‹ Les Larmes De JeanneChapitre 12 sur 42 · LA VEILLE DU UAR · texte numérisé non relu

LA VEILLE DU UAR

ji'^@ B demi- évanouisse ment de M'" d'Armaillac fg^^ ne dura que sept ou huit secondes. Quoique le désespoir l'eût profondément atteinte depuis quelque temps, elle se trouva assez de force pour se dominer ; quoique l'amour lui eût donné toute sa folie, le sentiment du devoir envers sa mère et envers elle-même la rappela à la raison. En rouvrant les yeux, elle vît du premier regard M. de Briançon qui, tout agité, reprenait sa lettre.

Sa pâleur seule la frappa.

— 11 m'aime donc I murmura-t-elle tout bas.

Leurs yeux se rencontrèrent et se noyèrent dans

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le même rayon d'amour. Jeanne porta la main à son cœur et se détourna en agitant son éventail.

Martial allait la suivre quand M. Delamare s'approcha d'elle pour lui parler.

— Est-ce que vous souffrez? lui demanda le jeune magistrat.

— Je ne sais ce que j'ai, répondit-elle.. Allons dans la serre pour respirer, car ici il n'y a pas une bouffée d'air.

Elle lui prit le bras. Plus que jamais elle sentit que cet homme n'était pas la chair de sa chair, car rien qu'en touchant de son gant le drap de l'habit de son fiancé> elle eut un mouvement de répulsion.

—- Et pourtant^ pensa-t-elle, c'est un galant homme; il a toutes les vertus que je voudrais à Martial; il faut donc que l'amour soit un crime pour être l'amour.

Dans la serre, M. Delamare débita à Jeanne toutes sortes de bonnes paroles qui l'irritaient au lieu de la calmer. Il y a encore des gens qui s'imaginent qu'on triomphe des femmes par la douceur. Mais, comme disait Stendhall, pour le cœur qui souffre un petit verre de fine Champagne vaut mieux qu'une carafe d'orgeat.

— • Je vois bien, dit M. Delamare à bout d'ar-

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gumenis, que vous ne prendrez plus plaisir à la fête; il est plus de onze heures, voulez-vous vous en aller ?

— Oui , avertissez ma mère et reconduiseznous.

Cinq minutes après, M°** d'Armaillac, le futur époux et la future épouse étaient dans un coupé trois-quarts que M. Delamare avait loué pour la circonstance. Il parla beaucoup des préparatifs du mariage : tout était disposé, à la mairie comme à l'église. Le lendemain jeudi on devait se marier par-devant M. le maire; le vendredi on déjeunerait en famille. On ne se marierait pas à Téglise ce jour-là par superstition ; le samedi seulement on recevrait la bénédiction nuptiale à Saint -Au/gustin.

Jeanne écoutait Thistorique de tous ces préparatifs, sans croire un seul instant que la mariée ce serait elle; aussi il n'y eut de discussion qu'entre sa mère et son fiancé ; pour elle, elle trouvait que tout était bien;

Quand le coupé arriva devant la porte, le jeune magistrat voulut prendre Jeanne dans ses bras à la descente du coupé, mais Jeanne lui échappa comme un oiseau.

Il lui ressaisit la main.

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— O Jeanne, lui dit-il doucement, en prenant des airs d'adoration, vous ne me mettrez pas toujours à la porte.

Il lui baisa la main tendrement, tout en serrant celle de sa mère.

— A demain et à toujours I dit-il.

— A jamais ! pensa Jeanne.

Et il lui sembla que si M. Delamare venait le lendemain la prendre pour la conduire à la mairie, il ne trouverait qu'une morte au lieu d'une femme.

Dès que Jeanne fut seule dans sa chambre, elle écrivit ceci à M. Delamare :

tt Vous êtes un trop galant homme pour que je ne vous ouvre pas mon cœur. Je croyais que je vous aimerais, mais nous voici à la veille du mariage et je n'ai pour vous qu'une profonde estime. L'amour n'est pas venu et je suis de celles qui ont rêvé Tamour dans le mariage.

tt Dieu m'est témoin que ce n'est pas faute de volonté si je ne vous aime pas. Je voulais forcer mon cœur pour vous. J'ai échoué ; il faut donc que nous renoncions à nous marier : ce serait la prison pour tous les deux.

a Je suis trop loyale pour jouer la comédie, pre-

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nez une femme qui sera à vous corps et âme. Nous n'avions pas envoyé de lettres d'invitations si ce n'est à nos amis intimes ; voyez-les demain matin et dites-leur ce que vous voudrez ; dites-leur, par exemple, que je suis atteinte d'une maladie mortelle. Qui sait? les vraies lettres de faire part seront peut-être des lettres de deuil.

tt Adieu ; quoi qu'il arrive, ne me gardez pas un mauvais souvenir.

a Jeanne d'Armaillac. »

Dès que cette lettre fut écrite, Jeanne appela sa femme de chambre qui l'attendait dans son cabi^ net de toilette :

— Tenez, Emma, demain, à sept heures, il faut que cette lettre soit chez M. Delamare^ Pas un mot à ma mère ! ne lui dites pas non plus que je vais sortir ; apportez-moi vite ma robe noire.

Et quand la robe noire fut là. M"® d'Armaillac, après l'avoir regardée, se dit à elle-même :

— Non, pourquoi n'irais-je pas avec ma robe de mariée?

Et elle mit sa robe blanche.

Une étrange expression passa sur sa Hgure. Elle prit sa pelisse de fourrures, elle s'enveloppa, elle mit le capuchon et sortit sans se retourner, mais

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en jetant un baiser dans un regard vers la chambre de sa mère.

— Allons I allons I murmura la femme de chambre, voilà mademoiselle qui recommence ses folies,

A peine sur le palier, M"* d'Armaillac revînt sur ses pas.

— J'avais oublié, dit-elle.

Elle rouvrit son petit secréuire pour y prendre trois ou quatre perles dans un tiroir à secret.

— C'est singulier, dit la femme de chambre, quand Jeanne fui repartie. J'ai bien envie d'avertir madame.

Et, se reprenant :

— Ah 1 ma foi, j'ai bien plus envie de dormir.

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