‹ Les Larmes De JeanneChapitre 14 sur 42 · LE LIT NUPTIAL · texte numérisé non relu

LE LIT NUPTIAL

2^^ E jour-là, le comte de Briançon nous avait B^^ Invités à souper chez lui, moi et quelques autres. M'" Marguerite Aumont voulait nous chanter des airs de grand opéra, pour nous donner une haute idée de sa voix et de sa méthode.

Les deux amoureux, qui s'étaient retrouvés au café Riche, s'en revinrent ce soir-là plus amoureux que jamais, quoique le comte de Briançon gardât dans son cœur la pâle image de M'" d'Armaillac.

11 était minuit. Le souper était pour une heure. C'était un souper froid, aussi les deux hommes de service n'étaient pas encore arrivés.

Le négrillon était dans la cuisine avec le chef.

HO Les larmes de Jeanne.

Cette fois il ne s'était pas endormi, car il pressentait un orage entre les deux maîtresses. Quand il entendit la petite clef de Martial dans la serrure, il se présenta devant la porte pour dire au comte qu'il allait trouver quelqu'un, mais il n'osa parler.

Ce fut Marguerite Aumont qui passa la première, avant que M. de Brîançon ne pût l'arrêter.

Je ne sais pas si elle avait bien faim et si elle était disposée à faire honneur au souper, mais elle chanta pour son entrée un air de M"* Angot.

— Allons, allons, dit Martial, je t'ai déjà mis dix fois à l'amende aujourd'hui; je te défends de continuer cet orgue de Barbarie.

Mais Marguerite Aumont qui avait dîné gaiement chanta de plus belle, cette fois à tue-tête.

— Prends garde, ma chère, tu vas réveiller le chien de ma voisine.

— Pourquoi ta voisine couche-t-elle son chien si tôt. Tant pis. Quand je suis chez toi, je suis chez moi.

C'est en disant cts mots que Marguerite Aumont franchit le seuil de la salle à manger.

— Je meurs de soif, reprit-elle.

Et elle se précipita vers un seau d'argent oîi

Le lit nuptial. 141

baignait dans la glace déjà fondue une bouteille de vin de Champagne.

Mais avant de boire, elle entra dans la chambre à coucher pour jeter sa pelisse et son chapeau ^ sur le lit. Un spectacle inattendu détourna son regard.

Elle vit M"« d'Armaillac couchée sur le lit, la tête renversée, les bras tombants, vêtue de sa robe blanche toute arrosée de sang.

Martial fut bientôt frappé par le même spectacle.

Comme ce n'était pas un homme de sang-froid, il crut qu'il devenait fou et que c'était une hallucination.

Il se jeta vers le lit en détournant avec violence sa maîtresse qui était sur son chemin.

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit Marguerite un peu dégrisée.

Martial avait saisi la main de Jeanne*

— Jeanne! Jeanne! cria-t-il. Qu*avez-vous fait? Et c'est moi qui suis coupable! Jeanne, Jeanne, dites-moi que vous n'êtes pas morte?

Et il mit ses lèvres sur le front de la jeune fille. Marguerite Aumont s'était rapprochée.

— Eh bien! Dieu merci, on prend notre lit pour un lit nuptial ou pour une dalle de la Mor-

gue. Pourquoi cette dame n'est-elle pas morte chez elle?

Martial se retourna, frappa du pied et dit à sa maîtresse un — Tais-toi ! — qui la fit pâlir plus que l'horrible tableau qu'elle venait de voir.

Pourtant elle osa murmurer epcore :

— Dis-lui donc de te parler?

— Écoute, reprit Martial en repoussant Marguerite loin du lit, j'ai eu toutes les lâchetés avec toi, mais aujourd'hui c'en est trop. Tu dois comprendre que devant cette femme morte tu vas t'en aller pour ne plus revenir.

Marguerite Aumont voulut défendre son droit d'asile.

— Pas un mot! pas un mot! poursuivit M. de Briançon en la repoussant hors de la chambre à coucher. Tu n'as ni cœur ni âme si tu ne comprends pas que devant cet épouvantable malheur tu dois t'enfuir chez toi. Cette femme morte, c'est toi qui l'as tuée.

Devant la soudaine énergie de son amant, Marguerite Aumont se résigna à s'en aller, tout en murmurant avec dignité :

— Je ne reviendrai pas.

Page 1