‹ Les Larmes De JeanneChapitre 9 sur 42 · LES HEURES DE FOLIE AMOUREUSE · texte numérisé non relu

LES HEURES DE FOLIE AMOUREUSE

«Kg EANNE se retourna vingt fois dans son lit, ^^^ sans pouvoir calmer son front volcanisé, sans pouvoir apaiser les battements de son cœur.

Elle se pencha vers la pendule : il était onze heures , elle se jeta en bas du Ut et s'habilla en toute hâte. Elle remit la robe qu'elle venait de quitter, atîn de pouvoir dire à sa mère qu'elle avait voulu la rejoindre pour la comédie.

Mais ce n'était pas là qu'elle voulait aller, elle courut rue du Cirque, toujours rue du Cirque, décidée à tout, même à faire un éclat. Arrivée à la maison de Martial, elle monta l'escalier sans parler au portier. Le petit groom, qui jouait aux cartes dans la loge, je veux dire dans le salon, la

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suivit dans Te^calier et lui dit que M. le comte n'y était pas.

— Je veux l'attendre, ouvrez-moi la porte.

Le négrillon obéit.

Le froid était vif, elle grelottait, elle fut contente de voir du feu.

— A quelle heure rentrera M. de Briançon?

— [Est-ce qu'il le sait lui-même?

Le groom disait cela d'un air quasi philosophe, il semblait qu'il eût envie de prêcher son maître, comme les anciens valets de comédie.

— Et cette demoiselle, dit Jeanne, viendrat-elle avant lui?

— Je ne suis pas dans leur confidence.

— Elle vient tous les soirs?

— Ohl non. Elle ne vient que quand elle a peur chez elle.

— Elle est venue hier?

— Je ne me souviens pas.

M"® d'Armaillac trouva indigne d'elle d'interroger le négrillon.

— C'est bien, lui dit-elle en le renvoyant du geste, je vais attendre un quart d'heure.

Le négrillon murmura entre ses dents :

— Si M. le comte rentre avec l'autre, voilà qui promet.

Dans son aveuglement. M"® d'Armaillac avait mis de côté toute dignité, mais une fois chez Martial elle eut honte d'elle-même.

— Quoi ! s'écria-t-elle, je me suis humiliée jusqu'à revenir ici.

Dès qu'elle fut seule, Jeanne interrogea les meubles, ces muets témoins de toutes choses, qui ont aussi leur physionomie indiscrète. Par exemple, dans une coupe qui était sur la cheminée, Jeanne remarqua un médaillon qui n'y était pas la veille. Elle le saisit, l'ouvrit et y trouva un portrait. Naturellement c'était le portrait de Martial. Marguerite Aumont avait trop d'habitude des choses pour laisser chez son amant un médaillon qui renfermerait le portrait d'un autre.

— Quand je pense, dit Jeanne en jetant le médaillon au feu, que ce portrait a été pendu au cou de cette fille.

Marguerite Aumont avait laissé d'autres traces de son retour dans la chambre. Sur la table, un roman était ouvert, ayant pour signet une épingle à cheveux; sur une console, sous une glace de Venise, était uix bouquet de fleurs artificielles, bluets et coquelicots, que la demoiselle avait rejeté en se coiffant.

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Le roman et le bouquet allèrent retrouver le médaillon dans les flammes.

Cependant Martial ne rentrait pas.

Jeanne ne voulait pas que sa mère lui deman^ dât compte de son temps. Elle pouvait bien être sortie pour la rejoindre ; elle pouvait bien encore dire qu'une fois à la porte elle ne s'était décidée à entrer dans la crainte d'être trop pâle; mais toute cette équipée ne pouvait guère durer plus d'une demi-heure; aussi se elle décida à retourner chez elle.

En passant dans la salle à manger, elle avisa le groom qui sommeillait déjà.

— Mon enfant, lui dit-elle, si tu me jures le secret, je te donnerai ces jours-ci cinq louis; il ne faut pas que M. de Briançon sache que je suis venue ici en son absence.

Le négrillon jura ses grands dieux.

Elle rentra même avant sa mère; elle retrouva son lit qui ne lui fut pas plus doux qu'une heure auparavant.

Le lendemain, au déjeuner, elle dit à M™® d'Armaillac :

— Maman, s'en est fait je suis décidée à tout. Si M. Delamare veut m'épouser, je lui donne ma main.

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T- Et ton cœur? lui demanda sa mire en t'iateiTOgeant du regard.

— Mon cœur, dît-elle, je ne connais pas cela.

Mais, pendant qu'elle parlait, le cœur lui battait h tout rompre.

— Pauvre fille que je suis) murmura-t-elle, je parle de mariage et je me sens monel

ou l on voit danser mademoiselle

d'armaillac

ADAMEd'Armaillac était de celles qui croient que tout s'arrange, même sans qu'on y travaille. Elle trouva donc tout naturel que sa fille revînt à M. Delamare, parce que, selon elle, c'était dans la force des choses.

Elle disait que la société moderne ayant supprimé les mariages d'inclination parce que deux et deux font quatre, il n'y avait plus que des mariages de raison.

Elle fit avertir le jeune magistrat, qui ne désespérait pas encore, parce qu'il avait pour lui la famille. Il vint dans la maison le lendemain, il fut invité à y dîner avec Poncle de Jeanne.

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On causa politique et littérature. M. Delamare ennuya fort M"® d'Armaillac, quoiqu'elle reconnût qu'il ne parlait pas plus mal qu'un autre; seulement il s'était cuirassé dans une vieille moralité qui lui faisait prononcer çà et là des sentences comme M. Prudhomme. C'était au point qu'on se demandait s'il parlait sérieusement. Il s'était d'ailleurs façonné à l'esprit moderne. Si l'amour de la robe noire ne l'eût pris au sortir du lycée, nul doute qu'il ne fût devenu un homme trèsagréable.

Une fois reçu dans la maison , il démasqua toutes ses batteries : il fit entrevoir à Jeanne le bonheur futur, tel qu'il le voyait à travers son ambition. Jeanne n'écoutait qu'à demi. Il lui eût ouvert le paradis perdu qu'elle eût trouvé le paradis fort ennuyeux, à la condition de l'habiter avec lui. Qu'était-ce donc pour cette fille désillusionnée que l'idéal d'un magistrat qui commence par la vie de province? Mais M"® d'Armaillac eut la force de laisser croire à M. Delamare que son horizon était le sien.

Les choses marchèrent vite. L'oncle, qui pourtant n'était pas riche, mit 5o,ooo francs sur les diamants que donnait la mère.

Au contrat de mariage, on donna un thé aux

Où Von voit danser mademoiselle d'Armaillac, 107

amis intimes de la maison. On dansa au piano. M"® de Tramont qui était là demanda à Jeanne pourquoi elle avait des yeux égarés.

— Je ne sais pas, répondit-elle avec un sourire étrange; on me dit qu'il faut danser, je danse I

M™* de Tramont se pencha à Toreille d'une de ses amies.

— En voilà une qui n'y va pas gaiement.

M"* de Tramont n'avait jamais été pour ce ma» riage. Elle- ne doutait pas qu'une fille bien née comme Jeanne , belle de toutes les beautés, ne dût trouver un prince Charmant ou un prince quelconque, comme son ami le prince russe, qui n'avait dit ni oui ni non.

Deux courants se disputaient l'esprit de Jeanne. Le premier^ plus impétueux, la rejetait toujours haletante et brisée vers M. de Briancon; c'était la révQlte, c'était la passion. Le second, plus doux^ la ramenait dans les bras de sa mère. C'était la résignation, c'était le sacrifice.

Vers la fin de la soirée, M"® de Tramont dit brusquement à Jeanne :

— Avez-vous lancé vos invitations ?

— Cela regarde ma mère , répondit la jeune fille.

^- N'oubliez pas mes amis: le prince russe et

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M. de Briançon, car tous les deux m'ont parlé de : vous hier.

— Et que vous ont-ils dit?

— Le prince est désespéré, mais il sera heureux de votre bonheur. •

— Il est bien bon.

Jeanne écoutait avec anxiété, espérantque M'^'de

Tramont allait lui parler de Martial.

— Quant à Martial, ma chère, il m'a dit qu'il voudrait bien être à la place de votre fiancé, mais qu'il n'avait pas les vertus d'un mari; il aime trop toutes les femmes pour en aimer une seule.

— Ainsi mon mariage ne l'a pas surpris du tout ?

— Oh I mon Dieu non. Je croîs, entre nous, que si vous aviez eu 5oo,ooo francs de dot, celui-là vous eût demandé votre main ; que voulezvous, il n'y a plus aujourd'hui que des questions d'argent. \

— O mon cœur! dit Jeanne en se détournant de M"® de Tramont pour lui cacher sa pâleur.

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