection du même ministre, pour obtenir une chose très-prudente et tti»-néee»saip\ , qui est de faire enlever

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chaudes larmes de ce qu'on lui faisoit faire, environné de soldats de la garnison, et le tambour battant à tous les carrefours de la ville. Ce speetacle inouï me toucha si fort le cœur, que je tombai dans une dangereuse maladie, et me fis une grosse affaire avec le commandant, auquel je reprochai en face son inhumanité et la barbarie dont il avoit usé envers cet innocent, que j'ai regardé toule ma vie comme un illustre confesseur.

L'édit des relaps ' parut au même temps en

et mettre dans un couvent, à Bordeaux , une demoiselle de quatorze ans qui aura un jour cent mille écus de bien, et dont la mère songe à la marier bientôt avec un mauvais converti. Nous empruntons ces détails au Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme français (1853 \ p. 358- 362) ; nous renvoyons à celte excellente publication ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de connaître les pièces à l'appui des faits cités.

1 C'est en 1663 que le Clergé de Fiance obtint, sur les instances de son assemblée générale, une déclaration contre les relaps, c'est-à-dire contre ceux qui retournaient à la Communion Réformée, après avoir fait abjuration. Or, l'assistance à la messe pendant trois ou quatre dimanches, la bénédiction demandée à un Prêtre dans un mariage mixte, la confidence faite à un catholique qu'on inclinait vers sa religion, une conjecture, une apparence, un ouï-dire, ou quelque velléité d'abjuration qui datait de quinze ou vingt ans, on transformait tout cela en actes de catholicité. La peine prononcée contre les relaps était le bannissement perpétuel. V. de Féijce, Histoire des Protestants de France, 1860, p. 364 sqq., 381, 392.

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France. Le commandant me fit appeler au château par quatre gardes, croyant m'intimider avec cet appareil île guerre. Comme je fus près de lui, il me dit que le Uni prétendoit que cet édit fûtexécuté dans la Principauté, .le lui répondis avec fermeté que l'édit ne parloit que des sujets du Roi, qu'il ne falluit pas compter ceux de la Principauté pour tels, et i[iic, vivant sous les édits d'un grand Prince, nous ne pouvions reconnoître d'autres lois que les siennes.

Ma réponse le mit dans une étrange furie; il me fit mille menaces, et, me voyant ferme dans ma résolution, il me quitta brusquement en me disant que dans peu de jours je trouverois à qui parler. Je ne m'étonnai point de toutes ces menaces : plus elles étoient grandes et sévères, plus je sentois mon cœur s'affermir contre le torrent; et, en effet, quelques jours après, les Papistes voulant innover le jour de la Fête-Dieu par leurs tentures qu'ils vouloient porter au delà des bornes ordinaires et prescrites par les édits de nos Princes, je m'\ opposai avec tant de force que je lesmisàla raison, nonobstant qu'ils se servissent de l'autorité du commandant et de sa garnison.

Il se passuit peu de jours que je ne fusse aux prises pour soutenir les intérêts de mon Église. Nous le' trouvions plus de justice près des magistrat-, quoiqu'ils eierçassenl Leur charge au nom

et sous VauUxrité du Prince. Les liaisons et la complaisance qu'ils avoient pour le commandant les rendoient insensibles à toutes les misères de l'Église, et au lieu de se roidir fortement contre le torrent qui se débordoit, ils laissoient tout périr, par lâcheté, ou par des intrigues d'État.

Avant que la citadelle fût démolie, les Avents, les Carêmes et les Octaves se passoient fort paisiblement, sans que les prédicateurs romains s'emportassent contre la Religion Réformée, et sans qu'ils osassent même provoquer les Ministres à la controverse; et s'il y en avait quelqu'un qui s'échappât sur ce sujet, les Romains mêmes lui disoient qu'on ne vivoit pas ainsi à Orange, et les prioient de se tenir dans les termes de la modéralion; mais sitôt qu'ils virent paraître l'autorité étrangère, ils changèrent bien de langage.

Les Jésuites, qu'on ne voyoit auparavant que fort rarement à Orange, furent recherchés avec empressement pour remplir les chaires. Ces Messieurs, qui savent faire de belles entrées, ne parlèrent au commencement que de paix et de concorde; mais, à peine eurent-ils passé un demi- Avent, qu'ils ne parlèrent que d'hérésie, de religion damnablc, et appelèrent tous les Minisires au combat spirituel de la controverse.

Ce fardeau tomba sur moi. J'ai soutenu ce choc pendant vingt-deux ans, et, je puis dire, à la gloire

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de îimn Dieu, que j'ai confondu leur erreur, et fait triompher la vérité. J'en appelle à témoin nonseulemenl les Réformés qui étoient alorsàOrange, oaaisenoore les honnêtes gens Catholiques Romains des provinces voisines, et surtout du Comtat, qui vcnoicnt en foule pour voir quel sentit le succès de ces combats. J'ai bien passé par mes mains une quinzaine de Jésuites, des plus fameux, sans compter les Religieux de plusieurs ordres. Ils se sont tous loués de mon honnêteté et de ma modération, et lorsque je les ai convaincus, plutôt par la force de la vérité que par mes paroles, je leur ai cette obligation, qu'ils m'ont répondu par un panégyrique ; m'exhortant à quitter ma religion, où je ne serois jamais que Ministre, et que parmi eux je semis infailliblement M. l'Évêque, M. l'Archevêque, et peut-être M. le Cardinal. C'est le compliment que me fit le l'ère Grate, Jésuite d'un grand savoir, à l'exemple d'un de ses confrères dont j'ai oublié le nom. Je n'ai pas oublié ceux des Pères le Gras, Saint-Félix, (irousel, Barnouin, tous gens au gros collier de leur ordre, qui furent les premiers qui îiMibligèmit à bien visiter ma bibliothèque, de quoi je leur suis obligé.

Puisque je suis sur cet endroil de ma \ie, je ferais tort au public si je ne marquois une eirconstance qui mérite d'être transmise à la postérité. Un de ces messieurs les Jésuites, prêchant L'Octave

de leur Sacrement, en Vannée 1678, me défia en chaire de répondre aux argumens qu'il mettoit en avant pour prouver la réalité et l'adoration du Sacrement. On me rapportoit exactement tout ce qu'il avançoit; je le méprisai pendant quelque temps, sans lui vouloir répondre, me contentant d'édifier ceux qui me faisoient le rapport de ses sermons; mais enfin, voyant qu'il me provoquent tous les jours et que mon Église souhaitoit avec passion que je lui répondisse, j'entrepris, un dimanche, à l'exercice du soir, de réfuter tous les sermons qu'il avoit faits sur cette matière. Je prêchai plus de quatre heures, en présence, non-seulement de mon Eglise, mais encore de plusieurs étrangers qui étoient venus pour entendre, celle réfutation. Je puis dire que je le mis dans un furieux désordre, en relevant ses faux raisonneincns et ses fausses citations. Je L'accablai des passages des Pères dont ilfaisoit grande parade, jusques-là que, sortant du sermon, il se tiroit les cheveux en disant à un gentilhomme romain, qui est encore en vie (nommé Villeneuve) : «Hélas! je ne sais où j'en suis; bon Dieu, comment pourrai-je répondre à tant de citations? »

En effet, il se donna bien de garde d'entreprendre de me suivre; il se contenta de faire diverses exclamations, en chaire, sur ce que j'avois dit que l'adoration du Saint-Sacrement étoit un

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culte idolâtre, et crut se tirer bien d'affaire par cet le apostrophe pathétique; voici ses paroles : o Grand Dieu, pourquoi souilrez-vous que le culte le plus auguste et le plus saint soit traité d'idolâtre? S'il est vrai, comme les Ministres nous en accusent, que nous soyons des idolâtres et que les prêtres soient des imposteurs, en disant qu'ils sacrifient tous les jours le corps de votre Fils bienaimé; où sont vos foudres, où sont vos carreaux pour écraser ces imposteurs et ces idolâtres? »

Ensuite, se tournant vers l'autel où l'hostie étoil exposée, il continua son apostrophe en ces termes : - Oui, mon Sauveur, je m'adresse à vous, pour vous demander que vous jugiez notre cause par un miracle. Si nous sommes des idolâtres en adorant votre Saint-Sacrement, faites descendre sur nous le feu du ciel, comme Élie le fit descendre sur Les prêtres de Baal. Foudroyez nos autels, et alors vous nous détromperez, et nous persuaderez, par ce jugement, que nous sommes des idolâtres ! »

Ce fut précisément. le 19 du mois de juin que cette imprécation fut prononcée. Dix jours après, 29 du même mois, jour de Saint-Pierre et de Saint-Paul qui étoit un mercredi, sur les neuf heures du matin, Dieu lit voir le miracle que le Jésuite avoil demandé; l'air s'obscurcit par des nuées épaisses, les éclairs brillèrent de toutes parts, le tonnerre gronda avec un bruit tout ex-

traordinaire; il y en eut un qui éclata d'une étrange manière, et alla tomber justement près du grand autel qui avoit été apostrophé, et. où le chanoine Caulet célébroit la messe. L'éclat du tonnerre le fit tomber à la renverse. Il arracha diverses pierres de la voûte, et, passant dans la première chapelle qui est à main gauche du chœur, il brûla la nappe de l'autel où l'on célébroit aussi la messe. La dame de la Pise, qui étoit à genoux, en fut blessée et toute couverte de poussière, avec plusieurs autres personnes; on emporta la dite dame demi-morte en sa maison, où elle fut promptement saignée, et la foudre, qui avoit causé tout ce désordre, sortant par une fenêtre de l'église, s'alla attacher à la tour où l'on travailla jusques au soir pour éteindre le feu qu'elle y avoit allumé. Voilà un fait bien positif, connu de tout Orange et de tout son voisinage, qui doit donner à penser aux Catholiques Romains non passionnés.

Qu'on ne s'imagine pas que je donne au public ce petit récit des victoires que j'ai remportées sur les Jésuites, par un esprit de vanité. Je proteste que j'en suis extrêmement éloigné. Je sais qu'après ma chute l'humilité doit être mon partage. La seule vue que j'aie en ceci est de bien persuader à tout le monde, que j'ai eu toute ma vie une extrême répugnance pour les dogmes de l'Église Romaine, et pour son culte que j'ai toujours cru

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idolâtre; et que, si je suis tombé en disant que je me réunirois, ce n'a été que mes grandes douleurs, le trouble de mon esprit, el l'extrémité où j'étois, qui ont arraché, malgré moi, cette parole de ma Louche.

Si l'on ne se lût servi d'autres armes pour nous combattre que de celles de la controverse, il y aurait eu de quoi se consoler. La guerre n'auroit té fort sanglante, et mon église, bien loin d'en recevoir du dommage, en seroit devenue plus florissante, puisqu'elle voyoit qu'on menoit battant ses plus cruels ennemis; mais comme les Jésuites et ceux, de leur cabale ne trouvaient pas leur compte en cette guerre, ils nous en suscitèrent une bien plus dangereuse et plus désolante, qui fut de nous faire de grosses affaires, mettant en usage de faux témoins , la fraude et l'imposture. 11 me semble même que c'est sur ce pied qu'on a fait le plan de la persécution que nous avons vue en France depuis l'an 1660, et qu'ils ont voulu faire leur apprentissage sur nous pour devenir des maîtres achevés à l'égard des autres.

Je me contenterai de rapporter ici deux exemples des grandes affaires qu'ils nous suscitèrent, et qui mirent la consternation dans mon église.

A la naissance de M. le Dauphin, toute la France fut dans une grandi' fête. On avoil accoutumé

dans la Principauté de les solenniser, peut-être avec plus de pompe et d'ardeur que les François mêmes , pour marquer le respect qu'on avoit pour Sa Majesté très-chrétienne. Sur la fin du mois de novembre 1661, il fut résolu qu'on ferait un feu de joie, et que tous les sujets du Prince, tant d'une que d'autre religion, rendroient grâces à Dieu pour cette heureuse naissance. Les Réformés parurent les plus zélés dans leur dévotion; et quand il fut question de prendre les armes pour le feu de joie, ce furent eux qui parurent les plus lestes et les plus habiles à faire un grand feu.

Toute l'allégresse qu'ils témoignèrent en celte fête ne servit qu'à les rendre plus malheureux, car on en accusa un grand nombre d'avoir mal parlé du Roi , de sorte que le lendemain on n'entendit parler que d'informations criminelles, sans qu'on nommât les personnes quiétoient accusées. La malice fut si déréglée, qu'on voulut bien me mêler dans cette malheureuse affaire.

On disoit sourdement que j'étois allé chez le sieur Armand Marchand et chez d'autres bourgeois, pour les porter à n'aller point à ce feu de joie ou à tenir les discours peu respectueux qu'on leur imputoit. Ce pauvre Armand fut mis dans un cachot, lié de chaînes, et les autres trouvèrent leur salut dans la fuite. Certes, je ne puis m'empècher de dire en cet endroit, qu'il faut nécessairement que la Religion

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Romaine inspire la fureur et la rage contre les plus innocents, puisqu'on vouloit s'en prendre à moi,

qui avois paru le matin en chaire, faisant dos vœux très-ardens au nom de mon église pour la prospérité du Uni tirs-chrétien et pour la longue vie du Dauphin que Dieu venoit de lui donner. Aussi je ne me mis pas beaucoup en peine de tout ce que l'on disoit, et cela d'autant plus qu'on n'osoit m'attaquer ouvertement.

11 n'en l'ut pas de même de plusieurs autres. Comme on connoissoit parfaitement la malice de nos persécuteurs , qui obéissoient aveuglément aux ordres d'une femme impudique nommée la Redonnet, chacun fut dans la crainte d'être enveloppé dans le malheur par cette imposture. On aposta des faux témoins. Les nommés Hier et Roussas furent condamnés auxgalères: ce dernier y mourut de fatigue et de déplaisir, et le premier en fut retiré par de pressantes sollicitations de feu M. de Zuilychem1, qui se trouvoit en Cour de

1 Constantin Huygens, seigneur de Zuilychem, qui fut tour a lotir secrétaire et conseiller des princes d'Orange Frédéric- Henri , Guillaume II et Guillaume 111, naquit à La Haye, le î septembre I59G; il était Becond fils de Christian Huygens , secrétaire du conseil d'Étal di la république des Provinces-Unies. V.n 1660 OU 1661, il fut envoyé à la cour de France pour obtenir le rétablissement de son maître dans la Principauté d'Orange. Il a composé plusieurs pièces de poésie latine. Il mourul en

Tl LES LARMES

France en qualité d'envoyé des tuteurs du Prince pour demander la restitution de la Principauté. Ce grand homme fit voir si clairement à M. de Brienne, conseiller et secrétaire d'État pour les affaires étrangères ', que cette accusation étoit une imposture malicieuse, que l'accusé et le condamné fut tiré promptement des galères, ce qui est une conviction manifeste de la mauvaise foi de nos persécuteurs.

La seconde affaire qu'on nous suscita étoit assurément aussi malicieuse, mais elle étoit d'une plus grande conséquence que la première; la voici :

Un jour de dimanche, on donnoit la bénédiction aux Carmes. Vis-à-vis la porte de l'église, il y avait des fenêtres à une chambre de feu M. de Bedanïdes, célèbre jurisconsulte, où, par malheur, se trouvèrent diverses personnes de l'un et de l'autre sexe. La foule étoit si grande dans l'église, que plusieurs furent contraints de demeurer à la porte, et particulièrement des jeunes gens de la connoissance de ceux qui étoient dans cette chambre où l'on faisoit collation. Il y eut un jeune homme qui montra un verre de vin à un de ses amis pour

1687. L'un de ses fils, Constantin, fut à son tour secrétaire de Guillaume III; le second, Christian, qui vécut de 1020 à 1C95, ne fut autre que l'illustre mathématicien lluygens.

2 Cp. Les Mémoires du duc de Saint-Simon , édit. de 1829, II, 115, 110.

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l'invitera venir boire. Il n'en fallut pas davantage pour crier à l'impiété el au sacrilège, et pour ciiminaliser tons ceux qui étoient dans cette maison. On les accusa d'avoir contrefait le Prêtre, do s'être moqués de leurs mystères ; de quoi on demanda justice au Parlement.

< »n ne se contenta pas de cela , on en écrivit en Cour de France; on y exagéra si fort ce crime prétendu, que feu M. de Besons, intendant dans la province du Languedoc, eut ordre de se transporter à Orange pour informer du fait et en faire son rapport. Ceux qui étoient accusés prirent l'alarme à cette venue ; ils se retirèrent de l'État, el n'osèrent jamais y rentrer que lorsqu'il fut remis au pouvoir de son Prince légitime. M. de Besons exécuta sa commission : il se porta sur les lieux, il alla à l'autel pour examiner si de là on pouvoit voir les fenêtres; il se transporta aux fenêtres pour voir si l'on pouvoit voir l'autel. Il jugea liit n en lui-même que cette affaire n'étoit qu'une imposture, puisque de l'autel on ne pouvoit point voir Les fenêtres, ni des fenêtres l'autel, et qu'ainsi l'accusation qu'on avoit intentée contre mu'- gens étoil autant insoutenable qu'elle étoit malicieuse.

Cependant, quoique M. de Besons fut un homme de bonne foi, il ne voulut pas pour lors expliquer sa pensée; au contraire, il fit de grandes me-

naces, et partit, laissant les Réformés dans l' appréhension de quelque mauvais traitement : mais apparemment il fit eonnoitre à la Cour l'innocence des accusés, puisque cette affaire n'eut point d'autres suites que l'arrêt que le Parlement d'Orange donna, sans doute pour plaire à la Cour, par lequel il les condamna à des amendes et au bannissement.

On ne doutera point de la mauvaise foi de ces accusateurs, lorsque j'aurai remarqué qu'un an après, étant allé rendre visite à M. de Besons, qui passoit par Orange, les Religieux Carmes y vinrent. Comme ils n'osoient pas faire leur demande en ma présence, M. de Besons, qui me faisoit l'honneur de m'accompagner au sortir de ma visite, m'arrêta tout court, et, s'adressant à ces Religieux, leur dit : «Que demandez- vous, mes Pères? M. de Chambrun n'est pas suspect ; il est de mes bons amis.» Ces bons Pères voulurent lui faire une longue harangue qui aboutissoit à lui représenter qu'ils avoient fait de grandes avances pour ce procès, et que cependant le Parlement ne daignoit pas de les faire rembourser, ce qui mettoit en désordre leur communauté. «Mes Pères, leur dit-il en les interrompant, vous avez intenté ce procès mal à propos, vous avez agi de mauvaise foi envers ces bonnes gens; j'ai été sur les lieux, et j'ai reconnu la méchanceté. Si vous n'avez de quoi,

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vendez vos calices, et soyez plus retenus à l'avenir. » Les Carmes s'en allèrent tout confus, plutôt par ma présence que par le discours de M; de Besons, qui me dit : « Ne les ai-je pas bien régalés? il n'y a rien de si importun que les moines. »

Toutes ces vexations que L'on faisoit à mon troupeau me causoient îles afflictions très-amères et des peines inconcevables. Il falloit que j'allasse consoler les parents des accusés , que je fusse aux prises avec les calomniateurs, et que je fusse aux trousses des officiers du Parlement et de ceux qui commandoient au château pour le Roi très-chrétien, pour défendre l'innocence opprimée. Ce n'est pas tout encore : il n'y avoit point de poste, qu'il ne me fallut écrire à feue Son Altesse Madame la Princesse douairière, qui gouvernoit les affaires de l;i tutelle, tant en son nom qu'en celui de S. M. 15. et de S. A. E. de Brandebourg. J'étois dans le même exercice à l'égard de M. de Zuilychem, qui étoit à Paris. Cela m'avoit été commandé par celte grande Princesse, tant de sa propre bouche que par les lettres, ce qui n'étoit pasunepetiteoccupation.

Puisque je suis sur cet article, je ne dois pas omettre de dire qu'au commencement de l'an 1660, le Roi très-chrétien taisant marcher ses troupes vers la Provence, on l'ut dans une furieuse alarme très-bien fondée dans la Principauté. Les affaires \ étant extrêmement brouillées par le démêlé dr±

Princesses au sujet de la Régence, on jugea bien que tout cet appareil viendroit fondre sur Orange '. Dans cette consternation générale, on crut qu'il n'y avoit pas de moyen plus efficace, s'il étoit possible de calmer cet orage, que d'envoyer en toute diligence à la Cour du Prince et des Princesses quelque personne de mon caractère, qui pût leur représenter respectueusement et avec force le danger où étoit l'État d'une entière ruine, si elles n'avoient la bonté pour le bien de leur pupille de trouver dans leur haute prudence quelque moyen pour faire cesser le différend qui étoit entre elles.

Quoique je fusse le plus jeune des Pasteurs de la Principauté, j'eus l'honneur d'être choisi pour cet emploi; par cette raison sans doute qu'étant le plus vigoureux, je pourrois faire le. voyage avec plus de diligence, et supporter la fatigue de la poste dans une rude saison.

Je partis donc au commencement de cette année, chargé des lettres de créance et de mes instructions tant pour LL. dites AA. que pour Leurs Hautes Puissances, et me serois rendu dans sept jours en Hollande, si je n'eusse été arrêté pendant deux jours par le gouverneur de Cambray, nommé Don Alphonso di Soli, qui ne voulut jamais me laisser passer que je n'eusse reçu un passeport de M. le

1 V. la préface.

marquis de Carassène, gouverneur des Pays-Bas. Par bonheur feue S. A. R. Madame, de glorieuse mémoire, se trouva à Bruxelles; j'y dépêchai mon valet en toute diligence. Il rendit mon paquet à M. le chevalier Silvius, qui remit à S. A. R. la lettre que je prenois la llbertédelui écrire. Elle envm\,i promptement un de ses gentilshommes audit marquis, qui lit expédier un ordre au gouverneur de Cambraypour me laisser passer sans aucun délai.

J'arrivai enfin en Hollande, où j'eus le bonheur d'être extrêmement bien reçu. Après la première audience que j'eus de S. A. R., elle écrivit au Roi très-chrétien pour le prier de ne se mêler plus des affaires d'Orange, puisqu'elle étoit satisfaite au sujet de la Régence. Mais cela n'arrêta pas le coup, comme nous l'avons déjà remarqué.

Ce fut en ce voyage que je reçus la plus grande consolation que je pusse recevoir en ma vie : ce fut de voir le Prince, mon grand maître, d'avoir l'honneur de manger à sa table et de le porter souvent entre mes bras, m'imaginant que c'étoit un petit ange que j'avois le bonheur d'embrasser.

Je ne dirai point ici toutes les particularités de ma négociation; il me suffit de dire que les Princesses en furent fuit satisfaites, que j'eus le bonheur de leur plaire, et que, pour marque de l'honneur de leur bienveillance, S. A. U. m'offrit la survie de la pension dont feu mon père étoit gra-

tifié, et que S.A. Madame la Princesse douairière me régala d'une chaîne d'or, où pend l'effigie du grand Prince Frédéric Henri, et au revers les armes de huit grandes, villes qu'il a soumises à l'autorité deL. H. P.

A mon retour, qui fut le vingt du mois de mai même année, je trouvai monéglise dans une grande consternation. Il n'y avoit que quelques jours que le régiment delà marine, qu'on avoit laissé en garnison, avoit assiégé les Réformés dans le grand temple, et avoit couché sur les carreaux quelquesuns de nos meilleurs habitants. J'appris que ces gens de guerre avoient fait mille voleries dans la ville, et que le tumulte avoit été grand en cette terrible journée. J'eus le déplaisir, sept jours après mon arrivée, de voir commencer la démolition des fortifications, dont la première pierre que l'on démolit tua un agneau qui passoit au pied des bastions qui faisoient face vers la ville. Le déplaisir que j'en reçus, joint aux fatigues de mon voyage, me causèrent une fièvre de vingt-neuf jours qui faillit à m'emporter de ce monde.

J'ai parlé ci-devant de M. Zuilyehem ; je l'ai laissé à Paris en qualité d'envoyé de la tutelle du Prince. Après y avoir fait un séjour de près de quatre années, on résolut enfin à la Cour de remettre la Principauté entre les mains du légitime souverain. Cette affaire étant conclue, M. de Zuilyehem prit

DE .1. P. DE l HAMIUUN. ~>

le chemin d'Orange, uù il arriva le \~2 avril 166o. 11 l'ut reçu avec de grandes démonstrations de joie, ce qui l'obligea de me dire plus d'une fois qu'il falloit bien que l'oppression eût été grande, puisqu'il voyoit tout le monde extrêmement satisfait de sa venue.

Je ne ferai pas ici le récit de tout ce que ce grand homme lit à < (range, je l'ai déjà fait dans la relation ' que je dressai en ce temps-là par l'ordre de S.A. .Madame. Néanmoins on me permettra de dire une seconde fois ce que j'ai remarqué dans cette relation. C'est que le 6 de mai de la même année, comme on publioit une amnistie générale à la place du cirque, M. de Zuilychem séant à la tête du Parlement, il se forma dans l'air une couronne qui se posa justement sur le trône qui avoit été dressé pour le Prince, ce qui fut vu de tous les assistans qui composoient une assemblée de plus de huit mille âmes. Voici l'épigramme que cet illustre plénipotentiaire composa le même jour sur ce sujet :

Dum stat Arausiacae confirmatura cororue

Antiquam populi laeta corona lidem :

Non dubiè cœlo placuit, quod utrique rorona-,

Tertia de cœlo missa coronat opus '.

Pendant son séjour à Orange, ce grand homme

1 V. la préface.

2 « Tandis qu'une jincusc couronne de peuple confirme à la

me donna mille marques de son affection, dont il m'a honoré jusqu'à sa mort, qui pour mon malheur arriva le 28 mars 1687, le même jour que je suis arrivé à La Haye. Je regrettai cette perte avec beaucoup de larmes, et, pour marquer la vénération que j'ai eue pour son rare mérite, an milieu de mes soupirs, je composai cette épitaphe et ce sonnet :

Illistkissimi d. c.onstantim Hlgemi Eoutis

ZuLICllliMl ZBELHBH1 ET IN MONIOCELAICMA ToPAKCU.E, Seremssimi I'ilINClrlS Ai'RAici a Consiliis l'uni.'.uii Epitapuium.

Spiritus alla colît, sa\um hoc sua viscera condit,

Mundus habct nomen. Quid mihi, Musa? dolor1.

Scripsit lugens

lllustrissimum amicum dénatura.

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