DE LA PLURALITE DES FEMMES
E comte de Briançon oublia toute raison et toute dignité. On pourrait supposer que la question d'argent le dominait* encore et réloignait de ce mariage promis et sacré. Il n'en était rien. Il avait fait le sacrifice de la fortune, décidé à vivre comme il plairait à Dieu. S'il était retombé dans les bras de Marguerite, ce n'était pas pour fuir Jeanne : il obéissait à la fatalité, comme tous ceux qui brisent leur volonté au premier choc .
— N'est-ce pas, lui dit Marguerite quand il la quitta, que c'est à la vie à la mort entre nous?
— Ne parlons pas de la mort.
— J'en veux parler, moi. Crois-tu donc que je
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n'aurais pas le courage de me donner aussi un coup de poignard ? Et moi je ne me manquerais pas. M. de Briançon savait que ces folies-là sont contagieuses, aussi voulut-il changer de conversation.
— Mon petit chat^ tu es née pour vivre et pour 3tre belle...
— Et pour t'aimer. Et pour que tu m'aimes. Je te condamne à dîner avec moi puisque tu refuses de déjeuner.
— Oui, je dînerai avec toi.
Martial promettait des lèvres, sans savoir ce qui allait se passer.
En rentrant au Grand- Hôtel, il trouva une lettre de Jeanne.
La pauvre folle s'était reprise à toutes ses illusions. Elle lui contait ses révcs de bonheur, tout un horizon d'or et d'azur; l'arc-en-ciel après l'orage.
Elle finissait sa lettre par ces mots :
a Ma mère vous aime comme son fils. Venez dîner avec elle. Je vous regarderai et je serai heureuse. Ce sera mon dîner, car ma gourmandise ne va encore que jusqu'au lait glacé. »
— Je dînerai avec Jeanne, dit Martial emporté par son cœur.
i8o Les iarmes de Jeanne.
Mais, à l'heure du dîner, il aurait voulu se couper en deux.
Ceux qui n'ont pas aimé deux femmes ne comprendront pas Martial, mais de toutes les passions, celle de l'amour est la plus fantasque ; ce qui fait la force et la faiblesse du cœur, c'est qu'il n'a jamais passé par la logique d'Aristote.
M. de Briançon aimait Marguerite Aumont, et se sentait sous le charme de Jeanne d'Armaillac.
Ce n'est pas ma faute, ni la sienne, c'est la faute de son cœur.
Une comédienne, très-connue par l'esprit de son jeu et le jeu de son esprit, disait sans faire de façon :
— J'ai eu bien peu d'amants dans ma vie, m^iis j'en ai toujours eu deux à la fois.
— Pourquoi ! lui demandait-on.
— Parce que l'un me faisait aimer l'autre.
Quand j'étais avec celui-ci, je me promettais toutes sortes de joies avec celui-là.
Et elle ajoutait : ^
— il faut dans l'amour du réel et de l'idéal ; le réel c'est l'homme qui est à vos pieds, Pidéal c'est l'absent.
Mais tout le monde n'a pas cette philosophie de se servir à point du réel et de l'idéal. Çombîeii
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qui prennent l'idéal pour le réel! Combien qui prennent pour leurs lèvres ce qui était destiné à leur âme!
Martial ne voulait pas brouiller les philosophes, Platon avec Aristote, Descartes avec Spinosa. il aimait Jeanne comme Marguerite d'un amour qui renfermait tous les amours, mais.tout à la fois réel et idéal.
Le cœur humain est l'abîme des abîmes; c'est vainement qu'on y descendra avec Werther et don Juan, Alceste et Des Grieux, ou plutôt avec Larochefoucauld et la Bruyère qui en remontreraient aux sept sages de la Grèce. Tout homm« a son caractère et sa passion. Ce qu'il y a de plus merveilleux dans cette créature que Dieu a faite d'un peu d'argile et d'un rayon brisé, c'est qu'il lui a donné la diversité à l'infini. Une âme ne ressemble pas plus à une autre âme qu'un corps à un autre corps. Vu à distance, tout est pareil. Buffon dit : ceci est un homme, ceci est un lion, ceci est un aigle, ceci est une rose; mais combien de variétés pour le moraliste, pour le philosophe pour le romancier, ce philosophe et ce moraliste par excellence quand il se nomme Le Sage ou Balzac. L'homme, dira M. de Buffon, aimera la femme parla loi de la nature; par la loi divine, dira un
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i82 Les larmes de Jeanne»
poëte; selon Jésus-Christ, l'homme n'aimera que sa femme; selon Mahomet il aimera toutes les femmes si son champ de maïs est assez grand pour les nourrir. Des analystes prétendent que le cœur ne peut battre que pour une seule femftie, d'autres disent que ce foyer perpétuel peut se diviser à l'infini. Hier le Vésuve a brûlé Herculanum, demain il brûlera Pompéia. Est-ce l'esprit qui gouverne le cœur, est-ce le cœur qui règne sur l'esprit? La sibylle de Cumes, les sphinx d'Égypte, les sorcières d'Ecosse, répondraient mal à cette question. Faut-il écouter les poètes qui habillent l'amour d'une robe d'or et d'azur, qui donnent à Vénus l'arc-en-ciel pour ceinture, qui couronnent la volupté des auréoles de l'idéal? C'est encore l'amour divin^ mais il n^a déjà plus cette primitivité savoureuse des simples de cœur : là commence la pluralité des femmes, parce que la poésie est la critique de l'œuvre de Dieu; elle veut mieux faire dans son orgueil : Horace chante les yeux de Lydie, mais il adore la chevelure de Chloé, mais il se passionnera tout à l'heure pour la bouche de Néera.
Après la poésie, sinon avec la poésie, vient la décadence, ou si vous aimez mieux la civilisation, ce qui est tout un. Les vanités, qui sont les gran^
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des déesses du jour, ont répandu leurs poisons jusqu'au fond du cœur. C'est alors que se révèlent les Don Juan. Ils se prennent à une femme parce qu'elle est célèbre au bois ou à l'Opéra; ils se prennent à une autre parce qu'elle est renommée pour sa beauté parmi les duchesses. Un seul amour! c'est l'enfance de Part. N'y a-t-il pas le soir et le matin? au théâtre la salle et les coulisses? dans le monde le sermon et les courses? Quand finit le bal des duchesses, la sauterie de ces dames est à peine commencée. Ne faut-il pas être des deux mondes? On ne compte à Paris que si on est coté dans les deux sphères. N'est-ce pas charmant d'avoir le paradis chez soi et Tenfer chez sa maîtresse ? Qu'est-ce que le bonheur sans les larmes ?
Dans la civilisation primitive, un homme aime une femme; elle devient sa contre-épreuve; son âme se forme à Pimage de la sienne; il se retrouve en elle, il s'aime en elle, il souffre en elle et veut mourir en elle : c'est l'homme brutal et divin. On n'est plus tout d'une pièce, on n'a plus les mœurs barbares de la primitivité, mais le rayon du ciel ne passe plus sur le front ; les plaisirs simples semblent trop simples, on les pimente par toutes les recherches de l'impossible et de l'im-
prévu, voiià pourquoi deux amours sont arrivés à se disputer le même cœur.
Ce sont les amours charmeurs, tyrannîques, réprouvés, impitoyables.
Martial dîna avec M™® d'Armaillac , sous les yeux charmés de Jeanne.
Mais avant le dîner il avait écrit à Marguerite qu'il souperait avec elle.