LE POIGNARD
EPENDANT Martial était retourné devant le lit; il contemplait tout frappé de désespoir et de vertige cette adorable Jeanne dans la pâleur de la mort.
Il vit alors sous un pli de la robe de M"* d'Armaillac un petit poignard avec lequel elle avait joué souvent chez lui ; elle lui avait même dit à leur première entrevue : Je n'ai jamais aimé les bijoux, mais je comprendrais que les femmes portassent un petit poignard à la ceinture sinon à la jarretière. »
Sans doute au dernier moment elle s'était décidée à mourir par le poignard plutôt que par le poison.
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— Du sang! du sang! s'écria Martial.
Il n'osait regarder la blessure. Il ouvrait de grands yeux, mais il ne voyait pas.
— Jeanne, Jeanne, dit-il en soulevant la tête de M"* d'Armaillac, pardonnez-moi votre mort'
Et il regarda ses beaux yeux ouverts qui ne lui disaient rien.
Il tomba agenouillé et murmura une seconde fois :
— Jeanne, Jeanne, pardonnez-moi votre mort!
Après un silence, après une^ suprême prière à
Dieu, prière de l'àme désolée, bien plus éloquente que celle des lèvres, il s'adressa mille imprécations :
— Quoi, cette jeune fille, toute pure, qui n'avait connu que Dieu et sa mère, elle est venue à moi, elle m'a donné son cœur et son âme, et moi j'ai pris son corps comme une bête affamée, et j'ai trahi le cœur^ et j'ai perdu l'àme. Elle m'apportait toutes les joies : je lui ai donné toutes les douleurs. Comme -elle était belle et comme elle est belle encore !
Martial, qui avait déjà tenu le poignard ensanglanté, le ressaisit pour se frapper à son tour.
Cétait le prix du pardon qu'il demandait à Jeanne ; si elle ne lui avait pas pardonné dans la vie, elle lui pardonnerait dans la mort.
1 5o Les larmes de Jeanne.
Avant de se frapper il alla au coin de la cheminée décrocher une petite miniature qui représentait sa mère. Il y posa ses lèvres et murmura :
— Toi aussi, tu me pardonneras!
Sa mort dans sa pensée était une bonne action : par sa mort il croyait sauver l'honneur de M"®d'Armaillac. On la trouverait chez lui, mais que dirait-on de mal devant leur suicide à tous les deux? Elle allait se marier avec un homme qu'elle n'aimait pas parce qu'elle aimait M. de Rriançon : elle est allée à Martial, elle lui a ouvert son cœur, mais elle a voulu mourir. Et lui, ne pouvant la décider à vivre avec lui, il a voulu mourir avec elle. Qui oserait accuser sa vertu devant la mort de tous les deux?
— Oui, il faut que je meure, dit Martial, en présentant d'une main vaillante la pointe du poignard sur son cœur...
Mais à cet instant on frappa à la porte.