LE COLLIER DE PERLES
L était cinq heures et demie du matin quand j^iic d'Armaillac rentra chez elle. Sa mère dormait sans. inquiétude; elle ne doutait pas que Jeanne ne fût désormais en garde contre les amoureux. D'ailleurs, M""^ de Tramont lui avait dit que Jeanne coucherait chez elle si le cotillon se dansait trop tard.
Naturellement, M"^ d'Armaillac ne réveilla pas sa mère pour lui dire quHl était cinq heures et ^emie.
A six heures, elle n'était pas encore couchée.
/ C'était sans doute un charmant spectacle de la
voir demi-nue devant une armoire à glace de
Boule, se mirant et s'admirant dans son collier!
2J4 Les larmes de Jeanne»
Habillée ou déshabillée elle ne s'était jamais trouvée si belle. Les jeunes filles de vingt ans ne sont pas encore, pour la plupart, dans répanouissement de leur jeunesse; les bras sont trop maigres et les mains sont trop rouges; les épaules ne sont pas nourries de chair comme à quelques années de là. Mais M"® d'Armaillac était du petit nombre des jeunes filles qui sont entrées dans la luxuriance de leur beauté.
Aussi, au point de vue de Tart comme au point de vue de Tamour, ce devait être un régal des dieux de voir cette belle fille, de face, de profil/de trois quarts et de dos, comme elle se voyait ellemême par les réflexions de la glace de son armoire et de la glace de la cheminée. Elle avait des mouvements adorables pour changer le tableau, tantôt renversant la tête d'un air provoquant, tantôt la penchant d'un air rêveur. Elle prenait toutes les attitudes de la grâce pudique et de la grâce désinvoltée. Elle n'avait gardé sur elle qu'une chemise de batiste, un nuage transparent qui passe doucement sur le ciel. Et encore le nœud du ruban qui retenait la chemise était-il dénoué, si bien qu'un desseins apparaissait dans toute sa fierté radieuse^ comme le sein de Diane apparut à Endymion audessus de la feuillée où elle se cachait.
Le collier de perles. 2i5
Jeanne faisait çà et là quelques pas, traînant d'adorables petites pantoufles, plus petites que ses pieds, car je raidit,leseuldéfautde ce chef-d'œuvre qui s'appelait M"® d'Armaillac, c'était des pieds et des mains qui dépassaient la mesure de quelques millimètres. Mais comme le contour, la finesse, la fierté de la jambe, le dessin élégant et arrondi du bras rachetaient ce défaut imperceptible! Or, ce n'était ni à sa beauté ni à ses beautés que s'arrêtait le regard de M"* d'Armaillac : les trois cents perles du collier étaient trois cents yeux qui la fascinaient; les diamants jettent des feux et éblouis sentj les perles ont la douceur voluptueuse des yeux bleus; le regard est moins vif, mais il est plus doux. Non-seulement M"* d'Armaillac était prise par les yeux, mais elle était prise par la gorge et par le cou. Le collier l'enlaçait et l'étreignait.
Comme elle avait beaucoup d'imagination, elle ne douta pas que la légende ne fût vraie; les perles vivent, mais elles ne vivent que sur un sein jeune et beau. Il faut qu'un sang généreux bleuisse ces veines de marbre rosé. Jeanne sentit que les perles du duc d'Obanèz étaient déjà heureuses à son cou; elle les prit doucement dans sa main et les baisa.
2i6 Les larmes de Jeanne,
— O mes chères perles, comme je vous aime et comme vous m'aimerez!
Mais un nua^e passa sur le front de M"« d'Armaillac.
— Hélas ! dit-elle, ces perles ne sont pas à moi : elles me coûteraient si cher, que je n'aurais jamais le courage de les payer.
Mais, après un instant de réflexion, elle se demanda si elle aurait jamais le courage de les rendre.
Il y a de la féerie dans les bijoux. Un philosophe a parlé de la malice des choses, celui qui parlera de l'âme des choses ne sera ni plus ni moins philosophe. Un livre aimé n'a-t-il pas une âme comme une maison, comme un portrait? Tentez de prouver à une jeune fille que les diamants, les rubis, les émcraudes, les opales^ les turquoises, les topazes n'ont pas aussi une âme, comme naguère leur poupée. Elles baisent ces pierres précieuses comme si elles étaient vivantes; au retour du bal, elles les couchent bien douillettement dans leur écrin, comme dans un berceau. Mais les perles, c'est bien mieux encore, elles ne les couchent pas, elles se couchent avec elles; c'est le même sommeil, les mêmes agitations, les mêmes rêves, les mêmes tressaillements.
Le collier de perles
M"° d'Armaillac se coucha avec ses perles, je me trompe, avec les perles du duc d'Obanèz.
Elle dormit jusqu'à onze heures dans-tous les enivrements du rêve.
En s'éveîllant, elle baisa les perles.
— Par malheur, dit-elle, ce soir je ne les aurai plus!