‹ Les Larmes De JeanneChapitre 11 sur 42 · LE VA-ET-VIENT DU CŒUR · texte numérisé non relu

LE VA-ET-VIENT DU CŒUR

UAND Jeanne fut rentrée dans sa chambre, elle se mit tout de suite devant un petit bureau en laque de Chine, pour écrire à Martial.

« Vous voulez un adieu, Martial. Je suis en vérité bien surprise de voir que vous vous êtes souvenu de moi, puisque mon devoir est de vous oublier, puisque votre devoir est de rayer mon nom du livre de votre vie. »

Ici M"® d'Armaillac laissa tomber sa plume.

— Voilà que je fais des phrases, ^dit-elle.

Elle pensa que ce qu'il y avait de plus éloquent, c'était encore le silence; mais les femmes ne comprennent pas assez cette éloquence-là : les tourments du cœur les forcent à tourmenter la plume. Jeanne continua donc.

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« Pourquoi venir vous jeter à la traverse et me décourager quand je veux bien faire ? Votre cœur est méchant et n'aime que le mal. Vous vous imaginez que des boufifées de passion sont des expressions de l'amour; mais, grâce à Dieu, je ne suis plus aveugle : toutes vos paroles dorées n*y feront rien.

a Adieu donc, puisque vous voulez un adieu; brûlez cette lettre , il faut que dans la cendre de cette lettre s'éteigne le souvenir de ce roman commencé, auquel je ne crois plus. Avec votre méchant cœur, vous êtes trop galant homme pour que je sois jamais forcée, dans le monde où nous nous rencontrerons, de m*incliner sous votre salut... ou de dire que je ne vous connais pas... »

Quand M"® d'Armaillac eut écrit ces derniers mots :

— A quoi bon? dit-elle^ comprenant que le silence était la seule réponse.

M. Martial de Briançon fut ce jour-là, plus que jamais, amoureux de Jeanne, parce qu'elle n'alla pas chez lui et parce qu'elle ne lui é crivit pas; il l'attendit d'abord avec quelque fatuité, convaincu qu'elle obéirait à sa volonté amoureuse; peu à peu il s'impatienta et il prit la fièvre.

A deux heures, il n'avait pas déjeuné, atten-

dant toujours M"® d'Armaillac, regardant sa place à table. Il finit par déjeuner seul, ne désespérant pas qu'elle n'arrivât. Le souvenir de M"« d'Armaillac lui revenait avec un charme plus pénétrant. Jusque-là ce n'était qu'une 'passion à fleur de peau ; il sentit pour la première fois qu'il l'aimait profondément : elle n'avait pas vainement passé si près de lui avec toutes ses flammes sans le brûler un peu.

— Je n'ai pas même un portrait d'elle, dit-il, en cherchant à se rappeler toute la magie de cette beauté altière, adoucie par l'amour.

Pour la première fois, il lui fit un sacrifice : il y avait sur la cheminée une photographie de sa maîtresse; il la prit, la déchira et la jeta au feu.

— Quoi! reprit-il, elle ne viendrait plus ici? Quoi ! cet amour à peine commencé serait déjà fini? Quoi! j'avais le bonheur sous la main, et je l'ai brisé comme par un jeu d'enfant?

C'est en vain qu'il allait jusqu'à l'antichambre, c'est en vain qu'il se penchait au balcon, Jeanne ne venait pas.

Il se passa huit jours. Le temps ne calma point son cœur; chaque heure le détachait de Marguerite et l'attachait au souvenir de Jeanne. Les dis-

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tractions n'y faisaient rien. Cette belle image allumait son âme.

Dans cette atmosphère troublée où il vivait, il lui était doux de se retourner vers Jeanne, avec je ne sais quelles virginales aspirations. Il avait commencé la vie par l'orage, il aimait à lever les yeux par delà Tarc-en-ciel dans l'espace azuré. Il lui semblait se voir dans Taurore de la jeunesse lumineuse de Jeanne; ce qu'il ne trouvait pas chez Marguerite, il le trouvait chez cette jeune fille qui n'avait encore aimé que lui; c'est en vain qu'il se disait qu'on n'aime qu'une femme à la fois, il s'avouait en secret qu'il les aimait toutes les deux. C'était comme un concert idéal où lé violon alternait avec le violoncelle. Il croyait d'ailleurs n'aimer pas profondément; mais, dès qu'il descendait en lui-même, il reconnaissait qu'il était impérieusement dominé par ces deux figures symbolisant les deux amours. Il voulait quitter l'une pour l'autre, mais il avait peur de quitter celle qu'il aimait le plus.

Dans cet entraînement perpétuel vers deux femmes^ il sentait la fatalité qui a fait rimer tant de tragédies antiques.

Un jour que M. de Briançon ne savait oîi aller dîner, il se hasarda à monter chez M"® de Tra-

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mont, espérant vaguement y rencontrer M"* d'Armaillac. Il y rencontra un pianiste que cette adorable bavarde avait retenu à dîner pour ne pas perdre l'habitude de la parole; il est vrai que quand elle dînait seule, « la jolie forte en gueule » parlait tout haut aux quatre portraits de famille qui décoraient la salle à manger.

Martial demanda une place à table.

— Oui, à la condition que vous ne mangerez pas.

— Cela se trouve bien, je n'ai pas déjeuné.

On causa de choses et d'autres; naturellement on fut bientôt sur le chapitre de Jeanne.

M"* de Tramont apprit à Martial que M"* d'Armaillac se mariait; ses bans étaient déjà publiés.

— Vous saveZj dit Martial pour cacher son émotion, que si le mariage n'était pas si avancé, je lui ferais fortement la cour.

— Oui, mais vous ne réussiriez pas : je connais les femmes.

— Vous êtes bien sûre de connaître les femmes?

— Comme je connais les hommes. M"* d'Armaillac n'est pas de celles, qui tombent dans les pièges à loups.

— Je lui ferai la cour pour le bon motif.

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— Vous faites donc quelquefois la cour pour le mauvais motif?

Martial ne répondit pas à cette question, tout entier qu'il était à sa pensée.

— Par malheur, continua-t-il , je n'ai pas le sou.

— Ni elle non plus, vous seriez quitte à quitte et vous feriez une bonne figure dans le monde. Si le cœur vous en dit, il est peut-être encore temps; voulez- vous que je vous mette en ligne? ce sera un duel entre vous et M. Delamare. Tout justement, Jeanne viendra mardi passer la soirée ici pour la dernière fois avant la cérémonie. J'aurai aussi trois ou quatre jeunes Anglaises, jolies comme des Anglaises; par-dessus le marché, il me viendra au moins deux Parisiennes et deux Américaines; on pourra flirter en tout mal tout honneur; c'est votre affaire, n'y manquez pas. Du reste, je comptais sur vous, et je n'aurais pas oublié de vous envoyer un mot demain matin.

Le pianiste, au dessert, prit part à la conversation en se mettant au piano; ce fut une occasion pour Martial de dire bonsoir à M""® de Tramont, sous prétexte qu'il n'aimait pas la musique.

— Ce qui me ferait adorer M"' d'Armaillac , dit-il en regardant le pianiste, c'est qu'elle n'a jamais chanté de romance et qu'elle n'a jamais fait de mal à un piano.

DU DANGER d'ÉCRIRE DES LETTRES

E mardi , il y eut donc une petite fête plus ou moins valsante chez M""" de Tramont.

Le premier arrivé fut le comte de Briançon. Et pourtant il avait rebroussé chemin pour prendre une lettre qu'il venait d'écrire à Jeanne et qui devait avoir quelque retentissement dans le monde.

Le second arrivé fut M. Delamare. Et pourtant celui-ci avait pris un détour pour offrir à M""® et M"® d*Armaillac de les conduire chez M"*® de Tramont. Jeanne avait refusé, jugeant que c'était bien assez d'accompagner son mari après le mariage. Quoiqu'il vînt seul, M. Delamare, à son entrée, regarda M. de Briançon et lui fit un petit signe de tête triomphant.

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— Le pauvre homme! pensa Martial, s'il savait l'histoire de sa femme, il serait un peu plus humble.

Cependant tout le monde était arrivé, moins Jeanne et sa mère. Martial commença à craindre qu'elles ne vinssent pas. Enfin, elles furent annoncées et elles apparurent, la mère très-éclatante, comme une mère |qui marie sa fille, tandis que la fille semblait marcher dans un nuage mélancolique. Elle salua à droite et à gauche sans voir personne, s'imagiriant qu'on la saluait au passage. Elle vit pourtant, ou plutôt elle sentit que Martial était là.

^me jg Tramont alla à elle et lui dit mille chatteries :

— Il n'y a pas de fête sans vous, ma toute belle; vous êtes l'âme d'un salon et vous êtes la joie des yeux; si je n'avais du rouge sur les lèvres je vous embrasserais à tour de bras.

Martial, qui semblait étranger à tout ce qui se passait dans le salon, ne perdait pas de vue M"® d'Armaillac; il la trouvait plus belle encore dans sa pâleur sous l'accent d^une passion trahie; car elle avait beau vouloir s'en défendre, elle ne pouvait rejeter l'expression de ses peines de cœur.

La soirée commençait à s'animer. Le pianiste,

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qui était revenu, se mit au piano pour faire du bruit. Après un premier tapage, M°**de Tramont pria une des jeunes Anglaises de chanter. Miss Jenny Ramson chanta une romance française, vous jugez comme ce fut beau. Quand elle eut fini, Martial profita du bruit des bravos et du tohu-bohu des félicitations pour saluer M"® d'Armaillac.

Elle inclina froidement la tête comme si elle ne le connaissait que de bien loin; il insista et voulut lui parler, elle sembla ne pas comprendre; pour lui, il perdit la tête : comme il se trouvait seul avec elle, masqué par un groupe, il voulut lui remettre la fameuse lettre, dont on a déjà parlé; il ne l'avait écrite que pour le cas où il ne pourrait causer avec Jeanne. Or, il jugeait bien à sa mine glaciale qu'il n'y aurait de toute la soirée aucun entretien possible avec elle. Il prit donc la lettre roulée dans un gant et la passa dans la main de Jeanne : mais la jeune fille, décidée à ne plus le revoir, refusa de prendre la lettre.

Elle se leva avec sa dignité accoutumée et s'en alla dans le salon voisin pour échapper aux obsessions de Martial : la lettre tomba à ses pieds sans que M. de Briançon la vît tomber, tant il avait les yeux sur la figure de Jeanne; il s'imagina

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même qu'elle n'allait dans le salon voisin que pour lire cette lettre ou pour l'entraîner lui-même. Voilà pourquoi il la suivit.

A peine étaient-ils tous les deux dans le second salon qu'une des jeunes Américaines, qui avait vu le jeu, ramassa la lettre pt s'écria :

— Qui a perdu un billet doux?

C'était une de ces jeunes filles qui aiment à faire beaucoup de bruit pour rien. Elle leva la main avec la lettre.

— Un billet doux! dit une autre, il faut lire cela.

— Tout haut! tout haut! dit une troisième.

Unô quatrième demanda une voix de bassetaille.

On trouva cela amusant et on fit cercle autour de la trouveuse.

— Mesdames et mesdemoiselles, dit-elle, d'un air mystérieux, la lettre est cachetée, mais, comme il n'y a pas de nom sur l'enveloppe, le secret nous appartient -à toutes.

— Lisez, lisez, dit une autre.

— Lisez vous-même, moi, je m'en lave les mains.

Et l'Américaine passa la lettre à celle qui venait de parler.

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Cétait justement l'Anglaise qui venait de chanter la romance. Elle avait été applaudie comme chanteuse, elle voulut se faire applaudir comme lectrice.

Aussi elle ne se fit aucun scrupule de briser le cachet.

— Écoutez bien, dit-elle.

Et elle lut :

a C'est un adieu, puisque vous voulez un* adieu; pourquoi n'étes-vous pas revenue quand je vous attendais dans toutes les joies et toutes les anxiétés? Ah! cette fois, vous ne seriez pas sortie de cette chambre qui sera à tout jamais habitée par votre souvenir... »

— Qu'est-ce que cela? dit M"® de Tramont, qui venait de s'approcher et qui ne comprenait pas.

Un auditeur malicieux dit à la maîtresse de la maison que c'était de la prose amoureuse, que miss Ramson mettait en musique pour le piano.

Il s'était fait un profond silence; tout le monde commençait à comprendre que la lecture de cette lettre n'était pas si gaie que cela, puisqu'elle trahissait un secret.

Mais miss Ramson ne pensant qu'à l'effet qu'elle produisait, elle continua comme si c'eût été la lecture d'un morceau de littérature ;

a C'est vous qui m'accusez, parce que je ne prends pas comme vous Tamour au tragique; mais je sens bien dans mon cœur brisé que celui de nous deux qui aime le plus, c'est moi; pour vous, ce n'était qu'une curiosité; vous êtes venue chez moi un jour de rêverie romanesque , vous êtes revenue parce que c'était une distraction pour vous; maintenant que vous savez que je vous aime, vous ne voulez plus me voir. Eh bien, moi, je ne puis me résignera ne plus vous voir. Je sens que mon âme n'est plus avec moi ; j'ai beau raisonner mon cœur, il se révolte et vous veut, parce que vous êtes sa vie.

a De grâce, revenez, ne fût-ce qu'une heure, ne fût-ce qu'un instant : il faut que je vous parle, vous savez, ces douces paroles qu'on dit dans un baiser. »

— Chut! s'écria M°*® de Tramont en arrachant la lettre des mains de miss Ramson, je ne veux pas qu'on dise que nous sommes dans une maison de fous. Cette lettre est sans doute un jeu.

Tous les visages, si gais d'abord, étaient devenus sérieux, M. Delamare était au premier rang.

— A moins, reprit M"* de Tramont, aussi imprudente que les plus jeunes, à moins que quel-

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qu'une de ces demoiselles ne réclame ce chefd'œuvre de passion.

Elle avait vu que la lettre n'était pas signée.

—Voyons, mesdemoiselles, à qui la lettre, pour qui la lettre?

Toutes se récrièrent, disant qu'elles ne recevaient pas de pareils billets doux.

Après le silence on avait fait tant de bruit, que tous ceux qui étaient dans le second salon venaient de rentrer dans le premier.

— C'est une chose inouïe! dit M. Delamare à M"* d'Armaillac. Il paraît qu'une de ces demoiselles a perdu une lettre qui lui était adressée; or cette lettre était une accusation en règle contre sa vertu.

— Oui, oui, dit M"® deTramont, en se tournant vers Jeanne, je m'aperçois que j'ai fait une bêtise en laissant lire cette lettre; caries reporters vont dire demain cette histoire quelque peu scandaleuse : il y a ici une jeune fille qui a un amant, qui est allée chez lui et qui y est retournée.

Jeanne demeurait silencieuse.

— Voyons, ma toute belle, vous qui avez de si grands yeux, dites-moi quelle est celle, de toutes ces demoiselles, qui a un amant, pour que je la fass« reconduire à sa mère. *

— Je vous avoue, dit Jeanne, que je n'en vois pas une seule que cette lettre puisse accuser.

— Eh bien! ma chère amie, lisez plutôt cette lettre vous-même.

, Et M°8 de Tramont présenta la lettre de Martial devant la figure de Jeanne.

— Voilà Tacte d'accusation, dit à sa fiancée le substitut du procureur de la république.

Jeanne, en voyant l'écriture de son amant, n'eut pas la force de se dominer : elle tomba presque évanouie dans les bras de M""® de Tramont.

Martial survint à cet instant.

— Que se passe -t-il donc? demanda-t-il à M"® de Tramont.

— Vous ne savez pas qu'on a trouvé une lettre qui met ici tout le monde en révolution; tenez, voyez ce chef-d'œuvre.

Martial eut plus de présence d'esprit que Jeanne: il éclata de rire.

— Ah! la bonne histoire! s'écria-t-il, jerecon nais l'écriture.

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