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tant mon esprit étoit occupe, ce qui me donna un grand préjugé de croire que la douleur n'est qu'une pensée.
Je fus visité par l'Kvêque et le commissaire de guerre dans la province du Dauphiné, qui alloit à Orange pour y porter cinq cents pistoles, pour dédommager les pauvres Catholiques Romains du logement des gens de guerre; d'où l'on peut juger de la dépense que les gens de la Religion ont été obligés de faire. Ce commissaire m'offrit de l'argent dont je ne daignai pas le remercier. Il m'exhortoit aussi d'écrire les motifs de ma prétendue conversion m'alléguant pour exemple ce que le Ministre Vigne1 avoit fait. Je lui repartis que je n'étois pas tel qu'il me croyoit, qu'il se devoit souvenir des dragons et des tambours qu'il m'avoit envoyés, dont le bruit effroyable m'avoit fait oublier mon latin ; ainsi, je le renvoyai brusquement en me moquant de lui et de ses offres.
Puisque le discours de ce commissaire me fait souvenir du Ministre Vigne, je n'oublierai pas de remarquer ici que cet apostat étant venu à Valence, pour se faire recevoir conseiller auPrésidial, il fut chez moi, conduit par deux valets de l'Évèque
1 Vigne, après avoir apostasie, écrivit une Apologie pour V Église catholique, par le sieur Vigne, cy-devant Ministre de Grenoble. Paris, 1686, in-12. Ce petit écrit se trouve à la Bibliothèque Nationale.
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de Valence. Il entra dans nia chambre, tout tremblant et tout blême; je le reçus fort froidement, cl, après nn petit discours de civilité qu'il me fit, je lui parlai en latin, à cause de quelques personnes qui nous pouvoient écouler. Je le priai de me dire en quel état étoit sa conscience depuis son changement; il fut extrêmement surpris de ce discours, et me parut fort interdit. Néanmoins, après avoir demeuré quelque temps dans le silence, il me répondit en bégayant que sa conscience étoit en repos. « Et moi, lui dis-je, je suis dans les enfers, quoique je n'aie pas fait ce que vous avez fait. Je n'ai aucun repos, ni nuit ni jour, pour avoir dit une mauvaise parole, et vous me dites que vous avez votre conscience en repos. Ah! monsieur, vous n'y pensez pas bien : il vaudroit mieux confesser sod péché à Dieu que de détenir la vérité en injustice. »
« Je me suis réuni, me répondit-il, à l'Église Romaine pour éviter le schisme, que j'estime préjudiciable au salut; je me suis réuni positivement, mais j'en suis séparé négativement. »
« Si vous parliez, lui dis-je, à quelque paysan, vous pourriez lui jeter de la poudre aux yeux, par cette distinction; mais me croyez-vous si ignorant que je n'entende pas votre jargon? Pouvez-vous dire que vous êtes séparé de l'Église Homaine négativement, en rejetant ses dogmes et son culte
que nous désapprouvons? Ne venez- vous pas tout fraîchement de donner au public une lettre, s'adressant à vos prétendus nouveaux convertis, en laquelle vous soutenez ce que vous me dites à présent n'être point l'objet de votre foi? Prenez garde qu'en mentant aux hommes vous ne mentiez à Dieu. »
Apparemment il s'étoit attendu que je n'oserois pas lui parler avec tant de force, que je dissimulerois par politique avec lui mes sentimens ; de sorte qu'il se retira avec confusion et alla de ce pas chez l'Evêque, où, selon toutes les apparences, il lui fit en partie le récit de notre entretien; de quoi pourtant ledit Èvèque ne me fit aucun semblant.
Lorsque je fus un peu revenu de cette enflure de cœur qui m'ôtoit presque l'usage de la raison, je pris la liberté d'écrire à S. A. R. une lettre, en date du 12 de janvier 1686, en laquelle je lui faisois le récit de mes tristes aventures. Ce bon maître eut la bonté de me faire écrire par M. de Schulembourg qu'il étoil extrêmement touché de toutes mes misères, et que je devois espérer que Dieu ne rn'abandonneroit point. Cette réponse me fut d'un très-grand secours et aida beaucoup à ma consolation : car, comme Dieu me préparoit encore beaucoup d'afflictions et de souffrances, ces marques de bienveillance dont je m'élois rendu indigne aidèrent à me soutenir dans mes combats.
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Peu de jours après que j'eus reçu cette réponsej M. l'Évêque de Valence me lit sa dernière visite; qui me fui fort incommode. Jusque-là il ne in'avoit point pressé, mais alors il médit, si je voulois vivre sans aucun exercice de Religion, que je me ferois de mauvaises affaires, de quoi il auroit du déplaisir; mais qu'enfin il avoit à répondre de moi; que, comme je l'avois pressé de me faire obtenir un passe-port ou de me laisser aller à l 'range, il avoit reçu la permission de me laisser aller à Romeyer, près de Die, où l'air étoit bon pour contribuer à ma sauté. Je vis bien qu'il ne vouloii pas me dire qu'on m'envoyoit là en exil; mais néanmoins, j'eus de la joie de ce qu'on me permettoit de sortir de Valence, que je regardois comme un enfer.
J'en partis le plus promptement qu'il me fut passible, nonobstant mes douleurs. .Mais avant que d'en partir, je n'oubliai pas de dire, par ce billet, mon dernier adieu à mes cbers collègues.
« Je vous dis adieu, mes très-cliers frères, si « toutefois je suis encore digne de porter ce beau
ll)0 LES LARMES
« nom. Je quitte ce lieu qui m'a été si funeste, « pour me retirer dans un désert, où je m'en vais « comme dans une espèce d'exil. Mes foiblesses et « mes infirmités m'ont séparé de vous, pour n'être « plus le serviteur fidèle et loyal; j'en porte déjà la « peine dès cette vie, étant dans le plus triste état « que \ous vous sauriez imaginer. Je porte envie à « vos liens, et j'estime la poudre de vos pieds mille « fois plus digne d'être présentée à Dieu que toute « ma personne. Apprenez, par mon triste exemple, « à être plus fidèles à celui auquel vous servez que « je n'ai été; il sait, ce divin Maître, les prières que « je lui adresse pour votre persévérance. Ne m'ou- « bliez pas, je vous supplie, dans les vôtres, qui « seront d'une grande efficace en la présence de « mon Dieu. J'estime plus les cachots où vous êtes « renfermés que les plus superbes palais du monde. « Les prières des gens de bien les ouvriront, pour « vous faire jouir du fruit qui est dû à votre perte sévérance; et vous savez quelle est la bienheu- « reuse récompense que Dieu prépare à cette excellente vertu. Adieu donc, mes très-cbers frères; « mon cœur et mes entrailles vous embrassent, et, « en quelque endroit qne la Providence vous « adresse, publiez mes soupirs et mes larmes, afin « que, si ma faute a scandalisé l'Église de Dieu, les « larmes de ma repentance lui puissent donner « quelque édification. »
DE J. P. DE CIUMHMN. 191
Ce l'ut te 2 de mars que j'arrivai dans cet horrililc désert où j'étois relégué'.
Sur ma route je fus dans de grandes inquiétudes. Plusieurs Ministres qui avoient lâché le pied, les uns par la violence, et les autres de gaieté de cœur, étoient à Die, où je devois passer. «Est-il possible, disois-je en moi-même, qu'on t'envoie près d'une nichée d'apostats, qui, par le souvenir que tu auras de leur crime, te reprocheront incessamment ta faute ! » J'en faisois mes complaintes avec tant de douleur, qu'un gentilhomme passant près de la litière où j'étois couché demanda à un de mes valets si j'avois l'esprit troublé.
Je ne dirai rien des larmes que tant de bonnes âmes versoient sur mon passage; je recevois d'eux raille bénédictions, car ils sav oient bien quels étoient les sentimens de mon cœur, et dans quels regrets j'étois de la parole que j'avois lâchée. Le désert affreux où je fus relégué est un vallon fort étroit, où l'on ne peut entrer que par l'ouverture d'un rocher qui paroît inaccessible au Couchant
1 A la pane 190 du second volumedes Mémoires de Daniel de Cosnac, se trouve une note dont nous extrayons les lignes suivantes : « Le ministre récalcitrant fut relégué dans un petit village appelé Romeyei Ultima Thule . près de Die. On voit encore aujourd'hui écrit avec de l'encre sur la porte de sa chambre le 7e vers, du ps. i.iv : Ecce elongavi fugiens; et mansi in solitudine. »
dudit vallon. A l'Orient, il a une montagne pelée, nommée Glandasse, d'une hauteur si prodigieuse qu'il faut trois heures de marche pour atteindre au sommet; au Septentrion et au Midi, il a des montagnes entassées les unes sur les autres, qui poussent leurs ombres si loin qu'à peine y voiton luire le soleil en hiver. Ce qu'il y peut avoir d'agréable est un ruisseau qui prend sa source de la montagne de Glandasse, et qui, par son murmure, pourroit servir d'amusement si l'esprit étoit vide de noires pensées, ce que je n'avois pas. Avant ces dernières révolutions, tous les habitans de trois ou quatre hameaux, qui sont dans ce vallon, faisoient profession de la Religion, à la réserve de deux ou trois familles, ce qui me fut d'une grande consolation; car, pendant mon séjour en cet exil, ces bonnes gens venoient prier Dieu et se consoler avec moi.
Le bruit de mon arrivée en ce triste séjour ne fut pas plus toi épandu dans le voisinage, que je voyois arriver des gens de toute condition et de tout sexe, qui venoient à la dérobée pour me voir, et pour mêler leurs larmes avec les miennes. J'en vis de toutes les provinces du voisinage, et tous m'assuroientque, bien loin que ma chute eut donné du scandale, on n'en avoit eu que de la compassion, sachant les termes où l'on m'avoit réduit ; qu'ils prioient et qu'ils espéroient que l'exemple
(|ue je donnais à l'Église lui seroit d'une grande édification.
« Quelle édification peut-on recevoir, leur disois-je, d'un si grand pécheur tel que je suis? Je demande bien à mon Dieu, de toutes les forces de mou âme, qu'il me donne la grâce de le pouvoir glorifier; mais j'appréhende, après la faute que j'ai commise, qu'il n'exauce pas mes prières. Je suis bien résolu de mourir plutôt que de faire jamais aucun exercice de la Religion Romaine; mais, hélas! if i îi suis-je, et que sais-je si les tournions qu'on me pourroit faire souffrir ne me feroient pas faire encore un mauvais pas? J'avois dit au comte de Tessé que je me verrois traîner avec plaisir par les boues d'Orange, cependant je n'ai pas, tenu ma parole; le passé me fait craindre pour l'avenir. »
Pendant les cinq mois que je fus en cet exil, ce furent là mes principales occupations dans mon lit de douleur, que je baignois tous les jours de mes larmes. Je ne cessois de prier, de soupirer et d'affliger mon âme; et si quelquefois on me tiroit de mon lit pour me porter dans un jardin, je ne cessois de dire, en regardant ces horribles montagnes, ce que disoit David dans le psaume 121 : « Je lève iiit> yeui vers les montagnes d'où me viendra le secours; mon secours vient de l'Éternel qui a fait Les i ieux et la terre. »
Comme les fêles de Pâques approchaient, FÉvêque
de Valence vint à Die, à une lieue de mon exil, pour faire confesser et communier les prétendus convertis. Je me doutai bien qu'il viendroit chez moi pour me tourmenter. Il ne manqua pas d'y venir. J'avois près de moi M. Julian, avocat de Die, fort honnête homme, qui a donné gloire à Dieu par sa retraite; je le priai de se cacher derrière mon lit, pour avoir le plaisir d'entendre ce que je dirois à l'Ëvêque. Il s'y accorda, et, un moment après, le Prélat entra accompagné de plusieurs Prêtres et de quelques officiers de guerre.
Pendant un demi-quart d'heure la conversation roula sur des choses indifférentes; mais,' s'étant approché de mon lit, tout ce monde se retira, et étant tête à tête, il me dit si je ne voulois pas penser à signer l'écrit qu'il m'avoit présenté, et à faire ce qu'un bon chrétien devoit faire. Je lui répondis que, pour l'écrit, je ne le pouvois signer, et que, pour vivre en bon chrétien, je m'y appliquerois tout le temps de ma vie. Il me pressa exlraordinairement. Mais enfin je lui dis, pour toute réponse, que je le priois de ne me presser pas, et le conjurai d'ordonner au Curé du lieu de n'exiger pas de moi de faire aucun exercice de la Religion Romaine,, puisque étant revenu de l'égarement de mon esprit , j'étois en état de faire parler de ma vie. Il ne parut pas fort chagrin de ce discours, il me dit seulement que j'y pen-
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serois, et me quitta avec beaucoup de civilité.
L'avocat sortit de se cachette, et, se jeltaut à mon cou, il m'embrassa avec beaucoup de tendresse et de larmes, eu me disant que mes discours l'avoient extrêmement édifié; qu'il me quittoit pour s'en aller à Die, où l'Évêqufi as manquerait pas de dire que je lui avois tout promis; ce qui ne manqua pas d'arriver, car cet Evèque ne fut pas plus tôt à Die, qu'il dit en présence de beaucoup de monde qu'il venoit de me voir, que j'étois un fort honnête homme, qu'il prenoit plaisir en ma conversation, et que je lui avois promis de me confesser et de communier. L'avocat, qui étoit présent aux discours de TÉvêque, disoit à l'oreille à ses amis : « Cela îi V~[ pas vrai, j'en suis témoin,» et ensuite leur expliquent le mystère, leur faisant comprendre que ll.vèque ne disoit tout cela que pour les séduire.
Les agitations continuelles de mon esprit me rejetèrent bientôt dans l'état où je me trouvai à Valence. Je fus attaqué d'une fièvre violente qui me jeta dans la rêverie, dont je fus pourtant bientôt délivré sans me servir d'aucun remède. Mais si mon corps fut soulagé, mon esprit fut si troublé par les pensées tristes qui occupaient incessamment mon âme, que je ne savois où j'en étois. Il sembloit que Dieu imprimoit de sa propre main mon péché dans mon cœur pour me faire bien penser à son énormité, afin que je recourusse à lui par
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la prière, par mes soupirs et par mes Larmes. J'avoue que j'étois abandonné de l'esprit de consolation, puisque je fus capable de dire plus d'une ibis comme Job : « Périsse le jour auquel je naquis, et la nuit en laquelle il fut dit : un mâle est né. (Jue ce jour auquel j'ai péché ne soit que ténèbres ; ({lie Dieu ne le recherche point d'en haut, et que la lumière ne l'éclairé point '. » J'ajoutois à cela la suite que l'on trouve dans ce chapitre, que j'aime mieux taire que de le décrire. Pour rappeler les i-onsolations de mon Dieu, je récitois souvent ces paroles du psaume 77 : « Le Seigneur m'a-t-il rfjeté pour toujours, et ne poursuivra-t-il plus à m' avoir pour agréable? Sa gratuité est-elle faillie pour jamais? Son dire a-t-il pris fin pour tout âge2?» Hélas! combien de fois ai-je dit : « ODieu, aie pitié de moi selon ta gratuité, selon la grandeur de tes compassions efface mes forfaits. Ne nie rejette point de devant ta face, et ne m'ôte point l'esprit de ta sainteté. Rends-moi la joie de ton salut, et que l'esprit franc me soutienne 3. »
Pour tâcher de modérer ma douleur, je révois sur la différence que saint Cyprien mettoit entre ceux qui étoient tombés. Je savois que les anciens
1 Job 3, 3-4. Les paroles << auquel j'ai péché » ne se trouvent pas dans le texte.
2 Ps. 77, 7-8.
3 Ps. 51, 1 et l 1-12.
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distinguoient entre ceux qu'on appeloit Sacrifoati, c'est-à-dire ceux qui avoient sacrifié aux idoles; Thurijicati, ceux qui avoient présenté de L'encens ; et Libellatici) ceux qui avoient donné de l'argent au juge pour n'aller pas dans Le temple des idoles, et qui ensuite avoient pris quelque marque pour se délivrer de la persécution en usant île détour1. Je voyois bien que j'étois en ce dernier rang, mais tout eela ne me pouvoit contenter, puisque je n'avois pas eu le courage de souffrir La persécution pour l'amour de mon Sauveur. Ce qui doit apprendre, pour le dire en passant, à ceux qui L'ont évitée par quelque artifice que ce soit, à se considérer tomme de grands pécheurs. Plusieurs pourront due qu'ils n'ont signé aucune abjuration; mais je laisse à L< ur conscience à examiner s'ils n'ont l'ait aucune action par laquelle ils aient démenti leur Religion.
Je réfléchissois encore sur la chute de tant de grands hommes, qui dans la suite avoient donné gloire à lùeu par Leur repen tance.
Saint Pierre se présentoit le premier à mon imagination ; mais je trouvois mon infidélité de beaucoup plus grande «pie la sienne. Le grand Hosius, qui avoit présidé au Concile de Nicée, n'étoit pas oublié; l'amour de son sépulcre, comme dit élé-
1 Cf. Cy priant Opp. Lulet. Paris., 1648, fol., passini; surtout p. ;'T, 71 sqq., 193 sqq.
gammcnt saint llilaire, c'est-à-dire de son corps abattu par ses longues années, lui fit signer la détestable hérésie d'Arius. Mais je disois : «Hosius étoit dans le délire à cause de son âge , mais tu étois dans la vigueur de ton esprit. » Libérius venoit ensuite m'entretenir. Je voyois que ce n'éloit que l'ennui d'un exil qui l'avoit fait tomber; que la crainte de la mort avoit fait dédire Bérenger, aussi bien que Jérôme de Prague, et le grand Cranmer, Archevêque de Cantorberi.
Quoiqu'il n'y eût aucune comparaison entre ces grands hommes et moi qu'à l'égard de ma faute, je ne laissois pas que de faire un parallèle de leur conduite et de la mienne. Je trouvois des excuses pour eux, et je n'en trouvois point pour moi. « Car enfin, disois-je en moi-même, toutes ces grandes lumières se sont rallumées , après avoir demeuré quelque temps éteintes; mais, malheureux que tu es, peux-tu attendre que Dieu te relève après l'avoir abandonné avec tant de lâcheté ! »
C'étoit dans l'occupation de ces pensées que je passois la plupart du temps de mon exil; elles furent interrompues parle Curé du lieu, qui vint chez moi environ à la Pentecôte, pour m'exhorter delà part de M. de Valence à communier. Il me disoit que Pâques étoit passée, et qu'il étoit de son devoir de me faire cette exhortation, afin que je
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fisse le mien. Il ctoil accompagné de deux ou trois chanoines dfl Die, qui n'osèrent pas me faire cette proposition, appréhemlant d'entrer en lice avec moi. Le Curé étoit fort déconcerté en me parlant. Je le remerciai du soin qu'il vouloit prendre de moi, mais que ma conscience m'obligeoit de lui dira que je n'étois pas en état de faire ce qu'il me demandoit ; que j'étois surpris que M. de Valence lui eût donné cette commission, puisque je l'avois si bien informé de mes intentions là-dessus. «De bonne fui, monsieur le Curé, voudriez-vous obliger à communier un homme qui n'a point de foi en vos mystères ? »
Là-dessus je lui fis un long sermon pour lui apprendre les -entimens de mon âme. Quand j'eus achevé, il se leva en me disant qu'il ne m'en parlerait de sa vie, mais qu'il étoit indispensablement obligé de faire savoir à son Kvèque tout ce que je lui avois dit. Ce Curé fut homme de parole, car depuis ce jour-là il ne m'a jamais parlé de Religion.
Cependant je souhaitois avec une extrême passiûB de donner gloire à Dieu, ou par une retraite, ou par la prison, ou par la mort , Dieu m' ayant inspiré qu'il falloit tout souifrir plutôt que de me souiller par aucun acte (l'idolâtrie. Ce fut dans cette vue que j'écrivis à M. l'Evêque de Valence pour lui faire savoir que je ne pouvois plusfivre,
200 LES LAfiMËS
étant horriblement tourmenté de la pierre. En effet, j'avois été travaillé pendant quelques jours d'une suppression d'urine accompagnée d'extrêmes douleurs, dont je ne fus délivré qu'après avoir jeté une pierre de la grosseur d'une fève. Ce Prélat ne m'avoit jamais vu qu'au lit, que je gardois ordinairement , tant pour l'abattement de. mon esprit que pour les douleurs continuelles que je soulfrois en mon corps. Je le priois par ma lettre de m'obtenir la permission d'aller à Lyon pour m'y faire tailler; il me répondit fort civilement qu'il s'y employeroit de tout son cœur, aussi bien que pour mon repos. Il prophétisa sans y penser; car la permission qu'il obtint quelque temps après fut la cause de ma délivrance, qui me déchargea d'une pierre que j'avois dans mon esprit, mille fois plus pesante qu'aucune autre qui puisse affliger un homme de cette étrange incommodité.
Les jours me sembloient des années : j'atlendois avec beaucoup d'impatience cette permission, et, n'en ayant aucune nouvelle, je récrivis audit Évêque pour le même sujet, en exagérant mon mal d'une étrange manière. 11 avoit son but, et j'avois le mien : il poussoit le temps, afin que les douleurs et mon ennui me lissent déterminer à ce qu'il souliaitoit. Mais je pensois à tout autrechose ; c'est pourquoi , pendant qu'il dilféroit à me procurer cette satisfaction, je travaillois du
I>K .1. P. I*E I IIAMIUtl N. 201
côté de Grenoble pour tâcher d\ trouver quelque occasion favorable pour m' évader du Royaume. Dieu avoil béni mes soins et exaucé mes ardentes prières. On m'avoit trouvé un parti qui me paraissait assez sûr pour exécuter mon dessein ; mais lorsque j'eus tout disposé pour me l'aire transporter par douze paysans à travers des hautes montagnes, jusqu'au bord de l'Isère, on me donna avis que (irenoble étoit plein de dragons, et que par là mou affaire étoit échouée. Mon aflliction l'ut grande d'avoir manqué ce coup; mais Dieu, qui conduit tout par sa sage Providence, voulut me fermer cette porte pour m'en ouvrir une autre plus facile et plus commode. Je nesavois pas que j'étois alors sous la garde de tous les consuls des communautés voisines, auxquels l'Évèque de Valence avoit donnéordre de prendre garde si je ne sortirois point de mon exil. J'aurois été pris infailliblement si j'en fusse sorti sans une permission expresse : ce qui m'a fait adorer mille fois la Providence de mon Dieu et sa favorable protection à mon égard.
Au commencement du mois de juillet, l'Évèque de Valence vin! en son diocèse de Die pour faire confesser et communier. Beaucoup de troupes l'avoient précédé pour employer la force et la violence envers ceux qui ne voudraient pas lui obéir. Il ne fut pas plus lé>t arrivé, qu'il lit savoir à un de mes amis qu'il avoil obtenu la permission que
j'avois demandée pour mon voyage de Lyon. Quelque abattu que je fusse par mes larmes continuelles, cette bonne nouvelle me donna quelque consolation , et je m'aperçus que les douleurs de mon corps diminuoient visiblement, d'où j'ai inféré que ce grand Dieu me vouloit disposer par là à faire le coup que j'ai exécuté par son bon secours. Au milieu de cette petite consolation , je ne laissai pas que d'être travaillé en mon esprit, prévoyant que j'aurois de furieuses attaques de la part dudit Evêque pour m'obligera signer ou à faire quelque autre cliose contre ma conscience. Je m'affermis en la résolution que j'avois prise de n'en rien faire, par mes prières, par mes jeûnes et par des humiliations extraordinaires. Ces exercices de piété me firent un peu ressentir la grâce de mon Dieu et les effets de ce divin Consolateur qui s'étoit retiré de mon âme.
Mais avant que cet Évoque vînt chez moi pour me tourmenter, il fit le tour de son diocèse, où il exerça mille violences pour faire communier et confesser. Les peuples se retiroient dans les bois et dans les montagnes ; on les y poursuivoit comme s'ils eussent été des bêtes farouches. On assommoit de coups, on garrottoit, on jetoit dans des basses fosses tous ceux qui y étoienl attrapés; enfin on n'entendoit parler que de dé- . solation et de misère. Quel honneur font ces Mes-
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sieurs à leur Religion de traîner au pied de leurs autels des gens pour les faire sacrifier à leurs idoles! Dieu refusuit autrefois une victime qui u'alloit i>a- gaiement à l'autel; et doivent-ils attendre qu'un sacrifiée fait à contre-cœur par ries enatures raisonnables lui puisse être agréable? Ils porteront celte iniquité, et le grand Juge de l'univers ne manquera pas de leur imputer ce péché criant, de châtier ces horribles attentats.
Le bon est que M. de Valence mettoit devant les yeux de ce bon peuple mon exemple pour les obliger à confesser et à communier. «Quoi ! leur disoit-il, en savez-vous plus que M. de Chambrun ? Il a tout fait, et pourquoi refusez-vous de suivre Sun exemple? » Je reçus au même temps plusieurs dépêchée de divers endroits pour savoir de moi ce quienéloit. Comme je n'avois jamais biaisé, jerépondois qu'on se donnât bien de garde de donner aucune créance à ces discours; quej'étois résolu de mourir plutôt que de leur donner ce scandale, et qu'ils n'avoient qu'à se bien informer de ma conduite pour ne se laisser pas surprendre aux illusions qu'on leur vouloit faire. Quelle Religion, bon Dieu ! quels Evèques qui ajoutent la menterie à la violence pour séduire de pauvres innocens ! Je dois dire à la gloire de mon Dieu, que ce que je lis en cette rencontre fut d'une singulière édificatioil et produisit beaucoup de bons effets,
20i LES LARMES
puisque des communautés tout entières aimèrent mieux s'exposer à la rage et à la fureur des dragons, que de confesser et de communier.
L'intendant du Dauphiné vint à Die environ ce même temps pour assister l'Évêque en cette belle mission. Ce dernier prèchoit par la bouche des dragons, et le premier faisoit le procès à ceux qui ne vouloicnt pas obéir. Tous les jours j'entendois dire qu'on envoyoit des troupes de femmes et de filles chez le malheureux Rapine, quiavoit exercé mille cruautés contre tant de pauvres innocens qui avoient passé par ses mains lorsque j'étois à Valence.
On me rapporta que cet intendant me mit sur le tapis un jour qu'il étoit à table. «On dit, disoil-il, que ce Ministre qui est à Romeyer ne veut rien faire après avoir promis de communier et de confesser; nous le mettrons bientôt à la raison. Il a refusé deux mille francs de pension; il est bien délicat de mépriser les grâces d'un grand Roi.» M. deVermenton, qui étoit à table, prit la parole,et lui dit : «Monsieur, vous ne le tenez pas encore; je l'ai traduit jusqu'à Valence. Je suis persuadé que l'extrémité où je l'ai vu lui a fait dire qu'il se réuniroit, mais il a bien des sentimens différens dans son cœur. »
Après que l'Évêque eut fuit le tour de tout son diocèse, il ne manqua pas de me venir visiter. Il
entra seul dans ma chambre, et commença par me «lire qu'il avoit obtenu la permission que j'avois tant souhaitée ; mais qu'avant de me la donner, il talluii que je me disposasse à signer, à confesser «'i à communier. Je lui répondis que je le remerciois des soins qu'il avoit pris, mais que je le priois de me laisser aller <in paix à Lyon sans me presser davantage ; qu'apparemment j'y mourrois dans l'opération de la taille, et qu'ainsi je ne lui donnerais plus de la peine. Il me répliqua: « (jnoi ! Monsieur, on ne se moque pas ainsi du Roi. J'ai écrit à la Cour que vous étiez converti de bonne foi; et que diroit-on de moi si je ne vous faisois pas taire votre devoir? J'ai fait confesser el communier tous les Ministres qui sont à Die; voulez-vous être le seul Huguenot en France?»
« Je ne vis pas par exemple, lui répondis-je. Je n'ai pas dessein de me moquer de personne; vous êtes trop raisonnable, Monsieur, pour me vouloir obliger à faire quelque chose contre ma conscience. Je vous supplie de me laisser aller à Lyon. » Ensuite il tira un livre de sa poche, où l'auteur avoit rama»é plusieurs passages des Pères, pour prouver la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Il y en avoit de saint Athanase, de saint Cyrille, de saint Ambrôise, do saint Augustin i.'i de plusieurs autres. A mesure < 1 1 1 " i L 1rs lisoit, je lui répondois sur-le-champ sans qu'il répliquât
Le petit mot à mes réponses. Mais il insista particulièrement sur le passage de saint Augustin sur l'explication du Psaume 33, selon la version Vulgate, et le 34 selon l'hébreu, où ce Père avoit dit que Jésus-Christ se portoit entre ses mains quand il distribua la Cène à ses disciples. Se ipsum fer ébat in manibus suis'. Ce passage lui paroissoit sans réplique : « Que peut-on dire, me dit-il, à une expression aussi forte que celle de saint Augustin?» Je me pris à sourire en lui disant : « Si j'avois ici mon saint Augustin, je vous ferois bientôt voir que ce que vous pensez n'est jamais entré dans l'esprit de ce Père. — Comment, me dit-il, votre saint Augustin est-il différent de celui qui est ici cité? — Non, Monsieur, lui dis-je, mais il n'y a qu'à tourner le feuillet pour voir son sentiment. Il fait assez comprendre dans l'exposition suivante que son peuple avoit été choqué de ces paroles; voilà pourquoi il en fait le commentaire dans l'endroit dont je vous parle, en disant : Se ipsum quodammodo fer ébat in manibus suis1. — Passe, me dit-il, pour celui-là, en voici d'autres auxquels il n'y a rien à redire. » Il poursuivit la lecture de son livre
1 « Il se portait, en quelque sorte, lui-même dans ses mains. »
Aiïg. Opp., Paris., ÎG'JI , IV, 216 : « Quia quum commendaret
ipsum corpus suum et sanguinem suum, accepit in manus suas
quod norunt fidèles ; et ipse se portabat quodammodo, quum
diceret : Hoc est corpus meum. »
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-ans qu'il fit jamais aucune réplique à mes réponses. Il vit bien par ma manière d'agir qu'il ne gagnerait rien sur mon esprit, que tous les passages qu'il m'alléguait n'étoieni pas capables de me convaincre. Ce qui L'obligea de fermer son livre pour me dire qu'il me conseillent en ami d'obéir au Koi, sans quoi on me feroit de très-mauvaises affaires , après quoi il m'embrassa et me dit adieu.
Le même soir il envoya des gens de guerre aux habitans de mon désert, qui firent mille désordres pour les obliger à tout faire. Je crus que j'en serois accablé comme les autres : mais au lieu de ces hôtes importuns, je vis entrer dans ma chambre le lendemain matin un Jésuite, député de sa part pour tâcher à nie corrompre. Il avoit (Hé précédé par un chanoine nommé Heinaud, à qui j'avois dit tant de choses touchant la Religion, qu'apparemment il auroit donné gloire à Dieu en un autre temps. Ce Jésuite se fit connoître à moi, en me rappelant la mémoire de quelques observations que j'avois faites dans un de mes sermons prêchant la controverse. — «Vous souvient-il, Monsieur, me dit-il, des deux anagrammes que vous fîtes sur Cornélius Jamcnius et sur Joannes Calvinusî Je les ai retenues, me dit-il; ne trouviez-vous pas en Cornélius Jansénius, Cale i ni sensus in Ore, et dans Joannes Calvinus, An non es via lu-
208 LES LAfiMËS
cis1? — Oui, Monsieur, lui répondis-je, il m'en souvient fort bien. Est-ce à vous à qui j'a\oi> à faire? — C'est moi-même, me répliqua-t-il, et je viens à présent vous offrir mes services. Je viens vous avertir que M. de Valence est dans une grande colère contre vous; qu'il ne parle que des basses fosses ou de vous faire traduire à Pierre-Cise. Je serois très-marri qu'il vous arrivât aucun mal, car je vous puis assurer que je vous honore très-parfaitement, et que tous nos Pères ont pour vous une estime toute particulière. Croyez-moi, Monsieur, ne vous laissez pas tourmenter, vous n'avez qu'à faire une petite confession entre mes mains, et j'irai promptement à Die pour adoucir l'esprit de M. de Valence.
— Pour la confession de mes péchés, lui dis-je, je la fais tous les jours à mon Dieu, et c'est à lui seul que je la dois faire, suivant le sentiment de saint Chrysostôme dans une de ses homélies sur L'Épître à Tite, où il dit en termes formels : « Je ne le demande point que tu me confesses ton péché, c'est à Dieu seul que tu les dois confesser2. » Ht
« Le sens de Calvin dans sa bouche. »
« N'es-tu pas le chemin de la lumière:1 »
s Chnjsostomi Opp. Paris., 17 18, fol., I, 490 : « Non te in
theatrum conservorum tuorum duco, nequc hominibus peccata
revelare cogo; conscientiam tuam expande coram Deo, ostende
ip.-i vulnera, et ab eo medicamcnta postula. » Ce passage se
DE I. P. DE I .IIVMISKI >. 209
vous savez ce que dit saint Augustin : Quid mihi cu/n hominibus ut peccata mea audkaU, tanquam morbos meos sanaturi?
— Je neveux peint, me dit-il, disputer avec vous, Monsieur; je sais que vous êtes mou Maître. La crainte on je suis qu'il ne vous arrive quelque mal m'a l'ait venir ici pour vous conjurer d'avoir pitié de vous-même.
— Je o'appréhende rien, lui répondis-je; je me fiiis remis entre les mains de Dieu, il disposera de moi selon sa volonté. »
Il n'y eut sorte de personnage que ce Jésuite ne jouâl pour me porter à ce qu'il souhaitoit. Il m'embrassa, il soupira, il pleura, mais tous ces artifices lurent inutiles. Il fut contraint de se retirer sans pouvoir rien obtenir sur mon esprit. Mais il ne se rebuta pas pour cela. Il revint encore le lendemain, et entra dans ma chambre tout effrayé comme si les dragons avoient été après lui pour m'enlever et me charger de chaînes. Il déploya toute son éloquence pour me dépeindre tout ce qu'il me pourroit arriver; il alla même près de mon épouse pour l'effrayer par ses discours, et pour la sollicitera me conjurer par ses larmes à prévenir les maux qu'on me préparait, fl trouva partout du rebut, de sorte qu'il se retira pour une seconde fois sans
troove dans le traité De incomprehensib, i><i Satura. Cp. I. " .7-758. *
210 m:k LARMES
que ses douceurs et ses menaces fissent la moindre impression sur mon esprit.
On me vint rapporter que M. de Valence s'étoit mis en furie sur le rapport que lui avoit fait ce Jésuite, qu'il disoit qu'il ne savoit à quoi il tenoit qu'il ne me fît jeter dans une basse fosse; que je lui pesois plus que tout son diocèse; que je m'en allasse au diable, et qu'à Lyon je trouverois bien à qui parler. Le lendemain il me fit donner encore une attaque; mais, me voyant inébranlable, il donna charge à un de mes amis de me dire que je pouvois partir quand je voudrois pour Lyon, où M. l'Archevêque avoit reçu et recevroit encore des ordres pour me faire mal passer mon temps.
On doit en cet endroit admirer la Providence à mon égard. Car, qu'un Évêque de Valence, qui est un de nos plus ardens persécuteurs, m'ait laissé sortir de son diocèse de la manière que j'en suis sorti, priant jour et nuit à haute voix et en compagnie, chantant les Psaumes, exhortant tout le monde à la persévérance, ce qui ne lui étoit pas inconnu, que d'ailleurs il ne m'ait jamais pu obliger de faire la moindre démarche contre ma conscience; que j'aie disputé contre lui, expliqué mes sentimens à son Curé, à des Chanoines et à un Jésuite, il faut qu'il y ait en cela quelque chose de divin et tout à fait extraordinaire. C'est sur quoi j'ai fait souvent attention
pour découvrir les voies de Dion eu cette affaire.
Après y avoir bien pensé, j'ai conclu que Dieu
s'esl servi de La vanité de cel Évêque pour me tirer
île mon malheur. 11 avoit écrit à la Cour qu 'il m'avoit converti. Il n'a pas osé s'en dédire pour oe passer pour un homme peu éclaire; mais d'ailleurs, j'estime que j'entre dans sa pensée, en disant qu'il a raisonné de la sorte : «Tout le monde croit que cet homme est converti de bonne foi; j'ai pris le soin de faire courir ce bruit par tout le Hoyaume; si nous le jetons dans une prison, nous démentirons ce que nous avons publié : il vaut mieux le laisser aller à Lyon, où infailliblement il mourra dans l'opération de la taille; ainsi nous en nions délivrés, et nous pourrons imposer après sa mort ce qu'il nous plaira à son égard. » Voilà apparemment quelles ont été ses pensées. Mais Dieu crie du Ciel en cet endroit : « Yos pensées ne sont point mes pensées, ni vos voies ne sont point mes voies'. » Le bon Prélat ne se seroit jamais imaginé que je fusse capable de faire le coup que j'ai fait; il avoit été le témoin oculaire de toutes mes misères; il savoil que j'étois plutôt un eadamv qu'un homme. Il n'avoit garde de soupçonner ce que j'avois tant à cœur. C'est ainsi que Dieu confond la sagesse.de ceux qui croient être sages.
1 Es. ô/j, s.
L2\l LLS LÂBMI
Je n'eus pas plus tôt eu la liberté d'aller à Lyon, que je partis de mon désert le l''r du mois d'août 1686, porté sur un brancard par douze paysans. Le pauvre peuple du Diois venôit en foule sur le chemin pour me voir passer. Je ne dirai pas ici de quelles bénédictions et de quelles larmes j'étois accompagné. Jevoyois partout des visages blêmes et abattus qui me donnoient de la compassion. Je lâchois de les consoler par mes vœux et par des bénédictions que je leur souhaitois.
Mes gens s'aperçurent que j'étois suivi de lieu en lieu par des Curés et par d'autres personnes, qui avoient reçu ordre de M. de Valence de me guetter sur ma route. J'en fus averti près de la ville de Crest par un honnête homme, qui me dit qu'assurément j'y serois arrêté. Je poursuivis pourtant mon chemin sans m'étonner, quoi qu'on me pût dire, et j'arrivai heureusement à Lyon le 5 du même mois.
j'allai loger en une grande hôtellerie pour ùter tout soupçon, et pour mieux persuader que j'étois là pour me faire tailler. Le lendemain matin j'en-
DE J. P. DE I ll.WlI'.lil V 2\'â
voyai chercher le nommé l'ermite Litotome, pour savoir de lui quand est-ce qu'il me pourrait tailler. Il visita mon corps, et, après l'avoir bien examiné, il me dit qu'il seroit bien difficile de faire cette opération en l'état où j'étois, qu'il aviserait aux moyens les plus propres pour en pouvoir venir à bout.
Ce fut là que je trouvai une dame de grande piété qui versa bien des larmes avec moi. Elle étoit sur son départ pour Genève. Je lui fis confidence démon dessein, et la conjurai de supplier Messieurs les Pasteurs de Genève de prier Dieu pour moi. Elle me prit mes mains, et, en me les baisant, elle me dit qu'elle espéroit que ces mêmes mains, qui lui avoient si souvent administré le sceau de la grâce, 3eroient encore employées pour lui donner la même consolation.
Otte grande hôtellerie où j'allai descendre n'étoit pas propre pour exécuter mon dessein; on me procura une maison plus commode, où je ne fus pas plus tôt établi que je lis appeler le plus habile médecin de Lyon, nommé M. Falconnet, quiser- \ oit M. L'Archevêque, .le lui iis le récit de tous les symptômes de mon mal imaginaire; il conclut que j'avois la pierre, et qu'il me falloit faire sonder pour en être assuré. Il eut beaucoup de compassion de L'étal où j'étois, et, sans me connottre, il me lit beaucoup d'amitié. C'est un homme de
belles lettres, avec qui je prenois plaisir de m'entretenir. Je ne saurois dire si c'éloit mon mal ou quelque bonne remarque que je lui faisois sur les poètes grecs et les latins qui l'obligeoient à se tenir près de moi. Quoi qu'il en soit, il mettoit en pratique tout son art pour me donner quelque soulagement, et, pour lui faire plaisir, je lui disois que je me trouvois soulagé par ses remèdes.
Un jour qu'il fut visiter M. l'Archevêque, il lui dit qu'il traitoit un gentilhomme qu'il neconnoissoit pas, qui étoit en très-mauvais état. « C'est sans doute, lui dit M. l'Archevêque, un Ministre d'Orange; j'ai reçu ordre de la Cour de prendre garde à lui; » et, appelant son secrétaire, il lui commanda d'apporter sa cassette, où étoit ledit ordre. Il le communiqua à son médecin pour m'en faire savoir la teneur, qui portoit en substance que M. l'Archevêque ne me laissât point sortir de Lyon, et qu'il prît garde que je n'y fisse aucune assemblée.
Quand on me le signifia, je répondis, que, pour faire des assemblées , je n'étois pas en état d'aller rouler la ville, et que, pour sortir de Lyon, on n'avoit qu'à voir mon corps. Je ne voulus pas dire que je n'en sortirois point sans ordre pour ne mentir pas. Cependant, me voyant observé de si près, je vis que je serois bientôt dans Pierre-Cise si je ne donnois ordre promptement à mes affaires.
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J'avais fait mon parti avec un charretier de Franche-Comté, qui me promettent moyennant cent louis d'or de me pofteï eia Suisse sur une charrette, habillé en paysan, comme si j'étois son valet à qui la charrette auroit cassé les jambes. 11 y eut de mes amis qui s'] opposèrent par deux raisons: la première qu'il me seroit impossible de sduffrir eetté voiture; et la seconde qu'étant épié cuminc je L'étois, on ne manqueroitpas d'envoyer des courriers sur tous les grands chemins, si on s'apercevait que je manquasse dans Lyon, et que la distance de cette ville jusques en Suisse par la Franche-Comté seroit cause que je serois infailliblement arrêté ; qu'il falloit que je songeasse à une voie plus prompte et plus courte.
Après y avoir bien pensé, je jugeai que mon coup seroit infaillible si je pouvois sortir en poste, dans une chaise roulante, avec le train d'un grand Seigneur. Mes grandes incommodités s'opposoient à mon dessein ; car en elfet, il est tout visible que je ne pouvois réussir sans un secours extraordinaire du Ciel. 11 y avoit même des gens qui se moquoient de moi lorsque je leur faisois cette proposition. Hais enfin, nonobstant leurs raisonneodens, je me confirmai si bien dans ma penser, que dès Le même jour je fis acheter une chaise roulante, que je lis venir chez moi par des voies indirectes.
Je voulus essayer si je pourrois souffrir cette voiture, pour ne me commettre pas mal à propos. J'allai sur le quai de la Saône, et sitôt que j'aperçus Pierre-Cise où mes chers collègues sont détenus, il me fut impossible de contenir mes larmes. J'en versai des torrens, tant pour la compassion qtfc j'avois de l'état des personnes qui me sont si chères, que pour le souvenir de ma faute qui me privoit de la douce consolation d'être en la compagnie de ces bienheureux confesseurs. « C'étoit là,disois-je à mon neveu, qui étoit avec moi, le chemin étroit et la porte étroite par où il falloit passer pour être bienheureux. » Quelque épouvantable que soit ce lieu, je devois dire comme le bon Jacob : « C'est ici la porte des (lieux, et je ne l'ai pas su connoître. C'étoit là que j'aurois prêché à toute l'Europe par ma constance et par ma patience. C'est là que j'aurois fait d'admirables sermons, mille fois plus édifians que tous ceux que j'ai prononcés en ma vie. Ma voixauroit pénétré jusques aux extrémités de la terre, et mon bon exemple auroit confirmé mes frères dans la bonne opinion qu'ils avoient de moi. Hélas! malheureux que je suis, pourquoi Pierre-Cise m'a-t-il effrayé? N'aurois-je pas eu plus de repos dans cette prison que dans celle de Valence, ou dans mon exil? Mon âme a été pénétrée de mille douleurs; elle l'est encore : au lieu que j'aurois trouvé dans cet endroit le repu-; de
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ma conscience, le contentement île mon esprit, L'espérance de mon salut, et la gloire d'avoir été iidèle à mon Dieu. Chers collègues, que vous êtes heureux de souffrir avec tant de patience votre dure et longue prison ! Que ne m'est-il permis de vous embrasser pour vous dire le dernier adieu, et pour vous demander le secours de vos saintes prières, qui seroient mille fois plus agréables à Dieu, que celles d'un grand pécheur tel que je suis? Votre exemple me fortifie, pour glorifier Dieu, ou par ma sortie, ou par ma mort. J'ai cette sainte espérance que, si nous sommes séparés pour jamais en celte vie, nous nous réunirons dans la patrie céleste. Adieu, mes bien heureux collègues, le Seigneur veuille parachever en vous sa bonne œuvre, vous rendre victorieux en vos combats, et vous couronner de la couronne incorruptible de gloire qu'il a promise à tous ceux qui garderont la foi. »
Si mon neveu ne m'eût pressamment sollicité à quitter ce lieu-là pour donner quelque trêve à mes larmes, je crois que j'aurais attendu la nuit pour m'en retirer.
Je ne fus pas à trente pas de là qu'un lieutenant de prévôt ou un exempt fut à mes trousses, et me commanda de me retirer chez moi. Cette aventure me surprit et me lit comprendre que j'étois extrêmement guetté, puisque la première fois que j'étois
sorti de mon logis, on m'avoit suivi pour prendre garde à moi. En effet, mes domestiques m'avoient dit plus d'une fois qu'ils voyoient rouler tout autour de ma maison des personnes qu'ils soupçon» noient être des archers. Ce qui me fit dire à mon épouse que je voyois bien que j'étois guetté, mais que je prendrois si bien mon temps que je me déroberois à la vue de mes gardes.
Pour y réussir, je fis appeler mon médecin pour lui dire que mes douleurs étoient si excessives que je ne pouvois plus vivre. 11 fut chez moi accompagné de M. son fils et de l'opérateur, pour me faire sonder. Ce fut le 5 du mois de septembre que je souffris cette cruelle opération. L'opérateur ne trouva point de pierre, et prit pour excuse qu'étant couché à la renverse sur mon lit, je n'étois pas en une posture propre pour opérer, qu'il falloit qu'on me sondât sur une chaise. Je priai le médecin de renvoyer cette seconde opération à un autre temps; que j'avois tant souffert dans la première, que je ne me sentois pas assez de force pour en soutenir une seconde, et que les fraîcheurs du mois d'octobre me pourroient être plus favorables.
Cela fut approuvé, et c'est ainsi que je me défis de mes médecins et de mon opérateur. Cette opération me fit passer deux cruelles nuits : mais cela ne m'empêcha pas de donner ordre à mes affaires,
DE J. P. DE CIIAMRRUN. 219
pour partir lo dimanche suivant, huitième du même mois.
Une personne distinguée, pour laquelle je ferai toute ma vie des vœux , me donna deux valets , avec ordre de faire ce que je leur ordonnerois; il les équipa fort proprement, et de mon côté, j'en mis deux sur le môme pied. Les deux premiers avoient pour nom de guerre Parisien et Champagne, et les deux qui m'appartenoient la Fleur et la Rivière. Pour moi je me mis en habit avec de l'or dessus, un chapeau bordé, la perruque blonde, la cravate à point de Venise nouée avec un ruban ponceau. Je préparai les chevaux qui m'étoient nécessaires, que j'envoyai hors la ville, ne m'en étant réservé qu'un avec un valet. Je m'imaginai qu'il fallait prendre mon temps à sept heures du soir, auquel temps toute la ville étoit sur pied, pour la promenade.
Je fis ma prière avec mon épouse , et après l'avoir embrassée avec bien des larmes, je me fis mettre dans ma chaise qui étoit préparée, la conjurant de se retirer dans le moment de cette maison, pour s'en aller en celle que je lui avois fait préparer. Mon regret étoit extrême de quitter une
]>> r- le qui m'éteit si chère, et qui m'avoit été
d'un si grand secours dans toutes mes afllictions: mais comme elle ne pouvoit point nutir en poste, comme moi, j'avois pris le soin de
faire un parti pour me suivre dans peu de jours.
Je partis donc à l'heure que j'avois résolu. Je passai à travers cette grande ville au milieu d'une foule incroyable de peuple, de calèches, de carrosses, et me rendis au grand trot au bout du pont du Rhône, où une personne qui me suivoit de près, pour observer si je ne serois point connu, me dit que tout alloitbien. Je lui dis adieu en lui serrant la main, et commandai en même temps cà mon valet de monter sur le cheval, et de marcher en toute diligence. La nuit me surprit lorsque je trouvai les autres valets avec cinq chevaux, qui m'attendoient derrière une masure; on attela promptement un second cheval à ma chaise, et tout mon monde étant à cheval, nous allâmes avec une diligence incroyable. J'étois attaché à ma chaise avec deux courroies, qui me tenoient si fort serré contre cette machine , qu'il étoit impossible qu'on reconnût que je fusse incommodé.
L'ordre avoit été donné au Parisien, qui étoit un garçon d'esprit, de prendre toujours le devant, pour faire tenir prêts les chevaux de poste, et de ne parler que de Monseigneur, qui marchoit en toute diligence, pour des affaires pressantes. Cette petite précaution réussit à merveille; je trouvois les chevaux tout prêts à mon arrivée; j'étois traité par tous de Monseigneur : cela , joint avec les grosses étrennes que je donnois aux postillons, me
fit faire tant de diligence, que je nie trouvai à la pointe du jour au pont dé Beau voisin. J'employai cette nuit à chanter les louanges de mon Dieu, je commençai par le Psaume 01. » Qui en la garde du haut Dieu pour jamais se retire, etc. »
Étant arrive au pont de Beauvoisin, je ne trouvai que deux chevaux de poste. In courrier que j'avois trouvé sur ma route, qui portoit la nouvelle de la création des Cardinaux, avoit emmené les autres. Je trouvai le Parisien aux prises avec le maître de la poste; j'entendis à mon arrivée qu'il lui disoit: « Monseigneur ne se payera pas de cela; il faut trouver des chevaux à quel prix que ce soit. »
Cet honnête homme m'aborda au moment de mon arrivée, et, me traitant de Monseigneur, il me demanda mille fois pardon s'il ne pouvoit pas sur l'heure me fournir les chevaux qui m etoient nécessaires : mais que dans peu de temps il m'en fourniroit, qui me serviroient très-bien. Je fis semblant de me mettre en colère, et peut-être que je m'y mis tout de bon , en disant que le service du Roi ne devoit point être retardé. Il me pressa de monter en une chambre, où je serois mieux à mon aise; je lui répondis brusquement que j'avois chemin à faire. Pendant qu'il me raisonnoit, les bourgeois, qui commençoient à sortir de leur lit, venoient tout autour de ma chaise pour voir cet équipage. Ils me saluoient fort respectueusement,
me traitant de Monseigneur; je tiroisun peulechapeau et me recouvrois, les laissant tête nue poulies mieux persuader que j'étois un grand seigneur. Je les sollicitai à boire à ma santé, après avoir demandé à déjeuner quoique je n'en eusse aucune envie.
On me dispensera de rapporter ici toutes les particularités de ce que je fis et de ce que je dis en cette rencontre; il me suffit de dire que je quittai la qualité de Ministre pour prendre celle d'un haut officier de guerre déterminé. En effet, ma manière d'agir le persuada si bien à tous ces gens-là, que ceux qui avoient la garde du pont et les commis de la Foraine demandèrent à mon neveu si je n'étois pas le Commandant du régiment des gardes du duc de Savoie. « Cela pourroit être, leur répondit-il. — Nous l'avons bien cru, répliquèrent ces commis ; nous l'avons vu passer ici autrefois, il a la mine fort heureuse. »
Pendant tout ce dialogue, j'étois dans une grande inquiétude. Il y avoit déjà près de deux heures que j'étois arrivé, sans qu'on me fournît des chevaux , quelque instance que j'en pusse faire. Ils vinrent enfin, et, tout étant prêt, le postillon se tourna vers moi, pour me demander si je voulois aller bon train : a II le faut bien, lui répondisse, pour récompenser le temps que j'ai perdu.»
Je passai le pont aussi vite qu'on le put faire,
DE J. T. DE CfiAMBRUN. 223
au milieu de douze gardes, qui s'ouvrirent adroite et à gauche. Ma joie fut inconcevable, de me voir hors d'un royaume oùj'avôis tant souffert. J'élevai mon cœur pour en rendre mes très-humbles actions de grâces à mon Dieu, et chantai le Psaume 125 :
Tout homme qui son espérance En Dieu assurera, etc.
Mais lorsque je me croyois entièrement délivré de la main de mes ennemis, il m'arriva une aventure à laquelle je ne m'étois point attendu.
A l'entrée de ce rocher inaccessible qu'un duc de Savoie a fait couper pour ouvrir un grand chemin, où l'on voit une belle inscription dédiée à la gloire de ce Prince, je trouvai un corps de garde de sept hommes. Le postillon m'avertit qu'on se mettoit en état de m'arrèter. Je lui dis de pousser ses chevaux, pour passer sur le ventre de ces coquins : mais l'un d'eux ayant présenté son fusil aux chevaux, il y en eut un qui se cabra, et qui faillit se renverser sur moi. Je fis approcher ce garde, et lui demandai pourquoi est-ce qu'il m'arrêtoit"? Il me répondit qu'il avoit ordre de ne laisser passer personne sans passe-port.
« Comment! coquin? lui répliquai-je, ne le porté-je pas sur mon visage? Est-ce ainsi que tu arrêtes le service du Roi? Je ne serai pas plus tôt à
Chambéry, que je te ferai mettre dans un fond de basse-fosse. »
Il tira son chapeau en me traitant de Monseigneur, et me faisant ses excuses. Je connus fort bien qu'il n'entendoil pas son métier, ce qui m'obligea à redoubler mes menaces, lui disant, que si je descendois, je lui passerois mon épée à travers le corps. Je lui demandai qui étoit son commandant, et où il étoit. Jl me répondit qu'il s'appeloit Favier, et qu'il étoit dans un fond qu'il me montra, où il mangeoit des raisins.
« Il mériteroit, lui dis-je, d'être mis dans un fond de basse-fosse, aussi bien que toi, pour ne se tenir pas à son poste. Qu'on l'appelle, et qu'il me vienne parler. »
On l'appela : mais je ne sais si les menaces que j'avois faites l'intimidèrent, il se contenta de crier à ses gens . « Qu'on laisse passer Monseigneur! » Cette parole m'ouvrit le cœur, qui commençoit à souffrir; elle n'eut pas été plus tôt prononcée, que je commandai à mon postillon d'aller en toute diligence. Je passai dans Chambéry à toutes jambes, où je n'arrêtai que quelques momens, pour faire raccommoder ma chaise. Quoiqu'il me fallût prendre la traverse, je me servis encore de chevaux de poste pour me mener jusqu'à Genève. Les mauvais chemins elles précipices qu'on trouve sur la roule me faisoient aller plus lentement que je ne souhai-
DE J. P. DE CHÀMBRUN. 2'2'J
tois, dans la craint i j'étois d'être poursuivi par
quelque courrier. Il fallut même que je me servisse
des paysans, pour soutenir ma chaise dans les mauvais pas, où je faillis me précipiter bien souvent : mais, nonobstant toutes ces fatigues, ce grand Dieu, qui me soutenoit visiblement, me lit arriver à Genève, à six heures du matin. Je ne fus pas sur le pont d'Arve, que je sentis mon cœur se fondre en larmes, pour la délivrance que je venois de recevoir. Je commençai mes actions de grâce à ce divin Protecteur, par le chant de ce verset du Psaume 26 :
Le saint et sacré lieu, Où tu te tiens, mon Dieu, M'est précieux jusques au bout.
Ce divin tabernacle, De ta gloire habitacle, J'estime et prise dessus tout.
C'est une chose remarquable, qu'au dernier pas que les chenaux firent à l'entrée de l'hôtellerie, un des bras de ma chaise se cassa par le milieu. Sur quoi je fis cette réflexion, que Dieu me disoit par ce muet langage que c'étoit lui qui m'avoit soutenu et porté en ses mains, puisqu'il y avoit bien plus d'apparence que cet accident dût arriver au milieu des rochers et des précipices. Je réfléchis aussi sur ce que je voyois tout mon monde si fort fatigué, et que cependant j'étois aussi frais que lorsque je partis de Lyon, nonobstant toutes mes grandes incommodités. J'en rendis grâces à mon Dieu, aussi bien que de la bienheureuse délivrance qu'il venoit de m'accorder.
Quelque soin que j'eusse pris pour me cacher, le bruit de mon arrivée fut bientôt semé par Genève. On venoit en foule me féliciter de ma sortie. Tout autant de personnes que j'embrassois, autant je versois de torrens de larmes. Je m'étois imaginé que je serois regardé comme un chien dans les pays étrangers, comme je le méritois. Dieu me fit éprouver le contraire; car j'ose dire qu'il y
DE J. P. DE CIIAMBIU'N. 227
a eu bien peu de réfugiés qui aient reçu tant de .aivsses partout où la divine Providence m'a adressé.
En ce même jour de mon année, je fus visité par ces excellera serviteurs de Dieu, qui brillent comme autant d'étoiles, de la première grandeur, dans cette sainte Jérusalem. Au milieu des grandes larmes que je versois en leur présence, je reçus des consolations si admirables, que je sentis la grâce de mon Dieu se rallumer dans mon cœur. Je fus dans ce saint commerce avec ces vénérables frères pendant tout le temps que je demeurai à Genève. Il se passa peu de jours que je n'en visse plusieurs cbez moi pour me donner des marques d'une sainte amitié, et pour tàcber d'essuyer mes larmes que je ne puuvois faire tarir. Je ne saurois assez remercàer ces fidèles serviteurs de Dieu de tous les soins charitables qu'ils ont pris pour moi, et de la cordialité fraternelle avec laquelle ils m'ont reçu entre leurs bras et dans leur cœur. Le Seigneur auquel nous servons leur fasse trouver miséricorde en la grande journée, et bénisse leurs personnes et leurs travaux pendant tout le cours de leur vie, que je leur souhaite aussi longue et aussi heureuse que je le pourrais faire pour moi-même.
Mais, hélas ! au moment que je fais ces souhaits, je reçois des lettres de Genève, qui m'apprennent la mort du grand M. Turretin, qui fut enlevé de
ce monde le 8 de ce mois d'octobre1. Cette nouvelle, si affligeante, fait que je détrempe l'encre que je jette sur ce papier avec mes larmes. C'étoit un homme qui s'étoil acquis beaucoup de lumières par une assiduité infatigable; grand prédicateur, zélé pour la cause de Dieu, et qui, par ses rares vertus, faisoit grand honneur à sa patrie. L'Église et l'Académie ont fait, en sa personne, une perte difficile à réparer, de sorte que je ne suis pas surpris d'apprendre que cette mort cause beaucoup de deuil à la République, à l'Église et à l'Académie.
Parmi les grandes consolations que je reçus à Genève, je dois compter pour la première et la plus efficace celle que j'eus de communier le dimanche après mon arrivée. Avant cela je m'étois présenté à quatre grands serviteurs de Dieu, auxquels je fis connoître les sentimens de mon cœur, et leur donnai, par mes larmes, tant de marques de ma repentance, qu'ils ne purent s'cmpècher de mêler les leurs avec les miennes. Je fus admis à la communion de l'Église par ces quatre excellens personnages. Le doyen, que je considère comme mon père, fit une prière si ardente et si touchante, et m'adressa un discours si pénétrant, que je ne crois
1 François Turretin, fils de Bénédict Turretin, occupa longtemps une chaire de théologie à Genève. 11 passe pour avoir été l'un des plus grands théologiens de son époque.
pas de recevoir jamais plus de consolation que j'en reçus en ce moment. Le jeudi avant la communion, je me fis porter au temple de la Madeleine. De dire quel fut mon ravissement à l'entrée de ce saint lieu, je l'ai pu sentir, mais je ne saurais L'exprimer.
On chantait dans le cours ordinaire le Psaume 86. 11 convenoit si bien à mon état, que je crus que le Pasteur l'avoit choisi tout exprès pour ma consolation. Il n'y avoit point de verset que je ne m'appliquasse, et je versois tant de larmes en le chantant, que tous ceux qui me voyoient pleuroient avec moi, comme ils me l'ont dit plus d'une fois. Ce fut au temple de Saint-Pierre que je communiai. Je crois quejefisune très-bonne communion, puisque je présentai à mon Dieu un cœur froissé et brisé ' , qui est, selon la pensée de David, le sacrifice que Dieu nous demande.
Après que j'eus rendu à mon Dieu partie de ce que je lui devois pour faire ma paix avec lui, je crus que j'étois indispensablemenl obligé de faire savoir mon évasion au Prince, mon grand maître. Voici la lettre que je pris la liberté de lui écrire :
« Monseigneur, « La compassion qu'il a plu à Votre Altesse
Royale d'avoir de toutes mes misères, comme elle a eu la bouté de m'en faire assurer par le sieur de Schulembourg, me fait prendre la liberté de lui annoncer une agréable nouvelle. Je suis, Monseigneur, par la grâce de mon Dieu, délivré de mon esclavage et de ma dure servitude, puisque, par un miracle étonnant, je me vois parmi mes frères dans la ville de Genève. Mais avant que je fasse le récit de ma sortie à Votre Altesse Royale, je la supplie très-humblement d'agréer que je lui raconte en peu de paroles tout ce qui s'est passé à mon égard depuis ma malheureuse chute.
«Dans la lettre que j'ai pris la liberté de lui écrire en ce temps-là, je lui fis savoir comme j'étois encore détenu dans la ville de Valence, où l'on m'a gardé l'espace de deux mois et demi, me voulant pourtant persuader que j'étois en pleine liberté. Pendant ce temps-là, l'Évëque me visita jusqu'à huit fois. Je lui fis toujours connoître qu'il n'avoit pas fait une grande conquête; que mes grandes infirmités avoient été la cause des paroles que j'avois prononcées, et que je pleurois jour et nuit la faute que j'avois commise ; que je le priois de ne me presser point à aucun exercice de la Religion Romaine, puisqu'étant revenu de mes foiblesses, j'étois homme à faire parler de ma vie. Nous disputâmes souvent ensemble, et je sentois dans ces occasions le secours de Dieu
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pour soutenir la vérité que j'avois prêchée.
« Dans une de ses visites, il me fit voir une lettre par laquelle M. de Louvois lui marquoit que Ton me donneroit une pension de 2,000 livres si je voulois donner des marques de fidélité au Roi. Je lui répondis courageusement que j'aimerois mieux brouter l'herbe des champs plutôt que de prendre aucune pension , et que j'aimerois mieux mourir que de passer pour un homme qui eût vendu et sa Religion et sa conscience comme tant d'autres; que, quelque petit gentilhomme que je fusse, j'avois assez de bien pour m'entretenir, et qu'ainsi je le remerciois du bon office qu'il avoit cru de me rendre.
« Il seroit trop long de dire à Votre Altesse Royale tout ce qui se passa dans nos autres conversations, et la prudence même m'oblige à ne coucher pas sur le papier bien des choses que je pourrai dire à Votre Altesse Royale, si Dieu me donne la grâce, comme je le souhaite avec tant de passion, d'approcher sa sacrée personne.
« Après deux mois et demi, on me fit retirer dans un désert affreux, me disant toujours que j'étois en pleine liberté : c'est là où j'ai demeuré cinq mois entiers, me nourrissant de mes soupirs et de mes larmes.
Un mois après que j'y fus arrivé, le même Evoque vint m'y visiter, et, faisant semblant
d'être furieusement attaqué des douleurs de la pierre, je le priai de me procurer la liberté de m'aller faire tailler à Lyon. Il me reput de belles promesses pendant quatre mois; et enfin, pressé par mesimportunités, il écrivit en Cour, et on lui répondit qu'on me permettoit de m'aller faire tailler à Lyon, mais qu'il prît garde à ma conduite.
«Comme je me disposois a faire le voyage, il vint encore à son diocèse de Die, pour faire communier et confesser ceux qu'ils appellent nouveaux convertis. Il fut encore en mon désert pour m'exhorter à faire mon devoir, comme ils parlent. Il apporta avec lui un livre nouvellement composé pour appuyer, par l'autorité des Pères, leur dogme de la transsubstantiation. Comme il en faisoit la lecture, je répondois à tous les passages, de sorte que, me voyant ferme à ne vouloir rien faire de tout ce qu'il vouloit exiger de moi, il m'envoya des Jésuites et d'autres Ecclésiastiques, qui n'avancèrent pas plus que lui sur mon esprit. Cela l'irrita si fort, qu'il fit de grandes menaces contre moi, ne parlant que de basses fosses, et par grâce de Pierre-Cise.
«Je partis, nonobstant sa colère, de mon désert pour me rendre à Lyon, et il me fit suivre pas à pas par ses Curés et par d'autres personnes. Je ne fus pas plus tôt arrivé en cette ville-là que je fis
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consulter, par des médecins habiles et par des opérateurs, par quel moyen on me pourrait tailler; je souffris même qu'on me sondât ; et les médecins ayant fait le rapport à M. l'Archevêque de mon triste état, il me lit dire qu'il avoit ordre de prendre garde «à ma conduite, et que je me donnasse bien de garde de faire aucune assemblée dans Lyon. Cependant je songeois à m'évader. rand Dieu a exaucé mes prières, et m'a fait trouver une intrigue, dont je rendrai compte un jour à Votre Altesse Royale, pour me délivrer de ma dure captivité.
*( Mais, Mo>"sek;nei r, qu'un homme tout perclus de son corps, gardé presque à vue, soit sorti de Lyon et se soit rendu à Genève par des détours, parmi les rochers et à la vue des gardes, dans l'espace de deux jours; qu'il ait pu supporter la fatigue de la poste dans une chaise roulante, accompagné de quatre domestiques vêtus superbement, et que je n'aie trouvé àme du monde qui m'ait dit : Où vas-tu? à la réserve d'un endroit où je fus arrêté pour quelques moments, et d'où je me retirai en jouant le personnage d'un homme déterminé; qu'on m'ait pris pour un haut officier; que j'aie pu cacher mes incommodités en ne sortant point de ma chaise, cela, sans doute, paroîtra une fable à toute l'Europe, et, pour moi, je le regarde comme l'œuvre de ce grand Dieu qui
a donné charge à ses anges de me porter entre leurs mains.
«Voilà, Monseigneur, un petit abrégé de mon histoire. Je croyois qu'arrivant dans le pays étranger j'y serois regardé comme un chien à cause de ma chute; mais Dieu, qui m'a sans doute fait miséricorde, en a disposé tout autrement. Je puis assurer Votre Altesse Royale que j'ai été reçu en cette ville comme un ange du ciel. Je suis accablé de monde qui vient verser des larmes de joie pour ma délivrance, j usques-là que le premier syndic m'a pressé extraordinairement de prendre son logis, ce que j'ai refusé par plusieurs raisons, et lui ai dit que je voyois bien qu'il me vouloit faire cet honneur à la considération de mon grand Maître, et que je ne manquerois pas de le lui faire savoir.
«Ce n'est pas tout, Monseigneur : quoi qu'il n'y ait que deux jours que je sois arrivé, le bruit s'en est répandu par toute la Suisse, et je reçois à tout moment des lettres de félicitation. Il ne reste plus pour rendre ma joie achevée, si ce n'est que j'apprenne que Votre Altesse Royale est satisfaite de mon évasion. Comme je n'ai pas de plus forte passion que de me rendre auprès d'elle, et qu'il me semble que je mourrai content si Dieu me donne la grâce de voir ce que j'aime, que je respecte et que je vénère le plus dans le monde, et que
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d'ailleurs j'appréhende après une chute si malheureuse de paroître devant mon grand Maître, j'attendrai les ordres qu'il lui plaira de me donner avant que de me mettre en chemin.
((.l'espère, Monseigneur, et cette espérance me console au milieu de ma grande affliction, que vous qui êtes iinr si mm' image de Dieu sur la terre) et par votre grandeur et par votre piété, userez de miséricorde envers votre pauvre serviteur, comme je suis persuadé que ce même Dieu en a usé envers moi. C'est pourquoi je me jette entre tes bras de la bonté et de la charité de Votre Altesse Royale, de qui j'attends toutes sortes de secours, puisque je suis assuré qu'elle est fortement persuadée qu'il n'y a aucun de ses sujets ni de ses domestiques qui soit, avec plus d'attachement et de vénération,
Monseigneur,
De Votre Altesse Royale,
Le très-humble, très-obéissant serviteur, et très-fidèle sujet,
J. P. DE GHAMBRUN, »