AU ROI TRÈS-CHRÉTIEN
«Sire,
«Noble Jacques Pineton de Chambrun, originaire de la ville d'Orange, ci-devant Ministre en la même ville, représente, avec un très-profond respect, à Votre Majesté, que depuis onze ans il étoit perclus de tout son corps par les douleurs de la goutte; ce qui fait qu'il est continuellement accablé dans un lit ou sur une chaise, d'où il ne sauroit se tirer qu'à l'aide de deux domestiques. De plus, qu'il est actuellement travaillé de la pierre , et que , pour comble de misère , il a une cuisse cassée par une chute qu'il fit d'entre les bras de ses domestiques.
« C'est, SIRE, dans ce triste état qu'il a été enlevé de sa maison, par ordre du comte de Tessé, traduit par des dragons en votre ville de Saint- Esprit, sans que ledit comte ait voulu permettre a son épouse de le suivre pour le secourir dans ses grands besoins. C'est pourquoi il se jette aux pieds de la bonté, de la clémence et de la miséricorde de Votre Majesté, pour la supplier d'ordonner qu'un passe-port lui soit expédié pour se retirer en Hollande avec sa dite épouse, etc.»
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Dans la suite, je reçusrêponse de M. Spanheim, par Laquelle il me marquoil qu'il avoit envoyé
mon placel en toute diligence à M. le marquis de Croissy, et qu'il l'avoit accompagné d'une de ses lettres, dont il m'eiTvoyoit la copie avec ce que ledit marquis lui avoit répondu.
Certes, je ne puis m'empèeher de dire en cet endroit que la charité la plus ardente et l'amitié la plus cordiale avoient dicté la lettre de M. Spanheim. Les raisons qu'il mettoit en avant pour me faire obtenir ma demande étoient sans réplique; mais l'éloge qu'il lui plut d'y faire de ma personne étoit bien une marque de sa précieuse bienveillance, mais non pas un moyen propre pour me faire obtenir un passe-port. Plus on parle de vertu en ce temps-ci, plus on la voit opprimée, de sorte que ce qui, dans une autre saison, auroit pu me faire regarder avec des yeux favorables, fut en partie la cause d'une plus rude persécution.
M. le marquis de Croissy disoit, par sa réponse à M. Spanheim, qu'il avoit présenté mon placet an Roi, et que le mardi suivant il auroit une réponse positive. Voyez, je vous prie, qu'est-ce que les intrigues du monde ! la réponse de M. deCroissy étoit du 27 de novembre, et trois jours auparavant, qui étoit le 2i du même mois, M. le marquis de Louvois avoit donné ordre à M. le marquis de
la Trousse de me faire transporter à Pierre-Cise.
Le mardi suivant , M. Spanheim ne manqua pas de se rendre à Versailles, près de M. de Croissy, pour recevoir la réponse positive qui lui avoit été promise. Elle porta en substance que le Roi n'étoit pas encore déterminé à me donner un passeport, et, quelque instance que fît M. Spanheim, il ne put recevoir aucune autre réponse. On lui cacha même l'ordre qui avoit été donné de me transférer à Pierre-Cise. Je reçus ces deux dépêches lorsqu'on me transportoit en la prison qu'on m*avoit destinée, et ce par le moyen de mon dit neveu, qui s'étoit dérobé du bateau pour s'en aller en poste à Orange.
Le lendemain de mon arrivée à Saint-Esprit, je fus visité par M. le chevalier de Montanègues, qui me parla d'une manière très-obligeante en m'offrant et sa bourse et tout ce qui pouvoit dépendre de lui. Il m'a dit qu'il s'emploieroit à ce que je fusse sous sa garde jusqu'à ce que j'eusse reçu un passe-port; car, disoit-il, on ne vous traitera pas plus mal que les autres Ministres du royaume dont j'ai vu passer un grand nombre. Pendant mon séjour en cette ville-là, ledit chevalier permit à toutes les personnes de qualité de me visiter.
TTu jour, je m'entretins fort avant sur les matières de la Religion avec le juge du lieu, nommé M. Rcrnard; et pour les dames qui me venoient
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visiter en foule, je tâchai Je les instruire le plus adroitement qu'il m'étoit possible. « (Jue vous sert-il, leur disois-je, d'aller à la messe? qu'y entendez-ypns 1 .Ne seriez-vous pas plus édiliées si on vous lisoit la parole de Dieu en une langue qui vous fût connue, comme saint Paul le recommande? Quelle utilité retirez-vous de vous prosterner devant des images, contre le commandement de Dieu, qui nous le défend très-expressément dans sa loi? Quand vous entrez dans une église, pouvez-vous savoir si les images que vous y voyez vous représentent la sainte Vierge, sainte Catherine, sainte Thérèse, ou la nouvelle sainte Rose des Dominicains? Savez-vous si une autre image est la ligure de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jean, de saint Antoine, de saint Laurent, ou de quelque autre Saint? Il est facile de vous tromper en ce discernement, et peut-être croyezvous de prier la sainte Vierge, que vous priez sainte Rose, et ainsi vous rendez autant de culte à une petite Sainte qu'à la Mère de Dieu! Qu'entendez-vpus en vos litanies en disant toujours : Orapro nobisî Vous savez que vos Religieux vous parlent plutôt des miracles du fondateur de leur ordre que de ceux de Jésus-Christ et de ses apôtres! Que vous seriez consolées, Mesdames, si on vous permettait de lire l'Ecriture Sainte) Vous y verriez tout au long dans les Évangiles la nais-
sance, la mort, la résurrection et l'ascension de Jésus-Christ. Vous vous instruiriez de la doctrine qui nous apprend de nous confier uniquement en lui, et non pas àla créature, qui nous enseigne que pour être de ses véritables disciples il faut charger sa croix, et renoncer à père, mère, frères, possessions et héritages, comme vous voyez que je fais à présent. Si vous prenez plaisir d'ouïr parler des miracles, vous y liriez avec admiration ceux que Jésus-Christ a faits pour confirmer sa doctrine et ceux de ses apôtres, et vous ne vous laisseriez pas abuser par tant de faux miracles dont les légendes des Saints sont remplies. Vos prédicateurs vous disent que vos images sont des docteurs muets qui vous apprennent à imiter les saints. Ne seriezvous pas mieux instruites si vous entendiez matin et soir un Curé ou un Ministre en chaire qui, dans les prières publiques de l'Église, demandât à Dieu pour vous toutes les vertus des Saints, disant : «0 grand Dieu, créateur du ciel et de la terre, qui nous avez donné votre cher Fils pour effacer par son sang tous nos péchés, donnez-nous votre Saint Esprit, afin que par sa grâce nous embrassions par une vive foi le mérite de sa passion ! Accordez-nous, Père Saint, que nous suivions ce grand patron d'obéissance et de patience ! Imprimez dans notre cœur les vertus de vos Saints qui nous ont précédés en celte vie et qui triomphent
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à présent dans le Ciel ! Que la pureté et la chasteté
tle la sainte Vierge soient continuellement devant nos yeux; que nous soyons zélés comme saint Pierre, ardens comme saint Paul, et pénétrés de \otre amour comme saint Jean, etc. »
Je suivais ainsi dans cette prière les vertus qui pouvoient caractériser chacun des apôtres.
Ces bonnes dames, qui n'avoient jamais ouï ce langage de Canaan, avoient les yeux fichés sur moi, que je remarquai en quelques-unes mouillés de quelques larmes; elles m'écoutoient avec beaucoup d'attention, et peut-être avec plaisir. Je continuai dans cet exercice en toutes les occasions qui se présentèrent, et c'est ainsi que je souhaitais de prêcher L'Évangile au milieu de mes liens.
Le gardien des Capucins prit aussi la peine de me visiter deux fois, m'offrant la pauvreté de son couvent sans me parler jamais que de l'estime et de l'amour que les Pères de son Ordre avoient pour moi, en reconnoissance des bontés que j'avois tuujuurs témoignées à leur famille établie ta I Mange.
Pendant que je vaquois à ce saint exercice, je n'ouhliois pas ma pauvre épouse, que j'avois laissée dans de grands dangers. Je lui écrivis pour la consoler et la conjurer de se tenir bien cachée pour se garder des insultes des dragons et de la
main du comte de Tcssé. Quelques jours après, j'appris le cruel traitement de ce comte à son égard.
Il la fit assiéger par quatorze dragons dans la maison de son père, où elle étoit cachée : on la trouva, et, ne voulant rien faire contre sa conscience, il ordonna qu'on la traînât dans ma maison et qu'elle eût à servir tout le régiment des dragons sans qu'elle fût assistée de personne. Elle se jetoit par terre dans la dernière désolation d'apprendre un commandement si injuste, qui exposoit son honneur et sa pudicité a toutes les infamies que les dragons mettoient en usage.
Un Religieux, de mes amis, à la famille duquel j'avois rendu de bons offices, ayant appris ce désordre, courut à la maison de M. de Chavanon, et trouva bientôt le remède pour procurer quelque repos à mon épouse; car, sans la faire signer ni abjurer par aucun détour, il fit dire au comte qu'elle avoit fait son devoir, comme on parloit, sur quoi le comte fit retirer les dragons, et mon épouse me vint joindre. Sa présence me fut d'une grande consolation. Nous nous animions l'un l'autre à la persévérance, et, pour nous y fortifier, je faisois tous les jours les exercices de piété que j'avois accoutumé de faire à Orange.
J'appris au même temps que, le 25 de novembre, le comte de Tessé délogea d'Orange avec les trou-
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pes, qui emmenèrent à leur tête mes collègues jusque dans Les prisons de L'Évêché de Valence, qui fut un surcroît d'affliction à moi et à mon troupeau.
Après avoir demeuré vingt jours en ma prison du Saint-Esprit, M. de Vermenton, prévôt du Yalentinois, arriva ave un exempt et sa suite pour me traduire à Pierre-Cise. Je suis obligé de dire qu'il n'y a point d'homme de sa profession qui soit si galant homme. 11 exécute ponctuellement ses ordres; mais il le fait avec tant d'honnêteté et de compassion pour ceux qu'il juge innocens, qu'il semble qu'on est en pleine liberté lorsque l'on est entre ses mains. Si j'avois voix en chapitre, comme on parle, j'en ferois un Kvèque, et il y a des Évêques que je ferois prévôts, puisque leur inhumanité les rend dignes de cette charge, et que la débonnaireté de M. de Vermenton le rend digne de l'Épiseopat.
Avant que de venir chez moi, il voulut qu'on m'avertît adroitement de son arrivée, afin que je n'en fusse pas épouvanté. Cela étant fait, il fut où j'étois, me témoigna en des termes les plus humains du monde le regret qu'il avoit d'être obligé de me traduire. Il eut tant de compassion de mon misérable état, après que je lui eus fait voir mon
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corps, ({lie les larmes lui en vinrent aux yeux, et dil qu'il auroit voulu donner beaucoup pour être déchargé de cette commission.
Cependant on prépara un bateau pour mon transport. Tout étant disposé, on me tira de mon lit, d'où je ne m'étois remué depuis le premier jour qu'on m'y avoit mis; Dieu sait ce que je souffris depuis ma chambre jusqu'au bateau, qui étoit éloigné presque d'un quart de lieue. Mes valets me porloient sur une chaise, mon épouse cl mon neveu soutenoienl mes jambes, et, à la moindre contorsion, je faisois des cris comme si j'avois été sur la roue. Je dis adieu en passant à M. de Montancgues , et le remerciai de toutes ses bontés.
La peine fut de me mettre dans le bateau : six hommes me tiroient dedans comme si j'avois été un cadavre; mais je n'élois que trop sensible pour sentir mille douleurs. On me coucha sur des matelas, après quoi six hommes qui tiroient le bateau commencèrent à marcher. Nous employâmes cinq jours pour aller ta Anconne, qui o'esl qu'à six lieues du Pont-Saint-Esprit, à cause du venl du Nord qui souffloit avec violence, et qui, par sa froideur, m'excita la goutte, qui rendit tout mon corps aussi roide qu'une barre de fer,
< »ii un' lenoit sur l'eau depuis la pointe du jour
jusqu'à dix ou onze heures de nuit, ce qui acheta de me mettre dans un état le plus pitoyable où goutteux se soit jamais rencontré.
Je n'avois de libre que la langue pour me plaindre, et mes poumons pour soupirer.
On me couchoit tout habillé à terre sur de la paille ou sur des matelas.
Quand nous fûmes arrivés à Anconne, M. de Vermenton, appréhendant que je n'expirasse, ne voulut pas m'exposer à poursuivre le voyage. Il s'arrêta deux jours, tant pour attendre le beau temps que pour me laisser reprendre un peu de force. Il y eut un grand nombre de personnes de la ville de Montélimar qui vinrent pour me voir. Ces bonnes gens ne me parloient que par leurs soupirs et par leurs larmes; ils levoient les yeux au ciel pour demander à Dieu ia vengeance de la cruauté qu'on exerçoil contre moi.
Je serois trop long si je voulois raconter tous les discours que je tins à ces bonnes âmes. Je leur disois que j'étois bien glorieux de souffrir pour le nom de Jésus-Christ, mais que ma chair me faisoit peur, et que j'appréhendois que l'excès de ma douleur ne me fit dire quelque parole qui fut contraire aux sentimens de mon cœur. Qu'au reste, ils dévoient penser à eux pour se relever de leur chute par une prompte repentance, s'ils vouloient que Dieu leur fît miséricorde.
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C'est ainsi ijufe je tâchois d'édifier mon prochain
partout où je passois.
Cependant, comme la tempête eontinuoit toujours, el mie même nous faillîmes de voir faire naufrage à M. le Cardinal de Bouillon, qui descendoil le Rhône pour s'en aller dans son exil aux isles il»1 Provence ', le prévôt lit faire un brancard un jour de dimanche, par la permission du Curé, pour me faire continuer ma roule. Il employa douze paysans qui me portoient sur leurs épaules; le tout à mes frais et dépens, qui montoient quelquefois à quatre pistoles par jour.
Le bruit qui avoit couru de ce qui se passoit à
1 Le cardinal de Bouillon était neveu du grand Turcnne. En 1085 il fut lianni de la cour pour n'y plus reparaître : on avait intercepté l'une de ses lettres « qui était une satire arrière de la conduite du roi, de son gouvernement, de sa personne, et pleine de ces vérités dures qui laissent un long souvenir. » Saint- Simon, XII, 108, a fait de ce cardinal un portrait peu flatteur.
« Les besoins le rendaient souple jusqu'au plus bas vale-
tage. il n'avait d'amis que pour les dominer et se les sacrilier. vendta corps et àme aux Jésuites, et eux réciproquement à lui, il trouva en eux mille importantes ressources dans les divers états de sa vie, jusqu'à des instruments de ses félonies. 8a vie, en aucun temps, n'eut d'ecclésiastique et de chrétien que ce qui servit à si ranité. Son luxe fut continuel et prodigieux en tout... Ses mœurs étaient Infâmes ; il ne s'en cachait pas... » Cp. VI , 232; Ml, 213. Il est bon de rapprocher ce caractère de celui de M. de Cliambruii.