‹ Les Larmes De JeanneChapitre 27 sur 42 · HISTOIRE D UNE INNOCENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D UNE INNOCENCE

E soir, quand M"^ d'ArmailIac vint à onze heures et demie, selon sa promesse, chez le duc d'Obanèz, il n^était pas encore rentré. Mais . une femme de chambre, toute mystérieuse par son silence de statue, vint la prendre à sa voiture pour la conduire dans le petit salon. Ce petit salon, qu'elle connaissait déjà bien, pouvait s'appeler le salon des femmes, non pas seulement parce qu'on y respirait une vague odeur de poudre de riz, mais parce qu'il y avait une psyché, des jardinières, des bouquets, la Vie parisienne et tous les journaux féminins. Jeanne se promena, regarda les fleurs et se regarda ellemême.

Histoire d'une innocence. 221

Elle entendit ouvrir une porte.

— Ah ! c*est le duc, dit-elle ; il a raison de ne pas me faire attendre, car j'allais m'en aller.

Ce n'était pas le duc, c'était une jeune fille, qui entra toute pâle dans le petit salon, en regardant M"*^ d'Armaillac d'un air effaré.

— Pardonnez-moi, dit-elle en s'inclinant; je me suis trompée de porte, sans doute, car je viens pour M. le duc.

Jeanne avait remarqué que la jeune fille était fort jolie ; c'était la nature sans l'art, seize ans à peine, des cheveux brunissants, des yeux d'outremer, un profil raphaëlesque, une expression d'ingénue qui n'a pas appris l'innocence au Conservatoire; ni petite ni grande, vêtue comme une modiste ; ce qu'elle avait sur elle avait bien coûté 90 francs; pas trop mal coiffée, pas trop mal chaussée ; la lèvre supérieure, légèrement relevée, semblait une coquetterie de la nature, puisqu'elle découvrait d'admirables dents sous un sourire commencé.

11 ne fallut pas beaucoup de temps à M"* d'Armaillac pour deviner ce que celte jeune fille venait faire à une pareille heure chez le duc d'Obanèz. Quand un riche étranger est à Paris depuis peu de temps, et même depuis longtemps, la grande

ville se fait un sérail pour lui ; elle met en quatre pour lui dépêcher ses plus jolies sultanes ou ses plus jolies odalisques ; il n'a que la peine de jeter le mouchoir.

— Pauvre fille! murmura Jeanne, elle a son cœur qui bat comme une comédienne à son premier début.

Elle regarda encore la nouvelle venue, comme pour l'interroger.

— Asseyez-vous, mademoiselle ; le duc ne tardera pas à venir. Vous pensiez le trouver ici ?

— Oui, madame, m'a tante ma dit que le duc m'attendrait ce soir à onze heures.

Après un silence, Jeanne risqua encore une seconde question.

— Votre tante s'est peut-être trompée? n'étaitce pas à onze heures du matin plutôt qu'à onze heures du soir?

— Oh non, madame, mais si madame est attendue elle-même, je m'en irai et je reviendrai demain.

— Non, je ne suis pas attendue; je ne tiendrai le duc que pendant cinq minutes, après quoi il sera tout à vous. Mais vous êtes bien jolie pour rester en tête-à-tête avec lui entre onze heurçs et minuit : vous n'avez pas peur ?

Histoire d'une innocence. 223

Jeanne s'étonnait d'oser faire de pareilles questions.

La jeune fille leva les yeux sur M"® d'Armaillac comme pour lui demander de quel droit elle rinterrogeait ainsi, mais elle subit la volonté de Jeanne et répondit doucement :

— Non, je n'ai pas peur.

Et d'une voix étouffée : — Mais je ne viens pas pour m'amuser.

— Cela se voit tout de suite, mademoiselle.

Vous connaissez le duc depuis longtemps ?

— Je ne le connais pas du tout, mais il m'a vue chez une dame de ses amies où je portais un jour un chapeau.

— Il veut donc se faire coiffer par vous ?

La jeune fille rougit.

— Je ne veux pas vous offenser, mademoiselle.

— Vous avez raison, madame, car je ne suis pas ce que vous croyez; aussi il ne faut pas m'en vouloir, car je ne viens ici qu'à mon corps défendant.

— Moi, vous en vouloir ! je vous trouve charmante et je me sens pour vous une vive sympathie.

La modiste sembla remercier Jeanne d'un regard reconnaissant.

— Voyez-vous, madame, la pauvreté est une

224 ^^s larmes de Jeanne,

mauvaise école. Ce n'est pas pour moi que je parle, car il ne faut pas tous les biens du monde jjour vivre. Dieu merci, je gagne mon pain ; ma maîtresse me donne trente francs par mois. Avec cela, je suis mal nourrie et mal logée, mais c'est égal, il y en^a qui n'en ont pas tant et qui ne demandent pas la charité.

— Le duc est un brave cœur.

— Oui, c*est ce qu'on m*a dit ; voilà pourquoi je suis venue.

— Vous êtes venue toute seule ?

— Ma tante m'a conduite; elle m'attend dans un fiacre.

— Qu'est-ce que votre tante?

— C'est la sœur de ma mère.

— Je n'en doute pas.

— Ce n'est pas cela que je voulais dire : je suis descendue chez ma tante à Paris; ma mère nous a écrit qu'elle était sur la paille; on a vendu ses meubles, on menace de vendre sa petite maison, parce qu'elle a signé pour mon frère, qui est un mauvais sujet.

— Ah oui, je comprends : c'est le duc qui sauvera la maison de votre mère.

Sans le vouloir, sans doute, la modiste joua sur les mots.

Histoire d'une innocence. 225

— Oui, la maison sera sauvée, mais moi, je serai perdue.

— Ah, si j'étais riche ! pensa Jeanne.

Elle demanda à la jeune fille ce qu'il fallait pour payer les créanciers de son frère.

— Ma mère était folle, madame. Figurez-vous qu'elle a signé pour onze mille francs de billets.

— Et vous espérez que le duc va vous donner ces onze mille francs ? •

— Non pas onze mille, mais dix mille.

Et la modiste ajouta à mi-voix:

— Voilà de l'argent qui me coûtera cher, M"® d'Armaillac entendit.

— Qui sait? pensa-t-elle, cette pauvre fille, qui vient ici en sacrifice, n'a peut-être pas encore eu d'amants ?

Elle se rapprocha d'elle et lui parla de son art de faire les chapeaux. Elle lui promit sa pratique. Elle lui dit qu'il fallait que le duc lui donnât vingt mille francs, dix mille francs pour sa mère et dix mille francs pour elle-même, afin qu'elle pût s'établir modiste.

— Oui, dit la jeune fille, quoique ce ne soit pas un si bon métier que cela. Voyez-vous, madame, dans les chapeaux, comme dans les robes, il n'y a plus que trois ou quatre maisons qui tiennent

224 ^^s larmes de Jeanne,

mauvaise école. Ce n'est pas pour moi que je parle, car il ne faut pas tous les biens du monde gour vivre. Dieu merci, je gagne mon pain ; ma maîtresse me donne trente francs par mois. Avec cela, ]t suis mal nourrie et mal logée, mais c'est égal, il y en^a qui n'en ont pas tant et qui ne demandent pas la charité.

— Le duc est un brave cœur.

— Oui, c'est ce qu'on m'a dit ; voilà pourquoi je suis venue.

— Vous êtes venue toute seule ?

— Ma tante m'a conduite ; elle m'attend dans un fiacre.

— Qu'est-ce que votre tante ?

— C'est la sœur de ma mère.

— Je n'en doute pas.

— Ce n'est pas cela que je voulais dire : je suis descendue chez ma tante à Paris; ma mère nous a écrit qu^elIe était sur la paille ; on a vendu ses meubles, on menace de vendre sa petite maison, parce qu'elle a signé pour mon frère, qui est un mauvais sujet.

— Ah oui, je comprends : c'est le duc qui sauvera la maison de votre mère.

Sans le vouloir, sans doute, la modiste joua sur les mots.

EMOISELLI': AUBEPINE

Së^ eanne alla au-devant du duc.

^©^ — Mon cher ami, lui dit-elle, on ne peut

pas venir chez vous sans coudoyer des femmes. II y

a la, dans le petit salon, une très-jolie fille qui vous

attend.

— Ah ! oui, une petite modiste, dit le duc qui n'avait pas tout à fait oublié. C'est une f>etite modiste qui s'appelle Aubépine, parce qu'elle est toute blanche et toute prinianière.

— N'allez pas si -vite, j'ai une grâce à vous demander.

— Accordé, dit leducétourdiment.

— Vous me jurez que vous allez faire ce que je vous demanderai.

— Oui, si vous ne me demandez pas de vous mettre à la porte.

— Eh bien, mon cher duc, je vous prends au mot; celle que vous allez mettre à la porte, c'est

'Aubépine.

Leduc parut réfléchir.

— Ce n'est pas de jeu, ma belle amie, à moins » pourtant, que vous ne preniez sa place.

— Oh non I Vous m'avez promis de ne jamais me parler amour.

— Alors, à quoi bon dépeupler mon hôtel? Je vous ai déjà dit que j'avais peur des fantômes la nuit quand j'étais seul:

— Eh bien, sur mon âme et sur la vôtre, je vous jure à mon tour que vous ne toucherez pas à Aubépine.

— Qu'est-ce que cela vous fait ?

— O mon Dieu, je ne suis pas jalouse et je ne pense pas à moi en cette affaire; écoutez bien, mon cher duc, vous êtes un galant honlme; on vous jette cette fille sur les bras parce que vous lui donnerez 10,000 francs...

— Il paraît que vous êtes bien renseignée.

— Je sais tout; cette fille vient pour se sacrifier à sa mère; donnez les 10,000 francs et ne la prenez pas. Cela vous fera bien plus de plaisir.

Mademoiselle Aubépine. 229

Le duc prit la main de M*^* d'Armaillac,

— Vous parlez comme Octave de Parisis : a II faut payer les femmes pour leurs vertus et non pour leurs vices. »

— C'est votre opinion comme la mienne.

— Le matin toujours, mais le soir je n'ai plus d'opinion, sinon que toutes les femmes sont bonnes à prendre. Et puis il faut que tout le monde vive, même les courtisanes. Demandez aux hommes politiques.

— Demandez à Don Juan.

— Enfin, dit-il, je n'ai qu'une parole. Donnez la liberté à cet oiseau bleu.

On était toujours dans l'antichambre. Le duc arracha une feuille de papier au petit livre où s'inscrivaient ses amis, après quoi il prit une plume et signa un bon de dix mille francs sur M. de Rothschild .

— Tenez, reprit-il en donnant la précieuse feuille de papier à Jeanne , le sacrifice est accompli.

M"® d'Armaillac se jeta à son cou et l'embrassa.

— Trois perles I dit le duc.

— Nous parlerons tout à l'heure du collier. Ce que vous venez de faire là est d'un braive hQinm.e.

— Oui, si vous ne me demandez pas de vous mettre à la porte.

— Eh bien, mon cher duc, je vous prends au mot ; celle que vous allez mettre à la porte, c'est

'Aubépine.

Le duc parut réfléchir.

— Ce n'est pas de jeu, ma belle amie, à moins, pourtant, que vous ne preniez sa place.

— Oh non ! Vous m'avez promis de ne jamais me parler amour.

-^ Alors, à quoi bon dépeupler mon hôtel? Je vous ai déjà dit que j'avais peur des fantômes la nuit quand j'étais seul;

— Eh bien^ sur mon âme et sur la vôtre, je vous jure à mon tour que vous ne toucherez pas à Aubépine.

— Qu'est-ce que cela vous fait ?

— O mon Dieu, je ne suis pas jalouse et je ne pense pas à moi en cette affaire; écoutez bien, mon cher duc, vous êtes un galant honfme; on vous jette cette fille sur les bras parce que vous lui donnerez 10,000 francs...

— Il paraît que vous êtes bien renseignée.

— Je sais tout; cette fille vient pour se sacrifier à sa mère; donnez les 10,000 francs et ne la prenez pas. Cela vous fera bien plus de plaisir*

Wjm& EANNE rayonnait! Elle courut au petit sa- HilS Ion et embrassa Aubépine avant de lui parler.

— Ma chère enfant, lui dit-elle, j'ai sauvé votre âme, mais jurez-moi que vous viendrez me voir chaque fois que vous serez en péril.

Aubépine ne comprenait pas et ne répondait pas. M"' d'Armaillac lui remit le bon dedix mille francs.

— Voilà les dix mille francs du duc. Portez-les bien vite à votre mère tout en vous défiant de votre tante.

Aubépine embrassa Jeanne avec une vive effusion;

i3o Les larmes de Jeanne.

— Oui , dit-il , car ceire fille csi an chefd'œuvre de beauté. Mais rassurez- vous, je suis plus virtuose que vous ne pensez. J'aime à courir les steeple-chase. Je ne prends jamais les femmes — qui se donnent. Ce qui me plaît c'est l'imprévu et l'impossible : donc je n'aurais pas pris cette fillette.

— Je vouspermets de l'embrasser au passage.

— Non, c'est vous qui l'embrasserez pour moi; je ne cours jamais après mon argent.

Un hymne à la vertu, 233

— Mais la vertu, elle est devant moi. Qui donc a plus le droit de s'appeler la vertu que vousmême, ô Jeanne!

M"e d'Armaillac se détourna pour cacher une larme.

— La vertu que j'ai sauvée, pensa-t-elle amèrement, ce n'est pas la mienne.

On se promena un peu, on causa de ceci et de cela.

— Pourquoi cette inquiétude sur votre front? reprit le duc. N'êtes-vous pas ici sacrée et inviolable, ma chère Jeanne?

— Oui, dit-elle, en essayant un sourire, inviolable et sacrée.

Le duc s'aventura à lui prouver qu'il ne croyait pas trop à ces deux adjectifs, mais comme la veille Jeanne fut inattaquable; non pas qu'elle se posât en statue de Diane ou de Junon, mais die eut Part de tempérer les désirs du duc par un mot glacial ou par un éclat de rire. Aussi sentait-il que plus il s'avançait vers elle et plus il désespérait de l'atteindre, ce qui l'irritait beaucoup, d'autant plus qu'il devinait son aventure avec M. de Briançon. Naturellement, il était de trop haut goût pour lui en parler même de loin; d'ailleurs, il connaissait trop les femmes pour ne pas savoir qu'une .

— Oh ! madame, comme je vous aime ! Et moi qui avais peur de vous!

-^ Allez, mon enfant. Dieu vous garde! Venez me voir souvent.

M"* d^Armaillac conduisit Aubépine au perron en lui disant où elle demeurait.

Le duc salua la vertu qui passait devant lui.

Et quand la porte se fut refermée sur Aubépine :

— C'est étonnant, dit-il, je suis content comme le jour où je ne vais pas au théâtre après avoir loué une loge.

-— Voyez- vous, mon cher duc, le devoir est un sacrifice, mais le sacrifice est une joie de 1 ame,car c*est un pas de fait vers le ciel.

— Je vous avoue que je ne m'inquiète pas beaucoup de ce pays-là. Ce n*est pas pour moi, c'est pour Aubépine, c'est pour vous que j'ai refréné ma passion.

— Vous êtes un stoïcien. Vous faites le bien pour le bien.

— Je suis un philosophe de Sybaris. Je crois que la nature m'a convié à. toutes les fêtes...

— Mon cher ami, si vous aviez vu la pâleur et rémotion d'Aubépine, vous n'auriez pas nié la force de la vertu.

Un hymne à la vertu. 235

la loyauté d'une femme qui ne veut pas se vendre, parce qu'elle ne veut pas se donner; mais le lendemain matin, le grand d'Espagne lui renvoya les perles dans une petite boîte japonaise renfermant ce billet :

« Mademoiselle, ces perles s'ennuient chez moi « à en mourir, n'ayez pas la cruauté de les rejeter a de votre cou' où elles étaient si bien. Je baise a vos ongles roses. »

Jeanne aurait eu le courage de faire reporter la boîte si elle ne l'eût pas ouverte, mais dès qu'elle revit ses chères perles, elle les baisa et les remit à son cou. Sa mère qui survint lui dit encore ce jour-là qu'elle avait bien tort de se vouloir parer de « perles fausses, « mais elle avoua elle-même que sa fille était plus belle avec ce collier. C'était une femme pleine d'illusions. Elle avait redonné toute sa confiance à Jeanne et n'avait aucune inquiétude, quoique Jeanne sortît tous les soirs.

— Ma pauvre mère! pensait Jeanne, j'aurais bien la folie de me laisser prendre une seconde fois, mais je ne me sens pas le courage de la tromper encore.

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