LES DEUX SOUPERS
ARGUERiTE Auniont nous rencontra dans Tescalier.
— Ahl oui, dit-elle, en nous donnant la main, vous allez en voir de belles, là-haut. Vous veniez pour souper , vous allez trouver une demoiselle qui a soupe avec du poison. Pour moi, on m'a galamment mise à la porte»
Nous ne comprenions pas un mot. Marguerite Aumont descendit et nous montâmes*
M. de Briançon n'avait pas refermé la porte> si bien que nous entrâmes dans Tappartement et que nous avançâmes jusqu'à la chambre à coucher.
Quel spectacltl II couvrait de baisers M"® d'Ar-
maillac dans sa pâleur de morte. Dès qu'il nous vit, il vint à nous. Sa figure exprimait toutes les désolations.
— C'est vrai, nous dit-il, je vous avais invité à souper, mais ces fêtes-là sont finies pour moi.
Il nous entraîna dans le salon, ne voulant pas que nous puissions reconnaître celle qui était couchée sur son lit, empoisonnée et poignardée.
— Vous êtes, nous dit-il, des hommes de cœur, aussi je ne vous demande pas le secret.
Et, pour nous dérouter :
— D'ailleurs, c'est une femme inconnue à Paris. Elle s'est figuré que je Faimais et elle est venue mourir chez moi.
Mais nous avions reconnu Jeanne.
Tout en nous parlant, Martial nous conduisait à la porte. Cette fois, quand nous fûmes sortis, il la ferma par un tour de clef.
A peine étions-nous dans la rue qu'un de mes amis me dit :
— Me voilà trop vengé. J*avais bien prévu- que cette jeune fille finirait mal.
— Etes-vous donc bien sûr qu'elle soit morte?
— Ne l'avez-vous donc pas vue? Elle a déjà les couleurs de la tombe. ^
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— Voilà une tragique bonne fortune.
— C'est la faute des passions. On n*est pas maître de soi.
— Moins de soi que des autres.
— II y a des destinées. Mais ne tuons pas nos nerfs dans les émotions. Ceci ne nous empêchera pas de souper.
— Et où irons-nous souper?
Au moment où je. faisais cette question , nos yeux furent pris par une vive lumière qui resplendissait aux fenêtres d*en face.
— La bonne histoire et la bonne comédie, dit mon ami, en accentuant son éternel sourire. C'est le fiancé de M"^ d'Armaillac, c'est M. Delamare qui enterre sa vie de garçon.
— Comment, si près de cette pauvre fille qui vient de mourir!
— Ne saviez-vous donc pas qu'il demeurât visà-vis de M. de Briançon?
— Le hasard fait bien les choses.
— Vous savez que nous pouvons aller souper chez lui! Non-seulement il m'a invité, mais j'ai un Espagnol de mes amis qui doit être du festin avec sa maîtresse, M"^ Rosa-la-Rose, — car il y a des femmes :
Pour être magistrat on n'en est pas moins homme.
— Ma foi , si vous êtes sûr que nous n'arriverons pas là comme des chiens dans un jeu de quilles, allons-y.
— Vous n'êtes pas fâché de voir ce contraste. Eh bien, montons.
Nous fûmes reçus cordialement. On venait de se mettre à table. La gaieté pétillait déjà dans les coupes et dans les esprits. Seul, M. Delamare avait les vagues inquiétudes familières à sa gravité. Mais il voulait qu'on s'amusât dans cette petite fête, qui était son adieu à la jeunesse. Il n'avait aucune idée de ce qui venait de se passer en face. Il croyait que M"" d'Armaillac avait eu une sympathie un peu vive pour le comte de Briançon, mais il ne doutait pas que ce fût la plus honnête fille du monde. Il jugeait qu'il serait heureux avec elle. Il était fier de sa beauté et de son nom. Un de ses amis lui avait bien dit que M"* d'Armaillac s'était un peu compromise avec Martial. Il s'était même risqué à lui faire entendre qu'elle était peuf-être venue chez lui. Mais M. Delamare avait coupé court en s'écriant : — Ce n'est pas vrai, car je demeure en face et je ne l'ai pas vue.
Certes, M"® d'Armaillac ne se mettait pas à la fenêtre quand elle venait chez M. de Briançon.
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On s"amusa beaucoup chez M. Delamare. Un ■des convives porta un toast à la jeunesse; un autre porta un toast au mariage,
— Vous ne buvez pas? dis-je à mon voisin.
— Mon cher ami, ine répondit-il, c'est qu'en voyant ces létes-là je ne crois plus à la jeunesse ; <:'esE que je n'ai jamais cru au mariage.