‹ Les Larmes De JeanneChapitre 24 sur 42 · LE MUSEE DES TENTATIONS · texte numérisé non relu

LE MUSEE DES TENTATIONS

EPENDANT le duc d'Obanèz, qui n'avait pas peur des embarras de voitures quand il conconduisait aux Champs-Elysées, se trouva dans un embarras de femmes en re<itrant chez lui. Ce grand d'Espagne, qui avait fui son pays un jour de révolution, n'avait d'autre ambition que d'être bon capitaine dans les batailles de femmes oU bon politique dans les aventures galantes. Qui ne le connaît à Paris dans le monde des fêtes et des robes à queue ? 11 a ses entrées partout. Chez ces demoiselles, comme chez ces dames, on l'aime pour ses cheveux noirs, pour sa barbe héroïque, pour ses yeux d'aigle, pour sa raillerie diabolique, pour son cœur d'or — et peut-être aussi pour son

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argent comptant — Il en a tant qu'il pourrait entretenir les trois ou quatre rois qui sont en villégiature à Paris. Il adore les femmes blondes, mais il ne hait pas les femmes brunes, encore moins les rousses ; pourvu qu'une femme soit une femme par la beauté, par le charme ou par l'esprit, elle . est fort de ses amies. Il se fera tuer pour un mot mal sonnant dit contre une d'elles, car chez lui Tépée est aussi vaillante que le cœur. Il a une autre vertu ; chez lui tout est mystère ; il ne conte pas ses aventures et ne permet pas qu'on les conte par à peu près; en un mot, c'est un galant homme de la tête aux pieds. Il habite, avenue de l'Impératrice, le petit hôtel du duc de Parisis, que lui a loué la duchesse, depuis que la pauvre Violette s'est réfugiée en Bourgogne. Il n'a pas la prétention de don Juaniser comme Octave; il ne se croit pas un tel virtuose, mais enfin il tient bien son jeu ; il est un peu distrait et oublieux ; il a tant d'affaires amoureuses sur les bras qu'il ne sait pas toujours où donner de la tête. Voilà pourquoi le soir du bal de M'"^ de Tramont il se trouva dans un embarras de femmes. Sans doute il avait prouvé à M"« d'Armaillac que le plus court chemin pour aller chez sa mère était de passer par l'avenue de l'Impératrice. Il était d'ailleurs sur-

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pris que Jeanne lui résistât si peu : elle paraissait s'abandonner à lui comme si elle fût entraînée par l'amour. Il s'imaginait déjà qu'elle allait lui tomber dans la main comme une pêche mûre.

Mais ils étaient à deux de jeu ; M"® d'Armaillac n'écoutait plus son cœur comme la première fois. Voulait-elle se venger de son premier amant en devenant la maîtresse du duc d'Obanèz ? Non.

Voulait-elle se venger de l'argent par l'argent ? Elle avait trop longtemps souffert de n'en avoir pas ; sa beauté radieuse demandait un cadre d'or ; Dieu ne lui avait-il pas donné droit aux diamants et aux perles? Elle était humiliée d'aller en fiacre comme une bourgeiose, il lui était même arrivé de prendre l'omnibus comme un blanchisseuse.

D'un regard rapide et sûr, elle commençait à juger le monde pour ce qu'il vaut. Qu'est-ce que la vertu? Une femme qui ne sait pas s'habiller, une fille qui renonce à tout hormis au confessionnal. Maintenant que le cœur avait entraîné Jeanne si loin dans le péché, elle ne pouvait plus avoir l'estime de soi-même ; que lui importait Testime des autres, si elle pouvait mener la vie à quatre chevaux ? Et d'ailleurs, avec son nom et sa fierté, se sauverait-elle pas les apparences? Qui oserait l'accuser^ dans ce beau monde, oh les

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trois quarts des femmes n'osent pas Jeter la première pierre ? où les hommes ne sont charmants qu'avec les pécheresses?

Mais pour mener la vie à quatre chevaux, il faut avoir de quoi les nourrir ; c'est pour cela que Jeanne s'aventurait cette nuit-là avec le duc d'Obanèz, ne voulant pas s'avouer qu'elle était à vendre, mais décidée à accepter dans la corbeille de ce mariage de la main gauche, une rivière de diamants ou plutôt un collier de perles à cinq rangs que le grand d'Espagne lui avait déjà promis.

C'était, disait-il, par amour de l'art : ne donnet-on pas des bijoux à la madone ? Il n'était jamais si heureux que le jour oti il plaçait si bien ses diamants ou ses perles. Embellir une femme déjà belle, n'est-ce pas faire œuvre d'artiste ? Si bien que M"^ d'Armaillac pouvait se figurer que le duc d'Obanèz ne ferait avec elle que de l'art pour l'art. D'ailleurs, elle s'était donnée pour rien, elle ne voulait pas se donner pour de l'argent.

Le grand d'Espagne ne pénétrait pas l'âme de M"® d'Armaillac; il avait bien quelque fatuité, mais il s'étonnait pourtant de vaincre si vite cette belle dédaigneuse. Il ne pouvait croire que la question d'argent fût pour quelque chose dans Tentraînement de Jeanne. Au fond, c'était un

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philosophe pratique, il prenait les femmes comme elles sont, sans les vouloir passer au laminoir de Platon ou de La Rochefoucauld. Il savait bien que le moraliste qui a dit : « toutes les femmes sont la même, » n^avait connu qu'une femme.

Toutes les femmes sont la même pour trahir, mais noh pour se laisser prendre.

Cependant le coupé du duc avait passé la grille et arrivait devant le perron; un valet de chambre se présenta à la portière.

— Monsieur le duc est attendu, murmura-t-il à mi-voix*

— Ah ! diable, pensa le duc, j'avais oublié.

— Madame, dit-il à Jeanne en lui offrant la main pour descendre, il paraît qu'il y a chez moi un conciliabule politique. Je vous demande cinq minutes pour mettre tout le monde d'accord, Je vais vous conduire dans le petit salon.

Le valet de chambre 'se pencha à l'oreille du duc. « Mais, monsieur le duc, il y a une de cts dames dans le petit salon. »

— J'ai tout deviné, dit M^'" d'Armaillac, vous m'avez offert une tasse de thé sous prétexte de me montrer vos richesses; mais il paraît que la place est prise, je m'en vais.

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Jeanne voulut remonter dans le coupé; comme le duc la retenait :

— Non, dit-elle, en reprenant son air impérieux ; mettez vos femmes à la porte, ou je m'en vais.

Le duc obéit en se disant : « celles-là reviendront. »

Il s'imaginait avoir raison bien vite du cœur de Jeanne, — qui, selon la princesse, ne cherchait que l'occasion de 5e venger, — mais tout se passa en vagues conversations. Dès que le duc disait un mot galant, M"*' d'Armaillac prenait son grand air. Il ne voulut pas la laisser partir sans lui faire traverser les salons et les chambres de son hôtel.

C'était le Vatican aux flambeaux. Le duc donnait un peu dans le théâtral ; il n'était pas fier de sa fortune, mais il était fier de ce petit palais où il avait amassé pour trois ou quatre millions de marbres, de bronzes et de meubles rarissimes. •

— Pourquoi me faites-vous voir tout cela? lui demanda M"^ d'Armaillac. Est-ce que vous voulez me prendre à vos pièges dorés? Songez donc que si je suis venue ici, c'est parce que je n'ai pas peur de vous.

— Non, ce n'est pas pour cela, mais toutes ces belles choses s'ennuieraient si on ne les regardait

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pas. Quand j'ai la bonne fortune de rencontrer une femme de haut goût, je la promène ici — si elle est belle — pour être agréable à mes antiques.

Jeanne admirait en passant, mais passait vite en disant : — Vous savez que ces dames vous attendent.

Elle allait redescendre l'escalier quand le duc la retint par ce mot ;

— Nous avons oublié les bijoux.

Devant ce mot, une femme n'est jamais maîtresse d'elle-même, aussi M"® d'Armaillac retourna-t-elle sur ses pas vers un petit cabinet près de la chambre à coucher du grand d'Espagne.

— Voyez, dit le duc d'Obanèz, comme j'ai bien habillé ce cabinet introuvable.

La pièce était tendue de damas rouge pourpre qui rehaussait encore l'éclat des bijoux épars dans trois armoires en bois noir d'un dessin sévère. Une quatrième armoire renfermait les décorations du duc : la Toison d'or et les menus hochets de la vanité.

j^iie d'Armaillac s'arrêta d'abord devant cette armoire.

— Avouez, dit-elle au duc, que vous êtes bien plus femmes que nous, vous autres hommes.

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"outes ces croix ne sont que des prétextes à vous abiller mieux.

— Aussi les appelons-nous des décorations, '^ous faites Tesprit fort, mademoiselle, mais si je ous donnais à choisir entre une commanderie à ous mettre au cou et une rivière de diamants, ue choisi riez-vous?

Le duc entraînait M"* d'Armaillac vers Tarloire aux diamants, mais elle s'arrêta devant armoire aux perles.

— Ce que je choisirais, dites-vous? Ce serait ce ollier de perles à cinq rangs.

— Vous aimez mieux les perles que les dialants?

— Mille fois mieux. Songez donc que les péris, si j'en crois la légende, sont tombées toutes ivanies du sein de Vénus. Ce sont des filles de \ mer qui ne demandent qu'à vivre sur le cou u sur le bras des femmes.

Le duc ouvrit l'armoire aux perles,

— Oui, oui, dit-il en prenant le collier, ces [lies de la mer seraient bien heureuses, les gournandes qu'elles sont, de vivre sur votre sein. Zomme elles deviendraient belles, si vous les lourrissiez de votre chair de pêche !

Disant ces mots, le grand d'Espagne passa le

collier au cou de M'^® d'Armaillac. On n'a pas oublié qu'elle était décolletée, puisqu'elle venait du bal de la princesse ***. Le duc dégraffa la pelisse pour que les perles prissent leur place en toute liberté.

— Voyez, reprit-il, on dirait que ces perles sont déjà heureuses d'être à un si beau festin.

— Chut, dit Jeanne en ramenant sa pelisse, je ne suis pas ici au bal, je suis chez vous.

— Les femmes sont adorablement illogiques, elles vont au bal à moitié nues^ sans s'émouvoir et sans rougir, mais elles ne veulent pas montrer un petit coin d'elles-mê.nes quand elles sont en tête-à-tête.

— Que voulez-vous, les femmes au bal ce sont des statues dans des jardins publics.

M"' d'Armaillac s'était mise une seconde fois devant la psyché pour voir si elle était belle avec des perles.

— Oui, oui, dit-elle, les perles me vont bien ; comme c'est doux à porter ! .

— C'est doux et chaste. Une femme sans perles est trop décolletée.

— Vous avez peut-être raison , aussi je vous emporte ce collier pour jusqu'à demain.

— Oui, dit le duc avec empressement, faites*

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nous cette grâce, à moi et à mes perles; dormez cette nuit avec elles : elles seront bien plus belles quand vous me les rapporterez.

Le duc avait pris la main de M"® d'Armaillac, tout en se penchant pour l'embrasser sur les cheveux.

-^ Un baiser pour chaque perle, dit-il.

-r- Rien que cela, mais songez donc que nous nç pourrions pas compter. Vous êtes bien gourmand, mon cher duc I Et si je vous prenais au mot?

— Prenez-moi au mot.

Et, souriant : — Je ne vous prendrai pas à la gorge pour reprendre mes perles.

— Rassurez-vous, demain je me risquerai une seconde fois ici pour vous les rapporter, mais seulement à minuit, après avoir émerveillé tout le monde à TOpéra.

— Ne faites pas cette folie, les jalouses jaseraient sur vous.

— Allons donc! elles diront que j'ai des perles fausses, c'est ce qui m'amusera.

Le duc avait embrassé M"« d'Armaillac. Elle s^indigna à demi et lui dit :

— Voilà qui est bien mal, vous ne me connaissez donc pas ?

— Voyons, voyons, ma belle effarouchée, j'ai à peine touché aux cheveux. Je croyais que c'était déjà convenu, une perle par baiser.

Jeanne sourit.

— AlorSj j'ai déjà une part du collier.

— Oui, certes, et sachez bien que mon plus grand chagrin sera de le reprendre, car vous me prenez mon cœur et mon collier, et en me rendant mon collier vous ne me rendrez pas mon cœur.

— Des phrases, des phrases, dit Jeanne en gagnant la porte.

Leduc la conduisit à sa voiture; en lui prenant la main devant le marchepied, il y appuya ses lèvres.

— Prenez garde, lui dit-elle, cela fait deux perles.

— Oui, oui, dit le duc en remontant le perron, mais il n'y a que la dernière perle qui coûte.

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