‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun; qui contiennent les persécutions arrivées aux églises de la principauté d'Orange depuis l'an 1660; la chute et le relèvement de l'auteur avec le rétablissement de Saint Pierre en son apostolat ou sermon sur les paroles de notre seigneur Jésus-Christ. Réimpression d'après l'édition originale annotéeChapitre 14 sur 25 · M2 LES LARMES · texte numérisé non relu

M2 LES LARMES

Pendant que j'étois dans ce combat, mon épouse s'alla jetter aux pieds du comte de Tessé, le conjurant, avec un torrent de larmes qui auroient attendri le plus farouche de tous les hommes, de permettre qu'on me transportât en ma maison de campagne, et qu'elle payeroit les gardes qu'on me donneroit pour la sûreté de ma personne, ou du moins qu'il lui plût de me faire mettre en prison avec mes collègues. Ce cœur inhumain la rebuta avec beaucoup de mépris, lui disant : « Qu'on m'appeloit le Pape des Huguenots, mais que le temps de mon pontificat étoit passé, qu'il y avoit longtemps qu'il eût été à souhaiter que j'eusse été hors d'Orange, d'où je ne faisois que semer mes hérésies dans les provinces du Royaume.»

L'Évèque étoit présent avec beaucoup d'autres qui se faisoient de mes amis du temps de ma prospérité, mais il n'y en eut pas un qui voulût dire un seul mot en ma faveur. Voilà l'esprit du Papisme, qui est idolâtre de la prospérité, mais qui se rend impitoyable envers les misérables.

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Le lendemain malin, le comte de Tessé m'envoya dire qu'il falloit partir.

Il avoit fait faire par avance un brancard, étant impossible de me transporter par aucune autre voiture. On me tira de mon lit, portant le visage d'un homme mourant; mes domestiques eurent bien de la peine à m'habiller; je souffris de cruelles douleurs pendant tout ce temps-là; et, six hommes me prenant par la tète, par le milieu du corps et par les pieds, me portèrent dans le brancard qu'on avoit préparé dans la basse-cour.

Dans mes chambres et à la descente des degrés je vis plusieurs de mes amis, qui ne me parlèrent que par leurs soupirs et par leurs larmes.

On me mit dans le brancard, où l'on eut bien de la peine à me trouver une posture qui pût soulager mes souffrances. Cette cour étoit pleine de peuple qui fondoit en larmes et qui s'arrachoit les cheveux. Je vis à mes côtés deux de nos bourgeois qui avoieut vécu dans une longue mésintelligence. Je leur adressai mon discours, leur disant : « Mes chers enfans, pourquoi pleurez- vous? Pleurez sur

vous-mêmes et sur vos inimitiés, qui ont attiré sur vous la colère du Ciel. Si vous m'aimez et si vous me regrettez, donnez-moi la consolation de vous embrasser, afin que votre paix soit le dernier fruit de mon Ministère parmi vous. » Je n'eus pas prononcé ces paroles, qu'ils se jettèrent par terre, s'embrassant, se vautrant dans la poussière, et se demandant pardon l'un à l'autre.

D'un autre côté, je voyois des dames tout échevelées, des gentilshommes, des bourgeois, des paysans qui me prenoient les mains et les baisoient, en me demandant ma bénédiction. Je la leur donnai avec autant de zèle et d'élévation d'àme que j'aie fait en ma vie.

Mon épouse, à laquelle le comte de Tessé avoit refusé la grâce de me suivre, parut en ce moment devant moi; se jettant à mon cou, fondant en larmes, elle m'exhorta en des termes fort pathétiques à la patience et à la persévérance. Je ne savois comment me dépêtrer de ce bon peuple.

Les dragons qu'on avoit commandés pour m'escorter le firent retirer pour faire marcher le brancard. Je ne fus pas sur le seuil de la porte de la cour de ma maison, que j'aperçus une foule de peuple qui remplissoit quatre rues et une place qui y aboutissoit. Au même moment que ces personnes désolées me virent, elles se prirent à crier : «Miséricorde! Miséricorde! Miséricorde!» Il y

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avoit même dans cette foule plusieurs Catholiques Romains quiversoient des larmes avec mes brebis. On se prëssoit si furieusement que les uns passoient sur les autres pour me demander ma bénédiction. Les uns me disoient : « Adieu, mon cher ami; » les autres, « adieu, notre cher pasteur, » et tous ensemble, levant les mains et les yeux au ciel, me souhaitaient mille bénédictions.

Ce triste spectacle, ces voix lugubres m'arrachèr. nt le c&ur. Je me pâmai dans mon brancard; il fallut bien des eaux cordiales pour me remettre. A peine fus-je revenu que je conjurai ceux qui éinitnt plus pioches de moi de me laisser en paix. 11- recommencèrent à nie prendre les mains, les pieds, les bras, coffifadë s'ils eussent voulu in'arrëtèr';

Les dragons mêmes étoient si fort touchés de ce spectacle, qu'on remarqua qu'ils changèrent de couleur, sans dire un seul mot à ces pauvres affligés.

Il y eut un homme de mérite du Comtat qui, examinant tout ce qui se passoit, dit à de mes amis qui me l'écrivirent ensuite, qu'il ne croyoit pas qu'on eûl versé tant de larmes à Rome à la sortie de Liberius, ni à Alexandrie lorsque Saint Athanase alloit en exil, qu'on en avoit versé ce jour-là à < (range.

Enfin, axant été arrêté au milieu de la rue, je

sortis de la ville par la porte la plus proche de ma maison, où je trouvai encore plus de peuple pleurant que je n'en avois trouvé dans la ville. Il fallut encore m'arrêter pour lui donner ma bénédiction qu'il me demandoit avec empressement. Ainsi je passai devant trois portes de la ville, accompagné d'une foule continuelle de monde. On m'arrêta au faubourg de l'Ange, où un dragon donna un grand soufflet à une honnête femme Catholique Romaine, parce qu'elle pleuroit à cause de mon malheur. Le soin que j'avois pris de rendre service à ceux de l'une et l'autre Religion m'avoit attiré leur cœur et leur affection; de sorte que ce ne fut pas pour moi une surprise de voir beaucoup d'honnêtes gens touchés de mes souffrances.

Je ne doute point que quelque personne charitable n'avertit le comte de Tessé du triste état où j'étois, et qu'il étoit à craindre que je n'expirasse avant que d'être à Pierre-Cise. Ce fut sans doute pour cette considération qu'il changea l'ordre qu'il avoit donné. Un officier vint dire à celui qui commandoit ma garde de me traduire au Saint- Esprit, et de me remettre entre les mains du chevalier de Montanègues qui y commandoit, auquel le comte de Tessé écrivit. Cet ordre étant donné, on me fit marcher.

Un grand nombre de personnes de mon troupeau me suivaient toujours; leur présence renou-

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veloit ma douleur, ce qui m'obligea de 1rs conjurer de me laisser en paix entre les mains de mon Dieu, à la grâce duquel je les recommandois. Cette foule m'accompagna près d'une demi-lieue : mais, m'en étant enfin débarrassé, je commençai à penser à moi-même; je levai mon cœur à Dieu par le chant du psaume 143.

Seigneur Dieu oi l'oraison mienne; Jusqu'à tes oreilles parvienne Mon humble supplication, etc.

Je ne disois pas un verset que je ne fisse de saintes réflexions pour me fortifier dans mon combat. Après ce psaume, je chantai encore le 69.

Hélas Seigneur! je te prie, sauve-moi, etc.

J'étois interrompu dans ce saint exercice par les violentes douleurs que me causoit ma cuisse cassée. Le branle du brancard, les faux pas des mulets ébranloient si fort mes os, qu'il me sembloit de les ouïr craqueter, et il falloit que de temps en temps mon neveu Jean Convenent, et deux valets que le comte de Tessé m'avoit permis d'amener avec moi, me donnassent des eaux cordiales pour faire revenir mon esprit et mon cœur abattu.

Je passai par Mornas, village du Comtat, d'où les habitans sortirent pour me voir, et cette troupe

impitoyable me chargea d'injures, et disoit qu'il me falloit jetter dans le Rhône.

Le changement de condition fait bien changer de langage; autrefois que je passois par ces endroits, j'y recevois toute sorte d'honneur et de civilité.

Un garde du vice-légat d'Avignon à qui j'avois rendu quelque petit office, et qui étoit en ce poste pour ne laisser passer aucun Orangeois, comme ses camarades qui étoient postés dans d'autres endroits , s'avança près de moi et dissipa cette troupe mutinée. Il me témoigna le déplaisir qu'il avoit de mon malheur, et qu'il voudroit être assez puissant pour me pouvoir mettre en repos. Je le remerciai de sa civilité, et poursuivis mon chemin jusqu'au Saint-Esprit, où je trouvai au bout du pont le chevalier de Montanègues qui m'altendoit.

Il s'avança vers mon brancard, et, approchant sa bouche de mon oreille, il me témoigna le sensible déplaisir qu'il avoit du traitement que je recevois, mais que je deVois attendre de sa part tout ce qui pouvoit dépendre de lui. Mon épouse avoit l'honneur d'appartenir à cet honnête gentilhomme. Cela joint aux petits services que j'avois pu rendre au marquis son frère, firent qu'il ne me mit pas dans la citadelle, ayant pris pour excuse à la CÔttr qu'il auroit été impossible de m'y transporter, attendu l'incommodité des degrés';

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Oii me logea dans la maison d'ë M. Robin, célèbre par son bel esprit', par les bëâûi vers (Jti'îl a donnés au public, et par l'honneur qu'il s'est acquis d'être un des membres des plus considérables de l'académie d'Arles. Madame Robin, son épouse, en L'absence de son mari, me lit tous les bons tfaitemens que je pouvois espérer, dont j'aurai un* éternelle reconnoissance. J'étois si accàblÎB à mon arrivée de la fatigue de cinq heures de rhemin, que j'employai pour aller d'Orange au Sâint-Espritj que je ne savois où j'en étois. On eut bien de la peine à me tirer de mon brancard; je souffris des douleurs incroyables lorsqu'on nie transportait dans la chambre que l'on m'avoit préparée pour ma prison, où je demeurai dans un lit l'espace de vingt jours sans qu'on pût m'en tirer pour pouvoir le refaire.

Je passai la première nuit à dicter à mon neveu Jean Convenent des dépêches pour la Hollande et pour Paris, par lesquelles je faisois le récit de mes tristes aventures. Comme j'avois fort à cœur d'obtenir un passe-port, j'écrivis une forte lettre àM. le baron dé Spanheim, envoyé extraordinaire de Son Altesse électorale de Brandebourg, par laquelle je le suppliois de ne rien oublier pour tne le faire obtenir. Je crus que pour réussir dahs'nioij dessein il étoit Important qde j'accompagnasse aies lettres d'un place! au Roi, afin qu'il plûl audit baron de

le présenter en mon nom. Le voici aux mêmes termes que je l'avois conçu.

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