‹ Les Larmes De JeanneChapitre 17 sur 42 · LE REVEIL D UNE MERE · texte numérisé non relu

LE REVEIL D UNE MERE

ERS dix heures du malin , M^^ d'Armaillac qui venait de se réveiller appela sa femme

de chambre.

Cette fille, selon sa coutume, apporta sur un

plateau les journaux du matin et une tasse de

chocolat. '

— Dites-moi, Emma,, est-ce que vous avez vu Jeanne ce matin ?

— Non, madame.

— Allez lui dire que nous sortirons avant le déjeuner.

— Je ne sais pas si mademoiselle est sortie, il me semble qu'elle est allée à la messe de huit heures.

ibi Les larmes de Jeanne.

Et M"® Emma murmura entre ses dents :

— Il faut bien faire son salut !

— Allez tout de suite voir si ma fille est dans sa chambre

11 y a des gens qui ont le pressentiment des catastrophes. M™« d'Armaillac ne possédait pas la seconde vue; elle vivait au jour le jour dans Pinsouciance du lendemain. Aussi la comtesse ne demandait sa fille que pour lui parler de sa robe de mariée.

M"® Emma revint en disant que M"« d'Armaillac n'était pas dans sa chambre. Elle ne s'était pas d'ailleurs donné la peine d'aller jusque-là, car elle savait bien que Jeanne n'était pas rentrée.

M™^ d'Armaillac, se parlant à elle-même, dit que tout bien considéré, il était temps de marier cette belle matineuse.

Le timbre résonna.

— Cest elle, dit tout haut M"« d'Armaillac, allez vite lui ouvrir et envoyez-la-moi.

Ce ne fut pas Jeanne qui entra, ce fut encore la femme de chambre.

— Madame, c'est un monsieur qui m'a donné sa cane, voyez.

j^me d'Armaillac prit la carte et lut ; « M, le comte de Briancon. »

Le réveil d'une mère, i53

— Que peut-il me vouloir à cette heure?

Elle connaissait vaguement Martial pour l'avoir rencontré chez la duchesse et chez M"® de Tramont; elle savait que sa fille le trouvait fort de son goût, mais elle n'avait nulle idée que ce fût pour lui parler de sa fille qu'il vînt de si bonne heure.

Comme elle était curieuse, elle passa en toute hâte sa robe de chambre en disant de faire entrer M. de Briançon dans le petit salon.

Elle y entra presque en même temps que lui.

— Comment, vous vous levez si matin? lui dit-elle avec un sourire de belle humeur, comme s'il dût lui apporter une bonne nouvelle.

Mais elle réprima son sourire en voyant que le comte était pâle et triste.

Depuis une heure, M. de Briançon, armé de son plus grand courage, se demandait comment il pourrait dire à M"'® d'Armaillac ce qui était advenu à sa fille. Il fallait pourtant bien lui dire la vérité, sinon toute la vérité.

— Madame, murmura-t-il en lui tendant la main, j'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre.

Cette fois. M™® d'Armaillac comprit qu'il était question de sa fille.

i54 Les larmes de Jeanne.

— Jeanne ! s'écria-t-elle.

Elle pâlit et tomba à la renverse dans les bras de M. de Briançon.

— Madame, reprit-il en l'asseyant dans un fauteuil, voilà ce qui s'est passé : Vous vouliez marier M"® Jeanne d'Armaillac à M. Delamare. Elle ne l'aimait pas; elle s'était imaginé qu'elle m'aimait; quoique je n'eusse rien fait pour lui donner des illusions, elle m^a confié ses chagrins; nous sommes devenus de vrais amis.

— Mais, monsieur, où est ma fille'?

— Je vais vous le dire, madame.

— Vous l'avez donc vue ce matin?

— Oui, madame.

— Mais comment venez- vous me parler d'elle quand elle n'est pas ici?

-^ C'est que Je venais vous prier de venir avec moi.

— Mais encore une fois, monsieur, où est Jeanne ?

— Madame, elle est chez moi.

— Chez vous !

^me d'Armaillac se leva d'un bond. On Teût prise dans sa pâleur, les cheveux épars, les yeux égarés, pour une ombre vengeresse.

- Ma fille est donc folle ! Chez vous ? C'est un guet-apens.

Le réveil d'une mère. ^ i55

— Madame, de grâce, écoutez-moi, je vais vous ire...

— Non, monsieur, je ne veux pas vous enndre.

M"® d'Armaillac sonna.

— Emma, habillez-moi bien vite.

Elle retourna, rapide comme une ombre, dans chambre à coucher.

— Madame, je vais vous attendre, lui cria . de Briançon.

Elle ne répondit point.

Quoique le petit salon fût un tout petit salon,

se promena à grands pas autour d'une table de

)ule, sur laquelle étaient éparses des cartes de

ûte.

— Après tout, murmura-t-il dans son agita- ►n, quand elle verra sa fille, elle devinera ce qui st passé.

Il s'avança vers la porte de la chambre à cousr pour dire à M™® d'Armaillac qu'il retournait îz lui de son côté pour l'attendre. Et il ajouta : Rue du Cirque, n" lo.

Dès qu'il fut sous la porte cochère, il reconnut e M™® d'Armaillac avait bien fait de ne pas desidre avec lui pour qif'il l'emmenât dans son jpé, car la place était prise.

i5ô Les larmes de Jeanne.

M"^ Marguerite Aumont Ty attendait. Elle l'avait suivi en fiacre depuis la rue du Cirque où elle s'était hasardée à son réveil, tout à la fois désolée et curieuse. Elle adorait Martial et elle avait peur que celte aventure ne les séparât.

Quand il était monté chez la comtesse, Marguerite était descendue de son fiacre, elle avait payé la course et s'était nichée dans le coupé, qu'elle croyait bien plus à elle qu'à son amailt.

— Enfin! te^voilà, dit-elle quand il s'approcha de la portière.

— Oui, me voilà, mais Je ne sais pas ce que tu fais là, toi ?

— Moi, je suis chez moi.

— Eh bien, si tu es chez toi, restes-y.

Marguerite lança sa main par la portière pour

saisir celle de Martial.

— Non, non, ce que je veux , ce n'est pas le coupé, c'est toi.

Et elle retint violemment M. de Briançon.

— Voyons, ma chère Marguerite, puisque tu as du cœur, tu dois comprendre qu^il y a des jours de divorce forcé.

— Je comprends que l'amour c'est l'amour. Je comprends que je t'aime et que je ne divorce pas ; d'ailleurs, on ne divorce que dans le mariage.

Le réveil d'une mère, ibj

— Adieu! dit Martial en dégageant sa main.

Mais, comme il regardait Marguerite, il vit de

vraies larmes dans ses yeux.

— Tu es folle, reprit-il en se penchant dans le coupé, tu sais bien que je t'aime, mais donne-moi un quart d'heure de grâce. Ce n'est pas moi qui ai voulu ce terrible drame, c'est comme un orage qui s'est abattu sur moi. J'y perds la tête. Laissemoi à moi-même, ne fût-ce qu'un jour.

En ce moment. M"* d'Armaillac, qui n*avait pas perdu une seconde, dépassait la porte cochère avec sa femme de chambre.

Elle s'imagina, voyant Martial causer à la portière de son <:oupé, que c'était sa fille.

— Jeanne ! dit-elle tout haut.

M. de Briançon se détourna. Il s'inclina devant la comtesse qui s'était déjà jetée à la portière.

Marguerite comprit la méprise. Elle fit un signe de tête comme pour dire à la mère : « Je ne suis pas votre fille. »

— Que fait là cette femme? demanda M™® d'Armaillac à M. de Briançon.

Elle avait senti que Marguerite était la rivale de sa fille.

Martial ne savait que répondre.

i58 Les larmes de Jeanne.

— Je ne sais pas, dit-il; j'avais pris pour venir vous chercher la première voiture venue; il paraît que c'était la voiture de cette dame.

En disant ces mots, il fit signe à une citadine qui passait, comme s*il voulût la prendre pour lui, mais M»"^ d'Armaillac, impatientée, alla au-devant de la citadine et y monta en faisant monter sa femme de chambre.

Martial ouvrit la porte de son coupé.

— ^.Tu vois ce que tu as fait! dit-il à Marguerite. C'est la mère de cette pauvre fille qui est chez moi. Que va-t-elle penser de tout cela ? car elle a bien vu que tu étais ma maîtresse.

— Lui avais-tu promis d'épouser ^a fille? La fille s'est donné un coup de poignard, est-ce ma faute? C'est elle qui est venue pour t'arracher à moi. N'est-ce pas moi qui étais la maîtresse légitime ?

— Avec toutes tes raisons, tu vas m'empêcher d'arriver à temps chez moi.

— C'est mon chemin. Dis à ton cocher d'aller rue du Cirque, je descendrai rue du Faubourg- Saint-Honoré.

Martial ordonna au cocher de ne pas dépasser cinq minutes pour le mettre chez lui.

Quand il fut assis à côté de Marguerite, cette

Le réveil d'une mère. i içf

fille, sentant qu'elle avait reconquis les trois quarts de son amant, lui dît avec une vraie émotion :

— La pauvre fille ! Est-ce qu'elle est morte?

Page 1