‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun; qui contiennent les persécutions arrivées aux églises de la principauté d'Orange depuis l'an 1660; la chute et le relèvement de l'auteur avec le rétablissement de Saint Pierre en son apostolat ou sermon sur les paroles de notre seigneur Jésus-Christ. Réimpression d'après l'édition originale annotéeChapitre 17 sur 25 · G LES LARMES · texte numérisé non relu

G LES LARMES

plaisir de ne pouvoir parler avec liberté à ceux qui étoient près de moi. L'exempt étoit couché dans ma chambre; c'étoit un espion pour épier tout ce que je pourrois faire et dire, de sorte que je n'avois presque pas la liberté de me plaindre.

Le lendemain, le prévôt, qui avoit conféré avec M. de Valence^ fut dans ma chambre, pour me dire qu'il me laisseroit reposer ce jour-là, et que cependant il feroit préparer un bateau. Je lui dis que j'aimerois mieux aller en litière, parce qu'on me roueroit en me transportant au Rhône, qui étoit à un quart de lieue de mon logis. Il fit semblant d'y consentir, et, comme j'en eus arrêté un pour partir le lendemain, il me refusa de prendre cette voiture.

Cependant je ne sais si ce fut par un motif de compassion que M. de Vermenton ne vouloit pas que j'allasse plus avant que Valence; du moins je suis certain qu'il craignoit extrêmement que j'expirasse entre ses mains. C'est pour cela qu'où me fit visiter par les deux professeurs en médecine de l'Université et par deux chirurgiens. Ces médecins et ces chirurgiens n'eurent pas plus tôt vu mon misérable corps, qu'ils en détournèrent leurs yeux en levant les épaules, et comme je leur eus dit que ce n'étoit pas là tout mon mal, que j'étois encore travaillé de la pierre, ils me dirent, qu'ils n'en pouvoient point juger à moins que de me

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faire sonder; mais qu'ils n'en av oient vu que trop. Après quoi ils se retirèrent.

Ma cuisse, qui s'étoit débandée par mon transport, me causoit des douleurs horribles ; celles de la goutte s'augmentèrent furieusement; néanmoins, nonobstant ce déplorable état, j'étois dans l'impatience de partir pour être bientôt à Pierre- Cise. Je pressai le prévôt pour satisfaire mon désir; il me promit que le lendemain matin nous partirions ; mais, au lieu de cela, je vis entrer dans ma chambre, le même matin, M. l'Evèque de Valence. Je m'imaginai bien qu'on avoit fait quelque complot, ce qui m'obligea de me tenir sur mes gardes. Mes bras étoient si roides par l'incommodité de la goutte, qu'il me fut impossible de porter la main à mon bonnet pour le saluer.

Après qu'il se fut assis au chevet de mon lit, il commença par me dire qu'il éloit fâché de me voir si incommodé, que cela me devoit obliger de penser à moi pour ne me laisser pas transporter à Pierre-Cise, où j'aurois beaucoup à souffrir; qu'il valoit bien mieux me réunir; que par ce moyen je me mettois en repos; que le Roi me donneroit de grosses pensions, et que, comme son intention n'étoit pas de s'arrêter à ses seuls sujets, pour les réunir à l'Église, mais que sa piété l'incitoit à faire rentrer dans l'Eglise les autres Protestans, je serois très-propre pour contribuer à ce bon dessein,

et que, par mon moyen on pourroit s'entendre pour donner quelques satisfactions aux Proteslans, au sujet de quelques points; que, pour lui, il ne feroit point de difficulté de consentir qu'on ôtàt les images des temples, et que même il en avoit fait beaucoup ôter de ses Églises où on en voyoit fort peu, et qu'on redonnât la coupe au peuple; mais qu'il falloit qu'il y eut quelque homme de considération de notre parti qui poussât cette affaire, et qu'assurément je serois très- agréable.

C'est en substance ce que me dit ce Prélat en cette première entrevue.

A quoi je repartis que je le remerciois de l'honneur qu'il me faisoil ; qu'au regard des souffrances dont il m'avoit parlé, j'y étois tout résolu; que, si je croyois de pouvoir faire mon salut dans l'Église Romaine, je ne me fusse pas laissé tourmenter depuis près de deux mois; que, pour les pensions, je n'en avois pas besoin, par la grâce de Dieu; que tout petit gentilhomme que j'étois, j'avois de quoi m'entretenir, et que, pour l'encens qu'il lui plaisoit de me donner, en me jugeant propre pour travailler à une Réformation, je savois très-bien connoître mes foiblesses; que je donnerois pourtant mon sang pour une si bonne œuvre; mais que les affaires étant en l'état où on les voyoit, il n'y avoit aucune apparence qu'on voulut terminer par la douceur ce que l'on avoit commencé par les

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armes; et qu'ainsi je lui serois très-obligé s'il vouloit me faire obtenir un passe-pbït pour me retirer où la Providence m'appelleroit.

« Ne vous y tlattez pas, Monsieur, me repartit-il, vous êtes un prisonnier d'État; vous ne devez attendre aucun passe-port. Oh se fait un point d'honneur de vous catholiser. I >n sait que vous êtes fort attaché au Prince d'Orange, on ne souffrira jamais que vous alliez près de lui. Hé quoi! ajouta-t-il, n'aurez-vous pas plus d'avantage de servir le Roi que le Prince d'Orange? n'est-il pas un plus grand maître? Je vois bien que l'attachement que vous avez pour ce Prince vous lient au cu'ur et qur vous craignez de lui déplaire, en changeant de Religion; mais je vous puis assurer que nous avons des nouvelles certaines qu'il se fait instruire. »

«Pardonnez-moi, Monsieur, lui répondis-je, si je vous dis que je n'en crois rien; j'ai eu l'avantage de le voir dans ses plus tendres années, il étoit parfaitement bien instruit; je ne doute point que ses lumières ne soient accrues avec son âge; ainsi, comme je suis persuadé qu'il n'a aucun scrupule de conscience sur la Religion, il n'a pas besoin d'aucune instruction. Vous n'êtes pas le premier, Monsieur, qui m'avez donné cette nouvelle, il y en a bien d'autres qui la publient; mais tout cela a ses vues, et il n'est pas malaisé de découvrira

quel dessein on sème ces bruits par toute l'Europe. Je sais que votre Roi est un grand Roi; mais aussi je sais que mon Prince est un grand Prince, qui m'a toujours fait beaucoup de bien et qui m'honore de sa bienveillance : je serois un ingrat si je pensois à changer de maître. Qu'ai-je fait pour être traité en prisonnier d'État? Je ne me suis jamais mêlé d'affaires de cette nature; ainsi, Monsieur, je vous supplie encore une fois de me procurer un passe-port, ou si M. de Vermenton trouve que je ne puisse pas être transporté, à cause de mes douleurs, faites-moi mettre dans vos prisons avec mes collègues. »

Après ces discours, il me sollicita encore pressamment au changement, m'offrant toujours et des richesses et des honneurs, à quoi je me contentai de lui dire, pour me débarrasser de lui, qu'on ne changeoit pas de Religion comme de chemise, et que j'aurois le temps d'y penser dans ma prison de Pierre-Cise.

Ce fut par son ordre qu'on fit semblant de m'arrèter dans Valence, en attendant les ordres de M. le marquis de la Trousse qui commandoit dans le Dauphiné. On me transporta dans la ville, en une méchante maison, où j'étois toujours gardé par l'exempt et par des archers. Mes chers collègues qu'on n'avoit pas encore jetés dans des bassesfosses, comme on lit danslasuite,m'envoyoient une

i>r. .1. r. de (iivMHitiv. H'»l

personne affîdée pour me dire qu'ils prioièntDieu

pour moi et que je priasse pour eux; j'en faisois de même à Leur égard.

Comme on consultoil incessamment dans Valence pour trouver quelque moyen de me faire succomber, on s'avisa qu'il l'alloit éloigner de moi mon épouse et mon neveu, et me priver de mes domestiques. On accusoit les deux premiers de me fortifier dans la résolution de ne changer pas. G'ctoit l'exempt qui nous avoit ouï parler de cette matière, et, pour les seconds ils savoient qu'ils m'étoient d'une nécessité absolue, puisqu'il n'y avoit queux qui pussent me manier dans mon lit, i t me servir dans les nécessités naturelles.

En effet, il falloit agir avec moi tout de même qu'avec un enfant de naissance, et j'aurois pourri dans ma propre ordure si j'avois été entre les mains d'autres personnes que je n'aurois pu souffrir pour les employer à ce vil et triste usage.

i m fit donc connoître à mon épouse et à mon ii> \i h qu'il faudroit qu'ils se retirassent, et à moi qu'on me donnerait des dragons, ou les archers pour me servir.

Ce discours lui pour moi un coup de tonnerre qui m'épouvanta si fort que je ne savois où j'en étois; je vis bien qu'on n'en u^oit de la sorte que pour nie mettre dans les dernières extrémités, et pour mejetter dans des douleurs millefois pires que

celles de la géhenne; car si les valets, qui étoient accoutumés à mes misères, ne pouvoient me toucher sans me causer d'extrêmes douleurs , que pouvois-je attendre de la main des dragons et des archers, gens sans pitié et sans miséricorde ?

J'eus mon recours à la prière et aux larmes pour demander à mon Dieu qu'il eût pitié de moi; mais mes péchés étoient trop grands pour recevoir de son bon secours ce que je lui demandois. Me voulant faire habiller pour essayer si je les pourrois souffrir lorsqu'il me faudroit partir pour Pierre- Cise, comme on m'avoit averti de me tenir prêt pour cela, je souffris tant de douleurs que j'allai lâcher cette maudite parole : Eh bien! je me réunirai.

L'exempt qui étoit présent courut à l'Evèché, sans me rien dire; l'Evèque vint dans le moment, accompagné du prévôt et de quelques autres personnes, et m'ayant présenté un papier pour le signer en prononçant quelques paroles en latin que je proteste n'avoir point ouïes, je refusai de le faire comme je l'ai constamment refusé toutes les fois que j'en ai été sollicité.

Il me dit qu'on lui avoit rapporté que j'avois dit que je me réunirois; je lui répondis qu'il étoit vrai, mais que c'étoient les violentes douleurs que j'avois souffertes qui avoient arraché ces paroles de ma bouche, dans l'égarement de mon

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esprit, et que, quand je nie rêûriiroisj il ne fferôit pas une grande conqurtr, puisque dans l'état où il me voyoit, j'étois incapable de raisonner.

Kn effet) je ne savois où j'en ('lois; ma raison étoit égacéfij sans avoir presque l'usage de mes sens. Je ne doute point que l'Evèque ne fît signer dans le papier qu'il nfavoit présenté le prévôt et quelques autres personnes, comme témoins dénia prétendue conversion; mais j'atteste particulièrement la conscience de M. de Yermenton, s'il m'a jamais oui dire en présence dudit Evèque que je voulusse me réunir. Je fais la même chose à l'égard des loties personnes; comme je les tiens pour des gens de probité, j'espère qu'ils rendront témoignage à la vérité.

Cependant, qu'on ne croie pas que je dise ceci pour excuser ma faute. Je ne sais que trop pour mon malheur que je suis tombé, et que cette malheureuse parole que j'ai prononcée m'a séparé de la communion extérieure delà véritable Eglise, jusqu'à ce que j'y sois rentré par la miséricorde de Dieu, et par Le ministère de ses serviteurs. Si je û'avoi^ été, et si je n'étois pas encore dans cette pensée, je n'aurois pas tant \ersé de larmes; au contraire, je me serois glorifié de mes souffrances et je nie serois mis au catalogue des plus illustres confesseurs; mai-, hélas! je me suis regardé bemme un Lâche soldat qui a tourné le dos au jour

de la bataille, et comme un serviteur infidèle qui a trahi les intérêts de son maître.

Quoique ma chute fût de la nature que je viens de la représenter, M. de Valence ne manqua pas pourtant de s'en faire un grand honneur; il en parloit à tous allans et venans, il en écrivit à la Cour, comme du plus grand de tous les triomphes '.

1 Voici en quels termes M. de Cosnac rend compte des rapports qu'il eut avec M. de Chambrun {Mémoires de Vaniel de Cosnac, publiés par M. le comte Jules de Cosnac. Paris, 1852, 2 v. in-S, II, 121-123) : « llm'arriva encore beaucoup d'autres occasions où je fis mon devoir, pour retirer de cette mauvaise religion beaucoup de personnes de. toutes qualités. Je ne ferai mention que d'un fourbe nommé Chambon. C'était le patriarche <\e^ huguenots, et celui qui, sans contredit, avait le plus de réputation dans ce parti. Il était ministre à Orange et reconnu pour avoir plus d'érudition que les autres. Il avait la confiance du Prince d'Orange. Il fut arrêté par ordre du Roi et devait être conduit dans le château de Pierre-Encise, à Lyon. 11 était conduit par des dragons, et étant arrivé à Valence, j'appris qu'il y était tombé malade et qu'il était en danger de mourir. Cela m'obligea de l'aller visiter dans son lit. Je trouvai un homme fort abattu d'une fièvre maligne, et, par-dessus tout, estropié par la goutte et par la sciatique. Après avoir longtemps parlé de divers points de conférence, il me fit prier de l'aller voir, et commença à parler de son état et du désir qu'il avait de trouver quelque personne qui pût l'éclairer sur une infinité de doutes qu'il avait sur la créance des catholiques. Je m'offris de lui rendre raison de notre foi, ce qu'il accepta, et ayant obtenu de M. l'intendant la permission de demeurer à Valence jusqu'à

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Mon état (Huit bien différent du sien; le sujet de sa gloire faisoil la matière de ma honte, et l'honneur <ju'il se faisoit de m'avoir converti étoit pour moi un sujet continuel de soupirs et de larmes.

Pourrai-je exprimer ma douleur avec autant de force cpje je l'ai ressentie? pourrai-je représenter l'état de mon âme, avec des couleurs aussi noires

ce qu'il parût on état de continuer le voyage à Pierre-Enci-c, nous prenions une heure le matin et une l'après-dincr pour les conférences. Cet homme, qui passait pour si habile dans sa religion de ministre, me paraissait assez peu savant. Il citait à la vérité quelques passages de saint Augustin et des Pères de l'Eglise comme étant favorables à leur hérésie, et quand on les confrontait avec les originaux, ils se trouvaient souvent mal expliqués. Cela dura plusieurs jours. Enfin, voyant qu'on le devait traduire à Pierre-Encise, ce qu'il appréhendait beaucoup, il témoigna d'écouter favorablement ce que moi et d'autres personnes lui disaient de la religion catholique, et enfin, après avoir gardé les bienséances, afin sans doute d'éviler la prison, il consentit de faire abjuration de son hérésie. 11 avait sa femme avec lui, qui B'opposait sans doute à la résolution que son mari avait prise de changer de religion. Je ne me pressais pas trop de b' faire déclarer, d'autant mieux que je voulais que sa femme se convertit et qu'il usât de sou autorité poiir cela, elle ne devant pas paraître ni plus savante ni plus habile que lui. H lit l'abjuration de son hérésie avec apparence de bonne foi. Quelques jours après -a femme suivit son parti. Cet homme, comme j'ai déjà dit, était impotent et ne pouvait marcher ni demeurer debout. Il fal ait qu'il fut toujours assis <>u an lit. On lui conseilla d'aller prendre les eaux minérales dans un village de mon dm-

qu'étoit ma tristesse en ce funeste moment? Pourrai-je faire entendre mes gémissemens à toute l'Europe avec une voix aussi lugubre que je l'avois dès le moment que je prononçai cette maudite parole? Pourrai-je enfin trouver des termes assez expressifs, pour mettre devant les yeux de mon lecteur l'amertume de mes soupirs et de mes larmes ? Non, cela ne se peut; on le peut sentir, mais on ne le peut exprimer.

11 me suffit de dire que ce péché m'a fait comme

cèse de Die. Je ne m'y opposai pas, tant pour sa gnérison que parce que j'avais le moyen de le faire observer et être informé s'il persévérait, dans les exercices de piété dos catholiques. Il joua bien son personnage. Il se conduisait en apparence fort bien, et pendant plus d'une année qu'il demeura dans mon diocèse, je n'eus aucune plainte. 11 se confessa et communia, et sa femme aussi, plusieurs fois. Je le faisais souvent visiter par des religieux et par des ecclésiastiques qui m'en faisaient toujours une bonne relation. Je fus obligé d'aller à Paris en 1HS7. Pendant mon absence, il fit quelque intrigue secrète dont je n'eus jamais aucune connaissance. Il obtint, sur la foi de son attestation, la liberté d'aller à Lyon pour se mettre entre les mains d'un fameux médecin et tâcher de recouvrer la santé. La cour lui permit d'aller à Lyon. Dès qu'il y fut, il obtint de M. l'archevêque de Lyon, par le moyen d'un de ses domestiques, d'aller à quelque autre endroit sur la frontière, et de là il se rendit auprès du prince d'Orange, qui le reçut avec grande joie et lui donna une pension. Il fit un livre, à ce qu'on m'a dit, tout rempli de faussetés touchant la conduite qu'il avait tenue, et surtout, contre la vérité, il désavoua d'avoir fait abjuration ni exercice de la religion catholique, et fut reçu par ses frères

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descendre dans les enfers, et je puis assurer avec vérité qu'il me semble d'avoir souffert tout ce que les âmes malheureuses peuvent souffrir. Je suis descendu par mon imagination dans ces lieux de ténèbres, pendant ma vie, pour n'y descendre pas à l'heure de ma mort, pour parler avec un grand homme des premiers siècles. J'ai appris par moimême ce que c'étuit que le ver de la conscience

comme un apôtre et comme un martyr. Il mourut peu de temps après j à Amsterdam. "

Tel est le récit de M. de Cosnac, que nous avons, à dessein, reproduit sans rien en retrancher. Il suffit de comparer les deux relations pour voir qu'elles datèrent sur des points essentiels, et si bien, qu'évidemment l'un des deux narrateurs ne dit pas vrai. Il faut choisir. Ou Lien l'on sera pour M. deChambrun, ou bien c'est puur M. de Gosnac que l'on se décidera. D'une part cesl un pasteur qui écrit pour condamner sévèrement « un instant de faiblesse qui pèse sur sa conscience » ; il raconte avec une « tranquillité évangélique », avec une simplicité presque enfantine, les événements dont il a été témoin. Il a un moment failli sous la torture, mais il veut faire de sa faute une pénitence publique ; et comme, selon ses propres expressions, il n'a rien tant a mur que d'obtenir de Sun Dieu la rémission de son péché, :i yi ut le confesser hautement, afin de pouvoir obtenir miséricorde. De l'autre c'est « un étourdissant personnage » dont voici le portrait :

« Personne n'avait plus d'esprit, ni plus présent ni plus d'activité, d'i xpédients et de ressources, et sur-le-champ. Sa \ivaeité était prodigii use ; avec cela, très-sensé, tirs-plaisant eu tout ce qu'il disait, sans penser a l'être, et d'excellente compagnie. Nul homme m propre à l'intrigue ni qui eût le coup d'oeil

qui ne meurl jamais. J'ai appris ce que c'est que L'agonie d'une àme poursuivie par le jugement de Dieu, et l'Evangile ne m'a jamais si bien appris la nature des souffrances de l'âme de Jésus-Christ, dans son agonie lorsqu'il soulenoit tout le poids de la colère de Dieu pour les péchés des hommes,

plus juste; au reste peu scrupuleux, extrêmement ambitieux, mais avec cela haut, hardi, libre, et qui se faisait craindre et compter parles ministres. » Et, comme pour mieux faire remarquer, parle contraste, l'absence chez M. de Cosnac des qualités qui font le bon évèque, Saint Simon, auquel nous empruntons ces lignes, a soin d'opposer à l'évéque de Valence celui de Sens, qui était tout différent. « C'était un homme sage, grave, pieux, tout appliqué à ses devoirs et à son diocèse, dont tout était réglé, rien d'outré, que son mérite avait sans lui fait passer de Poitiers à Sens, aimé et respecté dans le clergé et dans le monde, et fort considéré à la cour. » (III, 143-144.)

Le choix ne semble pas difficile.

Pour venir en aide à ceux qui auraient de la peine à se prononcer contre M. de Cosnac, il suffit d'ailleurs de les renvoyer aux Mémoires mêmes de l'évéque de Valence. Qu'ils lisent, par exemple, ce que l'auteur des Mémoires rapporte au sujet de sa nomination à l'archevêché d'Aix (II, 12 4 sqq.), et ils comprendront que « la susceptibilité de deux respectables membres du haut clergé fiançais ait été émue par la publication desdits Mémoires, au point de les signaler à leurs diocésains comme hostiles à l'autorité ecclésiastique et comme de lecture dangereuse. » Cp. le Bulletin de la Société de l'Histoire de France. Mai 1853, p. 7 4 sqq. — Cp. aussi, sur M. de Cosnac, Anquetil, Louis XIV, etc. Paris, 1819, p. 17 sqq. Peyrat, Pasteurs du désert,], 129, li:$, Ii7.

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comme je l'ai appris par ma propre expérience.

Je m'écriois à tout moment, comme ce divin Sauveur sur la croix : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ' ? »

La chambre où j'étois me sembloit un lieu de ténèbres et d'obscurité. Il me sembloit d'ouïr une voix qui me disoit incessamment : « Il n'y a point de paix pour le méchant, a dit mon Dieu 2. »

Il me sembloit encore de voir mon Sauveur qui me reprochoit mon crime, disant : « Tu m'as renié devant les hommes, je te renierai devant mon Père qui est aux Cieux 3. »

Enfin je me comptois au nombre de ceux de qui les noms ne sont point écrits au livre de vie, dont le partage est dans l'étang ardent de feu et de soufre.

Ces idées épou\antables agirent si puissamment sur mon corps, que dans peu de jours mon tempérament plein et robuste fut changé en une sécheresse qui me faisoit diminuer à vue d'oeil. Mon visage devint pâle et hideux comme la mort, mes yeux s'enfonçoient pour n'avoir qu'un regard farouche; et mes insomnies continuelles minèrent si furt ma personne que je devins méconnoissable. Il ne i'alloit plus parler de me présenter des ali-

1 Math. 27, 46.

* Es. 48, 22.

5 Malh. 10, 33.

mens, j'étois incapable de les recevoir, et quand on s'empressoit pour m'en donner de peur que je ne tombasse dans la défaillance ou dans la démence, je ne pouvois soutl'rir ni les discours, ni les larmes, ni les soupirs de ceux qui me les présentoient. Je leur récitoisce verset du Psaume \()1.

Au lieu de pain la poussière Est ma vie eoutumièrc :

Mon breuvage en mes douleurs Je mêle avecque mes pleurs.

Pour la fureur de ton ire :

Car, m'ayant élevé, Sire, Tu m'as fait si dure guerre, Que j'en suis allé par terre.

Je faisois tous les efforts dont je pouvois être capable en ce malheureux état pour relever mon cœur abattu, et pour trouver quelque consolation. Je faisois prendre à tous momens l'Ecriture pour me servir de ces armes spirituelles contre les horribles tentations que je sentois en mon esprit. Mais, hélas î on n'avoit pas lu quelques versets que je faisois fermer ce saint livre. Il n'y en avoit pas un où je ne trouvasse ma condamnation. Ce n'étoit plus pour moi une odeur de vie à vie, mais une lettre qui me causoit la mort par la connoissance qu'elle me donnoit de mon péché. Jepensois souvent à la vision de saint Jean, qui nous représente Jésus-Christ portant sept étoiles en sa main

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droite'; 9ë6 yeux me paroissoient comme une flamme de feu, et ees idées, qui frnppoient mon imagination, nie Eaisoieût tomber à ses pieds comme mort.

« Ah! malheureux, disOis-je, tu n'es plus une de ces belles étoiles qui ont brillé dans le ciel de l'Église. Tu étoiS la première en ordre dans la Principauté d'Orange; ta lumière s'esl éclipsée, et tu es devenu les ténèbres mêmes. As-lu quelque part à ces magnifiques promesses qui sont faites à ces étoiles? Tu ne mangeras point de cet arbre de vie, qui est au milieu du Paradis de Dieu; tu n'as pas été lidèle jusqu'à la mort; tu es exclu de la couronne de vie : la manne cachée ne sera pas Un aliment pour toi, et tu n'auras pas le caillou blanc', où il y a un nouveau nom écrit. L'étoile du matin ne se lèvera point pour toi; tu n'auras pas les vètemens blancs pour marque du triomphe. Comment pourrois-tti être une colonne au temple de Dieu, puisque tu as été la faiblesse même? Malheureuse colonne abattue, le nom de mon Dieu ne sera point écrit sur toi, non plus que celui de la nouvelle Jérusalem; et comme tu n'as pas vaincu, lu ne seras pas élevéàcehàut degré de gloire, pour être assis sur le trône de Jésus-Christ, comme il y

1 Apoc. 2, 1.

- Apoc. 2, 17.

est assis avec son Père; toutes ces grandes promesses ne sont que pour ceux qui ont vaincu, elles ne sont pas pour les lâches et les timides; tu as été vaincu, le triomphe ne sera pas ton partage.»

Combien de fois ai-je dit que j'avois ôté ma couronne de dessus ma tète ? J'avois toujours considéré le Saint Ministère comme la charge la plus honorable qu'on pouvoit exercer en ce monde; j'avois embrassé cette sainte profession contre le sentiment de plusieurs de ma parenté, qui regardoieut plutôt au monde qu'à Dieu : j'avois surmonté toutes les attaques qu'on m'avoit données, pour me dissuader de ma sainte résolution; tout cela me venoit dans l'esprit; j'appelois donc mon Ministère ma couronne, et ma chute l'enlèvement de cette même couronne.

Je considérois ce que je devois à Dieu comme Chrétien Réformé, comme Pasteur dans son Eglise, et comme la postérité des Lévites.

En qualité de Chrétien , je voyois que j'avois violé le serment de mon baptême, et la protestation que j'avois faite tant de fois d'être fidèle à Jésus-Christ en m'approchant de sa sainte table.

J'examinois avec beaucoup de soin ce que je devois à mon Dieu, en qualité de Pasteur; je voyois que je devois «mettre mon âme pour mes brebis',»

1 Jean, 10, 11.

selon la parole « 1 « * Jésus-Christ, au lieu de leur être eu scandale.

Enfin, uie considérant comme la race des Lévites, j'étttis inconsolable d'avoir flétri mon nom par une parole que mes pères n'auroient jamais prononcer.

Je disois à ceux qui me parloient pour me consoler : « Que me diront mes pères en la redoutable journée? Mon grand-père, qui avoit renoncé aux grandeurs du monde pour avancer la Kéformation, qui avoit reçu sa vocation des mains mêmes du grand Calvin, et qui, n'ayant point pris à honte L'Évangile, avoit préféré l'opprobre de Christ aux grands avantages qu'il avoit en cette vie. »

« C'est lui-même, ajoutois-je, qui a vu raser et brûler ses maisons pour cette bonne cause, et qui, par un courage héroïque, avoit fondé les belles Églises de Nîmes et de Marvejols, malgré le fer et le feu, et les autres obstacles qui s'opposoient à ce grand dessein. Que te dira ton père en ce même jour, lui qui t'avoit élevé avec tant de soin pour servir eu la Maison de Dieu, et qui, par son rare exemple, t'avoit donné de si beaux enseignemens de piété, de sainteté, et d'un courage intrépide pour ne faire point l'œuvre du Seigneur lâchement? Hélas ! ils te regarderont comme un enfant bâtard et illégitime, indigne de leur sang et de leur nom. Mais surtout, que te dira Ion Sauveur

lorsque tu paroîtras eu jugement devant lui?» Il me sembloit encore de le voir sur ce trône redoutable, sur lequel il doit être assis au jour du jugement, environné des ministres de sa justice. Il me sembloit que je lui entendois prononcer ces arrêts irrévocables de mort et damnation : « Allez, maudits, au feu éternel préparé au diable et à ses anges ; départez-vous de moi, vous qui êtes les ouvriers de l'iniquité, je ne vous connus jamais '. » C'étoit en cet endroit que je tombois dans la défaillance, d'où l'on avoit peine de me faire revenir. Ces tristes pensées troublèrent si fort mon esprit et agitèrent si fort mon corps, que mon cœur s'enfla de telle manière que je le senlois comme si c'eût été une grosse pierre qui faisoit enfler mon estomac. Je demeurai trois semaines entières sans prendre presque aucune nourriture, dans des défaillances continuelles qui faillirent m'emporter. On me faisoit jour et nuit des fomentations sur mon cœur, et un habile médecin, de mes amis, ayant appris mon triste état, vint de bien loin pour me secourir dans cette extrémité; il voulut me faire saigner pour soulager mon cœur, je le refusai constamment, lui disant que la mort m'étoit plus précieuse que la vie; qu'il ne falloit plus vivre après avoir offensé Dieu comme j'avois fait, et que

1 Math. 25, 41.

je serois bienheureux si la terre pourvoit cacher la honte de mon péché.

Comme il me pressait pour me persuader à me laisser saigner, et que mon épouse m'en" conjnroit ivre larmes, il me sdtttiènl que je leur dis cepas- Bage de Job : « Pourquoi dofine-t-il la lumière aux misérables, et La vie à ceux qui ont le cceur outré? qui attendent la mort, et elle ne vient point, et qui la recherchent plus que les trésors, qui se réjouiroieht, en allégresse* et s'égaieroient s'ils avoient trouvé le sépulcre ' ? » Je suis au même état, je ne souhaite que de mourir.

Dan.- L'extrémité où je me trouvois, je reçus un -i and secours par les soins et par les prières de beaucoup d'honnêtes gens, qui tàchoient de se glisser secrètement dans la chambre où j'étois. Je dois ici particulièrement une reconnoissance au sieur Sauvage, marchand de Valence, et à son épouse^ pour tant de faveurs que j'ai reçues deleur part. Cette honnête et pieuse femme me secourut tout un dimanche, par ses bonnes paroles, et par Lés psaumes qu'elle chantoit à la ruelle de mon lit. A l'unir de mes soupirs et à la vue de mes larme* , elle me tint un discours qui nie perça le cœur, et dont je me souviendrai toute ma vie.

i Monsieur, me dit-elle, Dieu nous a châtiés

1 Job, •;, 10 22.

LKS LAHMK.S

en voire personne. Nous vous considérions en ces provinces comme la colonne de l'Eglise de Dieu : si vous n'aviez dit la parole que avez dite, nous aurions tiré trop de vanité de votre persévérance; mais Dieu nous a voulu apprendre par votre chute que ce n'est que sur lui que nous nous devons appuyer. »

«Il est vrai, lui repartis-je, ma chère demoimoiselle, que ce qui paroi l quelquefois le plus fort est le plus foible. Dieu vouloit que je fusse beaucoup aimé de tous nos pauvres frères; et quelle consolation puis-je avoir à présent que je leur ai donné un si grand achoppement? Que diront-ils de moi?» «Ils diront, me repartit-elle, que vous étiez homme sujet aux mêmes infirmités que nous.»

Il y avoit d'autres personnes, que je ne nommerai pas pour ne leur faire des affaires, qui passoient les nuits entières à genoux devant mon lit, priant et chantant des psaumes. Je leur faisois choisir ceux qui revenoient le plus à mon sujet, et au milieu de ce chant lugubre nous mêlions ensemble les torrens de nos larmes. Si je rapportois tous les discours que je leur tenois et à tant d'autres personnes, je ne doute point que l'Eglise de Dieu n'en reçût quelque édification ; mais il me suffit de dire en général ce qui peut regarder mon sujet, sans entrer dans les particularités qui ont une

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suite naturel le avec ces choses générales, et que Les bonnes âmes pourront suppléer en y faisant attention.

Pendant que j'étois en cette désolation, M. l'Evêque de Valence reçut les lettres de la Cour en réponse de celles qu'il avoit écrites au sujet de mon prétendu changement; il se faisoit un gros plaisir des félicitations qu'il reçut de la part de M. l'Archevêque de Paris et du Père La Chaise sur sa victoire imaginaire. M. de Louvois lui en écrivit aussi; et au moment de la réception de ces lettres, les Romains publièrent dans Valence qu'on me donnoit une pension de 2,000 livres. Ce prélat fut chez moi pour me dire qu'il ne tiendrait qu'à moi d'être fort heureux: qu'on lui écrivoit de la Cour que je n'avois qu'à demander tout ce que je souhaiterois, ce qui me seroit accordé, et que le Roisouhaitoit seulement que je demeurasse quelque temps à Valence.

Je lui dis que je n'avois besoin de rien, et que, quand je serois dans la plus grande nécessité, j'aimerois mieux mourir que si l'on disoit que j'eusse pris un denier pour avoir vendu ma Religion et ma conscience; qu'on me faisoit tort de me retenir à Valence, et qu'il y auroit bien plus de justice de m' accorder un passe-port. Je lui dis même, pour le sonder, que du moins on me laissât allerà Orange, quoique je n'eusse aucune envie d'y retourner.

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11 me répondit que cela se pourrait avec le temps, quand j'aurois donné des marques d'obéissance et de fidélité au Roi, mais que, pour de passe-port, je n'en devois point attendre. Il ajouta ensuite qu'il me trouvoit fort abattu, et quel étoit le sujet de mon abattement. Il en étoit très-bien informé par l'exempt et les archers, qui rouloient tout autour du lieu où j'étois, et qui ne manquoient pas de lui faire tous les jours un fidèle rapport de tout ce qui se passoit.

« Comment, Monsieur, ne serois-je pas abattu, lui dis-je, après avoir reçu et recevant encore un traitement si cruel? je vous avoue que je suis dans des larmes continuelles, par les tourmens de mon corps et de mon esprit : vous croyez d'avoir fait une grande conquête par la parole que j'ai dite; il est facile de triompher d'un pauvre malheureux! »

Je n'étois pas en état, en cette première visite, de lui faire connoître plus avant mes sentimens. Il me fît sept autres visites pendant le temps que je restai à Valence, dont je rapporterai ici en peu de mots les entreliens \

Il me disoit incessamment qu'il n'y avoit rien de plus funeste que le schisme et rien de plus

1 Cf., pour tous ces détails, le passage des Mcmoircs de M. de Cosnac, que nous avons cité plus haut.

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beau que la réunion1. «Il est vrai, lui disois-je, que l'unité est très-agréable à Dieu, quand elle se peut conserver; mais qu'il falloit prendre garde à la parole de saint Paul, qui nous disoit bien qu'il faut avoir paix avec tous hommes, tout autant ([ne cela se pouvoit faire ; ce qui nous marquoit que, lorsque l'union intéressoit le salut, nous étions indispensablement obligés de la rompre, d'autant plus que le même apôtre nous enseignoit qu'il ne faut pas même manger avec les idolâtres, et qu'il n'y pouvoit point avoir de communion entre le temple de Dieu et celui des idoles. »

Il me voulut parler là-dessus du schisme des Donatistes; mais il ne falloit pas beaucoup de discernement pour comprendre qu'il n'étoit pas beaucoup versé en cette histoire. Je lui dis que les Donatistes avoient eu tort de faire schisme sur un point de discipline, mais que nos Réformateurs s'étoient séparés pour des points essentiels

1 a L'unité religieuse véritable d'nn peuple est un des plus beaux spectacles qui puissenl arrêter l'œil de Dieu... mais c'est à la condition que cette unité soit au fond des cieurs et non sur ces, a la condition que personne, dans une telle foule, ne maudisse tout bas ce qu il adore tout haut ; car Dieu, pour le moins, n'esl pas dupe *\'> apparences; on ne se joue pas de lui impunément; il esl le Dieu de la vérité et non du mensonge, • Albert de Broglifi.

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