LES LARGES
cher sur les ruines qui l'environnent de tous côtés. Elle est à présent un triste monument de la fureur cl de l'injustice. Je ne crois pas que les ruines de Troye et de Cartilage ayent été plus affreuses que celles dont je parle; puisque à les voir de loin vous diriez que c'est la demeure des hiboux et desprfrayes. Si la postérité s'enquiert jamais, comme elle ne manquera pas, de la cause de celte honible désolation, le récit que l'on en fera ne sera pas apparemment avantageux à la France. L'histoire n'oubliera pas de rapporter les vertus héroïques du Prince, qu'on a voulu maltraiter en ruinant sjbs États et en désolant ses sujets, et lorsqu'on apprendra que sa bonne foi, son courage, sa valeur et ses soins à maintenir la liberté de l'Europe ont été le seul motif qui ait porté la France à le persécuter, on dira sans doute que ce siècle a été bien malheureux et corrompu, puisque ce qui devoil faire l'admiration des plus grand-? de la terre a été l'objet de leur aversion et de leur haine.
Si ce grand Prince avoit voulu donner les mains à bouleverser le gouvernement de sapalrie, connue il y fut fortement sollicité, s'il eût voulu se ranger du parti de ceux qui souhaitoient de mettre à la chaîne toute l'Europe; en un mot, s'il eût voulu trahir sa patrie et manquer de foi à tous ses alliés, on lui auroit élevé un trône. Mais parce qu'il a
DE .1. 1'. feE Ul.VMliltl V S!!
plus aimé sa patrie que son intérêt, qu'il a préféré L'honneur aux avantages qu'en lui bffroit, et la liberté de toute l'Europe au tronc même qu'on lui voiiloil élever; il faut que toutes ses grandes actions soienl regardées avec dédain ci suivies de tous les mauvais traitemens qu'un Roi pourroit l'aire a un simple gentilhomme, son xassal.
Mais, quoiqu'on ait parlé dans toutes les Cours de l'Europe fort désavantagêusétilëôt de cette conduite, on ne s'est guère mis en peine de s'y opposer, de suite que je ne me puis empêcher de dire qu'il est honteux à toute l'Europe d'avoir souffert qu'un grand Prince ait exposé si généreusement sa vie pour sou lùen et pour son repos, et qu'elle ait abandonné ses intérêts avec tant de négligence. L'Angleterre étoil à maintenir ce Prince,
non-seulement parce qu'elle étoit garante de la paix de Nimègue, mais encore par la proximité du -ni. et de l'alliance. Car, de bonne foi, quel honneur est-ce à l'Angleterre qu'on enlève la souverainetéà un Prince qui a épousé l'héritière de trois âmes? Quand le mariage du PrineëGuillâùme, dé ''lui qui règne aujourd'hui, fut conclu avee Mane, fille aînée de Ghaflesî™ de glorieuse mémoire, ce l'en éntendoit-il de faire entrer sa fille dans une Maison qui ne fût pas souveraine1? C'est .-an.- doute dans la même vue que le Roi Charles II elle Roià présent glorieusement régnant ont donné
LES LAHMES
l'incomparable Princesse Marie à Guillaume Henri. Comment donc l'Angleterre peut-elle souffrir aujourd'hui que la couronne souveraine soit enlevée à cette Princesse, fdle aînée de son Roi, et à ce Prince son neveu et son beau-fils? Apparemment qu'on cache à ce grand Roi toutes les violences qui ont été exercées et qu'on exerce encore dans la Principauté d'Orange, n'étant pas à présumer qu'un grand cœur comme le sien voulût souffrir qu'un traitement de cette nature fût fait à ses enfans. Il y a même sujet de s'étonner comment est-ce que les Ministres d'Angleterre ne sont plus jaloux de la gloire de leur Roi. Ne devroient-ils pas lui représenter tout ce qui se passe à ce sujet, et lui faire comprendre en bons serviteurs qu'il y va en cette affaire de l'honneur de sa maison et de son autorité Royale, en qualité de garant de la paix de Nimègue? Qu'on pardonne ce petit mot à un sujet qui aime passionnément son Prince.
Pour moi, j'ai regardé ces désolations et ces masures comme Jérémie regardoit autrefois les ruines de Jérusalem. J'ai dit plus d'une fois dans l'abattement de mon esprit et au milieu de mes larmes : « Comment est-il avenu, etc. Vous tous, passans, regardez et voyez, etc. ' » En effet, seroit-il possible qu'un homme qui aime son Dieu, sa Religion,
1 Lament., i, 12.
DE J. P. DE CHÀMBRUN. 85
son Prince et son service pût voir avec des yeux secs autant de désolation que j'en ai vu dans la Principauté d'Orange? Jam seges est ubi Troja
fuit.
80 LES LâftMES
L'année 1085 sera une époque que les siècles à venir regarderont comme la plus triste et la plus funeste qui soit arrivée dans le monde.
C'est en cette triste année où l'on a vu la ruine entière de nos temples en France et la dissipation universelle des troupeaux que Dieu y avoit a>semblés. On voyoit ces mauvais jours s'avancer à grande hâte; mais on ne se seroit jamais imaginé que la persécution eût été si horrible qu'elle a été, et que la fureur et la rage des gens de guerre leur fit dépouiller toute sorte d'humanité. La postérité aura de la peine à croire tout ce qui s'i >l passé; et quand il n'y auroit que ce qui regarde mon troupeau, je suis persuadé qu'on metlroit ce que j'en écrirai au nombre des fables, si mille écrivains qui parleront de nos désolations ne rendoient un fidèle témoignage à tout ce que j'avancerai.
Ce fut aux fêtes de Pâques de la même année que nous commençâmes de voir la désolation des Ég 1 ises Réformées de France. Grand nombre d'exercices qui avoient été ôtés dans les provinces voi-
1>E .1. !'. DE CIIAM
sines attirèrent un grand peuple chez nous pour y faire leur dévotion. .Mrs collègues et moi tâchâmes de consoler ces âmes affligées, et dans no6 prédications, et dans 1rs entretiens particuliers que nous avions avec elles, les exhortant à La par tience et à La persévérance.
lies ce temps-là on nous portoit de huiles parts des enfans pour les baptiser : c'étoit une chose pitoyable de voir des pères, et des raères porter, de quinze à vingf lieues , ces pauvres innocens, dont plusieurs mouroient en venant ou en s'en retournant- La Pentecôte nous attira un plus grand nombre de monde que n'en avoit fait la fête de Pâques, à des exercices qui avouent été nouvellement interdits au Languedoc, aiixCévennes, au Vivarais, in Dauphiné, et en Provence. La semaine de la préparation à cette fête solennelle, je fus surpris par une fièvre continue qui dura trente-huit jours, pendant lesquels j en demeurai neuf sans me connoître. Tout le monde jugepit que le ^emps de mon délogement étoil venu : mes médecins m'avoienl presque abandonné 5 et si je suis encore en \ie, je suis Lrès-persuadé que les prières ardentes de mon troupeau el de ce grand peuple quiétoient venus joindre leurs vœux aux outres m'arrachèrent d'entre les bras de La mprt. -le me sentois mourir avec un très-grand plaisir, pré-
voyant tous les malheurs qui nous alloient accabler. Plût à Dieu que cette heure eut été ma dernière, je n'aurois pas offensé mon Sauveur, comme j'ai fait, et j'aurois pu dire à tous les esprits bienheureux :
Pura ad vos anima atquo hodiernœ nescia culpso Ascendam, magnorum haud unquam indignus avorum1.
A peine fus-je revenu de cette maladie, que je fus accablé par un autre accident qui m'arrivasnr la fin du mois d'août : ce fut la fracture de ma cuisse gauche, causée par l'imprudence de mes porteurs, qui me laissèrent choir d'entre leurs bras, et par une extorsion des nerfs qui m'avoit défiguré tout le genou.
Tout cela n'accommodoit pas un pauvre malheureux qui, depuis dix ans, étoit tout perclus de son corps par les douleurs de la goutte, sans qu'il lui fût possible de se remuer du lit ou d'une chaise qu'à l'aide de deux personnes qui me portoient et me portent encore entre leurs bras.
J'étois en ce triste état à la Cène de septembre, qui attira chez nous une foule incroyable de peuple pour communier. Tous les exercices du Vivarèts et de Provence avoient été supprimés ; il
1 « Ame pure et ignorante de la faute de ce jour, je monterai vers vous, sans avoir été jamais indigne de mes illustres aïeux. »
DE J. P. DK CHAMBRUN. 89
n'y en avoit que deux qui subsistassent dans le Dauphiné, et ceux du Languedoc et des Gévennes avoienl été si fort diminués depuis la Pentecôte, qu'il falloit que tous les dimanches on distribuât la Communion dans ces provinces. Nous fûmes contraints do donner La Communion dans nos deux temples en trois tables différentes. La foule étoil si grande, que la basse-cour de notre grand temple conteooit presque autant de peuple qu'il y en avoit dedans.
L'accablement où j'étois par la fracture de ma cuisse m'empècba de me trouver à celte grande fête, où ce bon peuple répandit bien des larmes. Mais si je ne les pouvois édifier en public, je làchois de le faire en particulier dans les visites que ces bonnes âmes me rendoient enfouie. Je lesexhorl"i~ à la patience et à la persévérance, et à porter avec un esprit chrétien la croix qu'il plaisoit au Sei^nnir (le leur impo-er. .le mélois mes larmes avec les leurs, et souhaitant de recevoir ma béuédiclion, je la leur donnois par mes prières.
•le [tassai quinze jours dans ce saint exercice pendant que mes chers collègues travailloienl a\ee beaucoup d'efficace à consoler ce pauvre peuple par leurs prédications. Mon accablement ('toit extrême : les douleurs horribles que la fracture de m i i •uis>e me causoient, jointes à mes insomnies continuelles , avoient si fort miné mon corps que
90 ils LARMES
j'en dois tout exténué; mais il estGonstantquel'afr flictiou de mon e&pnt,' à la vue de taijt de personnes désolées et à rouie de leurs sanglots et de leurs soupirs, augmcntoit plus mon mal que tout ce que je pouvois souffrir en mon corps*
Ce fut au même temps que nous apprîmes l'horrible persécution qu'on faisoit en Guienne et le traitement plus que barbare qu'on exerçoit à Montauban. Jusqu'alors nous n'en avions pas appris le petit mot; mais les nouvelles que nous en recevions à tout moment ne nous laissèrent aucun lieu d'en douter. La tempête ne pousse pas avec plus d'impétuosité les flots de la mer que le tourbillon de la persécution poussoit vers nous les flots qui nous ont engloutis.
En effet, nous vîmes que nous étions environnés de toutes parts de dragons qui étoient entrés dans le Daupbiné aussi bien que dans le Languedoc, et ces mauvaises nouvelles ne nous furent que trop confirmées par dix ou douze mille âmes qui se réfugièrent dans la Principauté.
C'étoit assurément un triste spectacle de voir venir une si grande foule de monde de toute condition, de tout sexe et de tout âge, qui avoient la mort peinte sur leur visage, et qui ne nous enlrelenoient que des horribles cruautés qu'on exerçait dans leurs provinces.
On voyoit des femmes enceintes, prêtes à s'ac-
DE .1. ]'. DE illA.MHIUN. !»1
coucher, traînant leur misérable corps dans les -, i!r.- ['.un res veuves qui ^voient à leur suite cinq ou six petits enfans, des vieillards plus accablés par la crainte du mauvais traitement des dragons que par les incommodités de la vieillesse; enfin pn ne voyoit dans la Principauté que dr> objets de compassion qiu faisoient fendre les cceurs par leurs soupirs e| par leurs larmes.
Nous les reçûmes avec toute l'affection fraternelle dont nous pouvions être capables, les consolant par nus petits secours, et surtout par les excellentes prédications que mes chers collègues donnoiem avec un zèle infatigable.
De mon ente, je faisois ce qui m'étoit possible pour leur consolation. La chambre où j'étois ne t presque ni jour ni nuit; je pleurojs, ,1 soupirois, jepriois avec eux; mais eniin je leur représentois qu'il n'y avoitpas beaucoup de sûreté pour eux dans I frange ; que, croyant d'y trouver un asile, je craignois fort qu'on ne leur tendît filets pour les surprendre tous à la fois. «Regardez, leur disois-je, les tristes masures qui environnent cette malheureuse vil]e; elles vous doivent donner de la frayeur, et vousfaire comprendre qu'elles ne sont pas capables d'arrêter la fureur de vos persécuteurs. »
Cependant la retraite de ces bonnes gens à Orange alluma contre nous la fureur des coin-
mandans qui étoient à Montélimart. MM. de la
Trousse, Saint-Ruth et Tessé1, firent contre nous de furieuses menaces : nous apprenions tous les jours qu'ils disoient, dans leurs maisons et par les rues, qu'ils viendroient nous brûler, piller et saccager. Dans cet esprit ils écrivirent à la Cour, et empoisonnèrent si fort toutes choses, que, contre toute apparence de vérité , ils mandèrent que soixante ministres qui y étoient réfugiés, prèchoient par les rues, qu'on y pari oit avec peu de respect de la personne du Roi, et que c'étoit dans la Principauté qu'on prétendoit de lever l'étendard de la rébellion. Quoique ces discours eussent peu d'apparence de vérité, ils ne laissèrent pas de faire de grandes impressions dans l'esprit du Conseil, du moins on prit ce prétexte pour nous accabler; mais la suite ne justifie que trop que
1 Le marquis de La Trousse était proche parent de madame de Sévigné. V. Peyrat, Pasteurs du désert , I , 161. Sur Saint- Ruth « qui ne respirait que sang et que carnage , » V. Peyrat, 1, 134 sqq. ; puis, dansto France protestante, l'article Claude Bkousson : il y est question du rôle joué par Saint-Ruth dans l'affaire de Bourdeauv, en 1G83, qui se termina par le supplice d'Isaac Homel, Is. Charnier, etc. , et à laquelle prit part M. de Cosnac, dont il sera question plus bas. Quant à M. le comte île Tessé, il en est souvent parlé dans les Mémoires de Saint- Simon qui le dit « fin, adroit, ingrat à merveille, fourbe et artificieux de même... homme à tout faire de Louvois. » III, 4i3. Cf. les vol. lia VII.
DE I. P. 1>K CHAMBR1 V 9',\
ce n'étoitpas là la principale raison du mauvais traitement qu'on avoil dessein de qous faire. J'en ai touché quelque chose ci-devant; il n'est pas nécessaire que je m'en explique davantage : toute l'Europe le. voit et le sait.
Il est facile de juger que les menaces de ces commandans jettoient parmi nous et parmi ce peuple que nous avions recueilli une étrange consternation; dès lors le Consistoire s'assembla presque tous 1rs jours dans ma chambre, pour aviser des moyens qu'il y auroit à prendre pour garantir, s'il eût été possible, notre troupeau de la désolation que nous prévoyions presque inévitable.
Après beaucoup de consultations, il fut résolu d'envoyer un courrier à S. À. pour l'avertir de notre triste état : mais nous changeâmes de résolution à cause de l'éloignement, et nous nous contentâmes de lui faire un long narré de tout ce qui se passoit dans les lettres que nous prîmes la liberté de lui envoyer par le courrier ordinaire. Nous écrivîmes aussi à M. de Starembourg, ambassadeur de L. H. P. en Cour de France, et à M. le baron de Spanheim *, envoyé extraordinaire
1 Ézécbii I <li Spanheim fui longtemps au service de l'électeur palatin Charles- Louis. Kn 1G80, il alla en France en qualité d'envoyé extraordinaire île l'électeur de Brandebourg. En h;k.j, il se rendit en Angleterre pour y complimenter le roi Jacques
9i LES LABMES
de S. k. E. de Brandenbourg, pour les supplier
de veiller à notre conservation, et de détromper les Ministres des fausses impressions qu'on leur avoit données contre nous.
Nos affaires étoient pressantes; il ialh.it solliciter ces Messieurs afin qu'il leur plût d'user de diligence, (l'est pourquoi nous écrivîmes en même temps à M. de Langes de Montmiral, qui se trouvoit à Paris, pour le prier de solliciter pour nous près de ces Messieurs. 11 s'acquitta avec beaucoup de zèle et de diligence de sa commission ; il parla lui-même àM. le marquis de Croisai, suivant L'avis de ces Messieurs dont j'ai déjà parlé, qui à leur tournèrent tous leurs efforts pour détourner l'orage qui nous menaçoit. Mais les Ministres gardoient le secret avec tant de circonspection à notre égard, que, lors même que les dragons étoient dans Orange, M. de Croissi dit à M. Spanheim qu'on n'avoit point parlé dans le Conseil du Roi de toucher à la Principauté d'Orange. M. Spanheim, qui avoit fort à cœur nos affaires, m'en écrivit par deux fois, et me disoit dans ses deux lettres, qu'il ne croyoit pas que l'orage fondît sur nous, que M. de Starembourg et lui fondoient leur opinion sur le
à l'occasion de son avènement au trône ; niais il ne tarda point à retourner eu France, où il demeura jusqu'en 1689. H mourut à Londres, en 17 10. Cf. Moreri; Erman et Rectam, o. c. 1, 180-181 ; 111, 21 sqq.; Sainl-Simon, IX, 73.
DE J. P. I>R CHÀMBRl N. 95
discours nue M. de Croissi lui avoit tenu au sujet de nos affaires.
I - lettrée de ce grand homme me donnèrent quelque petite consolation. Je Les communiquai à mon Consistoire* afin de consoler notre pauvre peuple par la bonne opinion que ces Messieurs avoient de nos affaires. Mais notre joie et notre consolation fut bien courte.
La nuit du 1 1 octobre, on nous donna une chaude alarme; on publia que les dragons étoient
- de uns portes. Au même moment on n'entendit que des cris pitoyables et des burlemens par la ville. Tous les habttans, tant d'une qUé d'autre religion, commencèrent à débagager : on n'entendoitparles rues que le Bruit des charrettes,
- chariots 1 1 des chevaUx qui emportoienl les meubles qu'on transportoit dans le Comtat.
Quelque accablé que je fusse par mes douleurs, je priai sept ou huit de nos bourgeois de monter promptement à cheval pour s'en aller le plus avant qu'il leur seroit possible, afin de découvrir la marche des dragons. 11- firent beaucoup de diligence, ei vinrent me rapporter qu'ils û'âvoienl trouvé personne : ainsi |e conjecturai que nous avions pris l'alarme mal a propos. Ce qu'il y eut de plus triste en cette nuit l'ut l'extrême désolation des pauvres réfugiés : on lesvoyoit courir par les rues, de larmes, jettanl des gémissemens
pitoyables. On voyoit les femmes tout échevelées traînant leurs enfans après elles, et tous ensemble sortant en foule des masures de la ville, se retirant là où la Providence les adressoit. Les bois furent remplis de ces pauvres malheureux; la montagne qu'on appelle du Prince, qui est un désert assez affreux, fut changée dans un moment en une ville bien peuplée où les affligés se consoloient les uns les autres.
De là et des autres lieux où ils s'étoient retirés chacun prit son parti pour retourner chez soi où pour sortir du Royaume. Ce qui donna lieu à cette alarme fut une lettre qu'un gentilhomme m'écrivit de Paris, par laquelle il me donnoit avis que je devois compter pour une chose assurée, qu'il avoit été résolu dans le Conseil du Roi d'envoyer des dragons à Orange pour se saisir de ceux qui y étoient réfugiés, et pour nous traiter comme le reste du Royaume.
Dans cette horrible confusion, le Parlement crut qu'il ne pouvoit mieux faire que de donner un Arrêt, par lequel il étoit ordonné à tous les étrangers de sortir dans trois jours de la Principauté : car, comme on prenoit pour prétexte qu'Orange retirait les sujets rebelles du Roi de France, il sembloit que par ce moyen on préviendroit l'occasion dont on vouloit se servir pour nous maltraiter.
A\ani que cet Arrêt fût publié, un avertit le peu de monde qui \ étoit resté pour le prier de se retirer, afin que, par leur présence, ils n'attirassent pas sur nous une ruine inévitable. Qu'au fond ils voyoient bien qu'il n'y avoit parmi nous aucune sûreté pour eux, et qu'ainsi il valoit mieux qu'ils se retirassent tout doucement, que d'attendre qu'un les vint charger de fers, ce qui nous causeroit un déplaisir extrême.
Pour ne manquer à aucune précaution, on députa Jeux gentilshommes à M. le Duc de Noailles, et deux autres aux Commandans dont j'ai parlé, qui étoient à Montélimart, pour leur remettre l'Arrêt du Parlement qui avoit été publié. Ce Duc lesreçutavecbeaueoup d'honnêteté et leur dit qu'il en écriroit en Cour, et que cependant il les pouvait assurer qu'il n'y avoit rien à craindre pour nous après la démarche que le Parlcmentavoitfaite.
Les Commandans qui étoient à MonLelimarl n'en usèrent pas de même. Le marquis de la Trousse continua ses discours violens, il ne parla à nos députés que de faire pendre les Ministres, et de mettre à l'interdit toute la Principauté. Apparemment il avoit le secret de la Cour, et c'est pour • ihi qu'il parloit d'un ton si impérieux et si îneuaçant.
Ces députés ne furent pas plus lût de retour que nous apprîmes que I'- comte de Grignan \>-
98 LF.S I. Alî.MF.s
noit de la Cour en poste avec des ordres concernant Orange. Il alla descendre à Tarascon pour prendre avec lui l'intendant de Provence, et detiï compagnies des dragons de l'ordonnance pour lui servir d'escorte. Il vint à Orange avec cette suite le 23 du mois d'octobre 1685 : mais avant que d'y entrer, il voulut bien en agir en bon voisin.
S'étant arrêté au lieu de Bédarrides, il envoya son capitaine des Gardes à M. de Beaufain pour le prier d'assurer Messieurs d'Orange qu'il nevenoil pas pour leur faire aucun mal. Ce capitaine trouvé toute la ville en alarme et en frayeur, qui ne put pas pourtant être apaisée par les discours que M. de Beaufain prenoit la peine de faire de rue en rue. Le comte avec l'intendant arrivèrent sur les trois heures du soir; ils allèrent loger à l'Évêché, et les dragons dans des cabarets où ils vécurent sans faire aucun désordre.
Après que ces Messieurs eurent un peu conféré avec l'Évêque, M. le comte de Grignan fitappeller les officiers du bureau des domaines dont M. le président de Lubières est le chef. Il leur exposa qu'il étoit là de la part du Roi son maître pour leur signifier que Sa Majesté souhaitoit qu'ils fissent sortir ses sujets qui s'étoient réfugiés dans la Principauté, qu'à l'avenir nous ne les reçussions plus dans nos temples, et que nous ne multipliassions plus nos exercices comme nous avions
1>E .1. I'. DE CDAMBR1 Pi 99
fait a la dernière Cène de septembre, moyennani quoi ûpus n'avions rien à craindre.
M. de Lubières Lui répondit que pour Le regard des réfugiés, Le Parlemenl \ avoit pourvu par son Arrêt qu'il lui exhiba; que les sujets du Roi s'étoienl déjà retirés, et que, s'il en restait quelquesuns, le nombre en étoit bien peut; qu'on feroît re publier l'Arrêt, alin que ceux qui y étoient eussent à vider L'État dans trois jours. Sur quoi -M. L'intendant, prenant la parole, dit au comte: > Ces Messieurs en lisent honnêtement , il en faut agir de même, et donner huit jours aux réfugiés pour se retirer. »
Pour Le regard des exercices, il fui répondu à ces Messieurs, que l'Église étant remise en son premier nombre, il n'y avoit aucune nécessité qui qous obligeât à multiplier nos exerçai es.
Cette conférence se passa fort honnêtement de part et d'autre, avec îles marques d'une bonne correspondance. Mais je prie mon lecteur de bien observer en cet endroit la bonne foi qu'on a observée à notre égard.
M. Le comte de Grignan et L'intendant nous assurent, de la part de la Cour, qu,e nous n'avons rien à craindre si non- exécutons gc que le Roi souhaite <l~ uoijs ; Les officiers du Prince le promettent, ils exécutent ce qu'ils ont promis ; mais, hélas ! de quelle manière a-t-on observé la parole
LES I.ARMKS
donnée? Il ne se passe pas vingt-quatre heures qu'elle ne soit violée d'une manière criante, et qui fera horreur à tous roux qui liront ce que j'ai à dire dans la suite.
On doit rendre ce témoignage à M. le comte de Grignan d'avoir agi de bonne foi; il parloit sincèrement, ignorant le secret de la Cour, et il a assez fait connoître son chagrin d'avoir été le porteur d'une parole qui a été si mal observée.
Cette entrevue des officiers de S. A. avec ceux du Roi très-chrétien donna beaucoup de joie aux habitans Réformés de la Principauté. Ils se félicitoient les uns les autres dans la pensée qu'on garderoit la parole qui avoit été donnée, et rendirent grâces à Dieu, de ce que nonobstant qu'ils ne fussent pas meilleurs que leurs frères, il les mettoit à l'abri de la tempête.
J'étois toujours dans mon lit, accablé de mille douleurs de la goutte et de ma cuisse cassée. Cela ne m'empêcha pas de recevoir les visites de mon troupeau, qui venoit verser des larmes de joie. Je dissimulois ma pensée pour ne les affliger pas, mais au fond il étoit facile de juger qu'on ne nouslaisseroit pas jouir de nos exercices au milieu des provinces où la Religion étoit si florissante, et que d'ailleurs, étant peut-être plus grands pécheurs que le reste de nos frères, Dieu ne laisseroit pas nos péchés impunis.
DE -t. P. DE I BAMBRUN. 101
Dans cette agréable pensée qu'on dous Laisseroit
en repos, nous dormions paisiblement dans nos lits; il sembloit que les inquiétudes passées étoient un doux berceau qui nous sollieitoit au sommeil. Pour moi j'avoue que depuis la fracture de ma cuisse je n'avois pas eu plus de repos que celle nuit-là, mais j'en fus bientôt retiré par la triste nouvelle qu'on vint me donner sur les trois heures du matin.
In de mes voisins voulant sortir de la ville fut arrêté par un corps de garde de dragons qui le repoussèrent; il heurta à la porte de ma maison; mes domestiques lui ouvrirent, et il entra dans ma chambre, tout pâle et tout défait, en me disant que nous étions perdus, qu'il y avoit plus de mille dragons qui avoient investi la ville, sans vouloir laisser sortir aucun habitant. En effet, le comte de Tessé, ayant reçu des ordres de la Cour, donna rendez-vous au régiment des dragons de la Reine, et à celui d'infanterie de du Plessis-lîelièvre, de se rendre incessamment à Saint-Paul-Trois-Châteaux, qui est à quatre lieues d'Orange.
Les troupes ne furent pas plustôt au rendez-vous qu'on les fit marcher à l'entrée de la nuit sans savoir où elles aUoient. Elles arrivèrent au pont d'Aiguës à une heure après minuit, et, ayant trouvé sur leur route le courrier de S. A. qui portoit les lettres au Saint-Esprit, ils l'arrêtèrent et
lui enlevèrent le paquet. Le commandai] l lit allumer une bougie, il décacheta l'ordre que le comte de Tessé lui avoit donné, et, après l'avoir lu, il prit sa marche vers Orange, et envoya quelques compagnies pour aller investir les villes de Courtheson et de Jonquières. Il s'approcha de la ville sans être découvert, il posa ses corps de garde et ses vedettes, l'une fort proche de l'autre, sans qu'on en eût aucune nouvelle dans la ville.
Mon voisin, dont j'ai parlé, fut le premier à donner l'alarme. Chacun sortit de son lit pour lâcher de se sauver par tous les endroits de la ville. .Mais les gens de guerre étoient postés si près les tins des autres qu'il n'y eut que quelques-uns des plus hardis qui osassent forcer les passages. Je laisse à penser quels étoient les cris et les gémissemens de ces pauvres habitans; quelque écarté que je fusse de la rue, leur voix lugubre me perçoit le cœur, et les torrens de larmes que mes pauvres brebis venoient verser dans ma chambre me mirent en l'état d'un homme mourant.
Comme le jour commença à paraître, le comte de Tessé entra dans la ville, suivi de plusieurs officiers, ne parlant que de chàtimens, de sang et de carnage; ce qui augmenta la frayeur de ceux de la Religion. Après avoir couru les rues, pour y semer la terreur par ses discours barbares qu'il
accompagnoit de mille reniemens exécrables, il alla descendre à l'Evêché, le rendez-vous ordiDaire de tous ceux qui venoient à Orange pour nous opprimer.
Les compagnies de dragons qui étoienl allés investir Courtheson et Jonquières \ faisoient beaucoup de ravages. Dans cette dernière ville, ils se saisirent d'un riche babitant nommé Garaignon, qu'ils lièrent et garrottèrent, et le firent marcher devant eux en cet étal jusques à Orange. A Cour- >n, ils enlevèrent M. Aunet, Pasteur de cette Église* et le firent marcher à la tête d'une partie de dragons qui le conduisirent chez M. lecomte de . qui l'envoya à l'instant en prison,
Messieurs Gondrand, Chion, et Petit1, mes chers collègues, avoient taché de se sauver devant le jour : mais étant repoussés par les gardes, qui tirèrent sur eu? et sur M, Villel , Pasteur de Provence, qui eut le bonheur de se sauver, ils ; lièrent se cacher chez quelques-uns de leurs amis.
Sur les trois heures aines midi, le comte de i demanda à parler aux Ministres. Pour cet effet, il envoya a leur maison des officiers pour les aller chercher. On lui rapporta qu'on n'avoit trouvé que moi qui étois immobile dans un lit parles dou-
1 V. la préface.
lOi LES LARMES
leurs de la goutte et par la fracture d'une de mes cuisses. Ce rapport le mit dans une furieuse colère, dans la pensée où il étoit que mes collègues s'étoient sauvés. Ce grand convertisseur ne parloit que d'abattre nos temples, d'exterminer la ville si les Ministres ne se trou voient point. Ces menaces épouvantèrent si fort notre peuple, qu'au lieu de cacher leurs Pasteurs comme firent autrefois ceux d'Alexandrie à l'égard de saint Athanase, ils furent les premiers à les chercher pour les produire devant le comte de Tessé, dans la vue apparemment d'apaiser la colère de ce furieux persécuteur, sans penser qu'ils les alloient livrer pour porter le plus grand faix de la persécution.
Comme nous nous étions promis de nous sacrifier pour notre troupeau, mes bienheureux collègues sortirent de leur cachette, et, nonobstant les larmes de leurs femmes et de leurs enfans, qui les conjuroient de ne s'exposer pas comme ils alloient faire, ils furent trouver le comte de Tessé, qui les reçut avec des menaces de les faire pendre, et particulièrement M. Petit, auquel il dit positivement que le lendemain il seroit pendu. A peine les eut-il souit'erts un moment en sa présence, qu'il les fit traduire en prison, sans avoir l'honnêteté d'entendre une seule parole de leur bouche pour leur justification. C'est dans ces sombres lieux où ils sont renfermés depuis ce triste moment, où ils glo-
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rifienl Dieu avec une constance qui n'a point do pareille, et qui les fait regarder de tous les gens de bien avec admiration, et d'où ils tout sortir une lumière si éclatante qu'elle éclairera jusqu'au bout de la terre.
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Ces fidèles serviteurs de Dieu ne furent pas plus tôt emprisonnés que le comte de Tessé envoya chez moi un officier avec deux dragons; l'un, qu'il posta près de mon lit, en lui disant que sa vie répondroit de ma personne; et l'autre, à la porte de ma maison, pour empêcher qui que ce fût d'y entrer. Me voyant ainsi arrêté, j'élevai mon cœur à Dieu, et lui présentai une prière ardente pour lui demander la grâce de me soutenir dans ce combat, d'accomplir sa vertu au milieu de mes grandes infirmités, et de le glorifier, soit par ma vie, soit par ma mort.
Je puis protester en bonne conscience, que, nonobstant mon triste état, je ne réfléchissois pas tant sur mes misères que sur celles de mes chers collègues et de mon pauvre troupeau.
Je priai mon épouse, demoiselle Louise de Chavanon, mes neveux, et mes autres parens qui pouvoient être auprès de moi pour m' assister, de ne m'atteïidrir pas par leurs larmes; que, dans le déplorable état où j'étois réduit par mes douleurs et par mes afflictions , il falloit plutôt me fortifier
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pour combattre tous ensemble le bon combat ' et garder le précieux dépôt de la foi que Dieu nous avoit mis entre les mains; que pour moi j'espérois si fort en mon Dion, que j'étois fortement persuadé que la mort ni la vie^ ni la persécution, ni la 1111ditéj ni L'épée, oe me sépareroienl jamais de sa bienheureuse dileetion2; que je prévoyois que je serois extrêmement maltraité^ par des raisons de Religion; mais que, quoiqu'il enfui, jemesentois il«^ courage pour soutenir toutes les inhumanités qu'on pourroit exercer contre moi.
Hélas! je n'ai que trop appris, par une triste expérience, que le plus grand cœur se fond comme un limaçon quand il n'est pas soutenu par la force invincible de la grâce, et que toutes 'nos bonnes résolutions ne sont que des illusions, lorsqu'elles né sont fondées que sur ce que nous présumons de nous-mêmes.
On ne se fut pas plus tôt assuré de mes collègues • t de moi, qu'on leva la garde qui étoit autour de la ville, où les dragons entrèrent comme dans une place de conquête; On en logea un tiers sur les Romains, et les autres deux sur ceux de la ion. Il esl plus facile d'imaginer que de dire le désordre qui fut fait dans la nuit et dans la suite. Tout ce que la barbarie et la rage peut
1 2. Tira.
! Rom. 8
inspirer fut employé pour tourmenter mon pauvre troupeau.
Il est vrai que la fureur ne fut pas si grande pendant dix-sept jours. Le comte de Tessé aflectoit même de publier qu'il n'étoit pas là pour faire changer de Religion, mais cependant il tenoit des corps de garde à toutes les avenues, pour empêcher qu'on ne sortît rien de la ville.
Il voulut bien aussi m'ôter le dragon qui me gardoit à vue, sur le rapport qui lui fut fait de l'état pitoyable auquel j'étois réduit et qu'il ne devoit pas craindre que je me sauvasse, puisque mon mal étoit une chaîne plus pesante que tous les fers dont je pourrois être chargé.
L'Évêqué voulut bien me faire connoître par une personne interposée que je lui avois obligation de ces petites douceurs, de quoi je le fis remercier; mais cela n'empêcha pas que la porte de ma maison ne fût gardée par des sentinelles qu'on relevoit toutes les heures, sans permettre qu'à peu de personnes d'y entrer.
Cette garde à vue m'incommodoit extrêmement, elle m'empêchoit d'avoir communication avec ceux qui avoient besoin de consolation; mais, étant levée, j'eus le moyen de conférer avec plusieurs personnes qui venoient chez moi par des avenues inconnues aux dragons.
Le lendemain de l'arrivée de ces cruels per>é-
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cuteurs, 26du mois d'octobre, le premier bataillon
de du Plessis-Belièvre arriva sur les deux heures après midi, et fut suivi le lendemain parle second. Ce grand nombre de soldats obligea le comte de Tessé de surcharger les habitans par la multitude de ces nouveaux botes; quoiqu'ils fussent payés sur un pied excessif, savoir, les dragons à 30 sols par place, et les fantassins à 10, cela n'empêcha pas qu'ils ne se fissent nourrir par leurs hôtes, et bien heureux qui n'étoit chargé que de coups de bâton.
Ce premier bataillon ne fut pas plus tôt arrivé, que le comte de Tessé envoya chez moi le major du régiment accompagné du secrétaire de l'Évêque pour me demander les clefs de nos temples. Je lui répondis que je n'en étois pas le înarguillier. Celle réponse le mit en colère, et il me dit qu'il avoit ordre de recevoir les clefs de nos temples de mes mains. Je lui repartis encore que je n'en étois pas le marguillicr, et que c'étoit inutilement qu'il altendoit que je les lui remisse. Il usa encore de menaces pour m'obliger à faire ce qu'il souhaitoit : mais enfin, me voyant ferme dans ma résolution, il prit le parti d'envoyer chercher le marguillicr par des soldats, et ne l'ayant point trouvé, ils forcèrent une de ses filles de venir chez moi avec les clefe à la main.
Celte pauvre enfant entra dans ma chambre fondant en larmes; le major lui commanda de me
1 10 LKS LARMES
présenter les clefs, je refusai de les prendre. 11 me commanda de la part du comte de Tessé que j'eusse à les prendre pour les lui remettre en main, je m'obstinai à n'en rien faire; enfin, après une conteste de plus d'un quart d'heure, il les arracha avec violence des mains de cette fille, et alla rendre compte aucomtedeïessédesa commission.
Ce comte attendoit avec impatience ces clefs à la porte du grand temple. 11 ne les eut pas plus tôt en main, qu'il y entra accompagné de l'Evèque, qui, en se moquant, disoit : Adieu, pauvre Jérusalem!
Le premier exercice de ces honnêtes gens dans cette sainte maison fut de déchirer les Bibles et les Psaumes, de monter à la chaire d'où ils prononcèrent mille discours profanes, de déchirer les armes de Son Altesse qui étoient au siège du Parlement; et dans la suite on fut assez inhumain de ne respecter pas les cendres du grand Christofle, comte de Dona f, qui reposoit dans cette sainte maison qui avoit été bâtie par ses soins, et par l'ordre et la libéralité du grand Frédéric-Henri.
Qu'on me dispense de raconter toutes les indignités qu'on mit en usage pour profaner nos temples, elles me donnent tant d'horreur que mon cœur en est accablé. 11 me suffit de dire qu'ils coururent aux troncs pour en enlever l'argent, et,
1 Voir la préface.
DE J. r. DE CHAMBRUN. \ 1 1
n'y ayant trouvé qu'Un pou de monnoio, ils déchargèrent leur rage sur la demoiselle Chion, épouse de mon collègue, laquelle ils envoyèrent en prison.
Le lendemain on commença d'enlever les bancs qu'on fit transporter, partie dans l'église cathédrale et partie dans les églises des couvens; après quoi on commença par la démolition du petit temple qu'on appelloit l'église de Saint-Martin. Le Curé voulut s'opposer à cette démolition, sous prétexte que cette église relevoit de sa cure; mais il ne fut pas écouté; il fut rasé rez pied rez terre.
Je ne dois pas oublier ici de remarquer qu'un soldat faisant profession de la Religion aima mieux souffrir mille coups de bâton et être traîné par les rues que de travailler à cette démolition. Il dit même à son capitaine qu'il soulfriroit plutôt la mort que d'obéir à un commandement aussi injuste.
Ce premier temple ne fut pas pi us tôt démoli que ces anges destructeurs attaquèrent le second pour en faire un monceau de pierres. 11 étoit fort vaste, et d'une très-belle structure; le couvert étoit soutenu par un arc qui prenoit du couchant où étoit la chaire, et aboutissoit au levant, ayant, à droite et cà gauche, tiné Wtiigëe de trois arcs de pierre de taille avec leur rornicho qui soiïterioient les galeries. Au deliors il y avoit un ëôrdoh creusé pour
i I 2 LES LARMES
mi' les eaux du couvert qui se déchargeoient par des moufles. On mit quatorze jours à abattre cel édifice, dont le massis ne pouvant être ébranlé par le levier ni par aucun autre instrument, on fut contraint de faire jouer la mine.
Au même temps on travailloit à la démolition du temple de Courthesou, et les dragons inquiétoient les habitans par mille violences qu'ils exerçoient contre ce pauvre peuple qui, épuisé d'argent aussi bien que celui d'Orange, ne savoit plus que faire pour subvenir à la subsistance des troupes.
Mes collègues étoient cependant fort à l'étroit dans leur prison, avec deux autres Ministres, Messieurs Rainaud et de Yignoles, dont on s'éloit saisi, le premier de la Province du Dauphiné et le second de celle du Languedoc.
Il n'étoit permis qu'à peu de personnes de les visiter : nous nous envoyions des billets les uns aux autres pour nous fortifier à combattre le bon combat et à garder la foi au péril de notre vie.
Si ces petits moyens de nous communiquer nous donnoient quelque consolation et quelque joie, nous apprenions tous les jours quelque nouveau sujet d'affliction. Le pauvre peuple qui étoil maltraité, et qui ne pouvoit pas soutenir la grande dépense qu'il falloit faire pour l'entretien des dragons, l:\cliuit malheureusement le pied. J'envoyois
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tout autant de monde qu'il m'étoil possible pour les confirmer, je ne me donnois aucun relâche ni le jour ni la nuit pour vaquer à ce devoir de mon Ministère et pour prier avec tous ceux qui venoient chez moi. Mais enfin Dieu, qui vouloit nous châtier de nos grands péchés, lit \enir ces tristes jours auxquels nous fûmes abandonnés de tout notre troupeau, à la réserve de bien peu de personnes qui demeurèrent fermes, nonobstant toutes les violences et les cruautés qu'on pût exercer contre elles.
Le matin du 10 de novembre, on publia que le comte de Tessé avoit reçu un courrier qui lui avoit apporté les ordres d'exécuter la mission bottée, i ;'est-à-dire de nous persécuter, sans aucune miséricorde, pour nous faire changer de Religion.
J'avois observé, par une triste expérience, que les assemblées faites à Montauban, Montpellier, Nismes, Usez, et dans toutes les grandes villes, pour délibérer ce qu'on auroit à faire en pareille circonstance, av oient été des pièges que des malheureux que l'on avoit gagnés avoient tendus aui simples, et même aux gens éclairés pour les faire tomber avec la i'oulr. Cela m'avoit obligé de prendre des précautions afin que mon troupeau ne tombât pas dans les mêmes pièges.
Ce fut dans cette vue que, le jour auparavant,
j'avois prié M. de (irenatier, mon germain, qui a été du nombre des bienheureux persévérans, nonobstant mille dangers et mille fatigues qu'il lui a fallu essuyer pour sortir du Royaume; c'étoit, dis-je, dans cette vue que je le priai de faire le tour de la ville pour conjurer nos liabitans à se donner bien de garde de s'assembler, quoi qu'il leur pût arriver; qu'on ne manqueroit pas de prendre cette voie pour les perdre, qu'on leur promettroit tout, et qu'on ne leur tiendrait rien.
Il s'acquitta de cette commission avec beaucoup de zèle et de diligence ; mais le succès ne répondit point à nos soins , comme on le remarquera dans la suite.
Le comte de Tessé étoit chez le commandant de Suze, à trois lieues d'Orange, lorsque ce courrier arriva; il vint en diligence, et commença la persécution ouverte par décharger les Romains du logement qu'on avoit mis sur eux. Toutes les troupes furent mises sur les bras de ceux de la Religion, et ce logement ne fut pas plus tôt fait, qu'on ouït mille gémissemens dans la ville, le peuple courant par les rues le visage tout couvert de larmes. La femme crioit au secours pour délivrer son mari qu'on rouoit de coups, que l'on pendoit à la cheminée, qu'on attachoit aux pieds du lit, ou qu'on menaçoit de tuer le poignard à la gorge. Le mari imploroitla même assistance pour
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secourir sa femme qu'on avoit fait avorter par les menaces, par les coups et par mille mauvais traitemens. Les enfans crioient : ((Miséricorde! on assassine mon père, on viole manière, on met à la broche un de mes frères! ..» J'arrête ici ma plume; elle me tombe des mains, et ce triste souvenir me fait verser tant de larmes, que je ne pourrai plus poursuivre pour décrire les horreurs de ces tristes journées.
On n'épargna de ces rigoureux traitemens ni le sexe, ni l'âge, ni les personnes distinguées par leur mérite, par leur naissance, non plus que les chétifs paysans. On n'eut aucune considération pour les officiers du Prince : MM. de Lubières, d'Alençon, de Drevon furent contraints de recevoir des dragons chez eux; et bien valut àM.Convenent, mon neveu, conseiller au Parlement, de s'être sauvé de bon matin, déguisé en paysan, pour sortir promptemcnt du Royaume, car je ne doute pas qu'à ma considération il n'eût été le [dus maltraité de tous ses confrères.
Sur les quatre heures du soir du môme jour, le comte de Tessé fut chez moi accompagné de l'Évoque. Il s'arrêta quelques momens dans ma bibliothèque, qui étoit assurément fournie des meilleurs livres de ma profession. Il en considéra la clôture, qui étoit fort propre, par les jalousies toutes peintes, au travers desquelles on pouvoit voir mes livres sans les en pouvoir tirer. Il considéra la structure de ma maison, et j'ouïs qu'il dit à l'Kvêque que j'étois logé en petit prince.
Il entra dans ma chambre où j'étois toujours détenu dans le lit par la fracture de ma cuisse, d'où Ton n'avoit pu me tirer que deux fois seulement pour faire mon lit. Il me salua fort civilement, me demandant l'état de ma santé, et, après avoir pris place au chevet de mon lit, et l'Évêque au pied, il commença par me dire qu'il avoit pour moi beaucoup de considération, qu'il i n'avoit distingué de mes collègues en ne mejettant pas dans une prison, qu'il savoit que j'étois gentilhomme, et qu'il ne verroit dans la ville que M. de Beaufain et moi, pour nous exhorter d'obéir
au Roi; que pour cet ell'et il avoit amené avec lui M. l'Kvr jue, afin que, si j'avois quelque scrupule de conscience, il pût me satifaire là-dessus. Je le remerciai de sa civilité , et lui dis en substance que j'avois un maître au Ciel auquel je devois principalement obéir, et que, pour de maître souverain sur la terre, je n'en reconnoissois aucun autre que S. A. Mgr le Prince d'Orange , de qui j'étois né sujet, et avois l'honneur d'être du nombre de ses domestiques ; qu'au regard de M. l'Évèque nous nous connoissions l'un l'autre, que nous étions bons amis, que nous n'avions jamais disputé ensemble de Religion, et qu'en un temps où il y avoit tant d'épées dégainées pour soutenir la Religion Romaine et pour combattre la Réformée, il scroit inutile d'entrer en lice avec lui.
Il me pressa extrêmement sur ce chapitre. «Si vous ne voulez pas, me dit-il, disputer avec M. l'Kvèque , dites-moi, pour ma satisfaction, pourquoi vous avez tant d'horreur pour les images et pourquoi vous ne voulez pas vous réunir à nous?» — «Puisque vous voulez, Monsieur, lui repartis-je, que j'explique mes sentimens, je vous dirai, qu'au regard de la réunion dont vous me parlez, il falloit que MM. les Prélats de France poussassent plus avant leur pointe. La condamnation des quatre propositions scmbloit marquer
quelque chose de bon ; du moins nous en avons tiré cet avantage, qu'ils ont conclu avec nous : que le Pape n'est pas le juge infaillible des controverses, ce qu'il nous avoit fallu soutenir jusqu'à nous morfondre contre les prétentions des Jésuites et des moines. Après un si beau commencement, nous attendions que MM. du Clergé voudroient bien réformer le culte qui se pratique dans votre Religion ; car, au fond, nous ne le pouvons regarder que comme illégitime : il falloit qu'ils fissent comme Sérénus, évèque de Marseille1, qui, en entrant dans son église et la voyant ornée d'images en bosse et en plate peinture, fit abattre cet objet d'idolâtrie et passer l'éponge jusque sur la plus petite image. Quand le Pape leur en adroit; écrit des lettres de reproche, comme Grégoire qu'on appelle le Grand fit autrefois à Sérénus, et qu'il auroit mandé qu'on devoit du moins épargner la plate peinture dont les images étoient tout autant de petits docteurs pour instruire les ignorans, ils pouv oient lui répondre, comme ce grand évèque répondit à Grégoire, qu'ils n'avoient pas besoin que ces petits docteurs fissent de grands idolâtres, et qu'il suffîsoit qu'il fût le véritable docteur de son troupeau pour lui apprendre comment il falloit servir Dieu.» — «Mais quoi, me dit
1 Vers la lin du sixième siècle.
DE J. P. DE GHAMBRUN. 1 10
M. de Tessé, croyez-yous que nous adorions les images!» — «Il n'est pas question de cela, lui répliquai-je; il sul'lil que vous leur rendiez un culte religieux. 11 jalloit aussi que vos Évêques suivissent l'exemple de saint Épipliane, qui, allant à Jérusalem, déchira un voile à l'entrée d'un oratoire où il y avoit l'image de quelques saints. » Jusques-là, M. l'Evèque avoit gardé le silence; mais, prenant la parole, il me dit que c'étoit l'image d'un voleur. Je me pris à sourire, et lui dis que c'étoit la défaite des Jésuites; mais que je m'etoimois qu'un grand prélat comme lui voulût éluder l'action de saint Épipliane par une fable si mal inventée. «Comme vous êtes, Monsieur, fort versé en l'histoire ecclésiastique, luidis-je, je suis surpris que vous n'ayez remarqué dans la lettre que saint Épipliane écrit à Jean, Évèque de Jérusalem, que saint Jérôme a traduite du grec en latin, et qui est la cent-unième épître à Pammaque , où il dit très-expressément que c'étoit l'image de Jésus-Christ ou de quelque Saint, ne se souvenant pas précisément si c'étoit l'un ou l'autre '. »
1 Voici le passage auquel M. de Chambrun fait allusion : « I'r.itcrea quod audivi quo=dam murmurare contra me, quia quando simul pergebamusad sanctum locum,qui vocaturlicthel, ut Lbi collectam tecum ex more ecclesiasUcp faccrem, etvenissem ad ullam, qua dicitur Anablatha, vidislemque ibi prseter-
Le comte de Tessé ne permit pas que nous passassions plus avant sur cette matière.
Il me demanda pourquoi nous ne voulions pas nous confesser. — «Vous savez sans doute le latin, Monsieur, lui dis-je; écoutez ce que dit saint Augustin : Quid mihi cum hominibus ut peccata mea audiantj tanquam morbos meos sanaturi ; qu'ai-je que faire de confesser mes péchés aux hommes, comme s'ils étoient capables de guérir mes langueurs spirituelles?))
Delà, il me transporta en Purgatoire, et me dit qu'il falloit bien que les âmes fussent purgées pour paroître devant Dieu. Je lui répondis que c'étoit là l'ouvrage du sang de notre Seigneur, et qu'en un mot le Purgatoire n'étoit qu'une pure illusion dont on n'avoit jamais parlé dans la primitive Église. — «Vous jugerez, lui dis-je, Monsieur, si saint Augustin a cru le Purgatoire après que je vous aurai
iens lucernam ardcntcm, et interrogassem, quis locus esset, didicissenique esse ccclesiam , et intrassem ut orarem : inveni ibi vélum pendons in foribus ejusdem eeclesiœ tinctura atque depictum, et liabens imaginera, quasi Christi, vel sancti cujusdam.Nonenimsatis memini, cujus imago fuerit. Quum ergohoc vidissem in ecclesia Christi contra auctoritalem Scripturarum hominis pendere imaginem, scidi illud, etc. » Epiphanii Constantixsive Salaminisin Cypro Episcopi Opp., Parisiis, 1C22, fol, t. II, p. ;517. [Epistola ad Joan. Episc. Ilieros., divo llieron. presbyf. in(crp.)C.(. Ilicronymi Opp-, Vcrona1, 173.4, fol. t. I, 239-251* et I, 303.
DE J. P. DE CHAMBRXJN. 121
cité ses paroles : Primum locumfides Catholicorum crédit esse regnum ccelorum, secundum Gehennam ubi ojnnis aposiata aut a fide deficiens crucialur, tertixtm peniius ignoramns, neque in Scripturis esse mveni?nusl.Cepe7iiius} ajoutai-je, est fort élégant; il exclut si Lien le Purgatoire, que, si vous y faisiez bien attention, vous ne le croiriez jamais. »
Comme ce comte me voyoit ferme à soutenir la vérité, il changea de batterie. Il me dit que le Roi son maître se faisoit un point d'honneur de me eatholiser, que pour cet effet je devois penser à moi et accepter les offres qu'il m'alloit faire. — « Vous n'avez, me dit-il, qu'à coucher sur le papier tout ce que vous souhaiterez; j'ai ordre de vous l'accorder : voilà M. L'Évêque qui le sait et qui vous l'attestera. »
1 « La foi des catholiques croit que le premier lieu a-t le royaume des Gieux, le second la Géhenne où sont tourmentés tous les apostats et tous ceux qui ont abandonné leur foi ; de troisième, nous n'en connaissons absolument pas et ne trouvons pas qu'il en soit parlé dans les Écritures. »
Awjttstini Hipponensii l.pisc. Opp., Parisiis, 1C9G, fol. t.X. Appcndir, Contra l'clagianos et Cœleslianos hypomnestkoti, p. 10. « Primum enim locum lides catholica divina auctorilate regnum crédit esse Coetorum, unde, ut dix! , non baptizalus excipitur ; secundum, Gehennam, ubi omnis aposiata vel a Ghristi fide alienus aterna supplicia experietur ; tertium penitua ianoramus, immo nec esse in Scripturis sanclis inveniemus. »
Je n'ai pu trouver le passade tiré du même Père, que M. de Ghambrun cite un peu plus haut.
Je lui répondis que je me savois bien connoître; qu'un grand Roi comme son maître se soucioit fort peu d'un misérable Ministre tel que j'étois; qu'au reste, je n'a\ois besoin de rien, et que toute la grâce que je demandois étoit qu'il lui plût de me donner un passe-port, comme on le donnoit aux Ministres de France, pour me retirer en Hollande près de mon grand maître. Il en fît l'éloge sur-lechamp, disant qu'il avoit une vénération particulière pour son grand mérite, qu'il le regardoit avec admiration comme un grand héros, qu'il l'avoit vu souvent dans les occasions commandant et combattant en vaillant soldat et en grand capitaine.
— « Si vous avez, Monsieur, lui dis-je, tant de vénération pour ce grand Prince, ayez pitié, je vous prie, de son serviteur; donnez-moi un passe-port pour me retirer près de lui, vous me procurerez une grande consolation.
— Cela, me dit-il, n'est pas en mon pouvoir; je vous ai dit que le Roi se faisoit un point d'honneur de vous catholiser : on sait que vous êtes un esprit dangereux, et trop attaché à ce Prince; on ne vous permettra jamais d'aller près de lui.
— Comment, lui dis-je, faut-il que ma fidélité au service de mon grand maître me soit imputée à crime pour me retenir contre toute raison ?
— Il n'est plus question de raisonner, me dit-il d'un ton fort fier, il faut obéir au Roi, faute de
]>E .T. P. HE ClIAMltlU N.
quoi je vais exécuter mes ordres contre vous.
— Vous n'oseriez! lui répliquai-jc.
— nue .lit-il?...
— je dis, Monsieur, que vous n'useriez.»
A ces mots il s'approcha de mon lit, le visage tout enflammé de colère :
— « Mue dites-vous, que je n'oserois?
— < lui, .Monsieur, je dis, pour la troisième fois, que vous n'oseriez exécuter vos ordres;» et en me découvrant, je lui lis voir mon misérable corps, et j'ajoutai :
— «Considérez, Monsieur, ce cadavre! Yotre cofaapâssion et votre générosité vous empêcheront toujours de le maltraiter.
— Adieu, Monsieur, me dit-il, vous êtes trop éloquent pour moi; je vous dis pour une troisième fois de penser à vous et d'obéir au Roi, autrement, on vous fera mal vos affaires.
— J'ai pensé, lui dis-je, à tout ce à quoi je devois penser; je vois bien que la pitié n'est pas une v< rt n qu'on pratique aujourd'hui : je me verrai traîner avec plaisir par les rues d'Orange. »
L'K\èijiie resta quelque moment dans ma chambre; il m'exhorta à ne me laisser pas tourmenter, ajoutant qu'il prenoit part à mon malheur, et, se penchant sur moi, il in'èiribrassa avec quelques lainn-, que je crus partit du profond du cœur.
Dénia maison, ces Messieurs allèrent aux pri-
12i LES LARMES
sons. Le comte avoit donné ordre de séparer mes collègues, et de les mettre dans des basses fosses. Il les visita l'un après l'autre pour les exhorter au changement, et, quelques menaces que ce comte leur pût faire, ils demeurèrent fermes et intrépides, et par leurs saints discours ils renvoyèrent et le comte cl l'Evèque couverts de honte d'avoir si mal réussi dans leur entreprise.
Cet exemple de constance que mes collègues et moi avions donné à tout notre troupeau le devoit avoir confirmé dans la résolution de tout souffrir, plutôt que d'abandonner la pure profession de l'Evangile. Plusieurs personnes avoient écouté de mon cabinet tout ce que j'avois dit au comte et à l'Evoque. Mes discours furent publiés par toute la ville comme ceux de mes collègues.
Mais nous eûmes le malheur de ne les voir pas aussi efficaces que nous les aurions souhaités. Les tourmens, la crainte cl la peur forcèrent ce peuple à s'assembler; Dieu pardonne ceux qui en furent la cause, et qui opinèrent si mal dans cette assemblée.
11 est vrai qu'avant que de rien conclure, on députa au comte de Tessé un conseiller du Parlement et un avocat, pour lui représenter qu'il y avoit de l'injustice de forcer les sujets de S. A. à changer de Religion, et pour le prier de donner des passe-ports à tous ceux qui voudroient se retirer.
DE J. T. DE CHAMBRUN. 1 2o
lis n'eurent qu'un ictus pour toute réponse et de grandes menaces, et, après avoir fait leur rapport à l'assemblée, ils conclurent au changement sous les modifications que l'Ëvêque leur accorda, qui consistoient en ces articles :
Qu'ils ne seroient pas obligés d'invoquer les Saints;
Qu'ils ne fléchiroicnt point les genoux devant les images;
Qu'on leur donnèrent la Communion sous les deux espèces.
El en d'autres petits adoucissemens dont je ne me souviens pas. Ces pauvres malheureux se laissèrent ainsi surprendre dans le trouble de leur esprit à ces artifices, sans penser que, de gré ou de force, on leur feroit bien fléchir les genoux devant l'idole, et pratiquer tout le service qui est en usage dans 1? Papisme.
Je n'avois rien appris de cette assemblée; j'avois près de moi quelques bonnes âmes qui étoient venues pour prier avec ma famille; je leur lisois les Lamentations de Jérémie, et pleurions ensemble sur les masures de dos temples. On vint m'interrompre dans ce saint exercice pour me dire ce qui se passent.
A cette triste nouvelle nous redoublâmes nos soupirs et nos larmes. Je fis la prière pour implorer le secours de Dieu sur nous. Je faillis mourir de
douleur, prévoyant bien que cette assemblée ne pouvoit produire que l'apostasie dans mon troupeau. J'envoyai de tous côtés pour ramasser mes Anciens, mais l'affaire étoit déjà conclue et mes exhortations inutiles. On n'eut pas plus lot signé cette malheureuse réunion, qu'on donna ordre aux dragons de vivre en paix dans les maisons des prétendus convertis; mais, pour ceux qui tenoient ferme, on les accabla de gens de guerre.
Ce fut à mon tour d'essuyer la bourrasque de ces impitoyables persécuteurs. Si le comte de Tessé m'avoit menacé de m'exécuter rigoureusement, il fut homme de parole à cet égard : car, sans être touché d'aucune compassion de l'état où il m'avoit vu, il envoya chez moi, dans moins de deux heures, quarante-deux dragons, et quatre tambours qui battoient nuit et jour tout autour de ma chambre pour me jeter dans l'insomnie, et me faire perdre l'esprit s'il leur eût été possible.
Ces nouveaux hôtes venoient en foule dans ma chambre pour me demander de l'argent, ayant une serviette à la tèie pour leur servir de bonnet, et une autre sur les bras pour se dégraisser les mains. 11 falloil qu'on courût à tous les cabarets delà ville pour leur donner tout ce qu'ils demandaient.
S'étant gorgés du gibier le plus délicat, cela ne fut plus de leur goût; ils demandoient des choses qu'il auruit fallu aller chercher aux Indes, et tout
DE .1. P. DE CHÀMBRUN. 127
cela pour avoir prétexte de maltraiter mes domestiques, et mes bons voisins qui étoienl accourus pour les servir, croyant par là d'adoucir leur rage et leur fureur.
Dans peu d'heures ma maison fut toute bouleversée; toutes les provisions ne suffirent pas pour mi rèpàs, ils enîbnçoiëht les portes de tout ce qui étbil sous la clef, et faisoient un dégât de tout ce qui leur tomboit en main.
Mon épouse tàchoit de subvenir à tout avec un courage intrépide; mais ce qu'elle avoit plus à cœur, c'étoit la conservation de ma personne, qu'elle approchoit souvent dans la crainte où elle eloit que les dragons ne me fissent quelque insulte. Elle ésstrj a toutes les insolences qu'on se peut imaginer : 1rs menacés, les injures de putain, de carogne, et d'autres, mille discours d'impudicité que ces malheureux prononçoient à tous momens.
La crainte où j'étois qu'elle ne fût insultée plus ivtiit m'obligea de la conjurer de se retirer chez M. déChàvahon son père. Elle s'opposa longtemps à mon désir; mais enfin, vaincue par mes larmes, elle voulut bien me donner cette satisfaction.
I nuit ne fut pas venue, que les dragons allumèrent des chandelles par toute ma maison. Dans ma basse-cour, dans mes chambres on y vbyoit comme en plein midi, et l'exercice otiiihàirè de ces malhonnêtes £ens éloit dé manger, de boire,
et île fumer toute la nuit. Cela eût été supportable s'ils ne fussent venus fumer dans ma chambre pour m'étpurdir ou m'étouffer par la fumée du tabac, et si les tambours avoient fait cesser leur bruit importun, pour me laisser prendre quelque repos.
Il ne suffisoit pas à ces barbares de m'inquiéter de cette manière; ils joignoient à tout cela des hurlemens effroyables, et si, pour mon bonheur, la fumée du vin en endormoit quelques-uns, l'officier qui commandoit, et qu'on disoit être proche parent de M. le marquis de Louvois, les éveilloit à coups de canne, afin qu'ils recommençassent à me tourmenter. Que pouvois-je faire au milieu de cet enfer, que d'élever mon àme à Dieu, pour lui demander son bon secours? C'étoit là mon unique occupation, que j'accompagnois de mes soupirs et de mes larmes.
Ces tourmens avoient si fort bouleversé l'économie de mon corps que j'étois incapable de prendre aucune nourriture. Je n'avois aucune consolation d'àmc vivante, que de mon épouse, qui sortoit de temps en temps de la maison de son père pour me consoler dans ma misère. La porte étoit refusée à tout le monde, à la réserve de deux Catholiques Romains, qui, touchés du mauvais traitement que je recevois, se hasardèrent de me venir rendre leurs services. Je ne sais par quel moyen quelques
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personnes de mon troupeau, qui avoicnl succombé, se glissèrent dans ma maison; elles vinrent dans ma chambre, et, se jettant par terre devant mon lit, me conjuroient de prier Dieu pour elles, afin que leur iniquité ne leur fût point imputée. «Elle ne le sera pas, leur dis-je, mes chers enfans, fondant en larmes, si vous vous relevez par une prompte repentance, car il y a pardon par devers Dieu, afin qu'il soit craint '. »
Après avoir essuyé cette mauvaise nuit, le comte de Tessé m'envoya un officier pour me dire si je ne voulois pas obéir au Roi. Je lui répondis que je voulois obéir à mon Dieu.
Cet officier sortit brusquement de ma chambre, et l'ordre fut donné de loger tout le régiment chez moi, et de me tourmenter avec plus de violence. Le désordre fut furieux pendant tout ce jour et la nuit suivante. Les tambours vinrent dans ma chambre; les dragons venoient fumer à mon nez; mon esprit se troubloit par cette fumée infernale, par la substraction des alimens, par mes douleurs et par mes insomnies.
Néanmoins, au milieu de tous ces tourmens, je sentois la grâce de mon Dieu qui me soulenoit.
Je fus encore sommé par le même officier d'obéir au Hoi; je répondis que mon Dieu étoit mon Roi, et que, bientôt, je paroîtrois devant lui pour lui
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rendre compte de mes actions; qu'on feroit bien mieux de me dépêcher plus tôt que de me faire languir par tant d'inhumanités.
Tout cela n'amollit pas ces cœurs barbares, ils en firent encore pis; de sorte qu'accablé par tant de persécutions je tombai le mardi, 13 de novembre, dans une pâmoison où je demeurai quatre heures entières, avec peu d'apparence de vie.
Le bruit s'en répandit par toute la ville, le peuple courut en foule à ma maison, et plusieurs dames forcèrent les dragons pour me venir secourir en cette extrémité.
On publia môme que j'étois expiré; mon troupeau louoit Dieu de ma délivrance, et de m'avoir retiré au milieu de mes combats, d'entre les mains de mes persécuteurs. Les dragons venoient dans ma chambre pour me faire mille insultes; l'un portoit un dindonneau; l'autre, un poulet, et les autres des membres de mouton et d'autres rôtisseries, et disoient en se moquant : « 11 lui faut frotter les dents avec ceci pour le faire revenir. »
Le bruit de ma mort fut bientôt porté au comte de Tessé. 11 commanda qu'on ôtàt promptement les dragons de chez moi, appréhendant sans doute d'avoir des reproches de la Cour qui ne vouloit pas qu'on fît mourir personne, d'avoir permis qu'on me fît expirer au milieu de tant de tourmens. Et, pour se mettre à couvert, il faisoit publier
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par ses émissaires qu'on rp'ayoit empoisoppé.
I mi ne laissa que quatre dragons pour ma partir; rpais je ne fus pas plus tût revenu, sur le soir, Je cette, pâmoison, que ce comte m'envoya L'officier qui commandoit dans ma maison, pour me dire que j'eusse à me tenir prêt pour le lendemain, pour être transporté à l'ierre-Cise.
Je lui répondis ayee ma voix tremblante, que j'étois prêt au moment même d'aller partout où l'on me voudroit transporter.
Je passe sous silence la désolation de mon épouse et de toute ma parenté, pour dire que je passai la nuit avec d'étranges inquiétudes. La prison ne me (aisoit point de peur, mais je me défiois de ma propre chair. Je ne pouvois m'imaginer que je pusse souffrir le transport d'un si long chemin. On avoit essayé de m'habiller; mais on n'en put jamais venir à bout à cause des étranges douleurs que je soufl'rois.
Dans ce terrible combat de ma chair et de mon esprit, Je me jettai entre les mains de mon Dieu, et chantai ce verset du psaume 40 :
Que ta volonté sainte l'accomplisse sans feinte :
Je le veux, ô mon Dieu !
Ce qu'as déterminé le porte enraciné De mon cœur au milieu.