K.N 80H \ POSTULAT
bien de garde de répondre à la seconde partie de l'interrogatoire de son juge. Il lui avoil demandé s'il l'aimoit plus que les autres disciples; il lui répond qu'il l'aime, mais il garde le silenee à ce second égard. 11 sait par une triste expérience que Les discours les plus pathétiques et 1rs plus ardens pe sont pas toujours soutenus par de bons effets. Ainsi, après avoir été infidèle, il ne veut pas paraître téméraire en jugeant de l'amour de ses confrères, puisqu'il est assez empêché de rendre compte de la sienne. Comme le juste vit de sa foi, il doit laisser vivre les autres de la leur. Pouvoit-il dire à Jésus-Christ qu'il l'aimoit plus que les autre.- disciples, après les avoir vus dans une bienheureuse persévérance, sans que leur foi eût été aucunemenl ébranlée? dette retenue est louable; elle est un grand exemple pour nous apprendre de oous mettre toujours au rang des plus grands pécheurs, comme faisoit saint Paul. Les torrens qui coulent avec violence sont bientôt à sec; et après que leurs eaux sont écoulées, ils ne laissent après eux que du limon et de l'ordure. Jésus -Christ esl satisfait de l'humilité de cet apôtre; c'est pourquoi il ne le presse plus sur cet article dan- les deux autre- interrogats qu'il lui fait dan- la suite. Ne le pressons pas davantage, à L'exemple de ce bon maître. Écoutons l'arrêt que ce grand juge va prononcer.
Le temps est bien long à un criminel lorsqu'il paroît devant ses juges; mais son inquiétude doit être extrême jusqu'à ce qu'il ait ouï son arrêt de vie ou de mort. Rassurez-vous, saint apôtre, votre juge n'est pas inexorable ; votre confession le touche, et l'assurance que vous lui donnez de l'aimer fait qu'il vous pardonne votre infidélité, et qu'au lieu de vous condamner comme vous le méritez, il va vous faire grâce et prononcer l'arrêt de votre rétablissement. Pais mes agneaux. Je remarque, mes Frères, qu'il n'y avoit que Jésus- Christ qui pût remettre saint Pierre en l'honneur de son apostolat et lui pardonner son crime. Il étoit la personne offensée qui pouvoit seule lui pardonner son péché, et le grand prophète qui étoit seul capable de lui remettre en main les clefs du royaume des Cieux.
J'avoue quelesautresdisciples le reçurent, même après sa chute, en leur compagnie , mais ils se donnèrent bien de garde de le rétablir en la charge d'apôtre. A la vue de ses larmes, ils pleurent avec lui; ils ont compassion de son triste état; ils le consolent et tâchent de relever ce courage abattu. Des hommes plus fiers et moins charitables l'auroient chassé de leur présence, comme un perfide et un infidèle, indigne de rentrer dans leur sacré corps; ils l'auroient chargé d'injures, de reproches et de malédictions; peut-être même
qu'ils auraient prononcé contre Lui le grand anathème : Maranatha1 ! Mais non,, la charité des disciples « est bénigne : elle n'use point d'insolence, elle ne s'enfle point, elle ne se réjouit point de l'injustice; elle supporte tout2.» En effet, c'est ici qu'on peut faire une remarque touchant la charité de ces bienheureux disciples. Si jamais un infidèle a mérité d'être traité avec indignation, c'a été le perfide Judas, qui, non content d'abandonner son maître, le trahit par un baiser, qui est le symbole de l'amour, et le vendit pour trente pièces d'argent.
Cependant, voyez-vous que ses confrères s'en prennent à sa trahison pour insulter sa mémoire avec des paroles d'exécration? Non, ils sont dans le silence, et, pour tout reproche, ils ne disent que ce petit mot : « 11 s'en alla en son propre lieu. » Ils sont debout; ils prennent seulement garde à ne tomber pas. S'ils ont tenu une conduite si chrétienne à l'égard de Judas, pourquoi nelagarderoient-ils pas ;'t l'égard de saint Pierre? Hélas ! ils considèrent qu'il y a bien peu de différence entrcleur Lâchetéet L'infidélité de leur confrère; ils se souviennent que lorsque Jésus-Christ étoit sur Ii croix, ils se tenoient de loin, et qu'il n'y a"Voit que Jean, le bien-aimé disciple, qui eût osé pa-
1 1 Cor. IC, 22.
2 1 Cor. 13.
roître au lieu de son supplice. Il est à présumer que ces pensées leur donnoient de la confusion, et que s'ils ne se mettoient pas au rang des apostats, du. moins ils se considéroient comme des disciples timides. Je m'imagine donc qu'ils consolent cet affligé qui verse à leurs pieds tant de larmes amères, qu'ils mêlent les leurs avec les siennes, qu'ils l'embrassent comme leur frère; mais, avec tout cela, ils n'osent pas le recevoir comme leur compagnon en l'apostolat.
Si vous en voulez savoir la raison , c'est parce qu'un apôtre doit être reçu immédiatement de Jésus-Christ. Celle charge est trop importante et trop extraordinaire pour la tenir par le ministère des hommes ; c'est un des caractères de l'apostolat d'être donné de la propre main de Jésus- Christ :d'où vient que saint Paul n'y est reçu que par la voix qui lui parle du ciel '. S'il eût été au pouvoir des disciples de rétablir cet affligé en sa première dignité, ne doutons pas qu'ils ne 1'eussenl fait avec joie et qu'ils ne l'eussent consolé par cette marque de leur amour; mais comme ils avoient reçu eux-mêmes leur vocation immédiatement de Jésus - Christ, ils conservent ce droit à leur grand maître, et se contentent de faire ce qui est en leur pouvoir, de consoler ce
1 Act. !).
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pénitent et * 1 «^ compatir à son extrême affliction.
11 n'y a que deux mots dans l'arrêt de ce grand juge, mais ils sont d'um1 grandi' importance : il commande premièrement à saint Pierre ce qu'il doit faire en qualité d'apôtre, c'est de paître; et en second lieu, envers quiil doit exercer cet office, envi rs ses agneaux.
Vous savez, mes Frères, que les Rois, les Princes et les Magistrats sont appelés des Pasteurs dans FËcriture-Sainte. Il n'y a rien de plus familier que d'ouïr Dieu parlant en ces termes : « 11 paîtra mon peuple, » lorsqu'il parle de quelque Roi. Les auteurs profanes menu' se -mit servis de celte métaphore pour représenter le devoir des Prmces envers leurssujets. Aganiemnon est appelé le Pasteur des peuples. Cette idée, SOUS laquelle les Rois nous sont représentés, marque quelle est la douceur dont les souverains doivent user envers leurs sujets: mais, quoiqu'il en soit, l'autorité des Rois est toujours despotique : ils sont toujours les maîtres de leurs sujets, et ne leur commandent quelquefois qu'avec un pouvoir trop absolu. L'autorité que Jésus-Christ donne à saint I'ierre n'est pas de cette nature; c'est une autorité ministérielle, si je l'ose ainsi dire. « Vous savez, disoit Miid maitie a ses disciples, que les Princes des nations les maîtrisent, et les grands usent d'autorité sur elle.-; mais il n'en Béra pas ainsi
entre vous'.» Cet illustre pénitent a fait lui-même un excellent commentaire sur l'autorité qui lui . avoit été donnée, en ces termes : « Je prie les anciens qui sont entre vous, moi qui suis ancien avec eux, paissez le troupeau de Christ qui vous est commis, en prenant garde sur lui, et non point comme ayant domination sur les héritages du Seigneur2. » Ce n'est pas une épée qu'il met entre les mains de saint Pierre pour saccager et pour détruire son troupeau , c'est une houlette pastorale qui ramène avec douceur les brebis errantes par une sainte correction. Le glaive sanglant est le caractère de l'Antéchrist, par lequel il met à mort les Saints du Souverain et remplit tout l'univers du sang de ses fidèles. En cela, il fait bien connoître qu'il n'est pas le successeur de saint Pierre, quoiqu'il s'en vante avec arrogance, comme si cette parole, Pais mes agneaux, lui étoit adressée. Il n'y a aucune part, puisqu'il ne paît pas le troupeau de la manière que Jésus-Christ le demande de saint Pierre. Car, que pensez-vous qu'il exige de cet apôtre par ces paroles : Pais mes brebis! Il lui commande ces trois choses :
La première, de donner à son troupeau la pâture spirituelle ; la seconde, de le paître par son bon exemple; et la troisième enfin, de le gouver-
1 Math. 20, 25-2G.
2 1 Pierre 5, 1.
ner par une bonne discipline, En effet, ce sont là les trois grands devoirs que Dieu exige des Ministres de l'Évangile. Par la prédication, ils nourrissent les brebis du Seigneur Jésus : «Allez, disoit-il, endoctrinez toutes nations1.» Parleur bon exemple ils les confirment : « Soyez pour modèle au troupeau2. » Et par une douce discipline ils ramènent les brebis de leur égarement: «Irai-je à vous avec la verge ou en charité et en esprit de douceur ' ?» disoit saint Paul aux Corinthiens. Ce o'esl pas une viande creuse des traditions humaines dont Jésus-Christ veut que saint Pierre nourrisse ses agneaux; ce n'est pas par une fausse apparence de piété qu'il lui doit donner des exemples; ce n'est pas enfin par un gouvernement tyrannique qu'il veut qu'il les conduise. Les pcàquis herbeux où il les doit mener sont la parole de vie, qui est un pain descendu du ciel. Les exemples sont une vie innocente, accompagnée d'une vive foi, d'une sainte espérance et d'une ardente charité ; et le gouvernement qu'il lui met entre les mains est un gouvernement de père envers ses enfans qu'il doit mettre sous la discipline , non pas pour les perdre, mais pour les sauver.
Ce n'est pas tout encore; il exige de lui que ses
1 Malli. 28, 19.
- i Pierre 5, 3.
3 1 Cor. 4,21.
soins soient infatigables pour sa bergerie, pour pouvoir dire, comme le bon Jacob disoit à Laban, son beau-père : « De jour le hàle me eonsumoit, et de nuit la gelée l. » Il fait bien plus encore : car il lui recommande ses chers agneaux par cette considération qu'ils sont à celui pour qui il a protesté qu'il avoit tant d'amour. « Pais mes agneaux, » c'est-à-dire ces créatures que j'ai rachetées par mon sang, que j'ai aimées jusques à ce point que de mettre ma vie pour elles : et par là nous pouvons découvrir quel est l'amour que Jésus-Christ a pour son Église, et de quelle importance est la charge qu'il commet à son disciple, car c'est de même que s'il lui disoit : « C'est par cet endroit que tu me feras connoître que tu m'aimes véritablement, si tu emploies tous tes soins pour ceux que je te recommande avec tant d'empressement. C'est à cette condition que je te fais grâce. Toute la terre saura que je t'ai pardonné : mais toute la terre détestera ton ingratitude si tu es assez lâché que de mépriser cet effet de ma miséricorde. »
Ah! mes Frères, que ce discours est touchant! qu'il entre bien avant dans un cœur qui est touché par la repen tance ! Aussi nous pouvons remarquer que saint Pierre en a fait un saint usage pendant le reste de ses jours. Le souvenir de cette miséri-
1 Gcn. 31, ii).
KN son àPOSTOLÀT. 3\ I
corde l'a rendu infatigable dans son Ministère : ajlez consulter ses Épîtres, qui contiennent l'ail* ses prédications, vous y verrez partout reluire les vérités évangéliques, qui ont servi et qui servent encore de pâture spirituelle à l'Kglise de Dieu. Informez-vous de toutes Les particularités rie, elle nous paroîtra un miroir dans lequel vous pourrez contempler la gloire du Seigneur à face découverte. Elle vous servira de modèle pour bien régler votre vie: et si vous êtes curieux de le voir dans ses derniers soupirs, vous le verrez mourir constamment, réparant sa faute par son sang ; et vous verrez sur son chef glorieux la couronne du martyre, «j ni le fera regarder au jour même du jugement comme une colonne del'Église et comme une des plus grandes lumières du monde.
Nous en avons assez dit touchant le devoir de saint Pierre; il est temps que nous vous expliquions qui sont ces agneaux envers Lesquels il doil exercer cet office. 11 semble d'abord que Jésus- Christ met ici quelque différence entre les brebis et Les agneaux, car, dans Les interrogats suivans, il dit : a Pais mes brebis, » et ici, « Pais mes lux. » D'où vient cette différence? En voici, ce me semble, tout le mystère. Vous savez qu'il n'est rien de si familier que de voir dans les bergeries des agneaux et des brebis; mais ils ont cela do
conforme, qu'ils sont tous des animaux paisibles dont Jésus -Christ a emprunté l'emblème pour nous représenter sa douceur. Les agneaux sont des nouveau -nés qui se nourrissent de lait, et les brebis s'entretiennent d'une viande plus solide. L'Église, qui .est la bergerie du Seigneur, a des agneaux et des brebis; je veux dire des néophytes, qui ont seulement besoin du lait d'intelligence: mais il y a aussi des brebis qui ont besoin d'une doctrine plus élevée pour se perfectionner dans les mystères de la Religion.
Suivant cette pensée, Jésus-Christ recommande à saint Pierre de donner la viande spirituelle à ses fidèles, conformémentàl'étatoù ils se trouvent. Qu'à ses agneaux, c'est-à-dire à ses nouveau-nés par la renaissance spirituelle, il leur donne la viande qui est propre à cette nouvelle naissance; et qu'à ses brebis, c'est-à-dire à ceux qui sont plus avancés en connaissance, il leur découvre, suivant leur portée, les mystères du Royaume des Cieux. C'est là l'allégorie; mais je n'estime pas que nous ayons besoin d'y recourir, puisque nous pouvons remarquer que ceux qui sont appelés des agneaux par un Évangéliste, sont appelés des brebis par un autre. Rome trouve bien ici plus de mystères que nous n'y en trouvons. Comme elle est entêtée de la primauté de saint Pierre, elle prétend que, par les agneaux, il faut entendre tous les Kvèques et
Les autres Ecclésiastiques d'un ordre inférieur; que, par Les brebis, il faut entendre le reste du peuple; et qu'ici, le peuple et Les Ecclésiastiques sont soumi:* à saint Pierre comme au chef de l'Église.
Mais, quand il seroit vrai que ce souverain Pasteur de nos âmes donueroit à son disciple une autorité à laquelle il voudroit assujétir les autres apôtres, pourroit-on eu tirer une conséquence Légitime en laveur du Pontife Romain? Il est vrai qu'il prétend que toute l'Eglise lui est soumise, comme étant le successeur de saint Pierre : mais qui ne sait que cette prétention est vaine; qu'il a usurpé le titre d'apôtre par une tyrannie manifeste? Pour être un véritable successeur.de saint Pierre, il faut enseigner la même doctrine qu'il a prèchée; il faut être en exemple à l'Eglise de Dieu, par nne sainte humilité et par une vie innocente, et ne se dire pas le serviteur des serviteurs pour gouverner ensuite l'Église avec une hauteur, dont à peine les tyrans les plus tiers se sont jamais servi-. Est-ce la doctrine de saint Pierre que d'accuser l'Écriture Sainte d'insuffisance? de mettre en avant Le mérite des œuvres? d'anéantir le sacrifice de Jésus-Christ par un sacrifice non sanglant? de retrancher au peuple le breuvage spirituel de la communion? de prêcher un purgatoire? de mettre en avant les indulgences? de faire adorer un morceau de pâte? d'invuquer les Saints? de se pro-
sterncr devant les images? Ce sont là des pàquis empoisonnés qui causent infailliblement la mort aux brebis qui s'en nourrissent, et qui n'ont jamais été connus par l'apôtre saint Pierre.
Mais d'ailleurs, peut-on appeler des agneaux les Évêques et les autres Ecclésiastiques de Rome, qu'on prétend être ici recommandés à saint Pierre? J'avoue que les premiers Évêques étoient des agneaux qui se laissoient mener à la boucberie sans aucune résistance pour soutenir la cause de Dieu et pour le glorifier par leur martyre. Mais aujourd'lmi les Evêques de la Communion Romaine sont des loups qui sont entrés dans la bergerie du Seigneur pour la dissiper et pour la détruire.
Abî si le Sauveur du monde étoit sur la terre et qu'il nous parlât, il nous tiendroit, sans doute, le langage qu'il tenoit autrefois à ses disciples : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups1. »
La douceur des agneaux n'est pas aujourd'hui Je caractère de ces Évêques; ils ont la fierté et le hennissement des chevaux; les finesses des renards ; la voix et les larmes des crocodiles; la férocité des lions et la rapacité des loups. A-t-on ja mais vu qu'on mette à la tête des troupeaux des boucs et des dragons? Ce seroit renverser l'ordre
1 Luc 10, 3.
KN BOH \ PI »S n U. M'. 31S
de la nature que de donner la conduite de ces animaux innocens à des animaux d'une espèce si différente. Ces Évêques d'aujourd'hui, qui veulent se parer do beau titre d'agneaux, ont-ils les qualités que Dieu demande de ceux qu'il veut établir pour Pasteur* dans son Église? Vous n'a- \r/ qu à consulter saint Paul pouf voir si les Évêques de ce temps sont conformes à ceux, qu'il déorit en la première Épttre àTimothée, chap. 3. « II faut, dit ce saint apôtre, que l'Ëvêque soit irrépréhensible', vigilant, modéré, hospitalier, propre à enseigner, non batteur, non convoiteux de gain, déshônnête, mais doux, non querelleur, non avare1.»
Voilà de grandes qualités; voyez à présent si ces Évêques dont je parle les remplissent. Où esl leur vigilance? ils n'ont des yeux en ce temps, ils n'ont de la circonspection, que pour faire chercher dan- Les déserts les plus affreux les brebis du Seigneur, qui s'y cachent pour fuir leur persécution, i >ù est leur hospitalité? Ils n'appellent pas à leurs superbes festins les pauvres membres du Seigneur Jésus; ils ne les logent pas dans leurs maisons; les m Midi!'- eaehots de leurs prisons sont les chambres de parade qu'ils Leur donnent. Où est leur douceur? Ils sont comme Siméon et Levi, « des
1 i Tim. :;, 2. Citation incomplète. Ainsi, par exemple, ces mi ta : « Mari d'une seule femme, » ont été omis.
instrumcns de violence1, » plus inhumains que les dragons auxquels ils commandent de battre sans miséricorde.
Enfin, si l'Ëvêque doit être propre à enseigner, où est le soin qu'ils prennent d'instruire leurs troupeaux ? A peine un Évèque de ce temps monte-t-il en chaire une fois en sa vie, pour faire une exhortation à son peuple. Ce travail est trop pénible pour des gens délicats, dont le cœur se fond dans les délices. On peut compter des siècles entiers, qu'on n'a pas vu paroîtreun seul de leurs sermons, pour l'édification de l'Église. Il n'en étoit pas ainsi dans les siècles de la bienheureuse antiquité : les brebis de Jésus-Christ avoient cette consolation, de voir presque tous les jours leurs Pasteurs en chaire, prononçant des sermons admirables pour soutenir leur foi et pour les mettre dans le chemin du ciel par l'étude des bonnes œuvres. Ces grands hommes expliquoient mieux le passage de saint Paul que les Évèques d'à présent. Car il ne dit pas que l'Ëvêque soit propre à faire enseigner, mais qu'il soit propre lui-même à donner les instructions divines. C'est l'application de ces admirables Évèques qui a produit tant d'exccllens sermons, qui les font revivre après leur mort, par les consolations qu'ils donnent aux bonnes cames. Les
1 Gen. 49, 5.
Athanase , les Basile, les Nazianzène, les Chrysostôme, Les Âmbroise, les Augustin en ont fait leurs principales occupations, et ne se sont jamais estimés si heureux que lorsqu'ils ont porté la parole de vie au milieu de leurs Eglises. Jugez à présent si Les Évêques d'aujourd'hui sont les agneaux que Jésus-Christ recommande à saint Pierre en lui disant : « Pais mes agneaux? »
Ne vous imaginez-vous pas, mes Frères, que cet apôtre reçut une grande joie à l'ouïe de cet agréable arrêt? 11 me semble que Jésus-Christ ne l'eut pas plus tût prononcé , qu'il se jeta à ses pieds , qu'il les embrassa, qu'il les arrosa de ses larmes, pour témoigner sa reconnoissance à son grand juge, qui lui avoit pardonné par un excès de son amour son infidélité, sa faute et son apostasie. Ce cœur, qui avoit été si languissant par tant de soupirs qu'il avoit poussés, commença à se réjouir; ce cœur, qui avoit été fermé par l'abondance de ses larmes amères, commença à s'ouvrir. En un mot, saint Pierre ne fut plus un homme de soupirs et de larmes; ce fut un homme d'actions de grâces et de bénédictions. Ne doutons pas que les autres disciples, ses chers confrères, ne prissent part à cet arrêt de miséricorde. Ils remercièrent, sans doute, leur maître de la bonté qu'il avoit eue pour lui, ils l'embrassèrent comme leur frère, et lui donnèrent la main d'association, pour le reconnoi-
tre pour un apôtre par ce symbole. Les anges mêmes en firent une grande fête dans le Ciel : rar s'il y a de la joie pour un pécheur repentant, que ne se doiUil pas passer dans ces lieux célestes et bienheureux, lorsqu'un pénitent est reçu en grâce, et qu'un apôtre est rétabli dans son Ministère! La glorieuse parenté de saint Pierre, qui est nommée au Ciel et en la terre, élève sa voix pour chanter un cantique d'action de grâce et de triomphe. Enfin, tout est dans la joie, et dans le Ciel et dans la terre. En voilà assez pour saint Pierre; voyons ce qu'il y a pour nous.
Vous savez, mes Frères, qu'il n y a rien de plus ordinaire à ceux qui veulent consoler ceux qui sont tombés dans la même faute que saint Pierre, que de leur mettre devant les yeux sa faute, sa repentance, son rétablissement. Ces charitables Samaritains ne trouvent pas de baume plus excellent pour consolider cette profonde plaie, que de se servir de cet exemple, comme si c'étoit là le véritable baume de Galaad. Ils examinent toutes les circonstances de cette triste chute, pour tâcher d'essuyer les larmes des pleurans et de relever leur cœur abattu par l'espérance d'un même pardon que celui qu'obtint autrefois cet apôtre infidèle.
Mais permettez-moi de vous dire que ce remède n'est pas propre à consolider la plaie d'un pécheur
k\ son kPOStOl vr. .ÎIO
qui s'examine bien soi-même, puis qu'il y a bien de la différence entre la chute de saint Pierre el celle que nous avons commise en cette dernière persécution. La nôtre es! infiniment plus grande que celle de cet apôtfe. Cette proposition vous surprend sans doute; elle est pourtant trèsvéritable, et je prétends de vous prouver invinciblement <pie notre apostasie est plus criante que la sienne.
« Mais quoi, direz-vous, la faute d'un simple chrétien sera-t-elle plus grande dans la même espèce de péché que celle d'un saint Pierre?» <>ui, assurément, elle esi plus grande, et je soutiens encore une fois que le chrétien réformé, le moins éclairé dans Les mystères de L'ÉVarigilê, a plus péché par sa chute que saint Pierre n'a péché par la sienne. Je sais tout ce que vous me pourriez dire pour exagérer la faute de cet apùtre et pour diminuer la nôtre. J'avoue qu'il a eu de grands avantages qui !>■ dévoient rendre inébranlable au milieu de la plus violente persécution : mais je sais que nous en avions de plus grands que lui pour nous rendre fermes et intrépides. Je compte pour beaucoup la gloire qu'il avoit eue d'être appelé à la charge d'apôtre, par la propre bouche de son maître. C'étoil pour lui un grand avantage d'avoir été instruit dans sa propre école, d'avoir oui de sa bouche divine la doctrine évangélique, d'avoir été
le témoin de scs miracles, et d'avoir pu prendre pour patron la vie de ce divin Sauveur, qui s'étoit rendu obéissant à son Père jusqu'à la mort. «Voilà de grands avantages, me direz-vous, que nous n'avions pas, qui aggravent le crime de saint Pierre, et qui peuvent en quelque manière exténuer le notre. » Vous vous abusez, pauvres âmes, si vous prétendez de vous excuser par cet endroit. Car, quelle doctrine a pu apprendre saint Pierre de la bouche même de Jésus-Christ, que vous ne l'ayez pu apprendre dans l'Ecriture? Y a-t-il un Évangile pour lui et un autre pour vous? Ces vérités sacrées ne sont-elles pas toutes unes? Pour les miracles que saint Pierre a vus, vous les avez aussi pu voir. Il ne falloit pas de nouveaux miracles pour confirmer notre Religion. Si elle est conforme à celle que Jésus-Christ a apportée du Ciel sur la terre, les mêmes miracles sont, par manière de dire, vivans; ils sont devant vos yeux pour confirmer votre sainte Religion. La vie de Jésus-Christ, qui a été un grand modèle à saint Pierre, est aussi le modèle qui nous est proposé, afin que vous l'imitiez.
Jusqu'ici nous sommes égaux en avantages avec saint Pierre; mais voici celui que vous aviez pardessus lui : c'est que vous saviez que Jésus-Christ étoit ressuscité des morts, qu'il étoit dans le Ciel, d'où il pouvoit vous secourir par sa puissante main, au lieu que saint Pierre ignoroit ce grand mystère.
KN SON V.POSTOLAT. .'!21
Si vous en doutez, saint Jean vous en convaincra, car il dit expressément des femmes, de luietdesaint Pierre, qu'ils ne savoient point encore l'Écriture,
qu'il falloit qu'il ressuscitai des morts. Et ce n'est que par cette glorieuse résurrection que Jésus- Christ a a été pleinement déclaré Fils de Dieu en puissance, » comme le dit saint Paul au chap. 1 de l'Épître aux Romains.
11 est \rai que, dans deux occasions différentes, il a déclaré que Jésus étoit «le Christ et le Fils du Dieu vivant. » Mais il a parlé de ce mystère avec une foi à peu près semblable à celle des Prophètes, Lorsqu'ils parloient du Messie. Leurs lumières étoient trop courtes pour pénétrer jusques au profond de cet te arche. Ainsi, saint Pierre disoit que son maître étoit le Christ, le Fils du Dieu vivant, sans connoitre, d'une foi distincte, le plus grand de tous les mystères, au lieu que nous connaissions cette vérité par sa résurrection d'entre les morts, aussi distinctement que nous voyons les rayons du soleil. Et s'il a été dit de saint Jean-Baptiste que le plus petit au Royaume des Cieux étoit plus grand que lui, on doit dire aussi que le plus petit dans notre sainte Communion est plus grand, par sa connoissance, que l'apôtre saint Pierre même, lorsqu'il tomba dans l'apostasie. 11 est donc évident que la faute de ceux qui mit lâché le pied en cette persécution est de beaucoup plus grande que celle
de cet apôtre : car à celui qui aura le plus reçu, il lui sera le plus redemandé.
Combien de fois avions-nous protesté à Jésus- Christ que nous lui serions fidèles jusqu'à la mort? Combien de fois V avions-nous assuré que ni l'épée, ni la nudité, ni les principautés, ni les puissances, ni la mort, ni la vie, ne nous sépareroient jamais de sa bienbeureuse communion? Saint Pierre ne s'étoit assis à table avec lui qu'une seule fois pour participer à sa chair et à son sang. Mais combien de fois nous avoit-il appelés à ce banquet céleste, pour nous unir plus étroitement à lui, et pour nous rendre «en toutes choses plus que vainqueurs ' ?» 11 n'a rien oublié de son côté pour fortifier notre foi; et nous avons tout oublié lorsqu'il a été question de lui être fidèles. Nous sommes sans excuses; nous ne saurions pallier notre péché, tout se lève en jugement contre nous, et Dieu nous peut faire avec beaucoup de justice le reproche qu'il faisoit autrefois à son peuple : «Vous Cieux, écoutez, et toi, terre, prête l'oreille : J'ai nourri des enfans, et ils se sont rebellés contre moi2. » A présent qu'il fautquenous comparoissions devant ce grand juge, pour être interrogés avant qu'il prononce son arrêt, que pourrons-nous lui répondre s'il «entre
1 Rom. s, 3(i ' Esâïc l , 2.
in bos \i"-.iin,\T. A2'A
an compte et en jugement avec nous1,» et s'il mous examine avec toute la rigueur de sa justice? Pour moi, mes Frères, qui me considère comme Le plus grand de tous les pécheurs, je commence cYappfé* hender ce trône redoutable; je suis dans la confusion el dans la bonté d'avoir été infidèle à un si grand maître que je connoissois pour le Fils de Uieu, pour mon Sauveur et pour mon tout : car, que lui répondrai-je lorsqu'il m'interrogera? Lui dirai-je que je n'ai signé aucune abjuration, que je n'ai fait aucun acte de cette fausse Religion qui est si fort opposée à celle qu'il nous a laissée dans ritures, et que j'ai dit simplement que je me réunirois? N'aura-t-il pas sujet de me répondre qu'il m'avoit appris que «de cœur on croit à justice, et que de bouche on fait confession à salut 2?» M'excuserairje sur les violentes douleurs que j'endurois en ce temps-là, par la fracture d'une de mes cuisses, et par d'autres incommodités dont il lui plut de me visiter? Ne me répondra-t-il pas qu'il m'avoit appris que aie juste devoit avoir des maux en grand nombre : mais que l'Eternel le délivre de tous; qu'il garde tous ses os, tellement que pas un n'esl cassé3? a Avancerai-je pour me justifier que j'ai essuyé1 la violence de quarante-deux dra-
1 Ps. I '.:}, 2.
Rom. 10, 10.
gons? Ne me dira-t-il pas qu'il m'avoit promis «de me faire marcher sur le lion et sur l'aspic, et que je foulerois le lionceau et le dragon1?» Lui parlerai-je des prisons où l'on m'a détenu, et des cachots qu'on me préparait? Ne me dira-t-il pas que c'est lui-même qui a fait trembler les fondemens des prisons, et qui a envoyé un ange pour rompre les chaînes de ceux qui étoient persécutés pour justice? Lui dirai-je encore qu'on m'avoit éloigné de mes plus proches et de ceux qui me pouvoient secourir dans toutes mes misères? Ne me repartirat-il pas qu'il m'avoit promis « d'être toujours avec moi, et que son bâton et sa houlette me soutiendroient dans la vallée même de l'ombre de la mort 2?» Avancerai-je à ce grand juge que le bruit effroyable des tambours m'avoit jeté dans une insomnie qui m'avoit privé de l'usage de tous mes sens? Ne pourra-t-il pas me dire ce qu'il dit autrefois à ses disciples: «Est-ce ainsi que vous n'ayez pu veiller une heure avec moi 3? » Pourrai-je m'excuser sur ce qu'on m'avoit relégué dans un désert affreux? Ne pourra-t-il pas m' alléguer qu'il avoit soutenu Élie dans la solitude, et qu'il l'avoit fait nourrir par les corbeaux? Enfin, tàcherai-je de me justifier en lui représentant que mon esprit étoit
1 Ps. 01, 13.
2 Ps. 23, •'..
3 Malh. 2G, 40.
égaré par tant de peines et par tant Je tourmens, lorsque je dis à nies cruels persécuteurs que je me réunirois? Ne me répondra-t-il pas, pour me confondre, que : « Bienheureux, sont les pauvre- en esprit, carie Royaume des Cieux est à eux1?» « Où irai-je donc arrière de ton esprit? et où fuirai-je arrière de ta face? Si je monte aux cieux, tu y es; si je me trouve gisant au sépulcre, t'y voilà; si je prends les ailes de l'aube du jour, et je me loge derrière la mer, là aussi me conduira ta main, et ta droite m'y empoignera; si je dis : Au moins les ténèbres me couvriront; voilà la nuit qui servira de lumière autour de moi : même les ténèbres ne me cacheront point arrière de toi, et la. nuit resplendira comme le jour, autant te sont les ténèbres que la lumière'. » Il n'y a point d'excuse, il faut passer condamnation.
Que vous étiez heureux, grand saint Paul, de pouvoir faire rénumération de toutes vos souffrances, et de pouvoir ajouter à la fin « qu'en toutes choses vous étiez plus que vainqueur3! » Ne vous excusez pas près des Corinthiens, en les priant de supporter un peu votre imprudence. Vous vous pouvez vanter selon la chair sans être imprudent. « J'ai reçu des Juifs, dit ce saint apôtre, par cinq
1 Math, f», ;j.