ET POURTANT I
^^^ u allait M"* d'Armaîllac?
{^^ Vous l'avez deviné : la rue du Cirque
l'attirail comme i'abîme.
Il était minuit et demi quand elle entra chez Martial. L'éternel négrillon était là, fidèle à son poste.
— Oh! madame, dit-il à Jeanne, je crois que vous avez tort de venir ce soir, parce que M. le comte a fait préparer à souper. Voyez plutôt la salle à manger.
Jeanne ne voulut pas voir; une fois encore elle fut frappée au cœur.
- — Quoil dit-elle, ce n'est pas fini : cette fille me fera souifrir mille morts.
i36 Les larmes de Jeanne,
Elle s'imaginait que c'était un souper en tête» à-tête. Si elle eût vu une table de six couverts, elle se fût enfuie. Mais Tidée que Marguerite viendrait le soir avec son amant ne Tempêcha pas d'entrer dans la chambre à coucher.
— Ce sera le bouquet de la fête, pensa-t-elle. En voyant la pâleur de Martial, chez M"* de
Tramont, elle s'était d'abord imaginé que décidément elle l'emportait sur son indigne rivale; que M. de Briançon lui sacrifiait enfin cette fille; qu'elle le retrouverait, sinon prêt à l'épouser, du moins prêt à vivre avec elle...
C'en était fait de son dernier rêve.
— Je suis maudite 1 dit-elle, je ne puis faire ni le bien ni même le mal I ^
Elle S9 mit à la petite table oti écrivait Martial. Elle prit une plume et la fit courir comme le feu sur le papier aux armes de son amant.
« Iffartial, ce que vous faites là est indigne. Vous m'arrachez une dernière fois à ma résignation pouf me jeter dans la mort et dans l'enfer. C'est donc une vengeance que votre amour. Quoi, c'est vous qui me punissez de mon crime de vous avoir aimé; ah! vous êtes cruel I jamais, jamais, une pauvre femme n'a été frappée ainsi d'une arme empoisonnée. Martial , vous n'avez donc jamais
Et pourtant elle était belle, 1 37
souffert, ou bien vous vous vengez sur moi des blessures que les autres femmes vous ont faites? Vous m*avez choisie pour victime, parce que j'étais la plus blanche 3 la plus pure, la plus fiëre. Oh! Martial, c'est le supplice des §upplices; autrefois on écartelait à quatre chevaux : il me semble que quatre chevaux emportent mon cœur qui se déchire. Et pourtant, ce soir, votre figure n'était pas celle d'un barbare. Mais ce n'était que le masque du sentiment; c'était pour me tromper quand j'avais juré de ne plus vous croire. Voilà le raffinement de la cruauté ! Que voulez- vous que j*e devienne après toutes ces misères^? J'ai violé tous mes devoirs de fille et de j'eune fille , je ne suis plus qu'une chrétienne maudite, je n'ai de refuge que dans la mort, et dans la mort sans pardon. O Martial ! Martial !
a Pourquoi ne pas vous le dire? j'avais brisé avec le mariage; j'étais venue ici toute à vous; mais en entrant je m'aperçois trop que je n'y suis pas attendue.
a Nous ne sommes que pour les entr'actes, nous autres. »
Ici M"® d'Armaillac laissa tomber sa plume en se demandant ce qu'elle allait écrire encore.
Quand elle avait pris chez elle les trois ou qua-
i38 Les larmes de Jeanne,
treperlesqui avaient éveillé Tattention de sa femme de chambre, elle n'était pas décidée à mourir |en retournant chez Martial, mais elle voulait avoir la mort sous la main.
Ces perles, en effet, qui étaient des perles fausses, renfermaient un poison très-violent, le poison des Indiens, qui fut le poison du moyen âge, et qui est redevenu aujourd'hui à la portée de tout le monde, à la condition toutefois de connaître un chimiste. Jeanne, qui avait toujours été romanesque, s'était dit de bonne heure qu'il fallait toujours avoir un poignard et du poison. Elle prit les perles dans son porte-monnaie, elle les regarda et dit avec un sourire amer :
— On a mis des perles dans ma corbeille de mariage.
Elle ressaisit la plume et elle acheva la lettre.
a Moi aussi j'ai ma vengeance. Quand vous rentrerez, Martial, quand vous rentrerez avec cette femme, vous lui direz que la place est prise. »
M"« d'Armaillac ne signa point cette lettre, elle jeta la plume et s'approcha de la cheminée. Se voyant dans la glace, elle ne put arrêter ce cri :
— Et pourtant j'étais belle I
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