‹ Les Larmes De JeanneChapitre 10 sur 42 · DIEU ET SATAN · texte numérisé non relu

DIEU ET SATAN

y^^ E négrillon ne manqua pas de trahir le se- If^^crei; quand son maître rentra vers une heure du matin, accompagné de Marguerite Aumont, il lui fil signe qu'il avait quelque chose de mystérieux à lui dire.

— Voyons, parle, lui dit Martial, pendant que sa maîtresse passait dans la chambre à coucher.

— C'est un secretj monsieur le comte, on m'a fait jurer sur ma part du paradis que je ne dirais

Martial ne doutait pas que ce secret ne touchât

M"* d'Armaillac.

— Parle donc, reprit-il avec impatience.

— La dame est revenue, continua le négrillon;

I IX) Les larmes de Jeanne,

elle est restée ici un quart d'heure, elle a jeté au feu tout ce qu'elle a trouvé sous sa main, aussi il ne faut pas m'accuser.

En trahissant le secret de Jeanne, le négrillon risquait de perdre son âme, puisqu'il avait juré sur son âme; mais il aimait mieux sauver sa place que son âme.

— Qu'a-t-elle donc jeté au feu ? demanda Martial avec une vive curiosité.

— Je n'ai pas bien vu , parce que je regardais par le trou de la serrure; mais j'ai pourtant remarqué qu'elle a jeté au feu un livre, un bouquet et un médaillon. Aussi, dès qu'elle a été partie, j'ai sauvé ce que j'ai pu; mais, de grâce, monsieur le comte, ne lui dites pas que je vous ai tout confié, car elle a des yeux terribles, et j'ai peur qu'elle ne me batte.

Le négrillon n'avoua pas qu'il espérait cinq louis.

Martial écrivit ce billet à M"® d'Armaillac.

a Je vous espérais toujours, mais vous ne savez plus le chemin de ma maison. Je ne me console pas à l'idée de vous perdre à jamais.

« Avez-vous pu vous imaginer que vous n'êtes pas toujours dans mon cœur? Puis-je vous ou^

Dieu et Satan, m

blier un seul instant, après les heures inespérées que j*ai passées avec vous?

a Ce sera le souvenir de toute ma vie. De grâce, Jeanne, revenez, ne fût-ce qu'une fois, ne fût-ce que pour me dire adieu.

« Mt)n coeur vous attend, mon âme vous attend, mes bras vous attendent...

« Martial. »

— Que faites-vous donc là ? s'écria Marguerite Aumont à M. de Briançon, car elle était déjà couchée.

— C'est une affaire d'argent, ma chère, répondit-il. J'écris ce soir pour n'y plus penser.

Disant ces mots, il cacheta la lettre et la remit au négrillon. ^

— Va vite te coucher, lui dit-il à mi-voix ; de* main matin , à sept heures et demie précises, tu seras devant l'église Saint- Augustin , tu verras passer cette dame, elle va à la messe de huit heures • tu lui remettras cette lettre si elle est seule, même si elle est avec sa femme de chambre.

Martial savait que le dimanche Jeanne allait à la messe de huit heures à Saint-Augustin.

Le négrillon pensa que c'était bien son affaire^

I \ 2 Les larmes de Jeanne.

car sans doute la dame n'oublierait pas de lui remettre les cinq louis^

Il comptait sans son hôte. Le lendemain, il vit passer M"® d'Armaillac; il courut à elle, mais elle prit la lettre et se contenta de le remercier par un signe de tête.

Ce fut dans l'église, sur son livre de messe, que Jeanne lut cette lettre satanique. Elle avait pâli aux premiers mots , elle rougit aux derniers.

Quoique ce billet fût d'un homme plus passionné qu'amoureux , elle se sentit un instant re^^ prise à toutes les ivresses.

— Q.ui sait ! dit-elle, si je voulais bien je chasserais cette jfille qui retient Martial à cette vie de désœuvrement. Il m'aime , et il n'ose en finir avec elle.

Mais peu à peu le voile se déchira; elle s'avoua que l'amour de Martial était l'amour des lèvres et non l'amour de l'âme, l'amour qui vit de voluptés et non l'amour qui vit de sacrifices.

Ce fut la vue du Christ qui lui montra la vérité; en contemplant le fils de Dieu, qui n'était arrivé au ciel qu'après toutes les stations de la croix, qu'après tous les héroïsmes de la douleur, trahi, flagellé, couronné d'épines, elle murmura :

— Moi, je me sentais capable de passer par ce

Dieu et Sdtan. ii3

chemin-là pour arriver à Martial, parce que je l'aimais jusqu'à la profanation et jusqu'au blasphème; mais lui, qui ne m'a pas seulement sacrifié cette fille 1

M"° d'ArmaîUac jeta son âme vers Dieu avec une religieuse effusion.

— O mon Dieu! mon Dieu I sauvez-moi de cet homme, dit-elle en cachant ses larmes dans son livre de messe,

Page 1