‹ Les Larmes De JeanneChapitre 33 sur 42 · CAUSERIES PERDUES · texte numérisé non relu

CAUSERIES PERDUES

L y a des grâces d'état; Jeanne se sentait moins émue en face de Martial et de sa maîtresse que dans ce voyage oli l*avait entraînée la fièvre de l'amour.

Elle ne put s'empêcher de reconnaître que M. de Briançon était toujours charmant. Il dominait par sa raillerie toutes les péripéties ; aussi avec lui les choses ne tournaient jamais au ridi* cule ; il répandait sur tout un grain de philosophie qui empêchait le sentiment de tomber dans la bêtise humaine.

Tant qu'on était avec lui, on ne voulait rien prendre au tragique. M"®d'Armaillac avait éprouvé cela bien des fois; ce n'était qu'en rentrant chez elle qu'elle s'enfonçait dans toutes les tristesses de

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la passion. Ce jour-là, en se sentant si calme devant Martial, elle se demanda comment elle avait été assez folle pour le poursuivre jusqu'à Venise. Mais une demi-heure après, quand elle le vit disparaître dans une gondole avec Aubépine, elle se laissa reprendre par toutes les angoisses de la passion et toutes les désespérances de la jalousie.

Pendant cette demi-heure, c'avait été un assaut d'armes entre M. de Briançon et la princesse. M"® Aubépine s'était mise à lire un journal italien qu'elle ne comprenait pas , tandis que jyjiie d'Armaillac avait demandé « tout ce qu'il faut pour écrire, » pour faire semblant d'écrire.

On s'était promis de se revoir, mais on n'avait pas demandé la permission à Jeanne, non plus qu'à Aubépine.

— Vous êtes folle, ma chère princesse, dit M"® d'Armaillac à son amie, pendant que les amoureux fuyaient sur le grand canal : est-ce que nous pouvons nous revoir?

— Pourquoi pas? Il est de trop bon goût pour ne pas venir nous saluer sans cette fille. Il sait que nous sommes à l'hôtel Danieli, vous verrez qu'il y viendra avant ce soir.

— J'espère bien que non : d'ailleurs, puisqu'on

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ne se voyait pas à Paris, pourquoi se verrait-on à Venise?

— Allons donc I ne faites pas de bégueulisme : vous savez bien qtfune fois à l'étranger tous les Français se voient sans s'inquiéter du passé ni de l'avenir ; cela n'engage à rien pour le retour à Paris.

La princesse ne s'était pas trompée. Vers cinq heures et demie, M. de Briançon se présenta seul à l'hôtel Dan ieli.

— Il vient pour vous, dit Jeanne à son amie, je m*en vais.

Mais Charlotte retint Jeanne.

— Non pas, s'il vient pour moi, c'est pour vous. Martial était entré. Il commença par parler des

beautés de Venise; il se hâta de dire que ce n'était pas pour lui un a voyage d'agrément. » On lui avait parlé de le nommer consul à Venise comme première station dans la diplomatie; il était venu voir s'il pourrait s'acclimater dans la ville des doges.

— Oui, dit la princesse avec son franc parler, dans la peur de ne pas vous acclimater aux femmes de Venise, vous êtes venu avec une fille de Paris.

— Oh ! mon Dieu I je ne sais pas comment çUe s'est trouvée ici avec moi.

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— Cest tout simple, vous Taviez mise dans vos bagages. J'espère bien que vous allez la laisser au consulat pour vous promener un peu avec nous.

— Je suis à vos ordres, d'autant plus que je connais Venise comme un amoureux connaît sa maîtresse.

— Eh bien! alors, vous la connaissez mal, Vene:{ia la bella.

Jusque-là Martial n'avait pas encore adressé la parole à Jeanne.

— Je suis bien sûr, lui dît-il, que vous êtes déjà acclimatée à Venise, car vous avez les cheveux et les yeux des Vénitiennes.

— De quelles Vénitiennes? demanda M"* d'Armaillac. J^ai les cheveux blonds et les yeux noirs et je n*ai encore vu que des Vénitiennes brunes avec des yeux bleus.

— Je vous réponds que vous trouverez çà ou là des portraits de vous-même.

Et prenant dans sa voix et son regard des lueurs amoureuses, Martial ajouta :

— Il y en ^ une que j'aime depuis hier... que voulez-vous, quand on ne peut pas aimer l'original... on aime la copie.

— Des fadeurs! s'écria la princesse; dites donc la vérité, nous savons bien que vous nous aimez ;

or vous savez bien que vous perdez votre temps. Nous sommes revenues du pays de Tamour, mais nous n'y retournerons pas; c'était bon l'an passé, quand nous étions jeunes. N'est-ce pas, Jeanne?

Jeanne contenait les mille démons qui agitaient son cœur; elle prit un sourire dégagé et répondît d'un air distrait :

— C'est du plus loin qu'il m'en souvienne.

Martial aurait bien voulu savoir pourquoi les deux amies étaient venues à Venise. Il n'avait pas la fatuité d'imaginer que Jeanne eût entraîné la princesse pour le voir avec Aubépine. Il était jaloux de son côté : il s'imagina qu'il y avait quelques passions sous roche; il eût vu sortir d'une

armoire quelque prince étranger qu'il ne s'en fût pas montré surpris.

On sait que si Jeanne l'aimait, il adorait Jeanne; mais la fatalité les rejetait loin l'un de l'autre, parce que rien n'est plus masqué que le cœur humain. Ils semblaient jouer tous les deux au jeu de cache-cache, parce que nul des deux ne croyait à Tamour de l'autre. •

On se quitta à l'heure du dîner; la princesse pria Martial de venir la prendre le lendemain pour aller au tombeau de Vcronèse , qui était son peintre à elle.

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— Peut-être, lui dit-elle avec son malin sourire, que M"" d'Armaillac sera du pèlerinage.

Fut-ce à cause de cela que le lendemain M. de Briançon ne vint pas?

Le jour de son arrivée, Jeanne avait vu Venise en rose quoiqu'elle fût dévorée de jalousie ; mais ce jour-là, elle vit Venise en noir : cette fois, c'était bien la ville des tombeaux ; je ne saurais dire :e qu'elle souffrit en apprenant que Martial était parti à la première heure.

— Voyez, dit-elle à la princesse, comme il m'a prise en haine. Il ne peut plus me voir.

Par un de ces miracles du cœur que nul philosophe ne peut expliquer, l'amour de M"* d'Armaillac se changea soudainement en haine, la louceur en violence, la tendresse en fierté.

— Oh! ma fierté, dit-elle d'un air victorieux, je >ens que tu es toujours là! C'est toi seule que 'aime, c'est toi seule que je veux aimer ! C'en ebt ini avec Martial.

Jeanne ne dit rien à la princesse, elle s'affermit lans sa haine; elle eut la force de prendre une ;aieté factice pour toutes ses promenades à Velise. La nuit, son cœur était un volcan, mais le our, elle imposait silence à son cœur.

Je ne veux pas vous promener, madame, avec

iga Les larmes de Jeanne.

la princesse et M"* d'Armaitlac par tous les moaumeats de Venise.

Elles rencontrèrent quelques amis et quelques amies de la société parisienne et étrangère : la duchesse Colonna, le prince Galitzia, la comtesse Waleska, Ziem et Diaz, la duchesse de Parisis, Nigra, Saint- Victor, lord L)-tion,deux princes ces d'Orléans, quelques députés légitimistes qui venaient de Froshdorff. Venise, c'est la solitude, mais on n'y est jamais seul. Et la ville est d'auunt plus adorable qu'on n'y rencontre pas d'imbéciles. Ce n'est pas là qu'ils vont

Un mois après, Jeanne était à Trouville avec son amie.

Autre mer, autre specucle. Mais Jeanne avait beau se fuir elle-même, elle ne pouvait fuîi Martial.

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