IL LAIME, UN PEU, BEAUCOUP
EPENDANT M"® d'ArmaiUac ne reprenait pas de forces; elle avait beau vouloir vivre , elle ne pouvait vaincre la fièvre. Elle avait été atteinte profondément : non-seulement, pour la remettre sur pied, il lui fallait toute sa jeunesse, mais il lui fallait aussi beaucoup de temps. Elle espérait de semaine en semaine fixer lejour du mariage; mais déjà plus d'un mois s'était passé sans qu'on pût se décider à publier les bans.
M. de Briahçon venait tous les jours deux fois; il déjeunait avec la mère et la fille. Jeanne ne se levait pas toujours; on traînait une petite table devant le lit pour donner à Jeanne l'illusion de la santé; elle était d'ailleurs heureuse; la du-
iSù Les larmes de Jeanne,
chesse *** et M""® de Tramont venaient la voir souvent; on leur avait dit et elles avaient répété dans le monde que M"' d'Armaillac avait eu une crise terrible la veille de son mariage avec M. Delamare, qu'elle avait voulu se sacrifier aux idées de sa mère, mais qu'au dernier moment, vaincue par le sacrifice, elle avait voulu mourir.
Martial paraissait plus tendre que jamais; il arrivait tous les jours avec des fleurs, des bonbons , des chatteries. On passait des heures en causeries intimes. Comme Jeanne était curieuse, il lui contait mot à mot toutes ses actions; elle voulait qu'il continuât à aller dans le monde et au théâtre, ne fût-ce que pour lui dire la chronique littéraire et galante.
Quand je dis qu'il lui contait mot à mot toutes ses actions, je perds de vue M"** Marguerite Aumont. Mais lui ne la perdait pas de vue; s'il donnait tous les jours quatre heures à sa fiancée, il en donnait bien deux à sa maîtresse; il n'avait donc rien changé à sa vie; il Se promettait tous les jours de rompre une bonne fois avec Marguerite, mais le lendemain il ne tenait pas compte de sa promesse. Il avait vu beaucoup de ses amis ne quitter leur maîtresse que la veille de leur mariage, il s'abandonnait lâchement à sa double passion.
// l'aime^ un peu^ beaucoup, 1X7
Un jour de beau soleil, la duchesse *** décida M"" d'Armaillac à s'habiller et à descendre dans son landau.
— Ma toute belle, je vous conduirai au bois, c'est l'heure où il n'y a encore personne. Nous irons boire du lait au Pré Catelan.
Jeanne se laissa faire; il lui semblait qu'en respirant l'air vif à travers les arbres, elle repren* drait un peu de ses forces.
Elle était si faible encore qu'il fallut la porter dans la voiture de la duchesse ; mais une fois dans l'avenue de l'Impératrice, elle se sentit mieux ; elle remercia la duchesse en disant : « C'est vous qui me sauvez, voyez plutôt, je n'ai plus la fièvre. » Et elle tendit la main à son amie, qui lui dit que la gaieté de l'âme était la santé du corps. •
Aussi ce fut un sourire perpétuel jusqu'au Pré Catelan.
— Enfin, pensait Jeanne, me voilà revenue à moi; c'est aujourd'hui vendredi, demain Martial pourra faire publier les bans; nous nous ma* rierons dans quinze jours.
La duchesse devait partir pour l'Espagne; elle lui demanda de rester pour son mariage, en lui disant que cette fois c'était sérieux.
i88 Les larmes de Jeanne.
— Je suis si heureuse de votre bonheur, lui dit la duchesse, que je ne partirai pas avant votre mariage; vous serez trop belle à voir ce jour-là pour que je ne veuille pas me donner ce spectacle.
On arrivait au Pré Catelan.
— Quel malheur! dit Jeanne, il y a déjà du monde.
— Oh! ne vous inquiétez pas, ce sont des malades; d'ailleurs nous ne descendrons pas du landau.
Quand on fut devant la laiterie, la duchesse fit signe à une des femmes de service. Elle demanda deux tasses de lait. « Du lait chaud, ditelle, allez le chercher à l'étable. »
Gomme Jeanne suivait des yeux la fille de service, elle vit apparaître deux figures qui la rejetèrent dans sa fièvre, presque dans son délire. C'était M. de Briançon qui sortait gaiement de rétable avec Marguerite Aumont. On eût dit, en vérité, qu'ils venaient de boire du vin de Qiampagne, tant ils étaient en belle humeur.
Marguerite se pencha sur l'herbe pour cueillir une pâquerette pendant que Martial roulait une cigarette. La courtisane effeuilla la marguerite en disant tout haut sans s'inquiéter des assistants :
Jl l'aime^ un peu, beaucoup. 189
— Tu m'aimes, — un peu, — beaucoup, — passionnément...
— Point du tout, dit Martial.
Marguerite lui jeta les pétales dans la figure.
A cet instant M"« d'Armaillac tombait dans les bras de la duchesse.
— Ma chère Jeanne, qu'avez-vous donc?
— Ce que j'ai? Vous ne reconnaissez pas Mar-
tial avec sa maîtresse?
— Oui, je le reconnais. C'est infâme.
La duchesse pressa Jeanne sur son cœur.
— Oui, oui, cachez-moi bien, dit M"^ d'Armaillac, car je ne veux pas qu'il me voie.
Le soir, M. de Briançon devait venir dîner chez M™® d'Armaillac.
Il vint. C'était le même masque souriant, les mêmes regards amoureux. Jeanne était si malade qu'elle n'avait plus de voix.
— Ah 1 c'est vous, murmura-t-elle doucement.
Elle n'avait rien dit à sa mère.
— Comme je suis désolé de vous voir plus malade, Jeanne I
— N'est-ce pas? C'est qu'aujourd'hui j'ai encore reçu un coup de poignard.
Elle regarda fixement Martial.
— Qu'avez- vous fait de votre matinée? lui demanda-t-elle d'une voix plus douce.
Martial n'avait aucune idée qu'on eût pu le voir avec Marguerite Aumpnt au Pré Catelan. Les enfants se mettent la main sur la figure et s'imaginent qu on ne les reconnaît pas. Les Parisiens traversent Paris dans le flux et le reflux, dans le va-et-vient, dans le tohu-bohu, sans penser qu'ils sont en spectacle. Martial ne se cachait jamais, convaincu que nul ne s'inquiétait de ses actions, aussi répondit-il à Jeanne en toute insouciance :
— Vous savez, je suis allé çà et là. J'ai monté à cheval pour aller au bois et pour mieux penser à vous.
— Ah ! oui ,. pour mieux penser à moi dans la solitude, n'est-ce pas?
— Les amoureux ne sont jamais seuls. Ne voient-ils pas toujours devant eux la figure aimée? Mais que parlez-vous d'un autre coup de poignard ?
M''® d'Armaillac, qui s'était contenue et qui avait caché sa blessure par un sourire,'éclata dans sa colère.
— Oui, un coup de poignard; cette fois il sera mortel , car c'est vous qui me l'avez donné.
— Moi?
// V aime ^ un peu^ beaucoup, 191
— Oui, je vous ai vu avec celte fille quand elle a effeuillé une marguerite pour vous la Jeter à la figure.
Martial ne trouva pas un inot à répondre.
— Adieu, monsieur, reprit Jeanne en cachant ses larmes, vous m'avez tuée deux fois; si j'en reviens, faites-moi la grâce de ne pas me tuer une troisième fois.
Martial eut beau supplier par le regard et par la prière, M"® d'Armaillac fut inflexible; elle lui indiqua la porte avec une volonté si impérieuse, qu'il obéit sans le vouloir.
Il devait aller le soir, comme de coutume, chez Marguerite Aumont; il lui écrivit ce simple mot :
ce Cette fois, Marguerite, c'est bien fini : la fa* talité nous sépare, ne nous revoyons Jamais.
« Martial. »
Pour toute réponse, Marguerite envoya à Martial une lettre encadrée de noir.
C'était une invitation à son convoi pour le surlendemain.
On trouva cette page dans les papiers de Marguerite :
« Le bonheur ne se raconte pas. J'ai passé six mois dans toutes les joies du cœur, six siècles, — six jours!
tt Je croyais au bonheur éternel, mais une femme est venue me jeter à la mer.
« Martial n'a pas cherché cette femme, mais cette femme l'a pris et me l'a pris. J'ai toutes les fureurs de la lionne et toutes les douleurs de l'abandon.
a II vient de me dire adieu pour jamais, — pour jamais c'est le tombeau. — Je veux mourir.
a Croit-il donc que je vais rire de mon cœur comme la première venue ! Non. Il m'avait soulevée dans l'abîme, j'y retombe brisée.
tt J'en ai assez de cette vie impossible, A la recherche de l'argent des autres, sous la réprobation de tous, maudite par ma mère, maudite par moi-même.
« Ma mèrel Je ne lui écrirai même pas. Ce que je veux, c'est l'oubli !
« Un pareil amour, n'est-ce pas l'expiation par la grâce ! »
J'allai à l'enterrement de Marguerite. Il faut saluer tous les courages, même le courage de savoir mourir pour un bon sentiment.
// l'aime, un peu, beaucoup. ig'i
On ne la jeta pas à la fosse commune, car M. de Briançon avait donné des ordres pour qu'elle eût un tombeau,
-— Eh bien! me dit un ami devant la fosse refermée, elle ne sera pas oubliée. Si M. de Briançon ne meurt pas de chagrin, c'est qu'on ne meurt pas de chagrin; vous ne le rencontrerez pas à l'église, mais vous le rencontrerez au Père- Lac h ai se.
Au Père-Lachaise nous rencontrâmes Martial.
11 nous tendit la main gauche, car il avait la main droite en écharpe.
Il s'était battu pour un mot dit devant lui contre M"°.d'Armaillac,
— Je me suis battu pour une autre, nous dit-il, mais je crois que c'est elle que j'-aimais.