‹ Les Larmes De JeanneChapitre 31 sur 42 · COMMENT SE JOUE UNE DESTINÉE · texte numérisé non relu

COMMENT SE JOUE UNE DESTINÉE

ST-CE pour cela que voulant vaincre son cœur, M^M'Armaillac retourna chez le duc i'Obanèz ? Elle avait toujours une vraie passion )our les admirables perles, — ces trois cents perles >as une de moins, — je veux dire pas une qui l'eût son éclat et sa transparence, pas une qui ne écût de la vie des perles et de la vie de Jeanne.

M'^® d'Armaillac les aimait plus encore parce u*elles n'étaient pas à elle Comment ne pas les ;arder, comment ne plus les voir dans leur magie, omment ne plus sentir leurs caresses diurnes et locturnes?

C'était un sacrifice inouï. Mais comme elle penait à Martial, le sacrifice avait sa douceur — si

aSî Lei larmes de Jeanne.

palette du rouge, du blanc, du noir, du bleu, du jaune, mais il leur manque quelqu'un pour donner la vie à ces couleurs : ce quelqu'un c'est Dieu.

Donc, Martial ne perdait pas son temps à chercher ce qu'il avait dans le coeur, mais il le sentait bien. Ces deux irrésistibles amours pour Marguerite Aumont et pour Jeanne d'Armaillac l'avaient convaincu que l'homme le plus résolu n'est pas maître de lui quand la passion a pris son âme.

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viennent offrir leurs bijoux rares. Et d'ailleurs si vous les aviez vendues...

— Si je les avais vendues ?

Le duc sourit de son sourire donjuanesque.

— Vous seriez venue me les payer.

— Eh bien, je vous les rapporte.

Disant ces mots, M"® d'Armaillac entr'ouvrit son manteau.

— Vous savez, je n'ai pas d'autre écrin ; vous les avez mises à mon cou, je vous les rapporte à mon cou.

— C'est le plus merveilleux écrin du monde, alors je garde le collier et l'écrin..

— Non, mon cher duc, l'écrin vous coûterait trop cher : il vous faudrait tous les jours y mettre de nouveaux bijoux.

— Vous savez si j'en ai? Je ferais de vous une madone si vous vouliez.

— Ce serait bien joli, mais je veux être une madone sans être une châsse*

M"® d'Armaillac avait dégrafé le collier.

— Quel malheur, dit le duc, elles sont si bien sur vous! Comme elles vont s'ennuyer maintenant!

Quoique le duc mît de l'expression pour dire ces mots, Jeanne aperçut une pointe de raillerie au coin de ses lèvres.

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elle se résignait au sacrifice, car elle ne savait pas bien encore ce qu'elle allait faire.

Jeanne s'était risquée plus d'une fois dans le monde avec ce collier rarissime, disant tout haut que c'étaient des perles fausses. Et si on lui repro* chait de porter des perles fausses, elle ne disait pas comme cette ingénue : « Venez un peu les mordre pour voir si elles sont vraies, » mais elle défiait les yeux de lynx de décider en quoi elles n'étaient pas si belles que des perles vraies.

M"* de Tramont lui avait bien un peu reproché de mettre un collier à cinq rangs comme une femme mariée, mais Jeanne lui avait prouvé que ce collier Tembellissaît.

Elle retourna donc un soir chez le duc d'Obanèz, qui s'étonnait quelque peu de ne l'avoir pas vue revenir plus tôt. Il Tavait rencontrée plus d'une fois dans le monde, mais il ne lui parlait presque jamais, pour lui prouver qu'il ne pensait pas à son collier.

— Rassurez-vous, lui dit-elle en entrant, je n'ai pas vendu vos perles.

— Je le sais bien, lui dit-ih

— Comment le savez-vous ?

— Parce que si vous les vendiez, elles me reviendraient tout de suite; car les orfèvres me

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Justement ce soir-là le duc était attendu au cercle; il lui offrit de renvoyer l'affreux fiacre qui Pavait amenée et de la reconduire à sa porte dans son coupé.

Ce n'était pas l'affaire de Jeanne d'accorder cette faveur au duc quand il reprenait le collier.

Elle était devenue fort mélancolique, tout en gardant son adorable sourire.

Le duc vit bien qu'elle avait un nuage sur le front.

— Contez-moi vos peines de cœur, lui dit-il, car vous en avez.

— Je n'en ai, mon cher duc, que le jour où je viens ici.

— Vous vous moquez de,moi, dit le duc.

— Non, c'est irritant de savoir un homme comme vous pris par toutes les femmes de Paris : vous êtes dévoré par les bêtes. On a beau ne pas vous aimer, on serait ravie de vous voir plus souvent, mais la maison est toujours pleine. Je ne parle pas du cœur.

— Vous avez raison, car le cœur est toujours vide. Le roi Salomon, qui s'y connaissait, a bien eu raison de dire, après avoir goûté à ses sept cents femmes : La femme est plus amère que la mort. A Madrid et à Paris, j'ai abusé de mon

— Si vous êtes de bonne foi, lui dit-elle, vous avouerez que vous n*êtes pas fâché de c rentrer » dans vos perles ; elles ont couru le monde à Taventurç comme si elles ne dussent pas revenir. Je connais plus d'une jeune fille qui ne vous les aurait pas rapportées.

Le duc cachant son jeu et son cœur dit que M"* d^Armaillac venait de traduire sa pensée secret^ : il avait bien eu quelque vague inquiétude quand il avait passé les perles au cou de Jeanne; il s'était dit que ce ne serait pas trop payer une telle beauté; mais cette première aspiration. évanouie, il s'avouait que quelle que soit la beauté d'une femme, elle ne vaut peut-être pas un collier de perles d'un million de réaux. Avec les cinq rangs il pouvait payer cinq femmes du meilleur monde. Et d'ailleurs son admiration pour Jeanne était un peu tombée, peut-être parce qu'elle avait été trop vive, si bien que, comme elle le disait ellemême, il était bien aise de ressaisir ses perles.

Or, il arriva que par esprit de contradiction M"' d'Armailbc désira les ravoir coûte que coûte, mais elle ne voulait pas s'humilier jusqu'à lui dévoiler son cœur. Comment faire pour que la prière vienne de lui ?

Elle commença par vouloir s'en aller.

Comment se joue une destinée. iSg

Aussi, quand il loucha les doigts de M"® d'Armaillac, ils eurent tous les deux un frémissement magnétique, ce qui entraîna le grand d'Espagne à aventurer les lèvres là oii étaient les perles.

Jeanne rougit ; comme elle voulait se rattraper aux branches, elle ne s'offensa qu*à moitié.

— Eh bien. Dieu merci, dit-elle, voilà un baiser qui compte bien pour deux perles.

Le duc avait fermé la porte du salon.

— C'est vrai, dit-il. Et moi qui reprenais tout le collier sans vous donner votre part I Cela fait, si j'ai bonne mémoire et si je compte bien, sept ou huit perles.

M"^ d'Armaillac était enchantée d'avoir rappelé cette convention léonine.

— Vous comptez mal, dit-elle en comptant sur ses doigts. Nous étions à trois baisers à ma seconde visite; — chez le ministre, en vous penchant sur moi au buffet, vous m'avez baisé les cheveux; -^ trois jours après, dans une visite chez la duchesse, vous m'avez baisé la main au deuxième bouton de mon gant, ce qui était un peu trop espagnol'; — en valsant, chez M""® de Tramont, vous m'avez embrassée deux fois à Tinsu de tout le monde «t presque à mon insu; — à notre dernier cotiflon,..

26o Les larmes de Jeanne.

— Ah, oui, mais cette fois-là ce n*est pas de jeu, car c'était un baiser ordonné.

— Oui, mais vous m'avez embrassée deux fois.

Et comme en parlant Jeanne ne regardait pas le duc, il Tembrassa une fois encore en lui disant :

— Mettons-en douze et n'en parlons plus.

— Ce n'est pas assez, dit en riant M"'d*Armaîllac, tous ces baisers défendus doivent compter double.

— Diable, dit le grand d'Espagne qui commençait à compter, tout à l'heure il faudra que je vous laisse un rang de perles.

Une des portes du salon s'ouvrait sur le jardin, un jardin en miniature, mais un nid merveilleux pour les oiseaux amoureux. Le duc y entraîna Jeanne pour une promenade au clair de la lune, croyant que rien ne combat mieux la vertu des femmes que les artifices de la poésie.

En effet, sous les arbres, la raillerie, cette sentinelle av4ncée de la résistance, ne tire pas même un coup de feu. Les gens les moins amoureux le deviennent comme s'ils respiraient l'amour dans l'atmosphère que dégagent les herbes, les AStfùrs et les feuilles.

Jeanne avait pris le bras du duc; elle se laissait

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entraîner avec un doux abandon. Ils parlèrent d'abord de la lune et des étoiles, de la profondeur du ciel, des mystères de l'infini en fag^de ces grandeurs incommensurables, de ces horizons inespérés.

Qu'est-ce que l'homme sur la terre s'il ne se jette dans les bras de la femme ? l'amour seul nous élève jusqu'à Dieu. Qu'est-ce que Thomme ? Ce n'est rien, mais s'il aime une femme, il est tout, parce qu'il a l'amour, cette ascension rayonnante qui monte jusqu'au ciel.

Ainsi parlait le duc d'Obanèz et Jeanne trouvait qu'il parlait bien. Elle ne pouvait s'empêcher de se dire :

— Que suis-je? Rien. Si le duc m'aimait et «i j'aimais le duc, je serais tout.

Mais, par malheur, le duc disait que le mariage n'était pas dans ses habitudes. Il jurait qu'il ne se marierait jamais.

— Ohl si je voulais bien, pensa Jeanne, il finirait par m'épouser, mais avec lui il faut commencer parla fin.

Mais plus le duc parlait avec passion, plus Jeanne se retenait à sa dignité. Pour la millième fois elle se répétait qu'il était impossible à une jeune fille comme elle d'être la maîtresse de cet

étranger sans foi ni loi. Et pourtant que deviendrait-elle sans argent dans ce monde oti il faut tant d'argent? Consentirait-elle à quelque mariage de troisième ordre, qui l'emprisonnerait à tout jamais dans une vie bourgeoise ?

Il n*y a que le premier pas qui coûte. Elle avait eu des heures de vrai repentir, mais si après une première faute Dieu ne reprend pas la femme pour la jeter dans un couvent, elle va fatalement à une seconde faute, à moins qu'elle ne trouve un homme qui lui donne l'amour et le pardon.

— N'est-ce pas que c'est beau de s'aimer! dit le duc d'Obanèz en embrassant Jeanne.

— Oui, c'est beau — quand on s'aime! — dit tristement M"® d'Armaillac.

Elle pensait à Martial.

— Des perles dans vos yeux !

— Oui, celles-là sont à moi.

Jeanne arracha le collier, le jeta au duc et s'enfuit.

Le grand d'Espagne ramassa ses perles en murmurant :

— Il est écrit là-haut qu'elle ne laissera pas sa vertu au diable.

Quand Jeanne rentra chez elle, elle fut surprise de se trouver si belle.

— Et moi qui m'Imaginais que je n'étais plus bien qu'avec des perles I dit-elle en souriant de son adorable si

étranger sans foi ni loi. Et pourtant que deviendrait-elle sans argent dans ce monde où il faut tant d'argent? Consentirait-elle à quelque mariage de troisième ordre, qui l'emprisonnerait à tout jamais dans une vie bourgeoise ?

Il n'y a que le premier pas qui coûte. Elle avait eu des heures de vrai repentir, mais si après une première faute Dieu ne reprend pas la femme pour la jeter dans un couvent, elle va fatalement à une seconde faute, à moins qu'elle ne trouve un homme qui lui donne l'amour et le pardon.

— N'est-ce pas que c'est beau de s'aimer ! dit le duc d'Obanèz en embrassant Jeanne.

— Oui, c'est beau — quand on s^aime! — dit tristement M"» d'Armaillac.

Elle pensait à Martial.

— Des perles dans vos yeux !

— Oui, celles-là sont à moi.

Jeanne arracha le collier, le jeta au duc et s'enfuit.

Le grand d'Espagne ramassa ses perles en murmurant :

— Il est écrit là-haut qu'elle ne laissera pas sa vertu au diable.

Quand Jeanne rentra chez elle, elle fut surprise de se trouver si belle.

La statue brisée. 2^)5

Jeanne leva les yeux sur Mathilde sans la reconnaître, quoiqu'elle l'eût bien regardée au bois de Boulogne quand Martial lui donnait une leçon d'équitation.

La femme de chambre était sortie; la ci-devant chiffonnière prit la parole :

— Ecoutez, mademoiselle, je suis une brave fille, si je n'en ai pas l'air. Je sais que vous avez connu une jeune fille du monde qui a été aimée de M. de Briançon. Elle ne lui a pas redemandé ses lettres; or, ces lettres les voici. Je suis àûre que vous serez très-heureuse de les lui remettre puisque vous êtes son amie.

Disant ces mots, Mathilde présenta à Jeanne une enveloppe décachetée.

— Et qui a décacheté cette enveloppe? demanda M"® d'Armaillac en prenant les lettres.

— Ce n'est pas moi! Et je vous jure, mademoiselle, que pour moi l'enveloppe était cachetée.

— Et qui vous a dit que je connaissais la jeune fille qui a écrit ces lettres ?

Jeanne interrogeait profondément Mathilde par son grand œil noir.

— Mademoiselle, voici l'histoire : Je me suis rencontrée — pour mon malheur — chez M. de Briançon avec M"® Aubépine; celle-là, c'est la

îGf) Les larmes de Jeanne.

vraie maîtresse, car elle veut être aussi maîtresse de la maison. Elle fait des fouilles partout; elle arrache tous les secrets du passé et du présent. J'ai cru faire une bonne action en lui dérobant ces lettres qu'elle avait dérobées elle-même.

Mathilde parlait d'un air si ingénu qu'il fut impossible à Jeanne de savoir si la jeune fille croyait que les lettres étaient d'elle ou d'une de ses amies.

— Et qui vous a dit mon nom, mademoiselle?

— C'est M"*' Aubépine, qui s'est avisée d*être jalouse de vous. Mais M. de Briançon s'est donné la peine de lui jurer qu'il ne vous connaissait que pour avoir aimé une de vos amies dont il ne dirait jamais le nom.

Jeanne eut le chagrin d'être forcée de remercier une des maîtresses de son amant.

— Merci, mademoiselle, dit-elle en la saluant d'un peu haut; je n'oublierai pas.

Mathilde sortit le cœur content. Elle était déjà si loin dans le péché qu'elle voulait se rattraper par une bonne action. N'avait-elle pas voulu se donner la comédie en voyant comment une fille du monde porte ses péchés ? ou encore se comparer et pouvoir dire : L,es comtesses ne valent pas beaucoup mieux que les chiffonnières?

La statue brisée. 267

On aurait pu entendre alors dans la chambre de Jeanne un monologue digne du théâtre antique et du théâtre moderne.

Ce fut un grand cri d'indignation de Jeanne contre elle-même.

— Oh! ma fierté! s*écria-t-elle, oh! ma blancheur perdue ! Oh ! ma beauté humiliée ! Q.ue me reste-t-il sinon ma déchéance? J'en suis arrivée là qu'il me faut remercier cette fille qui me rapporte les morceaux de mon cœur brisé ! Je ne suis plus une jeune fille et je ne suis pas une femme ! Il ne me reste rien, ni la pureté de mon âme, ni Téclat de mon nom ! En portant la couronne de perles de ce duc d'Obanèz, j'ai fait tomber une à une les perles de ma couronne de comtesse. Me voici morte à tout ce qui est beau. Je sens que déjà le monde me rejette dans le demi-monde. J'ai beau railler les autres, je n'en suis pas meilleure pour cela. Non, il ne me reste rien ! rien ! rien ! sinon le lupanar doré, ou l'expiation. Mais Dieu voudrait-il de moi?

Et, après un silence. M"* d'Armaillac s'adressa encore mille imprécations.

— Oh ! ma fierté I répéta-t-elle en pleurant, toi que j'aimais comme une belle statue de marbre, toi qui étais la force de ma vie et la lumière de

vraie maîtresse, car elle veut être aussi maîtresse de la maison. Elle fait des fouilles partout; elle arrache tous les secrets du passé et du présent. J'ai cru faire une bonne action en lui dérobant ces lettres qu'elle avait dérobées elle-même.

Mathilde parlait d'un air si ingénu qu'il fut impossible à Jeanne de savoir si la jeune fille croyait que les lettres étaient d'elle ou d'une de ses amies.

— Et qui vous a dit mon nom, mademoiselle ?

— C'est M"' Aubépine, qui s'est avisée d*être jalouse de vous. Mais M. de Briançon s'est donné la peine de lui jurer qu'il ne vous connaissait que pour avoir aimé une de vos amies dont il ne dirait jamais le nom.

Jeanne eut le chagrin d'être forcée de remercier une des maîtresses de son amant.

— Merci, mademoiselle, dit-elle en la saluant d'un peu haut; je n'oublierai pas.

Mathilde sortit le cœur content. Elle était déjà si loin dans le péché qu'elle voulait se rattraper par une bonne action. N'avait-elle pas voulu se donner la comédie en voyant comment une fille du monde porte ses péchés ? ou encore se comparer et pouvoir dire : Les comtesses ne valent pas beaucoup mieux que les chiffonnières ?

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