‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun; qui contiennent les persécutions arrivées aux églises de la principauté d'Orange depuis l'an 1660; la chute et le relèvement de l'auteur avec le rétablissement de Saint Pierre en son apostolat ou sermon sur les paroles de notre seigneur Jésus-Christ. Réimpression d'après l'édition originale annotéeChapitre 16 sur 25 · LES LAR.MES · texte numérisé non relu

LES LAR.MES

mon égard attira bien du peuple sur mon passage. Les bonnes gens du Dauphiné venoient par troupes pour me demander avec larmes ma bénédiction, témoignant par tous leurs regrets d'être touchés de mes misères. L'exempt les repoussoit avec sévérité. Cela n'empèchoit pas pourtant qu'ils ne m'abordassent pour me baiser les mains et m'accompagner de leurs vœux.

Je trouvai à Sausse un gentilhomme de mérite, nommé M. du Ferron, capitaine dans le régiment de Sault, qui m'aborda adroitement, et qui me consola puissamment par mille belles choses qu'il me dit au sujet de la persécution. Il me parla du sermon que l'incomparable M. Claude avoit donné au public sur ces paroles : « Yous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang'. » 11 me fit même confidence du dessein qu'il avoit de sortir du Royaume, et qu'il étoit en chemin pour ce sujet. Dieu a béni sa bonne résolution, et j'ai eu la consolation de le revoir à La Haye.

Le 10 de décembre, j'arrivai à Valence sur l'entrée de la nuit. M. de Yermenton avoit pris le devant pour me faire préparer une chambre, et, son arrivée ayant divulgué la mienne, je trouvai aux faubourgs une grande foule de peuple, et dans la basse-cour de l'hôtellerie beaucoup de personnes de qualité de l'un et de l'autre sexe. Les uns di-

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DE J. P. 1>K CHAUBRUN. Iï>3

soient: «Voilà le diable de Ministre d'Orange î » — Les autres ajoutoient : «C'est l'espion «lu Prince d'Orange; » enfin, je n'entendois que des paroles d'invectives, qui pourtant ne me touchoient pas beaucoup, me souvenant de la parole du Sauveur du monde : «Vous serez bienheureux si l'on dit du mal de vous en mentant'. »

La question fut de me tirer de mon brancard; on demeura plus d'une demi-heure sans en pouvoir venir à bout, ne sachant de quel côté me prendre, perclus comme j'étois de tout mon corps. Je priai le prévôl de me donner un peu de trêve pour me laisser reprendre mes esprits, et, voyant tant de beau monde qui étoit autour de moi, je dis : « Mesdames, je vous demande pardon de mon incivilité; je ne puis porter la main au bonnet pour vous saluer; vous avez sans doute ouï parler de Job, voici son frère ou son cousin germain. » A ces discours, ces dames furent touchées de pitié, elles s'en allèrent à grande hâte, et j'en vis plusieurs qui tirèrent leur mouchoir pour essuyer leurs larmes.

Enfin, on me porta de mon brancard sur un lit, où l'on tâcha de m'ôter mes habits pour que je prisse quelque repus, après tant de jours de fatigue et d'insomnie.

1 M.illli. .-,, M.

Malheureuse Valence! que tu me coûtes cher! C'est dans l'enceinte de tes murailles que je me suis laissé enlever la couronne que je portois sur la tête. C'est dans ton sein que j'ai laissé échapper le grand dépôt de la foi, par une parole qui me fera soupirer tous les jours de ma vie. Tu as triomphé de ma foiblesse et de mon infirmité. C'est au milieu de tes habitans que je me suis souillé comme dans une seconde Sodome : mais, « ne te réjouis pas contre moi, ô mon ennemi; si je suis tombé, le Seigneur m'a relevé; si j'ai été pour un moment dans les ténèbres, l'Éternel m'a éclairé1. » Que la postérité te regarde comme une cité souillée du sang des justes, et comme le centre qui a conduit les lignes de la persécution jusqu'à toutes les extrémités de la France !

C'est ici que je dois commencer les larmes de ma repentance, puisque c'est ici l'endroit de ma chute et de mon péché. Elles se déborderont bientôt, ces larmes, comme un torrent impétueux qui a failli m'emporter de ce monde et me causer

1 Michée, 7, 8.

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une mort aussi funeste el aussi horriMe qui puisse entrer dans la pensée de l'homme. Mais avant que

de Les foire couler, je m'en vais décrire les circonstances de leur origine.

Le même soir de mon arrivée à Valence, il y eut un homme de mérite qui s'approcha de mon lit. Après quelques eomplimens qu'il prononça assez haut, pour ne donner aucun soupçon à l'exempt dont j'ai parlé, nommé Nardouin, qui ne quittoit pas ma chambre d'un moment pour me garder à vue, et qui avoit mis des archers à la porte pour y faire sentinelle nuit et jour : cet honnête homme, dis-je, baissant sa voix, détesta mille fois la cruauté et la barbarie dont on usoit en mon endroit. Il me lit ensuite un portrait si hideux de l'état de son âme, depuis qu'il avoit succombé, que j'en avois de la frayeur. Il y ajouta les tourmens qu'il souffroit lorsqu'il éloit obligé d'assister à la messe, et les horreurs de son esprit à la vue de l'idolâtrie qu'on y commet. Il me demanda mes consolations, que je n'étois guère en état de lui donner.

Je vis quelques autres personnes distinguées qui ne pouvoient contenir leurs larmes, parmi lesquels- il v avoit un marquis de mérite que je ne nommerai pas, qui s'en alloit au lieu où il étoit relégué, et auquel on défendit de me parler.

Je passai une nuit fort inquiète, tant par les horribles douleurs de la goutte, que par le dé-

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