‹ Les Larmes De JeanneChapitre 29 sur 42 · LA TRISTESSE DES · texte numérisé non relu

LA TRISTESSE DES

RKS ous connaissez bien le caractère du comte f^3a <ls Briançon. Vous savez qu'il y a la semence de Don Juan dans ce cœur perveni. Après avoir aimé deux femmes à la fois, il aime une femme : M"° Jeanne d'Armaillac est toujours son rêve évanoui. U a tenu son idéal sous la main, il a étreint son bonheur dans ses bras. Mais ce n'est plus que la nuée d'ixion; son cœur souSîre d'avoir perdu du même coup deux femmes adorables : Marguerite Aumont est morte pour lui ; Jeanne d'Armaillac n'est pas morte, mais que fait-elle de son cœur? Un voile de mélancolie assombrit cette figure si gaie. Cet homme qui riait toujours sourit encore du sourire des sceptiques.

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Ils continuèrent à marcher du même pas, elle sur le bitume, le cheval sur le sable, le bruit du sabot couvrant le bruit de sa bottine.

Martial, qui avait commencé par d'idolâtres oeillades, cherchait vainement quelques paroles éloquemment concises, pour bien marquer son admiration, que dis-i'e? son adoration, car il était pris soudainement par le cœur comme par les yeux.

— En vérité, pensait-il, elle ressemble tour à tour et tout à la fois à Jeanne d'Armaillac et à Marguerite Aumont.

C'était une illusion, mais l'âme vit d'illusions. En face du théâtre des Folies-Marigny, il risqua un mot :

— Mademoiselle, comment osez-vous sortir toute seule ? comment ne vous a-t-on pas encore enlevée ?

La jeune fille fit semblant de ne pas écouter et surtout de ne pas entendre.

Mais Martial n'était pas homme à quitter le jeu sans avoir perdu ou gagné.

— Mademoiselle, pourquoi vous levez-vous si matin?

La jeune fille qui ne voulait pas répondre laissa échapper ces paroles :

— Si matin I j'arriverai encore trop tard.

— Voulez- vous monter en croupe^ mademoiselle?

Elle sourit :

— Ce ne serait pas la première fois, mais c'est vous qui feriez une drôle de figure, si je vous prenais au mot.

— Peut-être, dit le comte de Briançon en riant. Mais pourquoi arriverez^vous trop tard, mademoiselle? Est-ce que vous êtes attendue par un amoureux?

— Un amoureux! Dieu merci, je n*en connais pas.

— Songez-y donc, ces Champs-Elysées, par une belle matinée du mois de mai, c'est le paradis, Paris c'est Tenfer. Oîi allez-vous?

— Je vais chez M'°* Ode, qui m'attend pour que j'aille porter un chapeau.

— Et tout cela à piei >

— Pardieu, croyez-vous que les modistes vont à cheval?

L'homme à cheval et la fille à pied se mirent à

rire.

— Elle a ri, la voilà désarmée, pensa Martial. Il mit pied à terre. — Mademoiselle, vous êtes charmante.

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Elle continuait à mardier, mais il l'arrêta :

— Ce n'est pas bien, ce que vous faites là, ne suis- je pas votre compagnon de voyage?

La jeune fille s'arrêta pour babiller un peu. Elle trouvait le cheval fort beau, elle n'avait pas encore regardé Martial en face. Elle ne fit pas de façons pour lui avouer qu'elle demeurait rue Galilée. Elle allait tous les malins à pied rue de Rivoli, pour s'en revenir tous les soirs en omnibus. Si elle allait porter ça et là des chapeaux à domicile, c'est qu'elle avait plus de goût que les autres pour bien coiffer les clientes de M"® Ode.

Martial lui dit que si elle voulait venir rue du Cirque, il lui donnerait des chapeaux à faire, mais elle ne voulut pas croire à cette a cliente » là. Il s'aperçut qu'il ne fallait pas brusquer les choses. Il ne voulait pas, d'ailleurs, être pris en flagrant délit, car il y avait beaucoup de promeneurs dans l'avenue. On pourrait le signaler dans le monde, comme un homme qui suit les femmes — achevai.

— A demain, dit-il en remontant à cheval.

Le lendemain, s'il fut de bonne heure 9U coin

de la rue de Galilée et des Champs-Elysées, vous le devinez sans peine.

La jeune fille apparut vers huit heures moins un quart, en retard d'un quart d'heure, ce qui lui

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sembla de mauvais signe. Le cœur leur battait à tous les deux. La jeune fille avait rêvé de lui et de son cheval; il ayait rêvé, lui, qu'il l'enlevait en croupe à travers tous les périls, la mère pleurant les bras au ciel, la sœur criant pour être enlevée en même temps.

Martial remarqua que la modiste était mieux coiffée que la veille.

— Je suis sauvé, dit-il; elle veut être plus belle, elle est perdue.

Il voulut lui parler, mais elle lui dit en passant en avant :

— Prenez garde, je suis connue par ici.

Ce ne fut qu'après la rue d'Albe qu'elle consentit à marcher du même pas. Il y avait longtemps que le comte de Briançon n'avait été si heureux. Il se sentait deux fois dans le renouveau, le mois de mai tout souriant et ces dix-huit ans de la jeune fille, qui étaient un autre mois de mai.

Le comte de Briançon avait trop d'esprit pour laisser tomber la conversation. Il amusait la belle matineuse par des mots imprévus, tour à tour passionnés et moqueurs.

Elle se demandait s'il fallait le prendre au serieux; elle avait peur d'être trop aimée ou de ne

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pas l'être assez. Les extrêmes inquiètent les jeunes cœurs. On n'arrive aux grandes passions qu^après avoir passé par les passions tempérées.

Martial ne pouvait croire que la modiste fût digne d'être rosière. Elle était pourtant ainsi; Salency, Nantecre, Argenteuil lui eussent donné la couronne, d'autant plus qu'elle avait résisté aux plus galantes propositions avec tout l'héroïsme de la vertu.

Quand on fut au rond-point, Martial voulut convaincre la jeune fille qu'elle mourait de faim, pour l'entraîner au Petit Moulin rouge où elle déjeunerait avec lui tambour battant.

— C'est vrai que j'ai déjà faim, dit-elle naïvement. Figurez-vous que je me suis levée à cinq heures du matin pour laver ma robe des dimanches.

— Décidément, vous êtes un ange.

. — 'Oh ! un ange ! — je ne vais pas si haut.

— Oui, un ange, je n'en rabats pas une lettre. La modiste se laissa conduire au Petit Moulin

rouge.

Je n'étais pas au déjeuner et je n'ai pas vu l'ad dition. Et d'ailleurs, a-t-on tout mis sur la carte c

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LE SPECTACLE DE LA SCENE ET CELUI DE l'avant-scène

E qui est hors de doute c'est qu'à trois jours de là le bruit se répandit dans Paris — je veux dire dans le Tout Paris — que M. le comte Martial de Briançon avait une nouvelle maîtresse qu'il avait dénichée on ne sait où. C'était la jeunesse, la beauté, l'esprit, le charme, la distinction, la grâce, la douceur, toutes les vertus d'une femme parfaite — imparfaite.

Aussi le dimanche, aux courses, la modiste futelle dévorée des yeux, dans une jolie Victoria traînée par les deux chevaux noirs de Martial.

Le bruit fut si grand dans le demi-monde qu'il en vint aux oreilles de M"® d'Armaillac. Elle apprit que le comte de Briançon s'affichait partout

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avec une nouvelle maîtresse, qu'on disait plus jolie encore que Marguerite Aumont.

Ce bruit, qui frappa Toreillede Jeanne, alla-t-il jusqu'à son cœur?

Un soir, à une première représentation du Vaudeville, comme elle était avec la princesse Charlotte dans l'avarit-scène de droite, elle vit apparaître en face une figure de sa connaissance, mais si bien métamorphosée qu'elle ne pouvait la reconnaître.

— Elle est bien jolie, lui dit la duchesse, cette • fille qui vient d'entrer là-bas dans l'avant-scène

du rez-de-chaussée.

— Oui, c'est un rayonnement. Je l'ai déjà vue je ne^ais où. Je cherche, mais il m'est impossible de me rappeler qui elle est ni d oîi elle vient.

Le spectacle commença, mais pour M"*" d'Armaillac le. spectacle c'était celui de l'avant-scène.

La jeune fille n'était pas entrée toute seule. Un homme l'avait suivie, mais il se cachait si bien dans l'ombre au fond de la loge, qu'il était impossible de voir sa figure.

Quand il passa la lorgnette à celle qu'il avait amenée, Jeanne tressaillit, un vague souvenir frappa son cœur.

Peu à peu, comme si cet homme se fût enhardi,

LE SPECTACLE DE LA SCENE ET CELUI DE l'avant-scène

E qui est hors de cloute c'est qu'à trois jours de là le bruit se répandit dans Paris — je veux dire dans le Tout Paris — que M. le comte Martial de Briançon avait une nouvelle maîtresse qu'il avait dénichée on ne sait où. C'était la jeunesse, la beauté, l'esprit^ le charme, la distinction, la grâce, la douceur, toutes les vertus d'une femme parfaite — imparfaite.

Aussi le dimanche^ aux courses, la modiste futelle dévorée des yeux, dans une jolie Victoria traînée par les deux chevaux noirs de Martial.

Le bruit fut si grand dans le demi-monde qu'il en vint aux oreilles de M"' d'Armaillac. Elle apprit que le comte de Briançon s'affichait partout

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qu'elles aient pris en tétant les habitudes du luxe. L'homme au contraire semble avoir oublié qu'il a été bercé mollement sur le sein de sa mère ou de sa nourrice. En quelques jours la maîtresse de Martial s'était métamorphosée sans surprise. C'était pour elle la chose du monde la plus naturelle, d'habiller sa beauté par de belles robes, d'aller au bois dans une Victoria traînée par de beaux chevaux, d'être à une première représentation dans une avant-scène, avec des fleurs et des bonbons, en compagnie d'un des hommes les plus à la mode.

Aussi il fallait voir comme elle faisait bonne figure à l'avant-scène.

Et ainsi elle devait toujours faire bonne figure dans la vie extra-mondaine quelle que fût l'avantscène.

Elle avait trouvé du même coup son homme et son heure, ce qui n'arrive jamais aux femmes.

— Oh! mon Dieu, dit tout à coup,M"® d'Armaillac, en saisissant le bras de la princesse.

— Qu'avez-vous donc? dit la belle Charlotte qui s'intéressait au spectacle de la scène et non de l'avant-scène.

— Ce que j'ai! Figurez'vous, ma chère amie, que cette femme que vous voyez en face, cette femme qui est la maîtresse de Martial...

— Eh bien?

— Eh bien, cette femme, c*est M"* Aubépine, une fillette que j*ai sauvée des embrassements du duc d'Obanèz.

— Quoi de plus naturel? dit la duchesse, il fallait bien que la vertu fût récompensée et que votre bienfait ne fût pas perdu.

Et la princesse continua à regarder le spectacle de la scène. Mais Jeanne, qui ne voyait toujours que l'avant-scène, lui contait comment elle était trahie dans toutes ses croyances à la vertu. Elle avait obtenu du duc d'Obanèz dix mille francs pour cette fillette qui l'avait remerciée par des larmes de joie.

— Croiriez- vous, ma chère amie, que cette fille m'avait juré qu'elle viendrait à moi cluique fois que sa vertu serait en péril, car je voulais me donner le luxe de sauver une femme. Eh bien, la voilà dans les bras de...

M"« d'Armaillac faillit dire « de mon amant. »

— Eh bien, qu'est-ce que ça vous fait? dit la princesse impatientée.

Jeanne baissa la tête.

— C'est vrai, dit-elle en cachant son cœur.

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