‹ Les larmes de Jacques Pineton de Chambrun; qui contiennent les persécutions arrivées aux églises de la principauté d'Orange depuis l'an 1660; la chute et le relèvement de l'auteur avec le rétablissement de Saint Pierre en son apostolat ou sermon sur les paroles de notre seigneur Jésus-Christ. Réimpression d'après l'édition originale annotéeChapitre 20 sur 25 · LES LA HAIES · texte numérisé non relu

LES LA HAIES

Peu de jours après mon arrivée à Genève, je reçus une infinité de lettres de félicitation, que plusieurs personnes me firent l'honneur de m'écrire. J'en pourrois donner plusieurs au public qui lui seroient d'une grande édification; mais j'ai des raisons qui m'obligent à ne les publier pas encore. Plusieurs Pasteurs dispersés dans la Suisse voulurent bien, en personne, me faire le même honneur. Tout cela renouveloit mes larmes, méjugeant indigne de tant de bonté qu'on me témoignoit. La charité de ces bons serviteurs de Dieu alla encore bien plus avant; car, comme je leur témoignois que je n'avois rien tant à cœur que d'être remis en l'honneur du Saint Ministère dont j'étois déchu par ma faute, il y en eut d'un mérite distingué qui soutinrent que, n'ayant ni signé, ni fait aucun acte de la Religion Romaine, ils ne jugeoient pas que je fusse tombé, pour ne pouvoir exercer mon Ministère sans y être rétabli ; qu'ils estimoient que j'en pou vois faire les fonctions sans scrupule, lorsque Dieu m'en présenteroit l'occasion. Je m'affligeois à ce discours, et

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leur disois que je voyois bien que c'étoit par cet

endroit qu'ils nie vouloient consoler, niais que je Les conjurais de ne me flatter point dans mon péchéj que j'avois besoin d'être humilié par le reproche qu'ils me dévoient faire de mon horrible Lâcheté, et que, bien loin de diminuer mon crime, ils dévoient l'exagérer pour m en mieux faire connottre la laideur. «Que le juste, leur disois-je, me martelle, ce me sera une gratuité; qu'il me reprenne , ce me sera un baume excellent; il ne blessera point ma tète '. »

Ils prirent donc tous ensemble un rendez-vous où je comparus devant eux, et, leur parlant plus par mes soupirs et par mes larmes que par mes paroles, je leur fis un récit de toutes mes tristes aventures, de ce que j'avois pu dire et faire pendant ma captivité, de quoi je les priai de faire une enquête exacte, tant pour l'édification de l'Église de Dieu que pour ma propre consolation, et finis mon discours en leur disant que, si mon triste état me permettoit de me jeter par terre, je me vautrerois dans la poussière pour demander à Dieu le pardon de mon péché, et à toute l'Église le pardon de l'achoppement que je lui avois donné. Après que les formalités que nous pratiquons en semblable rencontre eurent été observées, je fus

rétabli en l'honneur du Saint Ministère, comme on pourra voir dans cet acte que je donne au public pour son édification.

« Nous Théodore de la Faye, et Daniel Rally, ci-devant Pasteurs en la province du Dauphiné, Jaques de Bane, sieur de Mejanes, Gilles Marchant, Alexandre Viala, Charles lcard, ci-devant Pasteurs en la province du bas Languedoc ; Pierre Chavanon, Jean de la Porte, Moïse Portai, Jean-Antoine de Privât, sieur de la Roquete, Antoine Blanc, David Fraisinet,et Jean Pagesi, ci-devant Pasteurs en la province des Cévennes et Gévaudan; Pierre Janvier et Alexandre de Yinay, ci-devant Pasteurs en la province de Yivarais ; François Murât et Charles Maurice, ci-devant Pasteurs en Provence, et Jean Sarasin, ci-devant Pasteur à Lyon, ayant été requis par le sieur Jaques Pineton de Chambrun, ci-devant Pasteur en l'Église d'Orange, de nous assembler pour délibérer sur une proposition qu'il avoit à nous faire : il a comparu devant nous, et nous a représenté qu'ayant déjà été admis à la participation de la Sainte Cène, il ne lui restoit plus, pour mettre son esprit et sa conscience en repos, que d'être rétabli en la charge du Saint Ministère, dont sa faute l'a fait déchoir; et, désirant de recevoir cette consolation des Ministres du Synode du Dauphiné, dont il étoit membre, et de ceux

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n'es provinces voisines, il nous conjuroit par la miséricorde de Dieu de lui accorder sa demande. « Sur quoi les voix ayant été recueillies, après l'invocation du saint nom de Dieu, et chacun ayant rapporté ce qu'il avoit appris de plusieurs personnes touchant la conduite du sieur de Chambrun : il eu a résulté qu'avant que de succombera la tentation, il soutint de rudes attaques de la part des Ecclésiastiques et des dragons à Orange et à Valence, pendant près de deux mois entiers; que toute leur violence ne put enfin arracher de lui qu'une déclaration verbale qu'il se réunissoit à L'Église Romaine, et que lorsqu'il fit cette déclaration, non-seulement il étoit traité avec une trèsgrande rigueur, mais qu'il étoit môme affaibli de corps et d'esprit par le peu d'alimens qu'il prenoit, et par les longues insomnies que le bruit effroyable et continuel des tambours lui avoit causées; et que, dans le moment, s'étant réfléchi sur sa chute, il en fut si vivement touché et en eut une si grande horreur, qu'il se la reprochoit incessamment, qu'il la confessoit à tous ceux qui l'alloient visiter, et qu'il la pleuroit avec des larmes amères; que les ennemi- de la vérité le persécutant sans cesse, pour lui faire signer la déclaration, non-seulement il n'y voulut jamais consentir, mais qu'il résista avec une grande fermeté à toutes les menaces qu'on lui lit bout l'y obliger; que, dans toutes les occasions

qui se sont présentées, il a eu soin d'instruire, de consoler et de raffermir beaucoup de nos frères qui l'ont visité pendant sa détention; qu'il a vivement exhorté ses collègues à la persévérance, par une lettre qu'il leur a écrite pour les consoler et les fortifier dans leur prison ; qu'il a toujours soutenu la cause de Dieu contre tous les Ecclésiastiques qui l'attaquoient, en disputant avec eux, et leur prouvant la vérité de notre doctrine et la fausseté de celle de l'Église Romaine; qu'il a rejeté les ofïres avantageuses qu'on lui a faites pour l'obliger à professer le Papisme, et enfin que la forte passion qu'il avoit de réparer sa faute, et de servir Dieu publiquement selon les mouvemens de sa conscience, lui a fait mépriser les dangers extrêmes où il étoit impossible qu'il ne s'exposât à cause de ses grandes infirmités.

« Toutes ces choses nous ayant été représentées comme très-certaines, et attestées par plusieurs personnes dignes de foi, ayant d'ailleurs été extrêmement édifiés de l'humilité profonde dudit sieur de Chambrun, et des larmes de sa repen tance, et, ayant encore considéré que dans le temps de sa chute il étoit perclus presque de tout son corps, tant par ses incommodités ordinaires que par les douleurs de la goutte et par celles que lui causoit la fracture d'une de ses cuisses : nous avons cru que nous ne devions pas lui refuser dans son

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affliction la consolation qu'il nous a demandée. « C'est pourquoi, au nom et en l'autorité de Jésus-Christ, le souverain Pasteur, nous l'avons rétabli dans la dignité et dans la charge du Saint Ministère, et lui avons de nouveau donné le droit d'en exercer les fonctions, lorsque la Providence de Dieu l'y appellera, et qu'il eu sera requis par quelque troupeau, espérant de la grâce de Dieu que, comme son Ministère a été ci-devant d'un grand fruit et d'une singulière édification, il le sera encore à l'avenir. C'est aussi ce que nous avons demandé à ce bon et miséricordieux Seigneur, par la prière que nous avons faite avant que de nous séparer. Ce douzième jour de septerabre losti.

Théodore i»r la Fate, Ministre à Loriol.

IUi.lv, ci-devant Pasteur à Grenoble.

Mejanes lit Base, Pasteur de Candiac.

G. Marchant, Pasteur de Beauvois ou prêcheur de Nîmes.

Icard, Pasteur de l'Église de Nimes.

F. Mi rat, Pasteur de Marseille, Aix et Velaux.

A. Viala, Pasteur en l'Église de Fons.

Chavakon, Pasteur de Cévennes.

La Porte, Pasteur du Collet de Dezes en Cévennes.

La RoQUErE, Pasteur de l'Église de Manoblet.

lu usmxei , Pasteur de l'Église de Cardet.

Sab isih, Pasteur de l'Église Réformée de Lyon.

Janvier, Pasteur de Valz.

Devinât, ci-devant Ministre en Vivarais.

Maurice, Pasteur d'Aiguières et Yelaux.

Blanc, Ministre à Marvcjols.

Portal, Ministre de la Sale.

Pagesi, Pasteur de Saint-André. »

Le support et la charité de mes frères me furent d'une grande consolation. Je me croyois un autre homme après cet heureux rétablissement. Néanmoins je sentois toujours mon àme affaissée sous le pesant fardeau de mon iniquité.

J'étois encore tourmenté par la crainte où j'étois que mon épouse ne fût prise. Elle devoit me suivre dans peu de jours, et cependant il s'en étoit déjà beaucoup écoulé, sans que j'apprisse qu'elle fût en état de partir de Lyon.

Pour chasser mon ennui et pour rendre ce que je devois à Monsieur le comte de Dona, je fis quelques voyages à Coppet, où je fus reçu par cet illustre Seigneur et par Madame son épouse, avec toutes les tendresses et les marques de bienveillance qu'on sauroit imaginer. Ce Seigneur qui, de père en fils, a eu beaucoup d'amitié pour ma famille, n'oublia rien pour me consoler dans mon extrême affliction : car je ne fus pas plus tôt en sa présence, que mes larmes se débordèrent comme un torrent, et m'empêchèrent, à la première entrevue, de lui rendre tout le respect qui est dû à son rare mérite. Ce fut chez lui que je reçus la réponse à la lettre que j'avois écrite à Son Altesse ; M. de Schu-

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lembourg me mandoit qu'elle avoit eu beaucoup de joie de mou évasion, que je partisse incessamment pour la Hollande, et iju'on avoit donné ordre à Genève pour me faire toucher tout ce qui nie seroit nécessaire.

En effet, ce grand Maître a eu tant de bonté à mon égard que, par sa généreuse libéralité, j'ai eu le moyen de fournir à l'excessive dépense qu'il m'a fallu faire, pour retirer mon épouse de Lyon, et pour me rendre près de sa personne, suivant le commandement qu'il m'en avoit fait donner. Sans ce grand secours, j'aurois été bien en peine; car je reçus au même temps des lettres d'Orange, par lesquelles on me marquoit que tous mes biens avoient été saisis par l'intendant de Provence, qui, étant venu sur les lieux, en avoit fait une recherche très-exacte. Je m'étois épuisé par les grandes dépeDses qu'il m'avoit fallu faire dans ma détention et pour sortir du Royaume.

Parmi les lettres que je reçus de Hollande, j'en trouvai une de mon illustre ami, M. de Zuilychem, avec un passe-port qu'il avoit plu à Son Altesse de me faire expédier pour faire mon voyage avec plus de >ùreté sous l'ombre de ce grand nom. Cette lettre est excellente, et \cjusdafum sceleri de Lucain qu'il y enchâsse avec tant d'élégance mérite lui h que j'en embellisse cet endroit.

« Monsieur,

« C'est ici un petit office que je vous rends à grand regret. Prions Dieu que les jours reviennent où vous n'en ayez plus besoin de cette sorte. Et, en effet, si mon espérance ne me trompe, tout le pire est passé. Car qu'est-ce qu'il peut rester de considérable après ce qu'on vous a fait souffrir? Quo Siculi non invenere tyranni majus tormentumx. Dans le peu de vie qui me reste, j'ose faire état que nous pourrons encore nous en entretenir de bouche. Donnez-vous garde seulement de retomber entre les espions, qui sans doute ne cessent de vous guetter : Omnia tuta time2. M. Bernard de Courtheson a si heureusement passé, qu'il importe que vous vous fassiez instruire des routes qu'il a prises; et assurément vous les trouverez aisées. Si ce qui vient d'arriver à madame votre compagne n'est qu'une insulte de voleurs, ce mal est beaucoup moins grand que s'il y avoit jus datum sceleri, et que la malice fût autorisée. Ainsi, il y aura moyen d'en revenir à quelque autre essai. Sachant comme le passage des lettres est hasardeux, je finis ici plus brièvement que je ne vou-

1 « Tourment si grand, que les tyrans de Sicile n'en ont pu inventer de pire. »

2 « Défie-toi des choses les plus sûres. »

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drois. Si est-ce pourtant que je \<»u> puis dire sans peur ni retenue que je suis toujours,

Monsieur,

Voire très-humble et véritable ami et serviteur,

HUYGENS DE Zl ILYCHEM.

A Lu Haye, ce 26 novembre 1(>8G.

A mou retour de ce voyage de Coppet, je trouvai beaucoup de lettres de France à Genève, dans lesquelles plusieurs personnes de mérite me félicitoient de mon heureuse retraite. Elles m'apprenoient aussi la joie que cette bonne nouvelle avoit donnée à une infinité de bonnes âmes, et le chagrin que mes persécuteurs avoient que je me fusse dérobé à leur circonspection. Elles me donnoient aussi avis des discours que les Puissances tenoient à cette occasion, que les uns disoient :

« nui auroit jamais cru qu'un homme perclus de tout son corps eût pu entreprendre de se sauver, qu'il eût eu le courage de s'exposer comme il a fait? Il y ,i apparemment quelque chose de caché en cette affaire; c'est sans doute le Prince d'Orange qui l'a fait enlever, et c'est à force d'argent qu'on a corrompu les gardes. »

Le plus grand sujet de joie que je trouvois en ces lettres étoit le bon filet que ma sortie avoit

produit; car non-seulement cela éveilla les esprits endormis, mais aussi, sur mon exemple, les âmes les plus timides prirent cœur pour sortir du Royaume.

Pendant que j'étois occupé à répondre à tant de lettres, j'en reçus plusieurs de mon épouse qui m'affligèrent beaucoup. Elle me marquoit qu'on lui avoit manqué de parole; que le capitaine du quartier étoit allé à minuit à son logis pour se saisir de sa personne ; qu'elle s'étoit garantie de ses mains en se cachant dans un tas de fagots : mais qu'elle étoit dans de grandes appréhensions de tomber entre les mains de ses persécuteurs, puisqu'on avoit découvert qu'elle étoit cachée dans Lyon.

Je n'oubliai rien pour la tirer du danger où elle étoit; et croyant d'avoir trouvé un bon parti pour la conduire à Genève, elle tomba entre les mains de malhonnêtes gens qui faillirent la perdre. Ses guides l'abandonnèrent dans la nuit à deux heures de Lyon, avec trois demoiselles qui étoient dans le même parti. Ces pauvres créatures demeurèrent neuf jours de Lyon à Genève exposées à la rigueur de l'hiver, errantes dans les neiges, les glaces et les montagnes, attendues par trente paysans armés sur les passages, et poursuivies par un prévôt qui étoit à leurs trousses. Les compagnes de mon épouse, se voyant ainsi exposées, vouloient revenir sur leurs pas à Lyoh; elle s'y opposa courageuse-

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nient, leur déclaranl qu'elle âimoit mieux périr que de reprendre celte roule, ce qui lui attira mille louanges et mille remerciemens de la part de ces demoiselles, lorsqu'elles furent arrivées à (ienèvc.

( »n m'avoit mandé de Lyon le jour de son départ. Ce retardement me fit croire qu'elle avoit été prise; dé qui me jeta dans une affliction mortelle, m'imaginant que, si ce malheur étoit arrivé, on la traiteroit cruellement à ma considération. Mais ce grand Dieu, qui me vouloit consoler en toute manière, me la redonna lorsque je la croyois perdue; car, au moment qu'on alloit fermer la porte, le di ruier jour de l'année 1G80, un soldat de la garnison vint à grande hâte pour me donner la nouvelle de son arrivée, et un moment après je la vis paroître devant mon lit, où j'étois détenu par mon affliction. Notre joie fui extrême; nous en rendîmes sur-le-champ nos actions de grâces à ce grand Dieu, qui avoit travaillé si puissamment pour notre consolation mutuelle.

Après ce bonheur inespéré, je ne pensois plus qu'à mon voyage de Hollande. Je partis le ltr de février de l'année suivante, nonobstant la rigueur de la saison; mais l'abondance des neiges, et les pressantes sollicitations de M. le comte de Dona et de Madame, nous arrêtèrent à Coppet, où je reçus encore, av< ■<• mon épouse, mille marques de bienveillance de la part de ces illustres personnes.

Des fenêtres de ee beau séjour, je promenois ma vue sur le lac Léman et sur les rochers inaccessibles des Alpes, ce qui me faisoit souvenir du poëme de Bèze, que l'on trouve à la tète de quelques-uns de nos Psaumes : car j'entendois tous les jours les pauvres réfugiés, qui passoient sur ce lac, chanter les louanges de leur Dieu, qui résonnoient sur ses bords et retentissoient au milieu de ces roches cornues. Il me sembloit d'ouïr le chœur des anges, qui nous est représenté dans l'Apocalypse chantant des Alléluia, qui pénétroient jusques dans le ciel pour rendre grâce à Dieu de la délivrance de ces pauvres fugitifs, et pour lui demander sa bonne protection pour les accompagner où il plairoit à sa providence de les adresser.

Je poursuivis mon chemin par Lausanne, où je vis un grand nombre d'illustres réfugiés avec lesquels je mêlai mes larmes, et je fus reçu avec tant d'honnêteté par l'illustre famille de Chabot Chandieu ' et par M. du Vernan, si célèbre par son zèle, par sa piété et par son rare mérite, que j'en conserverai un souvenir éternel.

Par toutes les villes de la Suisse et d'Allemagne je reçus un accueil très-favorable. Je n'avois pas plus tôt exhibé le passe-port du Prince, mon maître,

1 C'est de ectte famille de Chabot-Chandieu que descendait Benjamin Constant.

qu'on m'oiïroit mille services, cl je recevois tant d'honneur que j'en étois dans la confusion.

Il m'arriva un fâcheux accident dans cette longue et pénible route : comme j'étois couché sur un brancard, qui étoit la seule voiture que je pouvois souffrir, un des chevaux s'abattit; je tombai sur mon visage avec tant de violence que je demeurai comme mort. Tout mon corps fut meurtri de ce coup, et les nerfs de mes jambes et de mes bras en furent si fort endommagés, que les douleurs que je ressentois ne différoient guère de celles de la géhenne. Néanmoins, je ne perdis pas une journée dans l'impatience où j'étois d'arriver à La Haye ; ce qui fut le 28 du mois de mars, où Dieu m'a visiblement conduit par sa bonne main.

Après m'ètre reposé pendant quelques jours de mes longues fatigues, j'eus l'honneur d'être appelé à l'audience de LL. AA. Je commençai par S. A. R. Madame. On me porta à sa chambre de présence, et, après lui avoir fait la révérence avec tout le profond respect dont je pouvois être capable en l'état où je suis, je lui adressai ce discours :

Madame,

« La bout'"' de Votre Altesse Royale ne doit pas être mise au dernier rang de ses rares vertus. J'en fais aujourd'hui une heureuse expérience, puisqu'elle me donne la liberté d'approcher son Au-

guste personne pour lui présenter mes plus profonds respects, quoique mon triste état ne me permette pas d'y paroître en une posture aussi respectueuse qu'on doit se présenter devant une si grande Princesse. C'est sans doute, Madame, la charité de V. A. R. qui la fait descendre de ce haut rang où elle est élevée, pour jeter les yeux de sa compassion sur un serviteur de Dieu affligé, qui, après la dissipation de son troupeau, qu'une violente persécution a poussé et pousse encore à bout, n'a que des soupirs et des larmes à lui présenter. Si le grand cœur de V. A. R. a été attendri à l'ouïe de tant de misères et de tant de désolations, qui sont arrivées en général à l'Église de Dieu, je ne doute point qu'il ne l'ait été encore davantage lorsqu'elle a appris les misères de ses bons et fidèles sujets de la Principauté d'Orange, qui faisoient tous les jours, clans leurs sanctuaires démolis, des vœux si ardens pour la prospérité et pour la gloire de V. A. R. Ce pauvre peuple, Madame, n'est plus qu'une troupe de malheureux qu'on force par mille violences à un culte idolâtre. Il attend, ce pauvre peuple, avec impatience, un temps plus favorable déterminé dans les décrets de Dieu, auquel V. A. R. exécutera ses ordres pour sa délivrance. Mais, Madame, ce ne sera pas seulement mon troupeau qui éprouvera votre grand secours, il y aura bien d'autres peuples qui auront part à cet avantage. Vous

êtes regardée comme l'espérance d'Israël, et comme cette sage et pieuse Esther qui fil tant de bien au peuple de Dieu.

<c Mais que fais-je, Madame, de vous comparer à cette grande Reine? Je ne prends pas garde, qu'autant que l'Evangile est élevé par-dessus la loi, autant vos incomparables vertus sont élevées audessus de cette Princesse. La force de la grâce, qui règne dans le cœur deV. A. R., produira sans doute des effets plus glorieux que les siens; et si le christianisne a vu des Princesses, des Reines et des Impératrices qui ont soutenu la cause de Dieu avec un grand zèle et une extrême vigueur, que ne doiton pas attendre de V. A. R., qui dans ses premiers jours s'est donnée toute à Dieu, afin que Dieu se donnât tout à elle? Je n'ose pas, Madame, pousser plus avant ma pensée; j'en dirois davantage si je ne savois que toutes les grandes vérités que l'on peut dire à l'égard de V. A. R. ne sont pas bien dites en sa présence. Je lui serai sans doute plus agréable par mes vœux que par mes louanges. Il me suffit donc d'adresser mes prières à mon Dieu, pour lui demander qu'il lui plaise de remplir son Auguste maison de ses plus précieusesbénédictions du ciel en haut, et de la terre en bas, d'accomplir les souhaits de son cœur, de lui donner une vie longue, un amour ardent pour son Église; afin que nous puissions dire : Voici la grande et bien-

heureuse Marie de nos jours, qui fait renaître le Sauveur du monde.

« Dans la sainte disposition où je sens mon cœur pour faire ces prières à mon Dieu, tout le temps de ma vie, j'ose supplier, avec un très-profond respect, V. A. R. d'honorer de sa haute protection et de sa bienveillance le serviteur de Dieu, son fidèle sujet, qui est à ses pieds; et d'avoir la bonté de se souvenir de lui à présent et lorsqu'elle sera parvenue à son règne. »

Cette incomparable Princesse voulut bien avoir la bonté de me répondre qu'elle avoit compati à toutes mes misères et à celles de mon troupeau, qu'elle avoit bien de la joie de m'en voir délivré, et que c'étoit un petit miracle comme j'avois pu échapper. Elle s'informa de quelques circonstances de ma sortie et de celle de mon épouse, et, dans la suite, elle me donna beaucoup de marques de sa bienveillance. Pendant tout le temps de cette audience, je regardois avec admiration le port majestueux de cette grande Princesse. Il me sembloit de voir sur son visage le trône de la majesté même, qui imprime le respect et la vénération; mais au milieu de cette grande majesté, je voyois paroître tant de douceur que la crainte que j'avois ressentie, en approchant cette auguste personne, fut bientôt changée en une respectueuse assurance, qui me permit de lui parler avec assez de liberté d'esprit.

DE J. P. DE CHÀMBRTJN. 253

Au sortir de cette audience si satisfaisante, je fus à celle de S. A. R. Monseigneur le Prince, auquel je parlai en ces termes :

Monseigneur,

«> Je compterois ce jour pour le plus heureux de ma vie, puisqu'il me procure l'honneur et la consolation d'approcher de ce que j'aime, que je respecte et que je vénère le plus dans le monde, si je paroissois devant Votre Altesse Royale avec une réputation toute pure. Mais j'avoue que je parois avec une extrême confusion devant un Prince si religieux. J'ose espérer pourtant qu'il aura bien la bonté de ne me regarder pas avec des yeux moins favorables, puisque mes grandes foiblesses, mes infirmités et les horribles persécutions qui m'ont été faites ont été la seule cause de ma malheureuse chute, qui consiste seulement d'avoir dit, dans l'égarement de mon esprit causé par les insomnies et par les extrêmes douleurs d'une cuisse cassée, que je me réunirois. Mais Dieu, par sa grande miséricorde, m'ayant relevé dans le moment, ces cruels persécuteurs n'ont jamais pu obtenir de moi ma signature, quelques menaces qu'ils m'aient pu faire. J'ose dire à V. A. R. que si la pureté de ma Religion et mon caractère m'ont attiré cette horrible tempête, le zèle, la fidélité et L'affection que j'ai toujours eus pour son service

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y sont entrés pour beaucoup. Les Commandons et les Évoques ne m'en ont pas fait un mystère. Quand je leur ai demandé un passe-port pour me retirer près de mon grand maître, ils m'ont dit sans détour que le Roi ne l'entendoit pas ainsi; qu'il se faisoit un point d'honneur de me catlioliser; qu'on savoit que j'étois un esprit trop dangereux et trop affidé au service de Y. A. K. pour permettre que j'approchasse jamais de sa personne. Je bénis Dieu de ce qu'on m'a imputé à crime ce dont je fais mon honneur et ma gloire; et je lui rends grâce du plus profond de mon âme, de ce que, nonobstant leur rage, leur fureur et leur circonspection à avoir l'œil sur moi, il m'a amené aux pieds de V. A. R. pour y trouver un asile assuré.

«Mais, Monseigneur, au milieu de la joie et de la consolation que je ressens aujourd'hui, la tristesse commence à s'emparer de mon âme, lorsque je pense que je suis indispensablement obligé de dire un mot à V. A. R. de la dissipation de mon pauvre troupeau, et du triste état de mes chers et bienheureux collègues, qui prêchent dans leurs prisons la vérité de l'Évangile avec plus d'efficace qu'ils n'ont jamais fait dans les chaires de vos temples, et qui, par cet endroit, sont dignes de ses plus tendres compassions. Oui, Monseigneur, je suis un Pasteur désolé, qui pleure jour

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et nuit sur moi-même et sur les misères de nus brebis que je ehérissois a\ee lant de tendresse, et à la conservation desquelles je donnois si agréablement et mes soins et nies peines. C'est de nous, après Dieu, Monseigneur , qu'elles attendent en son temps leur délivrance. Mais ce n'est pas seulement ce troupeau qui espère que vous serez l'homme de la dextre. de Dieu pour rétablir Jérusalem désolée; le reste des Églises Réformées de l'Europe vous considèrent comme un second Zorobabel, et espèrent de chanter ce chant de triomphe : « Le bras de l'Éternel et l'épée de notre grand Prince. »

linsi, MfoNSEiGNEUR, tout le monde regarde la précieuse vie de V. A. R. comme le Palladium, si je l'ose ainsi dire, des Eglises Réformées, et fait des vœux ardens pour sa conservation, pour sa prospérité el pour sa gloire. Pour moi, Monseigneur, qui ai tant de sujet de faire les mêmes vœux, je les adresse continuellement à mon Dieu, et les lui adresserai tout le reste de mes jours, avec toute l'ardeur dont je puis être capable. C'est ce qui nie fait prendre la liberté de supplier avec un très-profond respect V. A. 11. de me continuer l'honneur de sa bienveillance, et d'agréer que je lui présente mon plus humble service. Si la capacité me manque, je l'ose assurer que je ne manquerai jamais de zèle et de fidélité, et que je

mourrai très-satisfait, si, en suivant l'exemple de feu mon père, qui a été comblé des bienfaits des Princes de glorieuse mémoire, vos prédécesseurs, je puis finir mes jours au service d'un si grand maître. »

J'accompagnai ce discours de beaucoup de larmes, sans les pouvoir retenir, quelque effort que je pusse faire. Ce grand Prince voulut bien me consoler de sa propre bouche, en des termes remplis de piété, et si je l'ose dire, de tendresse. Il eut la bonté de me dire plus d'une fois qu'il avoit une extrême joie de me voir, qu'il y avoit longtemps qu'il l'avoit souhaité; mais qu'il ne se seroit pas attendu de me voir dans une si triste conjoncture. Il voulut bien encore me donner des marques essentielles de l'honneur de sa bienveillance, en me retenant à son service. En un mot, si jamais un sujet a reçu un accueil favorable de son souverain, je puis dire que celui dont je fus favorisé est allé au delà de ce qu'on en pourroit imaginer.

Je ne saurois finir mes larmes par un plus bel endroit que celui-ci. Ces deux audiences ont si bien essuyé celles de mes afflictions, que je me rendrois tout à fait indigne de la protection de ces deux Augustes Personnes si je les faisois couler plus avant. Pour celles de ma repentance, elles doivent couler tout le lemps de ma vie; il n'y a

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que la niurt qui les puisse arrêter, afin qu'au dernier soupir eette huile sacrée se trouve dans ma lampe, et que je paroisse en ce moment comme un véritable pénitent, qui présente à Dieu un cœur froissé et brisé. Je souhaite même que ces larmes coulent après ma mort. Que la postérité sache que si j'ai été un grand pécheur, j'ai été aussi un grand repentant. J'en ai versé avec abondance au milieu de l'Église de mon Dieu, lorsque je suis monté en chaire pour annoncer son Évangile. C'est laque j'ai fait mon exomologèse, c'est-à-dire ma pénitence publique. Je la fais par cet écrit à la face de toute l'Europe.

Prosterné au pied du trône de mon Dieu , je lui demande en toute humilité qu'il me pardonne mon grand péché, qu'il jette arrière de son dos cette grande iniquité, qu'il n'entre point en compte ni en jugement avec son serviteur, qu'il ne prenne point plaisir à ma mort , ni en la condamnation que j'ai méritée, que par le sang frais et vivant de la nouvelle alliance de mon Sauveur, qui crie chose meilleure que le sang d'Abel, il purifie mon âme de cette œuvre morte : qu'il présente pour moi à Dieu son père, dans le sanctuaire de la gloire, les nobles cicatrices qu'il a reçues sur la croix, pour un serviteur qui lui a été infidèle ; qu'il me donne son bon esprit pour m'assurer que ma paix c.-t laite avec mon Dieu, qu'il me

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redonne la joie de son salut; et que cet esprit franc me soutienne jusques au dernier soupir de ma vie, qu'il remplisse mon cœur de ses plus douces consolations qui me sont si nécessaires en l'état où je me trouve ; et qu'enfin il abrège mes malheureux jours, afin que je ne l'offense plus : mais plutôt que je le glorifie dans son Ciel avec tous ses Saints, dans toute la vaste étendue de l'éternité.

Je demande aussi pardon à toutes les bonnes âmes, qui ont été scandalisées par ma chute. Si de la montagne de Hébal elles ont prononcé apothème contre moi, comme je le méritois, qu'elles montent sur celle de Guérisim pour me donner des bénédictions '. Je les conjure de joindre leurs prières aux miennes, pour implorer la miséricorde de mon Dieu en ma faveur, afin que le plus grand de tous les pécheurs puisse entendre un arrêt d'absolution à l'heure de sa mort. Enfin je demande à la postérité que, si ma lâcheté m'a enlevé la gloire des illustres confesseurs et des martyrs de ce temps, elle ne me refuse pas la charité et, si je l'ose dire, la justice de me mettre au catalogue des véritables repentans.

1 Deutér. 11, 20.

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