‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun; qui contiennent les persécutions arrivées aux églises de la principauté d'Orange depuis l'an 1660; la chute et le relèvement de l'auteur avec le rétablissement de Saint Pierre en son apostolat ou sermon sur les paroles de notre seigneur Jésus-Christ. Réimpression d'après l'édition originale annotéeChapitre 12 sur 25 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Rassasié de jours, et d'honneur, et de gloire, Hugens, vous nous quittez pour aller dans les cieux;

couronne d'Orange son antique fidélité, le riel, à n'en pas douter, s'en réjouit, puisque, s'ajoutant aux deux premières, une troisième couronne , descendue du ciel , vient couronner l'œuvre. »

1 « Sou âme habite les cieux ; cette pierre recouvre ses entrailles; » Le monde a son nom. Muse, que me reste-t-il? la douleur.))

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La terre est un néant ; il faut de plus beaux lieux Pour loger un esprit qui doit remplir l'histoire.

Le monde universel chérira la mémoire De m >s rares vertus, qui brillent a ses yeux. Ii - Muses chanteront votre nom glorieux, I - anges loueront votre sainte victoire.

Dans le jour que Jésus combat contre ia Mort, Vous combattez contre elle, et, par un saint effort, Vous êtes le vainqueur de cette impitoyable.

0 Mort! ne pense pas d'éteindre ce flambeau.

Sa lumière est trop grande, elle est trop admirable

Tour pouvoir la cacher dans un sombre tombeau.

32 LtS LARMES

Depuis l'arrivée de M. de Zuilychem à Orange jusqu'au 18 mars 1673, je passai d'assez bons jours dans mon Ministère. Feu M. de Milet, qui fut envoyé pour commander dans l'État, tenoitsibien la main à toutes choses, que personne n'osoit rien entreprendre de ce que nous avions vu auparavant; tout Catholique Romain qu'il étoit, il tenoit la balance égale : mais comme son équité n'étoit pas agréable aux esprits remuans, on tâcha de lui susciter des affaires en Cour de France. Il haïssoit mortellement les faux dévots, et traitoit avec beaucoup de mépris toutes les superstitions de l'Église Romaine; jusques-là, qu'un dimanche au soir comme je sortois de prêcher, je le trouvai sur mes pas portant un flambeau à la main à la suite d'une Notre-Dame qu'on portoit en procession.

Sitôt qu'il m'aperçut, il traversa la rue pour me joindre, et me dit ces propres termes : « Monsieur, vous voyez qu'on me fait faire amende d'honneur; je me donne.... si on m'y attrape de ma vie. »

Ce discours scandalisa fort les Romains qui étoient près de lui, et dès lors il se brouilla avec

DE J. P. DE i HA.M1UUN. 33

l'Évèque1, suis que je pusse les raccommoder, quelques soins que j'y prisse.

Cela ne l'empêcha pas déjouer un autre bon tour à ces Messieurs.

Le jour de la Fête-Dieu de la première année de son gouvernement, on lui voulut persuader qu'il devoit faire tirer le canon à l'heure delà procession, que le chevalier de (iaut qui avoit commandé pour le Hoi très-chrétien en avoit usé de la sorte, et que lui, en qualité de bon Catholique, devoit suivre le même exemple. 11 lit semblant d'approuver leur conseil; il monta au château, et me prit en passant afin que j'eusse ma part de la comédie. Il me dit qu'il y avoit une aiïaire pressante sur le tapis, qu'il allait donner ses ordres, et qu'il me prioit de vouloir aller avec lui.

Comme nous fûmes arrivés, il commanda au major de faire ouvrir les magasins des canons; il les frappa tous de sa canne, leur disant : « Progredior, veux-tu tirer demain à l'honneur du Saint-Sacrement?» Il appeloit ainsi les canons, parce qu'au milieu des armes du Prince il y avoit cette inscription en gros caractères : PROGREDIOR, c'est-à-dire,

1 D'après la Gallia Christiania, Lutet. Paris., 17 15, t. I,

"range eut pour évoque, de 164" à 1661, un Romain,

Serrani; et, de 1661 à 1674, un Italien, nommé Fàbri, auquel

succéda d'Obeilh , dont il sera question plus bas. C'est bien de

l'évêque l'abri qu'il c<t question ici.

«j'avance. » Je ne savois que comprendre en ce mystère; mais enfin, après qu'il eut frappé à diverses fois sur tous les canons et qu'il leur eut demandé à tous la même chose, il se tourna vers moi, me disant : « Ma foi, ils sont tous huguenots; vous me serez témoin comme ils refusent de faire honneur au Saint-Sacrement. » 11 m'expliqua ensuite cette énigme , et voulut à toute force que je l'accompagnasse à la place où les zélés Catholiques l'attendoient pour apprendre le succès de leur demande. Sitôt que ces Messieurs l'aperçurent, ils s'avancèrent vers lui à grands pas; il me pria d'arrêter un moment, et, après qu'il eut un peu parlé avec eux, il m'appela, leur disant : « Yoilà, Messieurs, un témoin irréprochable; demandez-lui si je n'ai pas interrogé tous les canons pour savoir s'ils vouloient tirer demain; il n'y en a pas un qui m'ait répondu, d'où je conclus qu'ils sont tous aussi bons huguenots que le Prince leur maître.» Ces bons dévots se retirèrent fort confus, et conçurent un tel dépit de cette raillerie, qu'ils se liguèrent étroitement avec l'Évêque pour susciter à M. de Milet et à l'Église une grosse affaire. Elle est essentielle; je la dirai en peu de mots.

Il y avoit à Orange un nommé Brissi, Italien de nation, qui s'étoit défroqué depuis environ vingtcinq ans, pendant lequel temps il avoit persévéré constamment en la Religion. La légèreté, qui est

un des caractères des moines de cette nature, avoit l'ait qu'il s'étoit replongé dans le bourbier. Depuis deux ans il s'étoit retiré à Avignon, où il fut reçu avec applaudissement, comme si l'on avoit fait une grande conquête. Il fut excommunié parmi nous dans toutes les formes de la discipline ecclésiastique. Je prononçai la sentence d'excommunication contre lui un dimanche matin, par ordre de mon Consistoire. Après qu'il eut passé deux ans à Avignon, il retourna h Orange, et vint chez moi pour me dire que son âme étoit dans de continuelles agitations, accompagnant son discours de beaucoup de larmes. Nous le laissâmes en état de péaitent l'espace d'une année, sans lui vouloir donner la paix de l'Église. Nous l'admettions à l'ouïe de la parole et des prières, mais il ne lui étoit pas permis d'assister à la célébration des Sacrcmens, conformément à l'ancienne discipline de l'Église. L'année étant écoulée, et nous ayant donné diverses marques de sa repentance, je levai l'excommunication par le même ordre, le pénitent étant à genous au milieu de l'assemblée, et fut ainsi admis à la paix de l'Église. Cette cérémonie, qui a été abolie dan- L'Église Romaine, par le prétendu Sacrement de la confession, piqua vivement les Catholiques Romains. Les esprits remuans crurent qu'il y avoit là un moyen pour nous inquiéter, et obligèrent L'Évêque d'en écrire en Cour de France.

Et, en elfe t , ils réussirent en quelque manière dans leur dessein : car cette affaire donna quelque inquiétude à'M. deMilet. M. de Lionne, qui étoitpour lors secrétaire. d'Etat des affaires étrangères, en écrivit en Hollande, par ordre du Roi son maître, demandant que Brissi fût chassé de l'État. S.A. R., qui depuis peu avoit pris le dit gouvernement et toutes les affaires, après avoir été déclaré majeur, envoya copie des lettres de la Cour de France à M. dé Milet, avec ordre de l'informer de cette affaire et d'envoyer son avis. Feu M. de Zuilychem, chef du conseil, m'en écrivit aussi, me chargeant d'en conférer avec le commandant, qui n'eut pas plus tôt reçu ces dépêches qu'il m'envoya appeler. Quoiqu'il fût un homme d'un grand cœur, je le trouvai alarmé et inquiet pour cette affaire, qu'il regardoit d'une conséquence plus dangereuse que je ne faisois. Je lui remontrai qu'il étoit de la dernière importance que l'Évèque n'eût pas la satisfaction qu'il demandoit; que, si les choses tournoient selon son désir, il prendroit toujours le canal de la Cour de France, pour nous inquiéter, et qu'il lui falloit faire comprendre en cette occasion, que, s'il vouloit obtenir quelque chose pour sa satisfaction, il devoit s'adresser directement à son Prince légitime; qu'au reste cette occasion étoit favorable pour faire voir que le Prince étoit absolu dans son État, qu'il dépendent de lui de donner

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protection à qui boD lui sembloit, et que, quoique Brissi ne méritai pas cette protection, la bonne politique demandoif qu'il fût protégé en cette rencontre.

Il donna entièrement dans mon sens. J'estime que la mésintelligence qu'il y avoil entre lui et l'Évêque n'y contribua pas peu. Quoi qu'il en soit, il me pria de dresser un mémoire pour envoyer à S. A. II., ce qui fut exécuté selon son désir, et de mon côté je répondis à M. de Zuilycbem, et lui envoyai copie dudit mémoire. Le Prince l'approuva, et M. deZuilychem fitparson ordre une réponse à M. de Lionne, par laquelle il put bien comprendre qu'il étoit jaloux de son autorité, et qu'il pouvoit faire chez lui tout ce qu'il lui plairoitsans que personne eût droit de s'en formaliser. Je portai la peine de cette affaire : car l'Évêque n'osant s'en prendre à M. de Milet, il m'arrêta un jour en pleine rue, et médit avec un visage tout enflammé de colère : « Vous êtes cause que brissi n'a pas été chassé, je m'en ressentirai ou je mourrai bientôt.» Comme c'étoit un bon homme qui m'aimoit assurément beaucoup, je lui dis en souriant : « Vous vous trompez, monsieur, c'est S. A. qui est la cause que Brissi demeure, il est le maître; il faut que vous • t moi suivions sa volonté. Que vous importe que Brissi soit à Orange ou au bout du monde? » « Vous avez raison, me dit-il, j'ai fait mon devoir

et vous le vôtre, soyons bons amis. » Et en me quittant il me donna deux baisers selon sa coutume : car il ne venoit jamais à l'université qu'il ne m'embrassât, qu'il ne me baisât, et qu'il ne m'invitât pour aller boire, me disoit-il, de son bon vin. Il étoit Italien de nation, peu savant, ne se mêlant d'affaires pour nous inquiéter qu'en étant sollicité par les cagots. Il me faisoit l'honneur de venir souvent chez moi; quand il ne me trouvoit pas, il alloit se promener dans mon jardin, et dans les entretiens que nous avions ensemble, il me témoignoit tant d'amitié, que j'en étois dans la confusion.

Un jour que je me promenois avec lui clans son jardin, il me disoit fort sérieusement qu'il me vouloit faire son coadjuteur; que, n'ayant point d'enfants, il ne seroit pas difficile d'obtenir du Pape une séparation d'avec mon épouse. Je me pris à sourire, et lui dis : « Mais, monsieur, si le Pape y consent pour me faire Évèque d'Orange, S. A. y donnera-t-elle son consentement? elle me chassera de son État comme un coquin. Je n'ai pas besoin de changer ma condition, je suis Éveqùè comme vous, et si je ne le suis pas par la grâce du Saint-Siège, je le suis par la grâce de Dieu, et vous tomberez d'accord que cette grâce vaut infiniment plus que celle du Pape. » Le bon prélat mourut cjùëlque temps après; j'eus du déplaisir dé sa

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mort, parce que je le tournois assez bien pour le repos de mon Kglise.

M. de Afilet mourut quelques années avant cet Évêque, sans qu'ils se ftissenj réconciliés engem^ble, quoique ce commandant eût recherché la paix avec lai. M. de Berkcoffer lui succéda au commandement de l'État. 11 veilloit sur tout avec tant d'exactitude que nous vivions dans une profonde paix; il ne se donnoit aucun repos ni nuit ni jour pour s'acquitter dignement de son emploi, ne sortant que rarement du château pour s'empêcher de surprise. Mais la grande cause qui influoit pour notre repos étoit la majorité du Prince, que tous ses sujets eraignoient et respectaient; de sorte que, jusques au temps de la guerre, nous ne fûmes fatigués d'aucune inquiétude ni par ceux du dehors ni par ceux du dedans.

Chacun sait que cette guerre commença Tan Hi"2. Je prévis bien qu'elle alloit être funeste à toute la Principauté, et par conséquent aux Églises que Dieu y avoit recueillies. Nous passâmes pourtant la première année sans qu'on nous donnât aucune inquiétude; mais l'année suivante n'eut pas plus tôt commencé, que nous commençâmes aussi d'en ressentir les funestes effets. Je fus le premier qui en appris les tristes nouvelles le dimanche au soir, 21 janvier de l'année 1073. Ce jour-là j'étois dans mon étude, en bonne compa-

gnie. On m'apporta un paquet de lettres, qui venoit de la part du sieur Gabriel Convenent, mon neveu, conseiller au Parlement d'Orange, qui me donnoit avis que le 1 1 du même mois le conseil d'État du Roi avoit donné un arrêt par lequel il adjugeoit par droit de représaille la Principauté d'Orange à M. le comte d'Auvergne1.

Cette nouvelle fut pour moi un coup de foudre qui me fit pâlir.

Les assistans s'en aperçurent, je les priai d'agréer que je disse un mot à M. de Riomal, enseigne au château, qui étoit présent. Après que la compagnie se fut retirée, je lui donnai mes lettres : il y lut notre malheur, et, après diverses réllexions, il les porta à M. de Berkcoffer. Le lendemain, bon matin, ce commandant me fit l'honneur de venir chez moi pour aviser ce qu'il y auroit à faire en cette fâcheuse rencontre. Mon avis fut d'envoyer copie de mes lettres en Hollande, et à M. Rompf, que M. Grotius12, ambassadeur de L. H. P., avoit

1 Cf. Saint-Simon, VI, 58.

* Pierre Grotius, fils du fameux Hugues Grotius, a été l'un des plus habiles diplomates de son temps. L'électeur palatin, rétabli par la paix de Munster, le fit son résident auprès des états généraux. Il fut fait pensionnaire, de la ville d'Amsterdam, en 1GG0, et exerça cet emploi pendant sept ans. Dans des conjonctures très-difliciles, en 1609, la Hollande requit ses services auprès de Louis XIV; mais il ne put prévenir la guerre de 10*2. V. l'article Grotius, dans le Dict. de Mo/cri.

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laissé à la suite de la Cour, pour savoir positivement si la chose étoit comme on l'avoit écrite. Mais avant que les lettres fussent à Paris, ledit Rompf continua cette nouvelle, que nous avions tenue cachée, ce qui mit tout l'État dans une étrange consternation.

Nous attendions de jour à autre l'exécution dudit arrêt, qui n'éclata que dans le mois de mars suivant, auquel temps M. Houillet, intendant en Provence, vint à Orange, accompagné d'un prévôt avec ses archers, et d'un bourreau pour intimider le monde. Il s'arrêta quelque temps au comtat, dans le couvent des Célestins de Sorgues, pour s'informer de la contenance du commandant. Comme il eut appris qu'il étoit dans la résolution de le recevoir à coups de canon, il ne vouloit point entrer dans l'État; mais enfin, après beaucoup d'allées et de venues de quelques traîtres, il vint à Orange sur la nuit, où, après beaucoup de menaces de faire pendre, la ville souffrit le joug, et se rendit à sa volonté. Il fit sommer le commandant, de la part du Roi très-chrétien, par le pré- \<M, qui lui répondit, selon son devoir, qu'il n'avoil à recevoir des ordres que de la part du Prince son maître. Cette ferme résolution du commandant lit que l'intendant ne fit pas long séjour à Orange, dans la crainte où il étoit que la garnison ne le vint enlever : mais comme elle n' étoit que de soixante

et dix hommes, elle n'étoit pas assez fprl,e [mur une semblable entreprise. Il ne fit que mettre en possession des domaines le sieur Richard, que M. le comte d'Auvergne avoit envoyé avec la qualité de son procureur, après quoi il s'en retourna en Provence avec la même escorte qui l'avoit accompagné.

Comme on eut appris à la Cour de France le refus et la résolution dudit commandant, M. de Louvois écrivit à M. Rouillet que le Roi consentoit que ledit commandant demeurât dans le château avec sa garnison, à condition qu'il n'empêchât pas la levée des deniers de la Principauté. Cet ordre ne fut pas donné comme une faveur : on appréhendoit qu'une étincelle n'allumât un grand feu; de sorte que la politique voulut, pour ce coup, qu'on différât, jusqu'à un autre temps qui paroîtroit plus favorable, le dessein qu'on avoit formé de raser le château et d'enlever toute l'artillerie, les armes et la munition qui étoient dedans.

Cependant je tcnois de près ledit Richard, afin qu'il ne fit aucune plainte en Cour de France, et que par ce moyen mon Église fût en repos. Il me faisoit de belles promesses ; mais enfin ce malhonnête homme, qui s'étoit imaginé qu'il luiseroit plus honorable d'être logé dans le château, n'oublia rien pour en dénicher le commandant. Il

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éerjyoit mille faussés, à M. le comte, d'Auvergne, qu'il ne pouvuil retirer los revenus, que le commandant ptoit un grand obstacle pour cela, et que, si on no pensoit à le faire sortir, il seroit contraint de tout abandonner.

Sur ce prétexte, ou, pour mieux dire, sur d'autres de politique, le Roi très-chrétien donna ordre au comte de lirignan ' d'aller attaquer ledit château a\i v le régimept des galères et tout l'arrière-ban de Provence. Le 20 octobre de la même année, son capitaine des gardes arriva à Orange avec quelques compagnies qu'on avoit tirées des garnisons voisines. Il envoya un tambour devant lui vers le château, et, s'en étant approché, il somma le commandant, au nom du Roi son maître, de lui remettre la place. Il lui répondit comme il avoit l'ait au prévôt, qu'il ne reconnoissoit aucun ordre que ceux du Prince son maître, et qu'il eût à se retirer, faute de quoi il luiferoit tirer dessus. Après cette vigoureuse réponse que cet officier n'avoit pas attendue, le château fut bloqué, les portes de la ville fermées, à la réserve d'une où l'on mit un - i orps de garde.

Le blocus dura un mois entier, après lequel M. li' comte de Grignan, à la tète de toute la po-

1 Le comte de Grïgnan, gendre de madame de Sévigné , lui longtemps lieutenant général de Provence, n . Saint-Simon, lll . 2: 1 ; IV, 339; XUj •>'.) gqq.

blesse de Provence, parut devant la ville, suivi du régiment des galères, et prit des chemins détournés pour n'être pas incommodé du canon; mais pourtant il ne put si bien se détourner qu'il n'y eût quelques personnes emportées par le canon, qui lit un grand feu tant que les troupes furent à la vue du château. Il ne fut pas plus tôt dans la ville, qu'il envoya un trompette pour sommer ledit commandant, qui répondit comme il avoit fait auparavant. La nuit, on fit approcher le canon qu'on avoit tiré de l'arsenal de Marseille ; mais comme le commandant n'avoit pas une garnison suffisante pour résister aux ennemis, il fit une honorable capitulation , conformément aux ordres du Prince, qui l'avoit loué par une de ses lettres de ce qu'il avoit refusé la porte du château à ceux qui la lui avoient demandée; qu'à l'avenir il en userok de même jusqu'à ce que des troupes parussent, contre lesquelles n'étant pas en état de se défendre, il seroit obligé de capituler aux meilleures conditions qu'il pourroit obtenir, mais surtout qu'il eût à se souvenir de n'avouer jamais qu'il se rendoit aux ordres du Roi très-chrétien, mais seulement à la force de ses armes.

La persuasion où tout le monde étoil de ma fidélité et de mon zèle au service du Prince mon maître, et qu'on savoit que ce u'étoit qu'avec regret que je voyois la désolation de son État, fit

HE .1. T. 1>K «.H.VMBRL'N. 40

que bien des gens me rendirent de mauvais ofiices pris de M. le comte de (iriguan. Ils lui disoient incessamment que c'étoit moi qui einpèchois patines conseils le commandant de se rendre, que je serois la cause que toute cette noblesse péiïroit devant cette bicoque ; de sorte qu'on mit en délibération si l'on devoit m' arrêter. Plusieurs permîmes qui se faisoient de mes amis me conseil loient de me retirer hors de l'Etat pour ne m'y trouver pas à la venue de M. le comte de Grignan; ils m'en faisoient presser par mes parents et par les personnes pour lesquelles j'avois le plus de déférence.

Niais quoi qu'ils pussent dire et faire, ils ne purent jamais m'obligera nf éloigner; au contraire, je leur disois que, sans mes incommodités, je m'enfermerois dans le château aveclecommandant, et qu'on ne s'en rendroit maître qu'en renversant les murailles sur nos tètes. Je suis tout persuadé que la constance que je fis paroître en cette rencontre m'attira l'estime de M. le comte de Grignan. Il est honnête et généreux, et je m'iîiii- m»' (pie, bien loin de blâmer ma conduite, il m'en Louoit dans son âme, puisqu'il n'y a rien de plus naturel à un sujet que de porter avec zèle les intérêts de son souverain.

M. de Berkeoffer ne fut pas plus tôt sorti, qu'on commença d'enlever les munitions et armes qui

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étoient dans le château, après quoi il l'ut ra^é jusqu'aux fondcmens, et le puits, qui étoit une des rares merveilles de l'Europe , entièrement comblé. On voulut obliger les liabitans à faire cette démolition ; ils le refusèrent constamment, quelques menaces qu'on leur sût faire. On fut obligé d'y employer les Contadins, qui n'enlevoient aucune pierre dont la grosseur fût considérable, que ce ne fût ou ma tête, ou mes bras, ou mes jambes; car à tout moment on les entendoit crier : «Voilà la tête de Chambrun ! voilà le corps de ce diable de Ministre ! voilà son bras, voilà sa jambe! » Ils ne se contentèrent pas seulement de me rouer ainsi par leurs paroles, ils me brûlèrent au lieu de Sairrignan en effigie avec Calvin et Bèze, nous faisant sauter par une mine, en quoi ces misérables me firent plus d'honneur que de mal en m'associant avec des personnes d'un mérite si extraordinaire.

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IVmlant cet intt rrègne, il n'y eut sorte de malice qu'on ûe nul en usage contre nous. LesConladins qui avbieiit démoli le château, avant que de se retirer, s'avisèrent d'arborer deux croix de bois qui avoient servi à tout autre usage dans les magasins du château : ils en posèrent une sur un des bast 'unis démolis qu'on appeloit le bastion Rouge, faisant face vers l'Orient, et l'autre sur le bastion qu'on appeloit du Rhône, qui lournoit du coté de l'Occident. Ce furent là deux pierres d'attente pour nous faire bien des affaires.

Quelque temps après on les mit à bas. On accusa des personnes de considération d'être les auteurs de ce prétendu sacrilège, et enfin la Providence, qui conduit tout sagement, fit que la m.ilice fut découverte, et qu'il fut clairement avéré que le curé nommé Oihagi, homme de trèsmauvais exemple, malicieux, et sur le tout fort ignorant, avoit suborné de jeunes enfants pour accuser ces personnes de qualité, ce qui fut cause que tout ce grand bruit fut ealmé dans le moment.

Cela n'empêcha pas pourtant que ce curé ne poussât plus avant sa malice : il employa la pi urne du sieur Aimard , avocat au Parlement , pour dresser une requête au Roi très-chrétien, pleine de mille impostures, qui aboutissoit uniquement à nous rendre odieux et à nous enlever les deniers qu'on appeloit de la perécation1, qui étoient employés à l'entretien des Pasteurs, des Professeurs et Régents du collège. J'ai passé cette requête par mes mains ; la copie est au pouvoir d'un de mes amis; peut-être pourra-t-elle être donnée un jour au public pour lui faire connoître de quel caractère sont les ecclésiastiques de cette nature. Pour ce coup cette requête ne fut pas répondue : la politique ne le demandoit pas ; il falloit attendre un temps plus favorable. Cela pourtant n'arrêta pas l'humeur remuante de ce curé : il envoya une autre requête à M. le comte d'Auvergne, qui jouissoit de la Principauté par droit de représaille, tendante à ce qu'il fit rendre aux Catholiques Romains l'Église de Saint-Martin, dont mon troupeau jouissoi t en vertu des édits de ses Princes . Mais M . le com t e d'Auvergne, qui est un Prince sage et modéré, ne voulut rien innover dans la Principauté, après

1 Je n'ai pu découvrir nulle part le sens exact île cette expression. La péréquation dont parle Diderot dans son Encyclopédie était d'une tout autre nature que celle à laquelle M. tle Cham-

hrun l'ait allusion.

avoir vu les édits de nos Princes, que je lui fis tenir par le moyen de son intendant.

Je n'étois pas si mal informé de tout ce qui se passoil à Orange, que je ne visse comme à l'œil, que j'avois toujours ouvert pour le bien de mon troupeau, que ce curé n'agissoit pas par lui-même; M. Jean-Jacques d'Obeille, abbé et comte de Montfort', étoit déjà arrivé à Orange pour remplir l'épiscopat. Ses manières insinuantes, et les discours qu'il affectoit de tenir de vouloir vivre en paix, persuadoient le monde que ses intentions étoient très-droites à cet égard, et qu'on étoit heureux en ce contre-temps qu'il y eût à Orange un Évêque qui n'aimoit pas la brouillerie. Pour moi, qui ne me voulois pas laisser surprendre à ces belles apparences, je découvris bientôt que le curé n'agissoit que par ses ordres. L'événement n'a que trop justifié que je ne m'étois pas trompé dans ma conjecture. Comme cet Évêque a beaucoup d'esprit, il ii" vouloit passe commettre, voyant que la paii étoit sur le point d'être conclue, appréhendant

1 « Joh. Jac. tPObeUh, ex illnstri ;ipud Boios familia, abbas it cornes Sancti Jacobi de Monte-Forti diœcesis Macloviensis, et doctor Sorbonicus, anno œtatis sus 27. Nominatur Episcopus 1<;74. Consecratiir l'ariMis apud Cœleatinos, mense nov. anni l<;77. I'n>«cssii)iit'ni per procuratorem obtinuit 18 dec. 1 G 7 7 et per BemetipBum n apr. ic:s... tiactenus superstea. » (Gall. Christ., Il 15, 1. 1, p. 78C.)

que S. A. rentrant dans ses droits, il n'eût sujet de se repentir d'avoir voulu innover au préjudice de ses édits.

En effet, la paix de Nimègue ayant été conclue, la Principauté fut remise à son légitime possesseur, conformément à l'article exprès qui avoit été fait. Il y eut à Orange de grandes réjouissances, dans la pensée où l'on étoit qu'on jouiroit de quelque repos après tant de vexations et de troubles; mais l'esprit du Papisme, qui ne se plaît qu'à exciter des troubles, et qui n'aime point le vent coi et subtil où Dieu se rencontre, replongea bientôt mon Eglise dans de mauvaises affaires.

Cette fête agréable que l'on y célébroit pour solenniser la conclusion de la paix fit mal au cœur aux Romains. L'Évèquc fut le premier qui fît pàroître son chagrin. Les bourgeois, tant d'une que d'autre religion, alloient en foule dans son palais épiscopal pour lui faire honneur par le feu de leur mousqueterie ; il s'en fâcha comme si on lui eût fait un affront, et dit hautement qu'on n'alloit chez lui que pour s'en moquer. Ce fut apparemment là que se fit le complot d'abattre les deux croix, dont j'ai parlé ci-devant, pour en accuser ceux de la Religion, et leur susciter par ce moyeu de gr< affaires. Lesdits bourgeois avoient demeuré trois jours entiers sous les armes, savoir : le dimanche, le lundi et le mardi. La fatigue de ces trois jour-

DE .1. p. p| i.IIVMISIU N. 'il

nées les avoit jetés dans un profond sommeil; mais pendant qu'ils dormoient à leur aise, on travaillent à les perdre, car un ermite s'étanl yanté en oléine place que eclte joie ne dureroit guère, la nuit du mardi au mercredi il alla abattre les deux croix, accompagné de deux garnemens qui l'aidèrenl à exécuter son entreprise.

C'est uni' chose surprenante que les Papistes aient tant de vénération pour la croix, et que cependant ils la profanent pour en imposer une bien iluiv à ceux qu'ils veulent persécuter. Il n'y arien de saint ni de sacré pour eux, pourvu qu'ils s'en puissent servir à leurs funestes desseins. L'impiété, le sacrilège et la profanation sont comptés pour rien chez eux moyennant que ces crimes énormes puissent contribuer à susciter des affaires ou à perdre ceux qu'ils appellent hérétiques.

CelaparutenriiistoirequejeréciteicarrKvèque, qui sans doute étoit bien informé de la vérité du fait, monta tout furieux sur les bastions où ces crois avoient été arborées pour pouvoir dire et écrire : < J'ai vu, » et en descendit encore plus furieux, faisant de grandes menaces. Il en écrivit «ai Cour de France avec une plume trempée dans le fiel, exagérant cette affaire comme s'il se fût agi du bouleversement entier de la Religion Romaine.

Cependanl «ai observera que lesdites croix n'avoienl été plantées que par des manœuvres sans

l'aveu d'aucune autorité publique, et qu'elles n'avoient point été bénites, de sorte qu'on les pouvoit regarder comme un objet tout à t'ait indifférent . Mais cela n'empêcha pas qu'on ne mît tout en usage pour faire passer cette affaire comme le plus grand sacrilège qui fût jamais arrivé. Il y eut de grandes informations; le Parlement, au lieu de faire une enquête exacte pour découvrir les auteurs de ces brisemens de croix, comme il le pouvoit faire facilement par les indices que je lui en donnai, se contenta de donner un arrêt de bannissement contre le nommé Jean Poudrier, quoiqu'il n'y eût contre lui aucune preuve; et le nommé Tevenon, Papiste qui avoit aidé l'ermite à abattre les croix, et trouvé munidesfers qui soutenoient les bras desdites croix, qui avoit même pris la fuite lorsqu'il avoit été cité devant un commissaire du Parlement, fut laissé en repos sans qu'on fît contre lui aucune poursuite. Cet arrêt n'apaisa pas la fureur de l'Évêque : il ne cessa d'écrire en Cour de France jusqu'à ce que M. de Rouillet, intendant en Provence, lui eût envoyé l'ordre qu'il avoit reçu de la Cour de s'avancer avec des troupes pour châtier l'attentat qui avoit été commis à Orange. Quelques semaines après, le secrétaire dudit intendant y arriva avec ordre de faire relever lesdites croix, et d'en arborer une nouvelle à la place du cirque; et, au cas qu'on refusât d'obéir, de faire avancer un régiment de

DE .). P. DE CHÀMBRUN. 53

dragons qui étoit en Provence, pourfaire exécuter avec force la volonté de la Cour. On voulut même ijne les consuls de la Religion assistassent à cette cérémonie en chaperon, à quoi je m'opposai de toutes mes forces, remontrant tant auxdits consuls qu'à tous les autres, qu'il valoit mieux périr mille fois que de permettre que nos consuls assistassent à une semblable cérémonie. Toutes mes exhortations et mes prières furent inutiles; mes larmes et mes soupirs ne purent arrêter le coup; la lâcheté l'emporta par dessus le devoir, et les timides, non contents de mépriser mon conseil, disoient hautement que je voulois perdre la ville.

M. de Riomal, qui étoit pour lors à Orange en qualité d'envoyé de S. A., s'y opposa fortement: mais comme il n'avoit pas la force en main pour se faire obéir, il sortit de la ville pour ne s'y trouver pas en un jour si triste et si fâcheux comme fut celui du relèvement des croix.

On n'oublia rien pour rendre cette cérémonie pompeuse; on envoia chercher la musique d'Avignon; non-seulement tout le diocèse y accourut, mais "ii \ vint de bien loin en procession poursolenniser cette fête. Od vil La ville toute remplir de Pénitents de toutes couleurs, et tout ce grand monde monta où étoit autrefois le château, et les crois furent bénites par l'Évêque, revêtu de tous ses habit- pontificaux. On descendit par le chemin

qui aboutit à ma maison; la musique y fit une longue station, et l'Evèque avec le secrétaire susnommé disoieut par une piquante raillerie : « M, de Chambrun n'a pas de quoi se plaindre, nous l'avons bien régalé. » De là ils passèrent à la place du cirque, où ils arborèrent une nouvelle croix avec les mêmes cérémonies.

Pendant ces tristes heures j'étois avec mes chers collègues qui étoient venus à ma maison pour se consoler avec moi. J'étois dans mon lit accablé des douleurs de la goutte et d'une affliction inconcevable de ce que Dieu me faisoit voir en mes jours.

Au même temps que la cérémonie fut achevée, le premier consul nous vint trouver, et, le visage tout couvert de larmes, il se jeta par terre, nous conjurant de prier Dieu pour lui. Dieu sait les larmes que nous répandîmes ensemble. Je lui remontrai qu'il eût bien mieux fait d'obéir à Dieu qu'aux hommes, que s'il eût suivi notre conseil, il ne seroit pas dans le désespoir où il se trouvoit, et qu'il auroit bien fait de faire un bon usage de la parole de saint Paul : Obéissez à vos conducteurs, car ils veillent pour vous1. Après cette exhortation je fis la prière, dont le cours fut souvent interrompu par mes sanglots, par mes soupirs et par mes larmes.

1 Ce passage se trouve dans PEpitre aux Hébreux, X11I, 17.

DE J. p. PB riI.VMltlil V .'i.'i

Voilà comme le commençemenl de la j-aix de Niinègye fin maintenu et exécuté à Orange. Je ne prévis que trop que, puisqu'on la violoit en sa naissance, les suites ue seroienl pas moins funestes. La suite fera voir que la paix a été une continuelle guerre à l'égaré de la Principauté. D'en découvrir ici le mystère, cela n'est ni de ma profession ni de paon sujet : j'en laisse faire les réflexions aux politiques.

J'ai dit que la paix de Ximègue avoit été le commencement île la guerre contre la Principauté d'< )range, Ce que j'ai à dire dans la suite en est une preuve incontestable. L'abattement de la citadelle avoit laissé la ville ouverte du côté du midi. Cette Ouverture dopnoit un passage libre aux garnemens du voisinage pour y exercer mille voleries. li \ en eut deux qui furent surpris et exécutés à mort. Ces excès qu'on commettoit presque toutes les nuits obligèrent les consuls de s'adresser par mi' requête a S. A. 11., tendante à ce qu'il lui plût (l'ordonner que la ville fût fermée de ce côté-là, Le Prince leur demanda un plan de ce qu'ils avoien! intention de faire, On le lui envoya, ''t il en fit tirer un sur celui qui lui avoit été i uvoyé, et, en jeur permettant de fermer la ville, il leur commanda très-expressémeni que la muraille fui à la hauteur des autres.

«•h commença cet ouvrage avec beaucoup d'em-

pressement : mais à peine en eut-on bâti quelques toises, que l'avis en étant porté en Cour de France, le Marquis de Montanègues1, lieutenant-général en la province du Languedoc, eut ordre de se transporter secrètement sur les lieux et d'en faire son rapport. Il fut reconnu visitant cet ouvrage, de quoi je fus incontinent averti; et, après l'avoir bien examiné, il entra dans la ville, sans faire semblant à personne du sujet qui l'avoit amené. 11 me fit l'honneur de me venir visiter, et m'entretint de tout autre chose. J'allai à Courtheson, ville de la Principauté où il s'était retiré, faisant semblant de lui aller rendre sa visite. Je le tournai de bien des côtés pour tâcher de tirer quelques éclaircissemens sur mes doutes : il fut toujours sur ses gardes, et il me fut du tout impossible de découvrir le sujet qui l'avoit amené à Orange.

Cependant je me doutai bien que son voyage étoit mystérieux; ce que nous ne tardâmes pas d'apprendre, car six semaines après, au mois de décembre 1682, il revint, avec ordre de la Cour de faire cesser cet ouvrage. Les consuls eurent de la peine à s'y résoudre, et lui représentèrent que c étoit par ordre de leur Prince qu'on se fermoit contre les voleurs, qui avoient fait mille ravages dans la ville. Cela ne le satisfit pas; il vouloit

1 Cf. Nap Peyrat, Hist. des Pasteurs du désert. Paris, 1842, I, 14 i sqq.

qu'on Un promît absolument qu'on ne poursuivrait plus ce travail. Mais les consuls prirent ce tempérament, qu'ils en écriroient au Prince pour faire savoir sa volonté, et qu'ils feroient cesser l'ouvrage jusques à ce qu'ils eussent reçu ses ordres. L'affaire demeura en cet état jusques au mois de juin suivant, auquel temps un ingénieur fut envoyé pour tirer le plan de ce qui avoit été fait et de ce qui restoit à faire. Quoique ce nouvel ouvrage ne dût donner aucun ombrage à personne, et qu'on sût très-bien qu'on ne le poursuivoit pas, on voulut pourtant en faire une affaire d'éclat. C'est pour cela que ledit Marquis revint à Orange le 20 juillet suivant, pour ordonner aux consuls de démolir ce qui avoit été nouvellement bâti. Le conseil de ville fut assemblé tout le jour pour résoudre sur cette demande; et, après l'avoir mûrement examinée, on députa audit Marquis pour lui faire savoir que, cet ouvrage ayant été fait par l'ordre du Prince, ils n'oseroient y toucher sans se rendre criminels et rebelles à sa volonté; que c'étoit à lui >eul de leur faire ce commandement, sans quoi il- n'oseroient jamais mettre par terre ce qui avoit déjà été fait. M. d< Montanègues se retira le lendemain matin sain pouvoir tirer autre parole desdits consuls : maisi revintbientôt avec une li"ime escorte.

Ce fut le 14 août 1682 qu'il entra dans < (range, précédé de ses gardes, à la tète du régiment de la Lande, 1'épéeàlamain, comme s'ils fussent entrés dans une ville de conquête. Ils logèrent partout à discrétion, et, pendant toute la nuit, on n'entendoit dans les maisons que des gémissemens pitoyables, des coups de bâton que les dragons déchargeaient sur leurs hôtes, qui étoient obligés de sortir de leurs maisons et de courir les rues pour aller chercher de quoi satisfaire ces hôtes inhumains.

Le jour ne fut pas plus tôt venu, que les dragons se mirent en campagne, entrant dans les maisons l'épée à la main pour piller et rançonner leshabitans. La fureur étoit si grande que peu s'en fallut que l'Ëvèque ne fût couché par terre, en défendant son curé qui étoit insulté par une troupe de dragons.

La faveur de M. de Montanègues m'exempta du logement. Je lui avois rendu un petit service par les soins que j'avois pris à terminer un procès fâcheux et de conséquence qu'il avoit pendant par

DE I. P. I>E CII.VMimiV 59

devâflt le Parlement d'Orange. Mes" chers collègues ue furent pas si heureux, et particulièrement M. Gondrand1, qui fut furieusement tourmenté par quatre dragons. On avoit beau se plaindre de ces excès et de ces violences, le mot étoit donilé pour û'en rien rabattre; jusqUes-là que M. de Btîontanègues s'alla cacher dans le couvent des Capucins, pmir qu'on ne le pût aborder pour l'informer de tout ce qui se passoit. Enfin, après avoir exercé toute sorte d'inhumanités, et fait des extorsions qui montoient plus haut de dix mille livres, les consuls furent obligés de faire un traité à quarante sols par place et les ustensiles qu'on fît monter assez haut pour fournir à la nourriture des dragons. Ce qu'il y eut de plus injuste encore fut qu'ayant traité pour quatre cent cinquante places, on les fit monter à plus de douze cents, de sorte que, pour dix-huit jours de logement, ces honnêtea gens emportèrent plus de cinquante mille livres.

i Mi se seroit consolé de cette perte et de tout le mauvais traitement qu'on avoit reçu, si les choses en eussent demeuré Là : mais le lendemain, 15 du même mois, on apprit des choses bien plus fâcheuses. Ce lut L'ordre que ML de Muntaili exhiba aux consuls, pat Lequel le Roi son maître

1 N . là ptélacé.

ordonnoit aux liabitans de la Principauté de raser les murailles d'Orange, faute de quoi elles seroient rasées à leurs dépens, et que les gens de guerre y demeùreroient jusques à l'entière exécution dudit ordre. Orange fut en ce jour un cimetière de personnes vivantes; ses liabitans avoient des visages de gens déterrés; on ne voyoit que des larmes; on n'entendoit que des soupirs; et, tout accablé que j'étois dans mon lit par une chute qui m'avoit brisé tout le corps et par les douleurs de la goutte, je tàchois de consoler mon pauvre troupeau qui venoit en foule dans ma maison pour mêler ses larmes avec les miennes. Dans l'extrémité où les choses étoient réduites, les liabitans prirent le parti de démolir eux-mêmes les murailles. Ils prévoyoient qu'en ne le faisant pas on iroit lentement en besogne; et qu'ainsi ils seroient accablés par un long logement de gens de guerre, et par les frais qu'il faudroit faire pour payer les pionniers qui seroient employés à cette démolition.

Comme ce samedi 14 d'août avoit été extrêmement terrible par les inhumanités que les dragons avoient exercées, il y eut des gens assez lâches pour insinuer qu'il seroit dangereux d'ouvrir le lendemain nos temples pour l'exercice public. Je m'émus extrêmement à l'ouïe d'une semblable proposition, et tins ferme à conclure qu'il falloit

ttE J. P. DE CHAMBRUN. <>l

Paire nos exercices comme à l'ordinaire, quoiqu'il en pûl arriver.

M. de Bergairolles étoit près moi lorsqu'on me lit cette proposition; il donna dans mon sens avec beaucoup de zèle, et se chargea d'aller chez M. de Montanègues pour lui représenter les appréhensions où l'on étoit d'être insultés dans nos assemblées par les dragons, à quoi il pourvut par un corps de garde qu'il fit mettre à la porte de nos temples.

Deux jours avant l'arrivée de ces anges destructeurs, M. Moran, intendant de la province de Provence, étoit venu à l 'range, pour exécuter un arrêt du conseil d'État du Roi son maître, du 17 juillet 1682, par lequel il étoit ordonné que tous les écoliers françois qui étoient au collège eussent à s'en retirer sans aucun délai, avec défense aux consuls de les y recevoir, et que les autres François qui s'étoient habitués dans la Principauté fussent (liasses par les consuls, des communautés, faute de quoi tout commerce étoit interdit avec les sujets du Prince.

Ce fut un triste spectacle de voir ces pauvres écoliers errans dans la campagne, pour se retirer chez leurs parens, qui, les voyant arriver, crurent d'abord qu'on avoit tout saccagé à Orange. Cela n'empêcha pas que ledit arrêt ne lut publié et affiché dans toutes les provinces voisines, ou l'un mit

des gardes sur toutes les avenues pour empêcher que les sujets du Prince n'entrassent et ne sortissent des provinces de France. Il ne venoit plus rien dans Orange pour pouvoir entretenir les troupes qui y étoient, et plus les habitans étaient dans l'impuissance de fournir à la gourmandise des officiers et au dégât des dragons, plus ils étoient maltraites par leurs hôtes qui leur demandoient ce qu'ils ne pouvoient pas avoir. Qu'on juge de l'extrémité où se trouvoit cette malheureuse ville, dans ce fâcheux contretemps, et quel pouvoit être l'état des gens de bien en une si triste conjoncture ! Les murailles ne furent pas plus tôt abattues, qu'on commença à faire de nouvelles affaires à mon troupeau.

Au mois de décembre, même année, le même intendant revint à Orange pour y exécuter deux ordres terribles. En vertu du premier, il alla à l'abbaye de Saint-André de Ramières, accompagné d'un prévôt et de ses archers, pour enlever tous les documens de cette maison. Les pauvres religieuses furent fort alarmées de cette visite. Elles fermèrent la porte de leur couvent, pour n'y laisser pas entrer ces nouveaux venus : mais, ètanl menacées qu'on se serviroit de la violence pour mettre bas leur porte, la crainte, qui est naturelle à ce sexe et aux personnes de ce caractère, les obligea à l'ouvrir sans attendre la violence. L'inten-

liant se saisit de tous leurs papiers; et, quelques remontrances qu'elles pussent faire pour se plaindre du tort qu'on leur faisoit, tout cela fut inutile, aussi Lien que le droit quelles mirent en avant, de leur Prince légitime, qu'elles reconnoissoient pour leur jus-patron. Cette violence ne fut exercée que pour se rendre maître des titres qui justifient les droits de S. À. sur cette abbaye, el

is de très-bonne part qu'on n'y a trouvé qu'une lettre de Henri II, Roi de France, écrite à

eligieuses en un temps d'interrègne, sur laquelle « » 1 1 veul fonder tous les droits du jus-patronat que la Fiance prétend sur celte abbaye. Mai- tous les autres papiers qu'on tient aujourd'hui fort cachés, justifient hautement les droits

de S. A.

Après cette exécution que l'intendant lit en cette abbaye, il retourna à Orange, où, le lendemain matin, il fit saisir par les archers sept ou huit personnes, sous prétexte qu'elles étoient relapses. On se saisit des sujets naturels du Prince qui avoient fait toute leur vie une constante profession de la Religion. On les traduisit dans les prisons du Parlement d'Aix , où, api!.- avoir essuyé beaucoup d'inquiétudes et de souffrances, il y en eut qui changèrent de religion pour se mettre en liberté, el ceux qui demeurèrent fermes furent condamnés à faire amende honorable et à

de grosses amendes , avec ordre de sortir incessamment du royaume 'et de la Principauté d'Orange, à peine de la hart.

Ce procédé inouï épouvanta furieusement tout mon pauvre troupeau; il n'y avoit personne qui se crût assuré dans sa maison : chacun croyoit de voir à tout moment le prévôt à sa porte, et l'on ne revint de ses frayeurs que lorsqu'on eut appris que M. Ileinsius se disposoit d'aller en Cour de France en qualité d'envoyé extraordinaire de L. H. P., qui avoient pris à cœur l'affaire du rasement des murailles. Mais chacun sait quel fut le succès de cet envoi. On soutint toujours à la Cour qu'on avoit droit défaire ce que l'on avoit fait; et quoique M. Ileinsius 'fit voir, plus clair que le jour, à M. le marquis de Croissy 2 que la démolition des murailles d'Orange étoit une infraction manifeste à la paix de Nimègue, et qu'il soutînt par des raisons invincibles l'indépendance de la Principauté, il fut obligé de se retirer sans qu'il vît au-

1 Heinsius, grand pensionnaire de Hollande, que le prince d'Orange honora de la plus grande confiance, même quand il l'ut monté sur le trône d'Angleterre, fut envoyé par lui auprès de la couronne de France, pour les affaires de la Principauté d'Orange, après la paix de Nimègue. Cf. Saint-Simon , \\ III , 258 sqq. ; VI, 133.

2 Le marquis de Croissy, ministre et secrétaire d'État des affaires étrangères, était frère de Colbcrt.V. Saint-Simon, I, 379.

DE J. P. DE • BAMBRUN. 63

.mm. disposition à réparer le tort qui avoit été

fait.

Pétulant qu'on inquiétoit de cette manière les sujets de S. Al. , on travail! oit à Paris, avant l'arrivée de M. Heinsius, à trouver des moyens d'enlever au légitime souverain et la propriété et la souveraineté de la Principauté. Pour cet effet, on obligea M. le prince de Condé, ce grand héros, en qualité d'administrateur des biens du duc de Longueville, de présenter une requête au conseil du Roi, par laquelle il demandoit la Principauté sur les anciennes et mal fondées prétentions de cette maison. Le procureur du Roi se présenta au même temps pour demander la souveraineté au nom du Roi son maître. Le conseil ordonna que les partics seraient appelées par devant ledit conseil, et un huissier de la chaîne fut envoyé à Orange pour assigner S. A. en la personne de M. de Lubières, président au Parlement, à comparaître dans deux mois, et un huissier du Parlement d'Aix fit la même assignation pour l'abbé d'Orléans, duc de Longueville.

Je n'oublierai pas ici de remarquer l'insolence de ces huissiers qui, dans leurs exploits, ne donnoient autre titre à S. A. que celui de messire Guillaume, comte de Nassau, demeurant à Amsterdam en Hollande. Tout ceci arriva au mois de décembre 1681, et Dieu sait quelles

66 LES I.A1LMES

alarmes ces assignations causèrent dans toute la Principauté.

S'il m etoit permis de raisonner dans cet ouvrage en politique, je dirois que cette levée de boucliers ne se fit que pour trouver un prétexte qui pût fonder- l'abattement des murailles. Messieurs les États- généraux avoient déjà nommé M. Heinsius en qualité d'envoyé extraordinaire en cour de France pour se plaindre de l'atteinte donnée à la paix de Nimègue. On savoit qu'il deyoijt bientôt se mettre en chemin ; de sorte qu'il fallojt se préparer à lui donner quelque réponse par laquelle l'on pût éluder toutes ses plaintes. Et en effet, en vertu de cette assignation, le Roi ticschrétien lui répondit qu'il avoit eu droit de faire ce qu'il avoit fait; à quoi M. Heinsius repartit avec respect, mais aussi avec force, que le Prince étoit maître absolu dans son État, et qu'on ne pouvoit avec justice abattre les murailles de la capitale de sa Principauté. Cette réponse vigoureuse surprit ceux qui étoient présens à l'audience, mais elle ne remédia pas à l'infraction qui avoit été faite, non plus que les fortes raisons que M. Heinsius mit en avant dans les conférences qu'il eut avec M. le marquis de Croissy, comme je l'ai remarqué ci-dessus. Au contraire, les choses allèrent toujours en empirant, comme on le verra par la suite.

DE .1. r. I>E CHAMBRl \. <>7

Quoique les Catholiques Romains dussent regarder le rasemeat dos murailles comme un malheur public auquel ils étoient autant intéressés que ceux de la Religion, ils liront de ce malheur un sujet de leur joie, et recommencèrent à inquiéter l'Église avec plus de fureur qu'auparavant. Le curé que j'ai dépeint ei-devant mit sur pied une compagnie de Pénitens noirs qu'on n'avoit jamais vus dans Orange. Les officiers du Prince, qui virent que cette nouveauté ne pouvoit produire que de très-mauvais effets, s'opposèreni à cet établissement. Mais l'Évêque, qui feisoit agir sous main son curé, prit hautement son parti, et écrivit en Cour de France l'opposition que l'avocat et procureur général de S. A. avoit formée contre l'établissement de cette confrérie. On n'a pas pu apprendre positivement quelle fut la réponse qu'il recul sur ce sujet; mais il est vraisemblable qu'un lui répondit de poursuivre sa pointe, sans quoi il n'auroit sans doute pas osé exciter l'horrible tumulte qu'ils excitèrent au mois de juin de la même année, le dimanche après leur Fête-Dieu; car, dans ce jour, peu s'en fallut qu'on ne vît une horrible boucherie dans Orange.

Voici le sujet de ce tumulte •'

Cette confrérie de Pénitens faisoit une procession sur les six heures du soir. Ceux qui sortirent les premiers de l'église cathédrale, du cùté d'une

place, s'étoient munis de gros bâtons et de diverses armes sous leur robe pour insulter ceux de la Religion. Dans cette vue, ils regardoient de tous côtés pour voir s'ils n'en apercevraient aucun. Le Consistoire y avoit donné bon ordre, ayant fait exhorter à l'exercice du matin tout notre peuple à se tenir chez soi, pour ne donner occasion à ces séditieux d'exciter quelque tempête. Notre peuple fut dans une grande obéissance à cet égard. Mais ces gens, qui ne cherchoient qu'à mal faire sous l'habit de Pénitens, s'avisèrent de jeter des pierres dans les maisons de ceux de la Religion et sur le dez '.

L'ermite dont j'ai parlé ci-dessus, qui avoit abattu les croix, avec un petit bossu nommé Delaire, étoient les plus ardens en cet exercice de violence. Quoique nos gens fussent extrêmement harcelés, ils se continrent pourtant, souffrant ces insultes avec beaucoup de patience.

Comme ces séditieux ne trouvoient pas matière d'exécuter leur funeste dessein, ils virent quelques moissonneurs du Dauphiné , fort éloignés d'eux, qui traversoient quelque rue; ils quittèrent leurs rangs, se jetèrent sur eux avec beaucoup de violence, les rouèrent de coups de bâton; ils avoient beau crier qu'ils étoient Catholiques,

1 Faut-il lire « dais? » Les deux éditions, celle de 1088 et celle de 1739, portent « sur le dez. »

DE .1. P. DE I 11 LMBR1 N. 09

comme en effet ils L'étoient, tout cela ne put apaiser leur rage : ils les traînèrent dans les boues, leur déchirèrent leurs habits, et, sans le secours de quelques Catholiques, ils les auroient percés de leurs épées, qu'ils leur tenoienl aux reins.

Ce tumulte arrêta tout court la marche de la procession. L'Ëvêque étoit dans l'église, à la suite de leur Saint-Sacrement; il ne savoit d'où venoil tout ce désordre, et, s'eu étant enquis à des personnes qui l'abordèrent, ils furent si malicieux que de lui dire que ceux de la Religion avoient attaqué les Pénitens, qu'on en étoit aux mains, et lui conseillèrent de se sauver promptement dans son évêclié. Ce prélat prit l'alarme: il traversa l'église à grande hâte pour se retirer chez lui; mais, comme il sortoit du chœur, des honnêtes gens lui apprirent la vérité du fait, ce qui l'obligea à revenir sur ses pas.

Pendant que cela se passoit dans l'église, l'ermite avec quelques-uns des Pénitens se détachèrent de leurs confrères, et, courant par la ville, ils crioient hautement qu'on avoit tué l'Évèque et enlevé leur Saint-Sacrement. Cela même se publioit à trente pas de lui ; de sorte que tous les Papistes, et particulièrement les paysans, coururent à leurs maisons pour s'armer de faux, de haches, de fourches, de bouches à feu qu'ils pouvoienl trouver, pour faire main basse sur ceux do

la Religion; ils étoient si fort transportés par la fureur, qu'ils ne voul oient entendre aucune raison : on leur disoit que ce qu'on publioit de la mort de l'Évêque étoit un faux bruit; ils n'en vouloient rien entendre, et, sans le courage et l'assistance de plusieurs de nos gentilshommes de la Religion, qui allèrent au-devant de ces emportés pour les adoucir, Orange se scroit bientôt vu sanshabitans; car ceux de la Religion, voyant que les Papistes s'armoient pour les massacrer, coururent aussi aux armes.

Pendant ce bruit, j'étois seul dans ma maison ; j'y vis entrer une bonne femme qui me vint dire, fondant en larmes : « Hélas ! Monsieur, ètes-vous tout seul? on massacre votre troupeau à la place, et bientôt vous vous verrez la victime de la fureur des Pénitens. » J'ouïs au même temps un grand bruit dans la rue; je priai cette bonne femme de me chercher quelqu'un de mes domestiques, elle me dit qu'elle n'en trouvoit aucun; mais par bon-! heur un de mes voisins entra chez moi tout pâle et tout défait, qui me dit que tous nos gens couroient à la place pour secourir nos frères que l'on massacroit. Je le priai de courir après eux pour les exhorter de ma part à me venir parler; il en vint quelques-uns que je conjurai de courir après les autres pour les empêcher d'aller où étoient les séditieux. Bientôt après ils revinrent tous chez moi,

DE J. P. DÉ CHAMBR1 v 71

et, déférant à mes exhortations, ils se retirèrent dans leur? maisons. M. de Bergairolles, qui est à présent à La Haye, s'emploia avec beaucoup de chaleur pour arrêter les plus échauffés, et par ce moyen tout ce grand tumulte fut apaisé, et les projets des séditieux s'évanouirent. Je dressai une relation di1 tout ce qui s'étoit basse el l'cnvoiai à feu M. de Xuilycliem, qui me marqua en réponse que Dieu nous avoit sauvés miraculeusement, et qu'il te prioit de tout son cœur que je ne visse jamais de dimanches si terribles.

Le lendemain de ce terrible dimanche, le Parlement voulant procéder contre les auteurs de cette sédition a la requête de l'avocat et procureur général, rÉvêque s'y opposa tout ouvertement avec de grandes menaces. Tout faisoit peur à Orange : on voioit que la Cour de France donnoit créance à tout ce que ledit Évêque écrivoit, qu'il étoit appuyé de ce côté, et qu'il ne falloit qu'un prétexte de religion pour autoriser tout ce qu'on osoit entreprendre.

I. Parlement jugea à propos de ne pousser pas plus avant l'information commencée. Mais S. A. étant aVertie de cet attentat qui avoit, failli à taire perdre la vie cases plus fidèles sujets, donna une déclaration par laquelle elle cassoit cette confrérie, et chârgeoit les consuls de tenir la main à ce qu'elle ne parût poini en public. On ne man-

72 LES LABMES

qua pas de m'accuser d'avoir inspiré et minuté cette déclaration, et par conséquent d'avoir le cœur gros contre moi, voiant le bon effet que cette déclaration avoit produit: car pendant plus d'une année lesdits Pénitens n'osèrent plus paroître en public, de peurtle s'attirer l'indignation du Prince. Mais cependant les Romains ne rabattirent rien de la passion qu'ils avoient à nous susciter des affaires, el comme ils me croioient l'auteur de cette déclaration, ainsi que je l'ai déjà remarqué, ils clierchèrentàme perdre, s'il leur eût été possible, dans une occasion assez délicate que je m'en vais raconter.

Chacun sait les mouvemens qui arrivèrent en Vivarais et en Dauphiné la même année, au sujet de la résolution qui avoit été prise de prêcher par tous les lieux interdits. J'avois été fort travaillé de la colique rénale au commencement de juillet. Les médecins me conseillèrent de me faire mettre dans une calèche, pour voir si ce mouvement pourroit m'apporter quelque soulagement. Le 8 du même mois, je fus me promener au lieu de Balthazar qui est sur le Rhône, et où il y avoit quelques-uns de mes amis qui y prenoient les bains. J'y demeurai toute la journée, et, à mon retour, je me trouvai fort soulagé du mal qui me persécutoit. Je ne sais qui lit le récit de cette promenade; mais, deux jours après, je fus averti que ce Prélat, étant en

DK J. P. DE CHAMBHTJN. 73

bonne compagnie, ne parla que de me faire pendre avec M. de Beaufain ', sous prétexte quenousétions allés aux isles du Prince pour conférer a\ec. des députés des Cévennes et du Vivarais.

Je tus surpris de smi dix nm-; je ne m'y serois jamais attendu, puisqu'il nie i'aisoit dire tous les jours qu'il étoit fort de mes amis. En ce temps-là il étoit brouillé avec M. de Beaufain, et, comme c'est un homme fort emporté dans ses passions, il poussa L'affaire sans s'informer plus avant pour faire périr M. de Beaufain, s'il eût pu, et moi avec lui. Pour cet effet, il écrivit en Cour de France sur cette prétendue conférence. L'affaire fut agitée dans le conseil, et si feu M. le maréchal, duc de Villeroi, à qui M. de Beaufain avoit l'honneur d'appartenir, n'eût fortement soutenu qu'il n'en falloit pas croire à la seule dénonciation de l'Évêque d'Orange, les avis l'emportoient à nous arrêter tous deux. Le conseil prit ce tempérament d'écrire à l'intendant de Provence de s'informer du fait. Il exécuta son ordre avec beaucoup d'exactitude, et, ayant vérifié que M. de Beaufain n'avoit point été de la promenade, et que d'ailleurs j'étois impotent, et par conséquent hors d'état de pouvoir passer

1 Une branche de la famille de Beaufain passa en Prusse aprèa la révocation de l'éd i d ■ Nantes. V. l'Histoire de la noblesse du comté Venaissin, etc.; Paris, 1750. IV, 19C-497. Cf. l'o. c. d Brman el Reclam, \ III, 163.

dans lcsdites isles, et que même j'avois de bons témoins que je n'y étois point passé, il écrivit la vérité du fait à la Cour. Cette affaire n'eut pas de suite plus fâcheuse que de brouiller plus avant M. de Beaufain avec l'Évêque, et de me faire éclater contre lui en de justes plaintes du peu de fondement qu'il y avoit en son amitié.

Cependant je ne disois pas tout ce que j'en pensois. Je souffrois ses emporternens avec beaucoup de patience pour le repos de mon troupeau. Je ne me proposois que de ménager son esprit, et ce fut dans cette vue qu'en ce temps-là je lui rendis uue visite pour le mettre dans la confusion de s'en être pris si légèrement à moi, afin que par ce moyen il ne nous fit pas de nouvelles affaires. Toute ma petite politique fut inutile; car quoiqu'il m'eût fait, assurer par Saint-Clément, trésorier général de S. A., qu'il ne souliailoit que de vivre en paix, il ne demeura pas longtemps dans cette bonne disposition.

.l'ai dit ci-dessus que le Curé avoit présenté une requête pour nous enlever les deniers de la perécation, qui servoient à l'entretien des Pasteurs, des Professeurs et des Régens du Collège, à laquelle il ne fut rien répondu. Le temps étant devenu plus mauvais pour nous et plus favorable aux Papistes, on en présenta une seconde en 1683. Elle fut suivie d'un Arrêt du Conseil, par lequel il

DE .1. !'• 1»K CHAMBRl \.

étoil inhibé au trésorier qu'on appeloit de la perécation, de lever 1rs deniers, a peine (le désobéiss^nce, avec injonction à M: le comte de (iriguan, lieutenant général en Provence, de prêter main [prte a l'exécutiop dudit Arrêt. Ce fut un rufleCQUp pour les Églises delà Principauté, quine savaient d'où tirer la subsistance tant des Pasteurs que des sseurs et Régéns du Collège. Mais S. A. H. en ayant été informée, elle y pourvut selon sa charité ordinaire.

Les mal heurs qui nous arrivoient venoient coup sur coup, comme les éclairs qui précèdent le tonnerre et la foudre qui doit tout ravager. Nous pouvions dire comme saint Jean dans i'Apocalypse : « Un malheur est passé, en voici un sepond '. »

L'année suivante, nous vîmes paroître un autre Arrêt du Conseil du mois de juillet, et qui me fut signifié et à mes collègues au mois d'août suivant, lai yoici le prétexte. Il y avoit un jeune homme nommé Dumas Notaire, qui, pendant l'espace de d< u\ ans, -Ctoit fort occupé à la lecture de l'Écriture Sainte. 11 y avoit pris goût, et, dans le désir qu'il avoit de s'instruire plus avant, il venoit la nuit chez moi pour s'éclaircir de ses doutes, et pour recevoir de ma bouche de nouvelles instruG-

1 Apoc, '». 12. « t d niailuiir est passé, et voici venir cn-

'■"iv di ai malin urs après celui-ci. »

tions. Enfin, pénétré et persuadé delà vérité, il se présenta au Consistoire, demandant d'être réuni à l'Église, et fit paroître beaucoup de lumière dans les motifs qu'il donna de son changement.

Le dimanche suivant, il fit son abjuration à la face de toute l'Église, qui en reçut une édification singulière. Ce jeune homme étoit d'une famille fort attachée à la superstition romaine, dont les pères étoient comptés dans nos annales parmi les massacreurs de l'horrible journée arrivée à Orange le 2 février de l'an 71 du siècle passé. Il comptoit dans sa parenté tous les plus riches et plus honorables bourgeois Catholiques Romains d'Orange. La conversion de leur parent les émut extrêmement; ils furent en foule trouver l'Évèque pour le conjurer avec larmes d'emploier tous les moyens imaginables pour retirer leur parent de son égarement prétendu.

L'Évèque ne trouva pas de moyen plus efficace que de nous faire une grosse affaire en Cour de France, en supposant que nous avions reçu un relaps, sujet du Roi très-chrétien. Sa lettre fut bientôt suivie de l'Arrêt dont je viens de parler, par lequel il étoit inhibé aux Ministres d'Orange et aux Anciens de recevoir dans leur temple aucuns sujets relaps de S. M. , ni à travailler à pervertir les Catholiques pour leur faire embrasser L'hérésie sous les peines portées par les Déclarations, avec

DE J. P. DF. CHÀMBR1 N. 77

injonction au comte de Grignan de prêter main

forte à l'exécution dudit Arrêt.

Ce procédé inusité à l'égard de la Principauté d'orange, me lit faire diverses réflexions. Le titre d'hérésie, qu'on u'avoil vu dans aucune Déclaration ni dans aucun Arrêt, me fît conjecturer qu'on ne vouloit plus garder de mesure, et ce que l'onentreprenoit de vouloir régler les affaires de Religion dans la Principauté, me lit bien comprendre qu'il n'y avoit plus rien à espérer, et que bientôt nous serions traités avec plus de rigueur que les sujets naturels.

Pour l'éclaircissement du sujet que je traite, il esl important que j'observe que, depuis la Réformation, la France ne s'étoit jamais mêlée des affaires de Religion à l'égard de la Principauté. Guillaume le Grand y avoit tout réglé par ses Déclarations et par ses Édits, ce qui avoit été confirmé par Philippe Guillaume, son fils, qui professoit la Religion Catholique Romaine. Jusques-làmême que bien loin que les Rois de France eussent fait la moindre démarche contre la liberté des Réformés, qu'au contraire on les a vus prendre la qualité d'intercesseurs en faveur des Catholiques Romain- près du Prince Guillaume dont j'ai déjà parlé.

Pour en donner un petit éclaircissement, il faut remarquer que, ce Prince voulant châtier i'horri-

ble attentat de ses sujets Papistes, qui avaient égorgé ceux de la Religion le jour du massacre don] j'ai déjà parlé, il chassa Jpus les Prêtres de son État comme coupables de cette horrible entreprise. Pendant treize ans on n'y lit aucun service de la Religion Hômaine, quelques instances que les Papistes pussent faire à la Cour de Henri III. .Mais enfin ce Roi, pressé par tant d'importunilés, écri\ il trois lettres au Prince Guillaume, dont les deux premières sont datées de l'année 1578, et la troisième de 1583, dans lesquelles il dit très-expi ment au Prince : « Ne pensez pas, mon cousin, que vos sujets Catholiques se soient adressés à moi comme à leur souverain; ils m'ont prié d'intercéder près de vous, afin qu'il vous plaise de rétablir leur Religion dans votre Principauté, et c'est en qualité d'intercesseur que je vous écris. »

Voilà des actes bien authentiques qui prouvent plus clair que le jour que Henri III ne prétendoit rien à la souveraineté d'Orange, et que d'ailleurs les Rois de France ne prétendoient pas, comme on fait aujourd'hui, qu'on dût leur obéir en matière de Religion.

De cette observation je passe à une autre qui me paroît très-considérable : c'est que dans toutes les persécutions qui sont arrivées en France, la malheureuse Orange a toujours été le premier théâtre

DI I. P. hK nuMUiix. 7!»

dp la violence, h vous en exceptez seulement le massacre de .Mérindul el pie Cabrières'. Ceux qui sont tant soit peq versés en la Lecture fie l'histoire du siècle passé pe sauroient ignorer qu'avant la preipière prise des armes dans le Royaume, qui fut 1 an 62, Orange fut saccagée el brûlée quelques mois auparavant par François Serbelon el le Comte de Suze2. Il ne faut que lire le grand de Thou pour être informé des horribles cruautés qui y furent commises; on n'y épargna ni sexe ni âge, tout y fut consumé par les flammes, et la brutalité des Italiens de Serbelon alla jusqu'à cet excès que d'emmener les jeunes enfans en Italie, ad satiandam nefandam libidinem, dit cet historien. Cette journée a paru si horrible à ce grand homme, qu'il n'a [m m' contenir d'en parler en divers endroits: mais surtout dans le poème qu'il a dédié à la postérité, et que j'ai illustré sous le nom de Mélanch-

1 (>n sait quel lut l'horrible s-jrt des Yaudois de la Provence. C'est i n loi.» que lut exécuté le barbare arrêt du parlement d'Aix contre ces malheureux, dont Louis XII avait dit : « Ce» gens-là sont meilleurs chrétiens que nous, d

* Fahrn < Serbelloni, d'oriuine italienne, fut pommé en 1560 gouverneur de L'État d'Avignon, par le pape Pie IV, et général année-, 11 soutint avec chaleur le parti des Catholiques contre ci ni rh - Protestants. Le comte de Suze, François de la Baume . • . ila également , à différentes reprises, dans les guerres contre les Calvinistes. V. Murât. Cf. d'ailleurs la

thon ' par mes notes imprimées à Amsterdam chez les Elzévirs, dans lequel il défend son histoire de toutes les calomnies que la mauvaise critique lui a imposées2. Voici l'endroit de ce poëme qui m'a paru toujours admirable, parce qu'il me semble entrer fort avant dans les intérêts de ma patrie désolée :

Scis, clives Avenio, quondam Quâ Serbelloni luerit mcrcede furorem Roma potens, quanlisquc laboribus atque periclis Constilerit sa?vas expertus Arausio flammas. Va?! nimium vestris vicinus Arausio terris s.

• Le massacre de la Saint-Bar thélemi fut précédé par celui d'Orange d'environ dix-huit mois.

Lorsqu'on voulut ôter les places de sûreté à ceux de la Religion, environ l'an 20, ce qui fut cause de la guerre qu'on appelle du Duc de Hohan, on corrompit de Crousers pour l'empêcher de remettre le château à Maurice, qui venait de succéder à son frère Philippe Guillaume. Ce que ce Prince ayant appris, il dit, dans une furieuse colère, qu'il feroit

1 Champ-brun.

2 V. la préface.

3 Tkuani poëmatium, p. y, V.-248 sqq. Cf. la préface. « Tu

sais, riche Avignon, le prix dont la puissante Rome paya autrefois les fureurs de Serbellon, et à combien de fatigues et de dangers, ravagée par les flammes, Orange a résisté. Hélas ! Orange est trop près de toi. »

DE .1. P. DE CHAMBRUN. Ol

poignarder Ledit de Crousers, quand même il seroil entre Les bras de L'Empereur. Le Cardinal de Richelieu mit en usagela même politique, lorsqu'il eut formé Le dessein d'assiéger La Rochelle. Il voulu! s'assurer du gouverneur avant que de rien entreprendre, il le caressa, il le gagna, et le perdit en même temps.

Quand on forma le dessein d'exécuter le plan du projet qui avoit été fait pour extirper du Royaume ceux de la Religion, on ne se donna point de repos qu'on n'eût renversé ces puissans bastions dont j'ai déjà parlé, sous le prétexte de prendre la tutelle du Prince. Dés lors on vit sortir les Déclarations, inquiéter les Ministres, mettre à bas les temples, et harceler tous les pauvres Protestans par mille all'aires qu'on leur suscitoit.

Lorsqu'on voulut pousser les affaires plus avant, on ne se contenta pas de cette démolition, on voulut encore raser jusqu'aux fondemens une maison sans défense, enlever les munitions de guerre, les armes et l'artillerie; et quand il fut question de frapper le dernier coup, les murailles furent mises par terre, et tout cela sans aucun fondement et sous de légers prétextes.

Voilà quel est le traitement qui a été fait à ma malheureuse patrie. Celte ville si célèbre par la grandeur de ses Princes n'est aujourd'hui qu'une triste masure, où l'on ne saurait entrer >ins mar-

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