SUR CF.S PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN, CHAPITRE XXI
Or après qu'ils eureut diue, Jésus dit à Simon Pierre : ■ Simon, fils de Joua, in'ainies-tu plus que ne fout ceux-ci ? » Il lui répondit : « Oui, vraiment, Si gneur, lu sais que je t'aime. » Il lui dit : i Pais mes agneaux.
PRONONCÉ V LA HAYE, LE DIMANCHE Ier JUIN 1G871.
Mes Frères,
Lorsque les astronomes découvrent quelque nouvelle étoile dans le ciel, ce nouveau phénomène qui leur est inconnu leur donne de l'inquié-
1 Ce sermon se rattache de très-près aux Larmes de M. de Chambrun. C\ ùt été négliger une partie de la lâche que nous ni us somm - e de ne pas le rem< ttre, lui aussi, sous
les yeux do public. Le lecti ur j irouvera peut-être des passages quelque pen singuliers ; mais, a coup sûr, il ne le lira point sans en retirer beaucoup d'édification.
tude, pour en pouvoir découvrir la cause. Ils mettent tout en usage pour supputer le nombre des étoiles ; ils spéculent avec soin toutes les constellations, dans la pensée où ils sont que ce nouvel astre s'est détaché de sa situation ordinaire; et lorsqu'ils voient qu'il n'y a rien de tout cela, et qu'effectivement cette nouvelle étoile n'avoit jamais paru dans notre hémisphère, ils recherchent avec plus d'empressement la véritable cause de cette nouvelle apparition.
Les anciens philosophes se sont imaginé que ces nouveaux astres n'étoient que des exhalaisons et des vapeurs élevées de la terre, qui, après s'être condensées dans les airs- et s'être allumées par leurs mouvemens, venoient à briller pour quelque temps sous le concave de la lune.
J'estime que les modernes ont mieux raisonné que les anciens, lorsqu'ils ont dit qu'il falloit chercher la véritable cause de ces nouvelles apparitions dans la rapidité des tourbillons, dont ils composent le système du monde.
Ils nous disent que la rapidité du nôtre attire dans son sein ces nouveaux astres, où ils paroissent quelque temps, comme les comètes et plusieurs étoiles qu'on a découvertes clans les siècles passés, et que, ces astres cherchant à retourner dans leur lieu naturel , ils y sont emportés par la violence du tourbillon où ils ont été créés, ce qui
fait qu'ils ne paroissenl [tins dans le nôtre. Ces astronomes n'uni pas tant de peine à donner la raison des éclipses, qui dérobent pour quelques momens les astre- à oolre vue. Ils tombent tons d'accord qu'il n'y a nue 1 interposition de quelque corps qui nous prive de leur éclatante lumière; que ce sombre voile qui est répandu sur toute la terre, pour nous dérober la clarté de ces astres, û'est qu'un effet de l'interposition delà lune ou de la terre, qui ne peuvent nous ravir que pour quelques momens l'éclat des astres qui tombent en défaillance, et qui sortent de leurs ombres avec bien plus d'éclat, de lumière et de pompe qu'ils n'y étoienl entrés.
Tous savez, mes Frères, que les apôtres du Seigneur Jésus et les Ministres de l'Évangile, sont comparés en l'Écriture à des étoiles, témoin ce que dit saint Jean dans l'Apocalypse : que le Fils de Dieu portoit en sa main droite sept étoiles. Les apôtres ont été comme ces premiers astres dont je vous ai parlé. La puissante main de leur grand maître les a tin.- du tourbillon de ce monde pour en taire des astres de la première grandeur dans
' il »lise;maisil est arrivé que l'un d'eux, à savoir Judas, ce perfide, ce traître, a été entraîné du Ciel de l'Église dans son premier tourbillon. Car il est dit qu'il .-'en alla en son lieu, [mur n'en revenir jamais. L'apôtre saint Pierre, qui a été un
de ces douze, n'a pas quitté le Ciel de l'Église pour être englouti par le premier tourbillon, d'où il avoit été tiré. C'est un astre qui est tombé en défaillance par l'interposition de la crainte. C'est une étoile qui s'est éclipsée pour un moment dans la nuit où elle, devoit paroître avec plus d'éclat ; mais enfin cet astre sort aujourd'hui de son obscurité. Le sombre voile de l'apostasie ne l'environne plus ; désormais il va jeter une lumière plus éclatante qu'il n'a fait jusques ici, et son grand et bon maître ne l'aura pas plus tôt remis dans sa charge d'apôtre, qu'on verra briller l'éclat de sa vertu, de son courage et de sa persévérance avec bien plus de force que tous ces flambeaux qu'Aaron et ses descendais allumoient autrefois dans le sanctuaire. Mais avant qu'il paroisse en cet état glorieux, il faut que le grand soleil de justice lui communique sa vive lumière par ces saintes paroles : « Simon fils de Jona, m'aimes-tu plus que ne font ceux-ci? — Oui, véritablement, Seigneur, tu sais que je t'aime. — Pais mes agneaux. »
Saint Pierre ne nous paroît pas aujourd'hui seulement comme un astre qui est tombé en défaillance, il nous paroît aussi sous l'idée d'un disciple infidèle qui a renié son bon maître, et par conséquent comme un criminel qui doit comparaître devant son juge, pour recevoir un arrêt de condamnation ou de grâce. Le procès est instruit,
l'enquête a été faite, les témoins ont été ouïs; ses larmes et ses soupirs sont deux témoins qui ont déposé contre lui, et la conscience, qui est le plus redoutable de tous ceux qui ont été appelés, l'a plus chargé que tous les autres, et Ta convaincu de son inlidélité et de son apostasie. Il n'est plus question aujourd'hui que de faire paroître ce criminel devant son juge, pour être interrogé et pour répondre personnellement à ce qui lui sera demandé, afin que ce grand juge prononce son arrêt , ou pour la vie ou pour la mort.
Je parois aujourd'hui devant ce même juge avec l'apôtre saint Pierre comme une étoile que Dieu avoit posée dans le Ciel de son Eglise, qui s'est éclipsée par l'interposition du triste et sombre voile de la persécution. Je suis un disciple infidèle, un malheureux criminel, qui ai méconnu mon grand maître en disant que je me réunirois. Mon procès est instruit, l'enquête est faite, mes larmes et mes soupirs ont déposé et déposent encore contre moi. Ma conscience m'accuse et me convainc de ma lâcheté. Il faut qu'avec saint Pierre je paroisse devant le grand tribunal du juge de tout l'univers pour répondre à ce grand juge, et pour recevoir mon arrêt d'absolution ou de condamnation. Mais j'espère de sa bonté que j'éprouverai lamême grâce qu'éprouva autrefois saint Pierre; el qu'au lieu d'ouïr un arrêt de mort ou
de condamnation, j'entendrai un arrêt de vie et de rétablissement dans l'honneur du saint Ministère.
C'est devant ce trône que je vous appelle tous aujourd'hui, vous qui êtes tombés par infirmité et par faiblesse.
Vous n'êtes pas moins coupables que saint Pierre et que moi. Vous étiez des étoiles dans le Ciel de l'Église. Votre infidélité a fait éclipser cette belle lumière, qui réjouissoit les hommes et les anges. Vous êtes coupables, vous êtes criminels; ne diminuez point votre faute par de vaines excuses, laissez parler votre conscience, vos soupirs et vos larmes pour vous accuser. Ces témoins serviront à vous justifier et, bien loin d'être la cause de votre mort, ils vous procureront infailliblement la vie.
Je ne vous appelle pas devant un trône recloutable comme est celui sur lequel Ésaïe faisoit paroître autrefois son Dieu, pour juger son peuple. Il paroîtroit trop terrible à vos yeux. Il vous épouvanteroit par son terrible appareil. Je vous appelle à un trône de grâce et de miséricorde, comme est celui où saint Paul ' nous invite d'aller, et que nous pouvons approcher avec cette confiance que nous y trouverons grâce pour y être aidés en temps opportun.
1 llcb. 4, 16,
I \ SON ^POSTOl \ i . 271
Vous savez, mes Frères, que dans la justice du siècle ou observe beaucoup de formalités daus les causes criminelles. On marque avec exactitude la date ou le temps de l'arrêt. Le juge interroge le criminel qui paroît devant lui. Le criminel répond à son juge sur ce qu'il est interrogé. Et enfin le juge prononce ou un arrêt de condamnation, ou un arrêt de grâce. Je trouve que saint Jean marque toutes ces circonstances dans le texte que je vous dois exposer. «Or après qu'ils eurent dîné. » Voilà la date de l'arrêt. « Jésus dit à Simon Pierre : Simon, fds de Jona, m'aimes-tu plus que ne font ceux-ci? » Voilà Jésus-Christ qui interroge saint Pierre en qualité de son juge. « Oui véritablement, Seigneur, tu sais que je t'aime. » Voilà les réponses du criminel. a Pais mes agneaux.» Voilà l'arrêt de grâce et de rétablissement que Jésus- Christ prononce en faveur de ce disciple infidèle. Ce sont les quatre points que je vais examiner.
Divin Sauveur, jette un coup d'œil de ta miséricorde, qui pénètre jusques au fond du cœur de ton serviteur, afin que la vertu s'accomplisse au milieu de ses grandes infirmités !
Déjà Jésus-Christ s'étoit manifesté par deux fois à ses disciples, depuis ea bienheureuse résurrection. Dans sa première manifestation, il leur avoit donné sa paix et souillé sur eux le Saint-Esprit; et dans la seconde il avoit guéri UU incrédule, à
savoir saint Thomas, par l'attouchement des nobles cicatrices qu'il avoit reçues sur la croix, qui lui firent dire «Mon Seigneur et mon Dieu. » Il ne se contente pas de ces deux apparitions, il veut encore se manifester une troisième fois, afin que personne ne doute de la vérité de sa résurrection. Mais il est à remarquer que cette dernière manifestation est bien plus glorieuse que les deux premières, puisqu'il ne s'agit pas de donner sa paix et de guérir un incrédule, mais de donner un exemple de son amour, en relevant d'une chute mortelle un disciple qui étoit tombé clans l'infidélité et dans l'apostasie.
Je ne m'arrête pas ici, mes Frères, à vous avertir que saint Pierre étoit à la pêche avec quelques-uns des autres disciples, lorsque Jésus-Christ leur apparut pour la troisième fois. Je pourrois remarquer là dessus, que c'est bien déchoir de cet état glorieux où ils avoient été élevés , que de reprendre le premier métier qu'ils exerçoient avant leur vocation céleste. Mais que pouvoient-ils faire, séparés comme ils étoient de Jésus-Christ, que de reprendre leur première vocation en attendant le don du Saint-Esprit, qui les feroit pêcheurs d'hommes ? En attendant ce bienheureux moment, ils retournent à leurs barques et à leurs filets, et c'csi là que Jésus-Christ les va surprendre pour achever ce qu'il y avoit à faire dans la société de ses disciples.
I! voulut même diner avec eux, comme l'Évangélistele remarque. «Or après qu'ils eurent dîné. »
J'observe, mes Frères, que Jésus-Christ ne s'est jamais trouvé dans des festins publics que pour faire des actions extraordinaires. S'il se trouve aux noces de Cana, c'est pour faire le miracle du changement île l'eau en vin. S'il va manger dans la maison de saint Pierre, c'est pour guérir sa bellemère de la fièvre qui la minoit. S'il mange avec les troupes, c'est pour multiplier les pains et les poissons. Si, dans une autre occasion, il se rassasie avec ses disciples et tout le peuple qui le suivoit, du pain qu'il avoit miraculeusement multiplié, c'est pour prononcer ensuite le divin sermon que saint Jean rapporte au sixième de son Evangile. Va-t-il encore au festin dupéager, c'est pour faire d'une débauchée une pénitente, pour faire pleurer Madeleine à ses pieds, afin que, si elle marque par ses larmes qu'elle a beaucoup aimé, il lui soit aussi beaucoup pardonné. Enfin, se trouve-t-il dans le Cénacle de Jérusalem pour célébrer le grand festin de la Pàque, c'est pour instituer dans la suite le sacrement de la Sainte Cène, et donner à ses disciples le magnifique sermon qui esl contenu dans les chapitres xrv, xv et xvi de saint Jean, et pour le clore par la plus admirable et la plus ardente prière qui ait jamais été prononcée. Ne vous étonnez donc pas, mes Frères, si
Jésus-Christ assiste aujourd'hui au petit festin de ses disciples; il a dessein de faire une œuvre de miséricorde par l'arrêt qu'il veut prononcer, pour rétablir saint Pierre dans l'apostolat d'où il étoit déchu par sa faute.
Mais disons que ce n'est pas là la seule vue de ce divin Sauveur dans ce dîner; il y a du mystère. C'est pour prouver la vérité de sa résurrection. Car, s'il avoit dit auparavant, qu'un esprit n'a ni chair ni os, pour être touché, on peut dire aussi qu'un esprit ne mange ni ne boit, et par conséquent qu'il avoit un véritable corps , quoiqu'il fut ressuscité, qui, par une adorable économie, vouloit bien se servir d'alimens, quoiqu'ils lui fussent inutiles. Cette raison regarde précisément Jésus-Christ; il y en a d'autres qui sont uniquement pour saint Pierre. Quoique ce soit un grand sujet d'admiration, de voir un corps glorieux manger avec des hommes infirmes, il n'y en a pas moins de voir un disciple infidèle être assis à table avec un grand maître qu'il a offensé. Pourquoi donc le souffre-t-il en sa présence? Pourquoi souffre-t-il qu'il mange avec lui? C'est pour lui reprocher son crime, pour l'humilier, et pour lui donner des marques de son amour. Il semble que ces raisons sont incompatibles; elles sont pourtant trèsvéritables, comme je m'en vais vous le faire voir.
Je dis premièrement que Jésus-Christ voulut
I N SON AIMiSTtH AT. 27")
bien < jur saint Pierre dtnâl avec lui pour le couvrir defaonte. Car, en effet, pouvoit-il voir tant de bonté en celui qu'il avoit malheureusement renié, sans que son àme en ressentît mille remords? Quand on nous accable de bienfaits', lorsque nous en sommes indignes, nous tombons dans la confusion. Mais quelle honte ne recevons-nous pas lorsque nous sommes honorés de ceux que nous avons voulu déshonorer, et qu'au lieu de recevoir un traitement digne de notre perfidie, on nous fait du bien, on nous caresse, et on nous traite comme des personnes de mérite ?
Saint Pierre reçoit aujourd'hui ce favorable traitement, c'est un disciple infidèle qui a trahilabonne cause de son maître, qui par un excès de bonté l'appelle à sa table; ne doit-il pas être dans la confusion et dans la honte par les reproches de sa conscience? Il pense, sans doute, ce malheureux disciple, aux paroles de lâcheté qu'il a prononcées, de méconnoître celui qui à présent lui t'ait tant de bien et d'honneur. 11 pense, sans doute, a ce que David avoit dit autrefois : « Celui qui est assis à table avec moi a levé le talon contre moi '. » Quoique cela ait été dil pour Judas, saint Pierre se le pi ni bien approprier.
D'ailleurs, la conduite de Jésus-Christ rappelle
1 Ps. 41, 9.
dans l'esprit de son disciple le dernier souper de la Pâque, auquel il avoit institué la Sainte Cène. Sans doute que Jésus-Christ l' avoit instituée à la veille de sa mort, pour fortifier ses disciples contre le scandale que la croix leur pourroit donner, et pour résister aux tentations auxquelles ils seroient exposés. Par ce sacrement, nous nous unissons plus fortement à Jésus-Christ, l'homme fort vient au dedans de nous pour nous aider à combattre. Voilà pourquoi saint Cyprien exhortoit autrefois son peuple à se munir de ce sacrement pour se disposer au martyre. Quelle confusion à saint Pierre, de penser qu'il avoit été appelé à ce festin délicieux, par lequel son maître l'avoit voulu prévenir contre les tentations du diable, et cependant de l'avoir renié si lâchement? C'est là ce qui renouvelle sans doute sa douleur et qui expose son àme à des remords inconcevables. Ah! que les poissons qu'il mangeoit en ce dîner étoient mal assaisonnés pour lui! Ils étoient détrempés dans l'absinthe et dans le fiel, et son breuvage apparemment n'étoit que de ses larmes amères qu'il avoit versées auparavant.
Mais si ces réflexions humilient et couvrent de honte saint Pierre, il a pourtant de quoi se consoler, puisqu'il n'entend point de reproche de la part de son maître et qu'il a même l'honneur de manger à sa table. C'est ce qu'il faut considérer en second
lieu. Car quelle marque d'amour peut-il recevoir qui le puisse pi us puissamment consoler, que de manger avec celui qu'il avoit renié? Quand quelqu'un fait un festin, il n'\ appelle pas ses ennemis ; la fête seroit troublée par ces objets pour lesquels on a de l'aversion. On n'y appelle que ses amis, et ceux dont la vue peut rendre la fêle plus solennelle, par le plaisir que Von a de voir ce que l'on aime. Assuérus n'appelle à son festin que les grands de sa Cour qui lui étoient affidés. Il ne souffrit aucun de ses ennemis en sa présence. Il n'y avoit aucun traître ni aucun ennemi de sa gloire. Ainsi saint Pierre se peut compter au nombre des amis de Jésus-Christ, quoiqu'il l'ait offensé, puisqu'il a l'honneur de dîner avec lui.
Cela est si vrai, que vous devez remarquer que ce divin Sauveur veut dîner avec ses disciples avant que de prononcer son arrêt à saint Pierre; car l'Évangéliste dit expressément : « Or après qu'ils eurent dîné. » Pourquoi ne parle-t-il pas à ce disciple infidèle, ou avant, ou pendant le dîner? Cela n'est pas sans mystère. Il vouloit, comme je vous l'aidéjàfait remarquer, confondre et humilier son disciple, et lui donner en même temps des marques de son amour. Il l'abat d'un côté et le relève de l'autre : il en fait un pénitent, mais un pénitent auquel il inspire de la confiance. S'il eût parlé à saint Pierre d'abord qu'il l'aperçut; s'il
lui eût t'ait des reproches après les larmes arriéres qu'il avoit répandues en abondance; que seroit devenue cette pauvre âme? Hélas ! la honte et la confusion l'auroient engloutie. Le désespoir s'en seroit emparé, et peut-être que cet infidèle seroit mort de regret. L'amour de Jésus-Christ ne demande point la mort du pécheur, elle demande plutôt sa conversion et sa vie1. C'est pourquoi, sans parler à table à son disciple, il lui parle pourtant, et ce langage muet est plus efficace dans son cœur que tous les discours qu'il lui auroit pu tenir. « Or après qu'ils eurent dîné. »
Pourrons-nous, mes Frères, vous marquer précisément la date de cet arrêt : je veux dire le temps précis du dîner que fit Jésus-Christ avec saint Pierre? Il me semble que je l'ai assez bien calculé pour le bien comprendre. Il faut savoir que, l'année de la mort de Jésus-Christ, la Pàque tomboit seulement sur le cinquième du mois d'avril. Le jour de la résurrection fût le sixième; et ce fut dans ce même jour qu'il apparut pour la première fois à ses disciples et qu'il souflla sur eux le Saint-Esprit. Huit jours après, qui fut le treizième du même mois, il se trouva encore au milieu de ses disciples pour guérir l'incrédulité de saint Thomas. L'Évangéliste ne marque pas précisément en quel
1 Éeéch. 18, 32.
jour Jésus-Christ se manifesta, pour la troisième fois, près de la mer de Tibérias, mais il y a de l'apparence que ce fut dans la semaine qui suivit la seconde manifestation. Ainsi, si vous ôtcz le jour il 1 1 Sabbat, auquel apparemment les disciples n'étoiriit pas à la pêche, il faut nécessairement que se dîner soit arrivé entre le 13 et le 19 du même mois.
Ce n'est pas sans raison, mes Frères, que je fais cette supputation. Car, par là, nous pouvons découvrir combien de jours Jésus-Christ a laissé saint Pierre dans la pénitence; et si mon calcul est juste, ce disciple n'a été dans cet état tout au plus que vingt jours. Par là vous pouvez remarquer quelle est la grande miséricorde de ce bon maître envers son disciple infidèle. Ouest-ce que vingt jours de pénitence pour un si grand péché! La discipline des anciens Pères de l'Église a été bien plus sévère. Les plus modérés ont été d'avis que les apostats, Les meurtriers et les adultères dévoient, tout au moins, passer trois ans dans la pénitence. Les autres ont soutenu qu'on ne les devait admettre qu'à l'heure de la mort; et les autres, usant d'une discipline bien plus sévère, ont dit qu'il les falloit laisser entre les mains de Dieu, sans permettre que l'Église usai jamais de miséricorde envers eux.
Allez, Tertullien, avec votre humeur farouche qui se ressent trop de l'ardeur de votre climat :
votre discipline est trop sévère et votre morale trop austère pour être reçue dans l'Église. Cette bonne mère a des entrailles de miséricorde aussi bien que son époux; elle n'oublie jamais le fruit de son ventre; et quand elle seroit assez inhumaine pour le faire, son mari ne rejettera jamais ses enfans. Venez apprendre dans la discipline de Jésus- Christ, comme il faut agir envers les pécheurs repentans. Il n'attend pas l'heure de la mort de son disciple pour le rétablir dans son Église; dix-huit ou vingt jours, pour le plus, sont le terme prescrit à sa repentance.
En effet, mes Frères, cet illustre pénitent avoit déjà passé par tous les. degrés de la pénitence. L'ancienne discipline exigeoit de ces pécheurs dont je vous ai parlé quatre degrés où il falloit passer pour être admis à la paix de l'Église : le premier étoit celui des larmes, le second celui de la prosternation dans la poussière, le troisième d'ouïr la prédication sans participer aux mystères, et le quatrième enfin étoit l'exomologèse ou la confession publique. Je trouve que saint Pierre avoit passé par ces quatre degrés.
Il avoit pleuré amèrement hors de la salle de Caïphe ; son déplaisir l'avoit mis dans la poussière. Il avoit ouï la parole du grand prédicateur dans ses deux premières apparitions; et dans celle troisième, il fait la confession de son péché,
l.\ SOU APOSTOLAT. 2S1
disant à Jésus-Christ : Il est vrai, Monseigneur, je t'ai été infidèle; mais tu sais véritablement que je t'aime. Puis dune qu'il a passé par tous les degrés de la pénitence, par un ellet de la miséricorde, y a-tril quelque chose qui puisse empêcher qu'il suit rétabli en grâce et dans les fonctions de son Ministère?
Ce n'est pas tout : Jésus-Christ veut pratiquer ce qu'il a commandé dans son Evangile ; il avoit dit : «Si tu apportes ton offrande à l'autel, et que là il te souvienne que ton frère a quelque chose contre toi , laisse là ton offrande devant l'autel, et t'en va; réconcilie-toi premièrement avec ton frère, et alors viens et offre ton offrande1.» Il ne dit pas : Si tu as quelque chose contre ton frère, mais si ton frère a quelque chose contre toi.
(Ju'avez-vous, saint Pierre, contre Jésus-Christ? nue vous a fait ce bon maître? ou plutôt : Que ne lui avez-vous pas fait? Vous lui avez donné des marques de votre indifférence, et il veut vous donner des marques de son amour. Vous l'avez offensé, il vous veut pardonner. Vous lui avez été infidèle, et il veut être constant en ses promesses. C'est pour cela que Jésus-Christ va chercher saint Pierre, qu'il Le fait dîner avec lui, et par là il exécute ce que Lui-même avoit commandé: «Si ton
1 Math. ... Z3-2 ,.
frère a quelque chose contre toi, réconcilie-toi avec ton frère. »
Ce n'est pas tout encore, mes Frères; je découvre en ce procédé un grand mystère : Jésus- Christ est en état de quitter la terre pour s'en aller dans le Ciel; il y monte pour présenter à Dieu, son Père, ce sang frais et vivant, qui prononce chose meilleure que le sang d'Abel. Il le va poser en qualité de notre souverain sacrificateur sur l'autel du sanctuaire céleste. Mais avant que d'aller offrir cetle précieuse offrande, il se réconcilie à saint Pierre, alin que tous les chrétiens puissent dire qu'il a heureusement exécuté ce qu'il a recommandé. Mais enfin je remarque que Jésus- Christ n'a laissé saint Pierre que peu de temps dans la pénitence , parce qu'il étoit important qu'avant que de monter au Ciel il rétablit son disciple en son apostolat. Cet infidèle devoit être d'un grand exemple à toute l'Église. Il devoit avancer le règne de son maître par sa vie et par sa mort, par sa prédication et par ses souffrances. 11 falloit donc que cette étoile fût remise dans le Ciel de l'Église pour briller avec plus d'éclat qu'elle n'avoit l'ait auparavant : or, après qu'ils eurent dîné. C'est là la date de l'arrêt.
11 faut à présent écouter le juge qui interroge le criminel : «Simon, fils de Jona, m'aimes-tu plus que ne font ceux-ci ? »
Vous savez, mes Frères, que Jésus-Christ uvoit changé le nom à quelque.— uns de ses apôtres. Saint Pierre avoit eu part à cet honneur aussi hien que Jacques et Jean, qui avuient été appelés Boanergès, c'est-à-dire enfans du tonnerre, et pour lui il avoit été appelé Céphas, c'est-à-dire Pierre, parce qu'il devoit être une colonne en la maison de Dieu, comme l'appelle saint Paul en l'Kpître aux (ialates, par la bienheureuse confession qu'il avoit faite que Christ étoit le Fils du Dieu vivant. Il a renoncé à celte confession par son apostasie; il ne faut plus qu'il jouisse du glorieux nom de Céphas qui lui avoit été donné. C'est pour cela que vous devez remarquer que Jésus-Christ ne l'appelle pas Simon Pierre, mais Simon, fils de Joua. Il n'est plus apôtre, par son infidélité; il doit reprendre son premier nom, comme il a repris sa première condition. Simon est un beau nom, puisqu'il signifie un auditeur, et un auditeur obéissant ; mais celui de Joua marque la lâcheté de saint Pierre. Joua, dans la langue sainte, signifie une colombe; il est donc le fils de la colombe, c'est-à-dire un homme craintif que la voix, d'une chétive servante a épouvanté. Par ce nom, son maître rappelle dans son esprit sa faute, comme s'il lui disoit : «Je t'avois donné le nom d'un disciple obéissant, d'un confesseur ferme et inébranlable, ni l'appelant Simon Pierre; mais,
à présent, tu n'es plus cela : tu es un disciple timide, un confesseur tremblant :« Simon, fils de .loua, m' ai m es-tu?»
Je sais bien qu'on a remarqué que le nom de Jona est un abrégé de celui de Johanna, qui signifie miséricordieux, et qu'ainsi saint Pierre est appelé fils de Jona , c'est-à-dire fils du miséricordieux ou de la miséricorde. Et en effet, comme Jésus-Christ est en état de prononcer en sa faveur un arrêt d'absolution et de grâce, il semble que ce sens seroit plus naturel de l'appeler un disciple fils de la miséricorde, puisqu'il alloit recevoir, si je l'ose ainsi dire, une nouvelle naissance ; mais non, cette première vue doit être préférée à la seconde, comme plus conforme à l'intention de Jésus-Christ qui veut humilier son disciple. Ne voyons-nous pas dans les causes criminelles que, lorsque l'accusé paroît devant son juge, fût-il de la condition la plus relevée, on l'appelle du nom de sa famille? Quand une suite d'actions héroïques lui auroit acquis les noms les plus glorieux, et qu'une seule mauvaise action en auroit effacé tout le lustre, un juge ne le traiteroit plus ni de conquérant ni de vainqueur : son crime le rendroit indigne de tous ces éloges; son juge l'appelleroit par son premier nom. Saint Pierre a terni par son apostasie toute la gloire de son apostolat; il est déchu de cette charge éminente; il
K\ son àPOSTOLAT. 2S.')
n'est plus Simon Pierre, il est fils de Joua à présent qu'il paroît devant son grand juge. Si Abram a été appelé Abraham, il a conservé ce beau nom même après sa mort, parce qu'il ne l'a jamais liétri par aucune action qui le rendit indigne de le porter. Et si Jacques et Jean, ces fortes colonnes de l'Église, ont reçu le nouveau nom de Boanergès, la gloire de ce nom les a accompagnés jusque dans le tombeau, d'où il se fait encore entendre au milieu de L'Église. Quelles dévoient être les pensées de ce disciple à L'ouïe du procédé de son juge, qui le dégrade de ce haut degré d'honneur où il l'avoit élevé ! Je m'imagine qu'il s'attend à essuyer de sanglans reproches au sujet de son infidélité. Mais nuii, rassurez-vous, saint apôtre, vous avez affaire à un juge plein de douceur, qui a plus de pitié de votre faute que de désir de la punir.
11 y a bien de la différence entre le trône de Dieu sous l'Ancien Testament et le trône de Jésus- Christ sous l'économie de la grâce. Celui-là paroît terrible et tout à fait épouvantable : «Il est environné d'une flamme de feu; ses roues sont comme le feu ardent ; un lleuve de feu sort et paroît devint le juge qui y est assis : mille milliers d'anges le servent et mille millions assistent devant lui,» selon la description que nous en a faite le prophète Daniel '. nue dit ce juge qui est assis sur ce trône?
1 Dan. 7, 10.
«Il n'y a point de paix pour le méchant, a dit mon Dieu'. Ne me vengerois-je point d'une nation qui est telle2?» Ainsi on ne peut entendre de la bouche de ce juge que des paroles menaçantes dans son interrogatoire, et pour la fin un arrêt irrévocable de mort et de condamnation.
Mais ce second trône n'a rien qui épouvante ; on n'y voit point tout ce terrible appareil : le juge interroge les criminels avec douceur, et ils se doivent toujours attendre d'ouïr un arrêt de grâce.
C'est, mes Frères, ce que vous voyez aujourd'hui en la conduite de Jésus -Christ à l'égard de saint Pierre; il ne le traite ni d'infidèle, ni de lâche, ni de méchant, ni de traître, ni d'apostat: ces termes violens ne s'accordent pas avec sa douceur ; il lui dit seulement : « Simon, fils de Jona, m'aimes-tu?» Ah! que cette parole est consolante pour saint Pierre ! qu'elle relève agréablement son cœur abattu !
Ce n'est pas que cet interrogat ne contienne un reproche : mais c'est un reproche d'amour et non pas de colère; car par là il veut le faire souvenir s'il a été homme de parole. Combien de fois avoit-il protesté à son maître d'avoir de l'amour pour lui! C'étoit l'amour sans doute qui lui inspirait ces paroles toutes pleines de feu : « Encore que
1 Esaïe 48, 22.
3 Jcr. 5, 9.
h\ son 4t*osTotàT. 1287
tous soient scandalisés en toi, si est-ce que je ne serai jamais scandalisé '. » Et quoique son maître l' avertît qu'en cotte même nuit il le renieroit, son ardeur lui lit dire : « Quand même il mé faudrait
mourir ayed toi, si est-ce que je ne te renierai point-.» Qu'il est dangereux, mes Frères, de tant présumer de Boi-mêmel Lorsque nous croyons d'être torts, c'esl alors que nous sommes faibles, et c'est en vain que nous promettons à Dieu de lui être iidèles, si nous ne nous appuyons uniquement sur sa grâce. Notre suffisance vient de Dieu, dit saint Paul; et saint Jacques ajoute : «Que tout don parfait et toute bonne donation vient d'en haut, adant du Père de lumière3.» Si saint Pierre a voit dit à Jésus-Christ : Je te suivrai partout, pourvu que je sois soutenu par ta grâce et par ta force invincible, il auroit pu promettre de lui être fidèle; mais comme il fonde son discours sur cette ardeur qui lui étoit naturelle, comme dit saint Chrysostôme, il ne peut que succomber à la tentation, et renoncer à celui à qui il avoit tout promis. C'esl pour cela que son maître lui dit: «Simon, fils de Jona, m'aimes-tu?» Car est-ce aimer son maître que de L'abandonner avec tant de lâcheté,
■ M Ih. Î6, 33.
s Jacq. I, n.
et de le renier, non-seulement une fois, mais par trois fois?
Quel honneur se fait Rome de fonder la primauté de saint Pierre sur ce passage? Ses docteurs osent soutenir que Jésus-Christ n'a fait cette demande à saint Pierre q.ue pour l'établir Prince des apôtres; puisque c'est a lui qu'il a dit en particulier : « M aimes-tu? Pais mes agneaux. » Si le raisonnement étoit juste, ce disciple auroit-il été contristé, lorsque son maître lui dit pour la troisième fois : « M'aimes-tu? » 11 reconnut, sans doute, qu'il lui faisoit un reproche de sa triple abnégation, bien loin de s'imaginer que cette parole l'élevàt au-dessus de ses confrères. En effet, quelle, apparence que son divin Maître ait pensé a l'établir le premier des apôtres, en lui disant : « M'aimes-tu? » Le sens est bien plus naturel de dire qu'il ne lui fait cette demande que pour l'avertir de son péché, pour sonder sa conscience, s'il est en état d'être rétabli en l'apostolat qui demande tant d'amour à ceux qui sont revêtus de ce saint caractère, pour faire dignement l'œuvre du Seigneur. En cela vous voyez que Rome se fait des armes de tout pour appuyer son prétendu Saint-Siège. Elle prend l'ignominie de saint Pierre pour sa gloire, et le rétablissement en son apostolat pour une exaltation par-dessus les autres apôtres.
Ne suivons pas ces docteurs dans leur égare-
EH SOU àPOSTOLÀT« 289
m» m t ; et disons ce que nous ayons déjà remarqué, que Jésus-Christ né dit àsaintPierre, a Simon, lils de Jona, m'aimes-tu, » que pour le disposer à un heureux rétablissement. 11 n'y a que l'amour que l'on a pour ce divin Sauveur qui puisse faire un bon apôtre et un bon Ministre de l'Évangile. J'avoue que tous les fidèles doivent aimer Jésus-Christ pour être sauvés. La livrée et la devise de l'épouse mystique est Amour; mais comme il se trouve des degrés dans cet amour, il faut que les serviteurs de Dieu en soient plus pénétrés que le reste des fidèles. Pour vous le prouver, vous n'avez qu'à considérer ces quatre choses, qui rendent cette œuvre excellente, comme dit saint Paul, extrêmement difficile.
Premièrement, il faut qu'un Ministre de l'Evangile ait plus de connoissance des mystères de la Religion que ceux qui sont commis à ses soins pour les enseigner '. Qu'il faut de prières pour obtenir la langue des bien appris! Qu'il faut de peines et de veilles pour acquérir les lumières qui sont nécessaires pour être « cet homme de Dieu accompli, et parfaitement instruit à toute bonne œuvre2] »
J'avoue que les apôtres, qui étoient inspirés immédiatement, n'avoient pas besoin d'une grande
1 i Tira. 3.
* 2 Tini. 3, 17
étude. «Ne yous mettez pas en peine, leur disoit Jésus-Christ, de ce que vous direz, l'Esprit parlera pour vous1»; mais cela n'empêche pas qu'ils ne dussent être dans l'application, puisque saint Paul demande ses parchemins à Timothée.
En second lieu, qui dit un Ministre de l'Evangile, dit un homme de rebut selon le monde. Il n'y a rien de si méprisé que lui. « Monte, pelé, monte, pelé, » crioient les enfans au bon Élizée'-'. « Dieu a choisi, disoit saint Paul, les choses foibles et méprisées de ce monde3.» Ce n'est pas seulement le mépris de ceux de dehors qu'il a à soutenir, c'est encore le mépris de ceux de dedans, auxquels il faut souvent dire, avec un esprit de douceur : «Nous sommes fous, et vous êtes sages; nous sommes foibles, et vous êtes forts; vous êtes honorables, et nous sommes sans honneur4. »
En troisième lieu, qui dit un Ministre de l'Évangile, dit un homme de souffrances, qui doit être prêt aux plus rudes persécutions. Comme il est le chef de son Église, c'est à lui que le diable et le monde s'en prennent pour perdre le troupeau . « Le berger sera frappé, disoit Jésus-Christ, et les brebis seront éparses. » On n'a qu'à examiner la vie de
1 Math. 10, 19-20.
2 2 Rois 2, 23.
3 1 Cor. 1, 28.
* 1 Cor. 4, 10..
EN son APOSTOLAT. 291
saint Paul, et l'on verra quelles sont les souffrances auxquelles un Ministre de L'Évangile est exposé.
Enfin, qui dit un Ministre de L'Évangile* parle d'un homme qui abandonne les plaisirs, les honneurs, le bien-être et les richesses de ce siècle. Sa vie doit être si bien réglée* qu'il doit être par sa piété et par sa vertu la lumière du monde. Son humilité doit être le caractère de son élévation; son plaisir, de faire la volonté de son maître, et, pour le regard des richesses, il doit tenir le langage des disciples : «Voici, nous avons tout abandonné pour te suivre1.» Pourvu qu'il ait de quoi vivre el se vêtir, cela lui doit suffire. Sa fortune est faite, comme l'on parle, avec une petite pension. De sorte que si le monde le regardoit du bon côté, il le regarderait, sans doute, comme un homme admirable^ A votre avis, mesFrères, ne faut-il pas aimer Jésus-Christ pour se disposer à tant de travaux, pour essuyer tant d'ignominie, pour s'exposer à tant de souffrances, et pour se réduire à un état de déshonneur et de pauvreté selon le monde? Cependant, c'est là l'apanage des Ministres de l'Évangile. Jésus-Christ en veut rétablir un aujourd'hui, il faut donc qu'il sache de sa bouche s'il l'aime, pour voir s'il est en état de renoncer à
soi-même et de charger sa croix. « Simon, fils de Jona, m'aimes-tu?»
La différence est grande entre un véritable Ministre de l'Évangile et un Évêque de l'Église Romaine. Celui-là n'a que la croix pour partage, et celui-ci en a une, mais elle est d'or. Où sont ses travaux dans l'étude, pour être l'homme de Dieu? Un moment de lecture dans un bréviaire fait toute son application. Où est le mépris que l'on fait de sa personne? C'est un Dieu ou une idole qui marche devant son peuple. Où sont ses souffrances pour la cause de l'Évangile? Il repose doucement dans un superbe palais, où il vit dans les plaisirs et dans les délices. Où est enfin sa pauvreté? Les richesses sont son partage; le faste et la grandeur l'ont fait soupirer après l'Kpiscopat. Un homme du monde diroit : Ah ! qu'il fait bon être Ministre de l'Évangile à ce prix-là ! Mais, si en ce temps Jésus- Christ descendoit du Ciel, et qu'il demandât à tous ces Evêques : « M'aimez-vous pour travailler, pour être méprisés, pour souffrir et pour être dans la pauvreté?» Il est à craindre « qu'ils ne le priassent de s'en aller de leurs quartiers1,» comme firent autrefois les Gerséniens. « La charité de Christ nous étreint, dit saint Paul; sachant cela, que si un est mort pour tous, tous aussi sont morts2. »
1 Marc ,r), 17.
- 2 Cor. :>, 1 i.
KN BON APOSTOLAT, 293
Cela veut dire que l'amour que nous avons pour Jésus-Christ nous porte jusqu'à ce point, que do mourir pour lui.
C'est ce que ce bon maître demande aujourd'hui à son disciple, pour être un véritable apôtre. Et, afin de ne le surprendre pas par une seule demande, il la réitère par trois fois, pour lui laisser le loisir de bien examiner si l'amour qu'il exige de lui est bien empreinte dans so^cœur. Je n'ignore pas ce que les Pères de l'Église ont dit sur cette triple demande. Saint Chrysostôme et saint Augustin tombent d'accord, que c'est afin que saint Pierre répare la faute de son triple reniement par une triple confession. Quelques autres ont dit que saint Pierre ayant offensé le Père, le Fils et le Saint- Esprit, il y avoit une confession pour chacune de ces trois adorables personnes. J'ajouterai une autre considération qui me paroit très-pieuse et trèsimportante. C'est que l'amour qu'un Ministre de l'Évangile doit avoir pour Jésus-Christ ne doit point être partagé. Le monde ne doit pas en avoir une portion, et Jésus-Christ l'autre. L'àme et toutes ses facultés doivent être pour lui. Or, vous savez que le sommaire de la loi porte expressément que « nous devons aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre pensée ', » trois
1 Math. 22. 37,
2!>ï LE RÉTABLISSEMENT DE SAINT PIERRE
facilités qui doivent être entièrement pénétrées de ce divin amour. «Simon, fils de Jona, m'aimes-tu?» Voilà pour le cœur. «Simon, fils de Jona, m'aimestu? » Voilà pour l'àmc. « Simon, fils de Jona, m'aimes-tu? » Voilà pour la pensée.
Comme les apôtres dévoient être les premiers porte-enseignes de l'Évangile; comme ils dévoient les premiers aller arborer la croix de Jésus-Christ par toute la terre, ce qui les devoit exposer à la rage du monde, à la cruauté des tyrans et à mille souffrances : il falloit aussi que leur amour allât jusques au dernier période; qu'elle fût ardente et non point languissante; qu'elle fût forte et non point foible; qu'elle fût violente, pour leur faire ravir le Royaume des Cieux, et non point tiède, pour faire lâchement l'œuvre du Seigneur. Autant que l'amour d'un Ministre ordinaire de l'Évangile doit surpasser l'amour d'un simple fidèle, autant l'amour d'un apôtre devoit être élevé par- dessus celui d'un Ministre du second ordre. Jésus-Chiïst devoit rétablir saint Pierre pour le faire un astre de la première grandeur; jugez après cela s'il ne lui doit pas dire dans son interrogatoire : « Simon, fils de Jona, m'aimes-tu? »
Mais pourquoi ajoute-t-il, «plus que ceux-ci?» Pourquoi comparer l'amour de ce disciple avec celui des autres? 11 n'est pas difficile d'en rapporter la raison. Je ne dirai pas ici avec les doc-
i \ m>\ tpostoi it. 29S
leurs de L'Église Romaine, que Jésus-Christ voulant élever saint Pierre pardessus ses compagnons, il vouloit qu'il y eût, en cet apôtre, un caractère qui le distinguât de tous les antres; et comme dans l'ordre du Ministère il semble que celui qui aime le pins mérite d'êlre le plus élevé, qu'aussi saint Pierre, ayant pins d'amour pour son maître que les antres apôtres, méritait de tenir le premier rang parmi eux, d'être leur chef, leur prince et leur maître.
Quelle folle imagination! Il n'y a non pins de mérite dans L'élection à l'apostolat, qu'il y en a en l'élection de l'immortalité et de la gloire. Tout cela est un pur effet de la grâce: « Qu'as-tu, ô homme, que tu ne l'aies reçu'?Ce n'est point vous qui m'avez élu, mais c'est moi qui vous ai élus 2, » disoit le divin Sauveur à ses apôtres. L'erreur se sert de toutes armes pour appuyer ses faux dogmes. Ce passage est directement opposé à ses prétentions, et cependant elle s'en veut servir pour élever an trône à saint Pierre qu'il n'a jamais prétendu, et que son maître n'a jamais pensé de lui donner.
Je vous représente saint Pierre comme un criminel qui parotl devant son juge; c'est bien assez qu'il fasse grâce à ce coupable; qu'il le remette
1 I . Cor. i, ;.
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i9(j LE RÉTABLISSEMENT DE SAINT PIERRE
dans sa première dignité. Aussi ce n'est pas là ta vue de ce juge qui doit bientôt prononcer l'arrêt; il ne veut que savoir si le criminel est en état d'un véritable pénitent, s'il se repent de son crime, et s'il souhaite qu'il lui soit pardonné. Pour cet effet il l'humilie, bien loin de l'élever ; car c'est le but qu'il se propose dans cette comparaison : « M'aimes-tu plus que ne font ceux-ci? » Yoici donc la raison de cet interrogatoire. Saint Pierre avoit fait paroître tant d'ardeur pour son maître pendant tout le cours de sa vie, qu'on auroit jugé que son amour étoit beaucoup plus grande et beaucoup plus ardente que celle des autres disciples. Quand Jésus-Christ est abandonné des troupes, après avoir fait un miracle devant leurs yeux, qui répond à cette demande : « Et vous , ne vous en voulezvous point aussi aller? » c'est saint Pierre qui dit avec un ton assuré : « Seigneur, à qui nous en irions-nous? Tu as les paroles de vie éternelle; et nous avons cru et connu que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant '. «Quand ce même Sauveur a parlé à ses disciples des souffrances de sa passion , qui entreprend de le fortifier ? C'est saint Pierre : a Seigneur aie bon courage, ceci ne t'arrivera point2. » Quand il demande à ses disciples : « Et vous, qui dites-vous que je suis? » c'est saint
1 Jean (i, CH-GO.
8 Malli. 16, 22.
Pierre qui répond: «Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant '. » Quand il assure qu'à la veille de sa passion on sera scandalisé en lui, c'est saint Pierre qui proteste, « qu'il le suivra en prison et à la mort2. » Enfin quand il est attaqué par les soldats qui s'approchent pour se saisir de sa personne, c'est saint Pierre qui tire l'épée pour le défendre8. Il parle toujours, et les autres sont toujours dans le silence. Jésus interroge tous les disciples, et il n'y a que saint Pierre qui réponde. Il semble qu'il soit la bouche des apôtres, comme l'appelle un Père de l'Église \ Il parle bien quand il parle pour eux : mais il parle très-mal lorsqu'il parle pour lui-même.
Après toutes ces démarches, qui ne diroit que saint Pierre a plus d'amour pour son maître que tous ses compagnons? C'est par cet endroit que Jésus-Christ le veut encore humilier, en rappelant dans sa mémoire tout ce qu'il avoit dit, afin qu'il désapprouve et qu'il se repente de ce qu'il avoit fait. Que ce cœur devoit être abattu à l'ouïe de ce discours : « M'aimes-tu plus que ne font ceux-ci? » C'est une épée à deux tranchans, qui atteint jusques à la division de L'âme et de l'esprit de cet
1 Math. 16, 1G.
* Luc 22,
3 Jean is, m.
1 Chrysostôme.
298 LE i;:. l Alil.lssr.MKM DÉ SAINT PIERRE
infidèle, et qui lui cause une douleur plus dure ([lie la mort.
A cette voix, il repasse dans son esprit les assurances de fidélité qu'il a voit données à son maître. Il reconnaît qu'il a beaucoup dit, mais qu'il a peu fait; et que, si ses confrères n'en ont pas tant dit que lui, ils ont beaucoup plus effectué, qu'ils ont été fermes lorsqu'il a été la faiblesse même.
Hàtons-nous, mes frères, pour tirer ce repentant du triste état où il se trouve; un plus longinterrogatoire le feroit mourir de douleur; il le faut entendre en ses réponses personnelles. Les voici aux mômes termes que l'Évangéliste les a couchées : «Oui, véritablement, Seigneur, tu sais que je t'aime. »
D'abord il faut considérer que saint Pierre se purge par serment, pour donner plus de créance à la vérité qu'il met en avant. En quoi il suit la forme ordinaire des causes criminelles, auxquelles les juges font prêter serment aux prévenus avant qu'ils répondent. Jésus-Christ avait dit à ses disciples : « Ne jurez point, ni par le ciel, ni par la terre : mais que votre dire soit oui, oui, non, non '. » Saint Pierre exécute dans la première partie de son serment le commandement de son maître : « Oui, vraiment, tu sais que je t'aime. »
1 Math. 5, 34-35.
KM SOH A.POSTOLAT. 299
Il est plus difficile de découvrir l€ sons de la second' pailic de son serment, qui consiste en cette parole «vraiment : » car elle peut faire deux sens dill'erens en ce passage. Dans le premier on le peut traduire de cette sorte: « Oui, Seigneur, tu sais que je l'aime véritablement. » Et par là saint Pierre aura voulu insinuer à Jésus-Christ que, quoiqu'il l'ait renié, il ne laisse pas quedel'aimei : que son péché n'a pas été un péché de malice, mais de ioiblesse; et qu'entin s'il a manqué eu quelques actes extérieurs d'amour, la longue habitude qu'il avoit contractée pour l'aimer n'était point «'teinte en son cœur. Ce sens est clair, il est beau , et répond très-Lien aux scntimens de cet apôtre.
liais, par une seconde explication, j'aime mieux dire que ce « \ raiment » fait une partie du serment de cet apôtre, pour confirmer d'autant plus la \> rite de son discours.Yous savez, mes Frères, que quand Jésus-Christ jure dans l'Évangile, il jure par la vérité. Et quelle est cette venu'' par laquelle ■\< sus-Christ jure? C'est Lui-même : car il est « la xoie, la vérité et la vie '», aussi bien que le témoin fidèle et véritable. De sorte que toutes les fois que Jésus-Christ dit: «En vérité, en vérité,"» il jure par soi-même; par où il démontre la vérité de sa
1 Jean 14, G.
divinité. J'applique ce principe au serment de saint Pierre, et je dis que le « vraiment » dont il se sert est la même chose que la vérité par laquelle Jésus-Christ jure, comme s'il disoit : « Oui, Monseigneur, je jure par toi-même, qui es la vérité, que je. t'aime. »
Par là il fait connoître qu'il le reconnoît pour son Dieu, au nom duquel il jure; et qu'il se donnera bien de garde de mentir, puisqu'il interpose un nom si vénérable et qu'il est en la présence de son Seigneur, qui. est puissant pour punir son parjure. « Tu sais que je t'aime... » il répond précisément à l'interrogatoire : mais pour marquer qu'il est véritable en sa réponse, il ne se contente pas de l'affirmer par serment; il va plus avant, il veut que Jésus-Christ sonde son cœur, qu'il le pénètre par ses vives lumières, pour voir si cette amour n'est pas bien empreinte en son âme. Il n'en veut pas être cru à sa parole, elle a été trompeuse; le cœur n'a pas toujours soutenu la langue ; il prie donc son Seigneur d'examiner son intérieur, pour juger si la langue dément son cœur.
D'ici l'on peut inférer que saint Pierre connoissoit distinctement que Jésus-Christ étoit Dieu, puisqu'il n'appartient qu'à cette essence glorieuse de sonder les reins et les pensées. Les hommes ne peuvent connoître les pensées du cœur que par les paroles : mais saint Pierre veut que Jésus-Christ
connoisse par son cœur la vérité de ses paroles. En effet, les paroles peuvent faire illusion aux hommes; il n'est rien de plus facile que de prendre le masque du beau semblant pour tromper par de fausses apparences : mais il est impossible que ce qu'on impose à la créature soit imposé au Créateur, et qu'on le puisse tromper par des paroles déguisées. C'est pourquoi saint Pierre, qui n'est pas en état de dissimuler, renvoie la connoissance de son cœur à Jésus-Christ, « Seigneur tu sais que je t'aime. »
Ce n'est pas tout. On peut inférer du discours de cet apôtre que sa foi n'étoit point défaillie , au temps même de son apostasie. Seroit-il bien croyable qu'une amour qui auroit tout à fait défailli, par un triple reniement, se fût renouvelée dans un moment? 11 faut bien plus de temps pour trouver ce que l'on a perdu, surtout quand il s'agit d'une chose aussi précieuse que la foi. Il n'y a point de retour, dit la bonne philosophie, de la privation à l'habitude. Si cette foi, qui est un don de Dieu, pouvoit se perdre, le diable l'auroit bientôt trouvée pour la cacher. Ce ne seroit pas un flambeau qui se rallumât si facilement à l'approche du grand soleil île justice. Non, non, comme « le don de Dieu et sa vocation sont sans repentance ', »
1 Rom. 1 1, 29.
302 LE UKT.VBLlS.sEMKNT DE SAINT PIERRE
la foi, qui est un de ces riches dons, peut s'égarer pour quelque temps , mais elle ne se peut jamais perdre. C'est pour cela que saint Chrysostôme a comparé la foi de saint Pierre à un charbon ardent qui étoit couvert sous la cendre. Et d'autres à un petit surgeon qui est couvert de glaçons pendant la rigueur de l'hiver, et qui ne laisse pas pourtant de pousser au moment que le soleil s'approche de nous.
Quoi qu'il en soit, saint Pierre n'a pas démenti la parole qu'il donnoit à son maître de l'aimer. Depuis son heureux rétablissement jusqu'à La iin de sa vie, il a donné des marques authentiques de son amour. Faut-il courir la terre pour aller annoncer l'Évangile? Il est prêt à courir jusqu'au bout du monde. Faut-il avancer le règne de ce grand Roi au milieu de mille fatigues, de mille peines et de mille souffrances? Tout cela n'est pas un obstacle pour ralentir son ardeur. Enfin faut-il mourir pour une si bonne cause? Il va agréablement à la mort; et lorsqu'on veut le crucifier, il demande pour toute grâce qu'on mette sa tête en bas et ses pieds en haut, ne se jugeant pas digne de mourir comme son maître '.
Mais quoique cet apôtre sente dans son cœur l'ardeur de l'amour qui le consume, il se donne
1 Eusèbe.