LES INSÉPARABLES
ADEMOisELLE d'Armaillac fut conduite un soir, par la duchesse***, chez la célèbre duchesse au graiit de beauté, plus connue sous le nom de la princesse que sous le nom de la duchesse; son mari qui n'était que prince était devenu duc, mais déjà la renommée de sa femme avait couru les deux mondes, si bien que la duchesse était toujours « la princesse au grain de beauté » ou « la princesse Charlotte. »
Tout Paris a vu la duchesse à l'œuvre : îbmment elle avait oublié son premier amant par le second; comment, par un raffinement de voluptueuse cruauté, elle avait embrassé celui-ci à l'heure oU se tuait celui-là. Un philosophe qui
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n'aimait pas les femmes a dit que toutes avaient dans le sang une goutte de sang de vipère, voilà pourquoi il faut tout craindre d'une femme dés^ œuvrée.
La princesse plut beaucoup à M"* d*Armaillac. C'était un peu son contraste. Elle qui avait le caractère hautain et Tesprit impérieux, elle qui avait la beauté sculpturale, sévère, presque terrible, elle admirait en la princesse toutes les félineries et tous les serpentements d'une femme qui cache son jeu. Celle qu'on avait surnommée a un Ange sur la Terre » n'avait qu'un masque, la princesse en avait mille, tandis que M"* d'Armaillac n'en avait point du tout. La princesse s'abandonnait à toutes les molles attitudes des femmes vaporeuses et romanesques; c'était tour à tour un roseau brisé et un roseau qui relevait la tête.
Dans ses yeu* profonds on lisait les livres les plus opposés ; elle avait la science du sourire comme la science de l'éventail. C'est devant elle que François I" eût chanté sa chanson : « Souvent femme varie, bien fol est qui s'y fie. » Son âme ne gardait jamais les mêmes images, pareille à un miroir qui passe dans la rue. Elle était affamée d'amour, mais elle méprisait les amou-
ig^ Les larmes de Jeanne.
reux. Elle les trouvait sots et fats, aussi s'amusait-elle, comme à la comédie, de toutes les sérénades qu'ils lui débitaient. Elle avait dit un soir à son second amant : Monsieur, je ne vous connais pas. Et depuis qu'elle avait brisé, elle s'était juré de ne plus recommencer ce qu'elle appelait un métier de dupe. Elle avait, comme cette autre grande dame bien connue, la fierté de l'épiderme ; elle ne pouvait plus se résigner à être à quelqu'un, pas même à son mari qui se résignait à faire le bonheur de M"« Fleur de Pêche.
On parlait dans le monde de la princesse à peu près comme on parlait de M"° d'Armaillac : on les croyait un peu beaucoup fantasques; on les traitait d'esprits forts; on les jugeait grandes cequettes; mais on n'allait pas jusqu'à les accuser d'avoir passé le Rubicon de l'amour. Dès qu'elles se virent, ce fut une vraie passion de l'une pour l'autre; au bout de huit jours elles ne pouvaient plus se quitter. On sait que M"« d'Armaillac avait aussi un grain de beauté, on finit par les surnommer dans leur monde a les deux grains de beauté. » On ne manqua pas de dire qu'elles étaient trop passionnées l'une pour l'autre, comme on avait dit il y a dix ans de la chanoinesse rousse et de la Messaline blonde.
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Un moraliste qui s'appelle comme moi a dit quelque part. « Ce n'est pas l'homme qui perd la femme, c'est la femme. »
M"® d'Armaillac s'était bien perdue toute seule, mais au moins, c'était le cœur qui avait emporté l'esprit. L'amour quand il est vrai est à moitié pardonné. La princesse faillit entraîner Jeanne dans l'amour qu'on ne pardonne pas : l'amour pour de l'argent — ou, si vous aimez mieux, pour des perles. — Combien de vertus qui ne résisteraient pas à un collier de perles de dix mille louis î Donc un jour, la princesse ennuyée d'entendre toujours Jeanne se lamenter dans les tristesses de son premier amour, la jeta sur le chemin d'un grand d'Espagne, qui ne rencontrait pas à Paris beaucoup de rebelles.
C^était le duc d'Obanèz.