L V RESURRECTION
EPENDANT M™'' d'AniiaiUac montaît l'escalier du comte de Briançon , tout éperdue en sa douleur, ne sachant comment elle allait trouver sa fille.
Jeanne était-elle devenue la maîtresse de Martial, ou bien n'était-elle allée chez lui que dans un de ces quarts d'heure d'aveuglement et de curiosité qui précèdent l'heure de la chute?
La comtesse se disait qu'il était impossible que sa tille se fût jetée tête perdue dans les bras de M. de Briançon. Elle l'aimait, sans doute, mais, quel que soit l'amour, une fille comme elle ne sacrifie pas en une matinée toutes les pudeurs de la femme.
La résurrection. iCi
^["'•d' Armai llac ignorait encoreque Jeanne eût passé la nuit chez Martial. Elle n'avait pas songé à passer par la chambre de sa fille pour interroger le lit, qu'elle eût d'ailleurs trouvé défait comme tous les malins, par une supercherie de M"^ d^Armaillac.
Quand la comtesse arriva chez le comte de Briançon , elle était donc bien loin de se douter qu'elle dût trouver sa fille empoisonnée et frappée d'un coup de poignard.
— Je marche comme dans un rêve, disait-elle à chaque pas.
Martial reçut la comtesse dans Tantichambre et la précéda silencieusement jusqu'à la porte de su chambre à coucher. Là il se retourna et lui dit :
— Du courage, madame.
La comtesse était déjà dans la chambre, ressentant plus d'indignation que d'effroi; mais quand elle vit la blancheur de Jeanne, elle comprit enfin qu'un drame terrible avait dû se passer là.
Elle ne dit pas un mot, elle se précipita vers le lit et tomba à moitié morte sur sa fille en sanglotant.
— Maman;, dit M"® d'Armaillac en lui prenant la tête dans ses deux mains, maman, pardonnemoi.
Et, d'une voix plus éteinte, elle ajouta :
— Par horreur du mariage, j'ai perdu la tête et j'ai voulu mourir.
— Que s'est-il donc passé ? demanda M"* d'Armaillac plus affolée encore.
Jeanne n'avait ni le courage ni la force de répondre.
— Madame, dit Martial en maîtrisant son émotion, j'ai voulu vous dire chez vous ce que je vais vous dire ici.
— Parlez donc ! monsieur.
— M"M'Armaillac a eu peur d'épouser M. Delamare. Elle voulait vous obéir, mais ce mariage révoltait son cœur. Elle croyait m'aimer; elle s'est risquée à venir jusque chez moi. Comme toutes les Jeunes filles, elle est romanesque; elle a voulu se punir de m'aimer et me punir de ne l'avoir pas aimée ; du moins elle croyait que je ne Taimais pas. En mon absence, elle est entrée ici, elle s'est couchée, elle a pris du poison et elle s'est donné un coup de poignard. Je vous le dis, madame, c'est un roman.
Martial voulait continuer, mais la comtesse n'écoutait pas, elle avait soulevé sa fille dans ses bras, elle avait découvert son sein et elle regardait d'un œil effaré la blessure toute noire.
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— Jeanne! Jeanne! ma Jeanne adorée, dis-moi que tu ne vas pas mourir ?
— Non^ maman, je ne mourrai pas^ puisque M. de Briançon m'a sauvée malgré moi.
La mère Jeta un regard, moitié farouche, moitié adouci sur Martial.
— Quand je suis rentré, continua-t-il, jugez de ma surprise en trouvant M"^ d'Armaiiiac évanouie sur mon lit, blessée au sein, pâle comme une morte. Elle était morte, en effet. Il était temps que j'arrivasse pour la rappeler à la vie. Je la crus si bien morte que je voulus mourir moi-même. J'allais me donner un coup de poignard, quand on sonna. C'était le médecin que mon petit nègre avait été avertir. Le docteur, à première vue, déclara que M"« d'Armaiiiac n'avait pu mourir de ce coup de poignard, mais il reconnut bientôt qu'elle était empoisonnée. Comment agir par le contre-poison? « Elle n^est pas morte, me dit le médecin qui avait senti son cœur battre, mais qui sait s'il lui reviendra assez de force pour que nous puissions agir par le contre-poison ? » J'avais ouvert la fenêtre; le docteur promenait son flacon sur les lèvres de M"« d'Armaiiiac. Ses yeux qui étaient restés ouverts ne voyaient plus, mais tout d'un coup elle soupira et murmura : « Maman! »
iGi Les larmes de Jeanne,
J'aurais voulu pour tout au monde que vous fussiez là. Je parlai de vous envoyer chercher, mais le docteur ne voulait pas d'émotion. Que vous dirai-je? M"«^ d^Armaillac est revenue à elle. Je Tai suppliée à genoux de vivre, en lui donnant ce christ à baiser. Elle a consenti à prendre le contrepoison.
La comtesse qui regardait le christ, le baisa avec transport en disant :
— O mon Dieu! O ma fille!
^me d'Armaillac reprit Jeanne dans ses bras.
— Pauvre folle! dit-elle en contemplant sa fille avec la joie de l'avoir retrouvée et avec la tristesse de la voir chez M. de Briançon.
— Que va-t-on dire de toi?
— Madame, dit M. de Briançon en prenant à la fois la main de la mère et de la fille, j'ai Thonneur de vous demander la main de M"* Jeanne d'Armaillac.
— Non, dit-elle en dégageant sa main, vous m'accuseriez d'avoir préparé la comédie du mariage.
— Alors, dit la mère ^ pourquoi es-tu venue ici?
— C'était pour ne pas épouser M. Delamare.
Je voulais mourir. Maintenant, puisqu'on me
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force de vivre, je vivrai pour Dieu. Je vais retourner à la maison, et dès que j'aurai repris mesforces, j'entrerai au couvent des Carmélites, oii m'attend mon amie Blanche.
— Voyons, tu es plus folle que jamais, dit M"* d'Armaillac avec un mouvement d'impatience, je n'ai que toi au monde et tu veux que je te perde.
— C'est la fatalité, dit la jeune fille. Maman, je t'en supplie, habille-moi et fais-moi porter en voiture pour retourner chez toi.
— Mademoiselle, dit Martial, vous savez bien que c'est impossible. J'ai demandé au médecin quand vous pourriez être transportée, il a ordonné deux jours de repos absolu. Voilà pourquoi, au lieu de vous conduire chez la comtesse, j'y suis allé seul.
— Oui, mais je sens que j'aurai la force d'accompagner ma mère.
Jeanne essaya de se soulever, mais elle retomba et perdit connaissance, brisée autant par l'émotion que par le poison et le coup de poignard.
— O mon Dieu! mon Dieu! dit M"« d'Armaillac en embrassant tour à tour Jeanne et le crucifix. Je vois bien que j'ai perdu ma fille. O mon Dieul mon Dieu ! ne prenez pas ma fille.
iG6 Les larmes de Jeanne,
M. de l^riançon, qui n'était pas tendre, sentit deux larmes couler sur ses joues. Il était profondément touché du renoncement de M"®d'Armailiac; il comprenait bien que dans sa fierté farouche, elle ne voulût plus épouser un homme qui l'avait trahie, comme une maîtresse qu'on trahit.
Maintenant qu'elle ne voulait plusde lui, même comme mari, après Tavoir adoré comme amant, il sentait qu'il allait l'aimer de toutes les forces de son âme, — si elle vivait, — car le médecin ne répondait pas encore d'elle, surtout si elle se laissait reprendre aux émotions violentes.
— Monsieur, dit la mère, vous me jurez que pas âme qui vive ne saura que M"° d'Armaillac est ici ?
— Je vous le jure, madame, car je n*ai dit son nom ni ù mes gens ni au médecin.
— Eh bien ! monsieur, faites-moi la grâce de me laisser seule ici avec ma fille, jusqu'au moment où je pourrai l'emporter sans qu'il y ait danf^er.
M"« d'Armaillac revenait à elle, Martial s'agenouilla devant le lit et lui baisa respectueusement la main, après quoi il salua la comtesse et sortit de la chambre pour lui obéir.
Il ne savait où aller; il descendit les Champs-
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Éiysées comme pour prendre conseil du hasard. Il rencontra un de ses amis qui Tentraîna au club où il joda un jeu désordonné.
— Tu es bien heureux, lui dit-on au bout d'une demi-heure, tu gagnes tout ce que tu veux.
— Est-ce que je gagne? dit -il, en posant du regard un point d'interrogation.
Il semblait revenir de Tautre monde.
A rheure du dîner il retourna chez lui et demanda à parler à la comtesse, mais la comtessa^ui fit dire qu'elle le suppliait de ne pas voir Jeanne ce jour-là. Il obéit encore. 11 alla dîner au café Anglais. A peine était-il à table que Marguerite Aumont vint s'asseoir à côté de lui.
— Eh bien, lui dit-elle, comment va-t-on chez toi?
— Je ne suis plus chez moi, répondit- il.
Il raconta à Marguerite qu'il avait laissé le -champ libre à la mère de celle qui avait voulu mourir.
— Tant mieux , dit Marguerite , tu viendras chez moi, d'autant plus que je ne veux plus jamais revoir ce lit funéraire.
Martial fit promettre à sa maîtresse, qui le lui ^vait promis le matin, de ne pas dire un mot de toute cette tragique aventure.
i68 Les larmes de Jeanne.
— Je ne dirai pas un mot, mais comment s'appelle cette folle?
Le comte de Briançon dit que c'était une étrangère, une Américaine, M"® Meredith.
— Sois tranquille, voilà un nom que je ne pourrai jamais prononcer.
Marguerite Aumont dîna avec son amant. Elle eut le tort de reparler sans* cesse de la folie de TAméricaine. Martial, qui voyait toujours Jeanne daqj sa pâleur de morte, qui jugeait de son amour par son désespoir, finit par imposer silence avec colère.
Marguerite se rebroussa et se mit à « blaguer » du haut de sa gaieté la vertu de ces demoiselles du monde qui s'en vont à minuit chercher des certificats chez leurs amants. Martial se fâcha tout à fait, il se leva, jeta la serviette sur la table et dit un bonsoir qui ressemblait fort à un adieu.
— Eh bien, lui cria Marguerite, va-t'en la retrouver sur ce beau lit nuptial.
Dès que le com.te de Briançon fut sur le boulevard, il se demanda s'il n'avait pas tort de briser avec Marguerite quand Jeanne avait brisé avec lui.
Cet homme, qui avait deux maîtresses qu'il adorait, il se sentait tout d'un coup seul.
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, — Comme il fait froid! dit-il, en s'enveloppant dans son pardessus^
Ce fut ce soir-là que le marquis de *** nous présenta Tun à l'autre.
— Voilà un homme heureux, me dit mon ami en s'inclinant devant Martial, il est adoré de toutes les femmes, on lui connaît toujours deux mai-
' tresses à la fois.
— Oui, dit Martial, deux maîtresses, mais il m'en faudrait une troisième ce soir.
— Vous avez raison, lui dis-je, celui qui a deux maîtresses n'en a pas une seule; ce qui fait la force de l'amour c'est Tunité, il faut avoir sept cents femmes comme Salomon, ou en avoir une seule.
Le comte de Briançon n'écoutait pas, il était tout à M"® d'Armaillac, il avait peur de trop Tai-
mer, il avait peur de ne plus être aimé.
— Ce poignard, disait-il en portant la main à son cœur, c'est moi qui en ai reçu le coup, — et la blessure sera mortelle — si Jeanne ne m'aime* plus.