LES DEUX MAITRESSES
E comte de Briançon passait deux fois par jour chez lui pour avoir des nouvelles de M"® d'Armaillac, mais il couchait au Grand-Hôtel, laissant toute liberté à la mère et à la fille.
Le second jour il avait écrit ce simple billet à Jeanne :
., « Dans mon profond amour pour vous, je ne sais plus qu'obéir. Soyez chez vous chez moi, ordonnez et j'obéirai. Je demande à Dieu votre résurrection. Quand vous irez bien, faites un signe, je serai à vos pieds pour toujours, — ou pour vous dire adieu. »
Quatre mortelles journées se passèrent. Pas un mot de Jeanne ni de sa mère. Quand Martial se
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présentait dans Tantichambre, on lui répondait presque toujours la même chose : « Mademoiselle est bien malade; le médecin n''a pas cessé d'être inquiet, la mère pleure toutes ses larmes. »
Seul le petit nègre disait que ça irait bien , mais ce n'était pas lui que le comte de Briançon écoutait.
Il alla chez le médecin pour l'interroger sérieusement.
Le médecin lui répondit qu'il avait eu raison du coup de poignard, mais que le poison continuait ses terribles ravages. La pauvre enfant n'avait plus ni corps ni âme.
Ce fut seulement le dixième jour que le comte de Briançon reçut ces mots, écrits par la mère de Jeanne :
« Monsieur,
« Venez voir ma fille qui veut vous parler. Écoutez-la, mais ne lui parlez pas vous-même, parce que la moindre émotion la tuerait.
a Comtesse d'Armaillac. «
Martial dînait à la table d'hôte du Grand-Hôtel, — un peu par désœuvrement, — quand ce billet le vint surprendre. Il jeta sa serviette, prit son
chapeau et alla en toute hâte rue du Cirque avec un peu de joie au cœur.
Dès qu'il entra dans la chambre à coucher, Jeannesourit amèrement et souleva lamain comme pour la lui tendre, mais la main retomba avant qu'il ne l'eût prise.
— Enfin, je vous retrouve! lui dit-il tout en saluant M""® d'Armaillac.
Jeanne fit signe à sa mère de s'éioîgner.
^me d'Armaillac obéit en silence.
— Pauvre femme! murmura Martiî^i, elle a presque autant souffert que sa fille.
— Ne parlons pas de mes souffrances, dit Jeanne; qu'est-ce que ces douleurs-là si je pense aux douleurs de mon âme?
Et après un silence :
— Enfin, Dieu n*a pas voulu de moi. Il y en a qui sont condamnés à mort, moi je suis condamnée à vivre...
Martial interrompit M"'' d'Armaillac.
— Jeanne, donnez-moi ma part du supplice^
— Plus que vous ne voudrez, Martial. Vous voulez railler en prononçant ce mot supplice, mais prenez garde, car je suis sérieuse, moi. Vous m'avez offert de m*épouser, j'accepte. Tant pis pour vous, il fallait me renvoyer à ma mère quand
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je pouvais retourner à elle le front haut et l'âme fière. Vous aviez une maîtresse, vous ne m*avez prise que comme une autre maîtresse. Quelle était la meilleure des deux? Je n*en sais rien...
— Ne parlons jamais de l'autre.
— Je n'en parlerai jamais! J'ai dit d'abord que je ne voulais pas de votre nom parce que vous aviez fait tout le mal. D'ailleurs, je ne pensais qu'à mourir, que m'importait un mariage in extremis qui n'eût fait que souligner ma faute? Mais aujourd'hui je reprends votre parole. Je serai votre femme.
Martial baisa avec effusion la main de Jeanne.
— Si c'est un sacrifice, je l'accepte avec religion, si c'est encore de l'amour, je l'accepte avec amour. Jeanne, je vivrai pour vous, rien que pour vous.
Jeanne sonna. M"® d'Armaillac reparut à la porte.
— Maman, lui dit sa fille, tout est arrangé.
Dès que je pourrai aller à l'église, M. de Briançon m'épousera. N'est-ce pas, Martial?
Martial dit oui à la fille et à la mère.
— Ecoutez, Martial, reprit Jeanne en lui parlant à mi-voix, le médecin nous a permis de rentrer chez nous aujourd'hui, vous viendrez nous
voir tous les jours, mais promettez-moi de ne plus revenir ici , c'est une maison maudite. Vous vendrez les meubles et vous prendrez un autre appartement.
— Vous avez raison, Jeanne, aussi ne reverrezvous rien de ce qui est ici, si ce n''est le portrait de ma mère.
jyjme d'Armailkc s'était approchée.
— Et maintenant, dit-elle à M. de Briançon, embrassez Jeanne et allez-vous-en.
Martial s'en alla, le cœur content, mais l'esprit inquiet : le cœur content parce que Jeanne lui avait pardonné et lui avait souri par toute la magie de ses yeux et de ses lèvres; l'esprit inquiet, parce que la question d'argent allait se poser devant la question d*amour; non pas qu'il songeât à lui pour l'avenir, mais il ne voulait pas condamner M"* d'Armaillac à une vie bourgeoise. Il lui paraissait indigne de lui de ne pas donner à sa femme toutes les joies du luxe; or comment allait-il s'y prendre? Avec une demi -fortune comme la sienne, c'était la ruine à courte échéance.
— Aléa jacta est^ s'écria-t-il en reprenant son insouciance, s'il y a un Dieu pour les ivrognes, il y a aussi un Dieu pour les amoureux.
Quand il rentra au Grand-Hôtel, deux heures
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après, on lui remit une lettre aux armes, je veux dire aux parfums de M"® Marguerite Aumont.
— Ah diable! dit-il, je ne songeais plus à cellelà.
Il y songeait encore. M"® d'Armaillac avait pris son cœur sans en chasser Marguerite. C'était comme une place forte au moment de l'assaut, où amis et ennemis se combattent pied à pied. Ce sybarite s'était trop complu aux caresses de la courtisane pour n'en point garder un doux et vif souvenir. Il se rappelait avec un charme'pénétrant toutes les scènes de cette comédie romanesque qui avait duré six mois : les promenades à la mer, les voyages à Monaco, les avant-scènes des petits théâtres, les soupers bruyants, les téte-à-téte voluptueux, toutes les folies de la folle jeunesse. • — Je ne veux pas lire cette lettre, dit Martial comme s'il craignait de se laisser reprendre à cet amour condamné.
Mais il n'eut pas le courage de déchirer la lettre.
En rentrant dans sa chambre, à l'hôtel, il la posa sur la cheminée. Mais au moment de se coucher, après avoir écrit une page profondément amoureuse à Jeanne, il ne put s'empêcher de re prendre la lettre de Marguerite, de la décacheter et de la lire.
lyô Les larmes de Jeanne.
Voilà ce que lui disait son amoureuse maîtresse :
« Mon cher Martial,
« J*ai voulu braver mon cœur, mais je m'avoue vaincue. J'ai passé devant loi, rieuse et insolente, mais aujourd'hui je n'y tiens plus, et je t'avoue que je meurs de chagrin. On s'imagine que rien n'est plus simple que d'aller d'un amour à un autre, mais pour cela il ne faudrait pas avoir de cœur.
a Je croyais que le cœur était un mot, mais c'est quelqu'un. Mon cœur, c'est tout moi. Si tu m'aimes encore, viens bien vite; si tu ne m'aimes plus, viens encore. Je te jure que je ne peux pas vivre sans toi. Si tu en aimes une autre, donnemoi une heure tous les jours pour me faire illusion. Je suis mortellement désespérée.
« Je t'embrasse. Je ne parle pas de mes larmes parce que c'est béte ; d'ailleurs, tu te moquerais de moi.
« Marguerite. »
Le comte de Briançon aurait bien voulu faire l'esprit fort en lisant cette lettre, mais il avait trop
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aimé Marguerite, peut-être l'aimait-ii trop encore.
Il relut la lettre qu'il venait d'écrire à M"*^ d'Armaillac, après quoi il relut la lettre de Marguerite.
— C'est bien, dit-il; me voilà enfoncé Jusqu'au cou dans ces deux passions.
Il demanda conseil à sa raison et à son cœur; sa raison lui conseilla de ne plus voir Marguerite, mais son cœur l'emporta.
Il était minuit et demi. Il descendit sur le boulevard sans bien savoir encore ce qu'il allait faire.
11 prit une voiture qui le conduisit rue de Malesherbes, où il remit la lettre de Jeanne, mais la même voiture le conduisit chez Marguerite.
— Après tout, pensait-il, je puis bien la voir une fois encore pour lui dire adieu.
Mais...
Marguerite Aumont se jeta dans les bras de Martial en fondant en larmes. Il fallait bien la consoler.
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Le lendemain à midi elle n'était pas encore consolée.
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