LES MASQUES ET LES CŒURS
N donna un bal masqué dans un château du voisinage de Paris où se retrouva tout le High'life des fêtes de l'hiver; M™'' de Tramont y entraîna M"« d'Armaillac. Elles se jurèrent qu'on ne les reconnaîtrait pas ; elles avaient toutes les deux d'adorables dominos blancs garnis de cygne.
M°** de Tramont n'était pas si grande que M"* d'Armaillac, mais elle s'était mise à sa taille ce jour-là par de très-hauts talons. Elles se donnèrent comme deux sœurs égarées dans le beau monde. Elles jouèrent si bien leur jeu qu'on ne les reconnut pas, d'autant mieux que M"« de Tramont avait dit qu'elle ne voulait pas se masquer
. M"^ d*Armaillac^ qui ne comptait pas s'amuser, s'amusa beaucoup; ce ne fut pas parce qu'elle n*y trouva ni le marquis de Satanas, ni tous ses amoureux d'occasion qui lui prenaient son temps sans lui prendre son cœur, ce fut parce qu^elle y trouva le comte de Briançon.
Comme elle devait passer, avec M"* de Tramont, une saison à Brighton, elle s'était remise à l'anglais et n'attrapait pas mal l'accent d^outre- Manche, si bien qu'il fut dépaysé quand elle lui parla. Il ne savait pas un mot d^anglais.
Elle persista i ne pas prononcer un mot de français. Et pourtant ils arrivèrent bien vite s'entendre; M"^ de Tramont, qui écoutait aux portes, fut émerveillée de ce grand art d'embrouiller les choses les plus simples.
M"' d'Armaillac avait souvent rencontré M. de Briançon dans le monde, mais on sait qu'elle ne lui parlait plus. Les regards étaient plus ou moins éloquents; elle exprimait la fierté blessée, lui exprimant le repentir douloureux. Pour ceux qui savent étudier la passion, il y avait tout un mystère dans l'éclair rapide de leurs regards; deux épées qui se croisaient; pour ceux qui passent sans rien voir il y avait un homme et une femme qui ne se connaissaient pas.
Les masques et les cœurs. 293
Ce jour-là, dans ce château du xvii® siècle oîi Ton avait soupe et dansé pendant toutes les folies de la Régence et de Louis XV; dans ce parc encore tout peuplé de nymphes de Coysevox et de Coustou qui semblent attristées depuis qu'elles ne voient plus que des habits noirs, Jeanne se promena partout avec Martial, perdant et retrouvant son amie , écoutant les divagations de ce beau promoteur de chimères qu'elle avait trop écouté, mais qu'elle aurait toujours voulu entendre. Elle le retrouvait comme la première fois qu'il avait valsé avec elle. C'était le même vocabulaire , la même douceur de voix, le même art de brouiller le bien et le mal dans une symphonie amoureuse. W^^ d'Armaillac avait beau s'en défendre, elle s'abandonnait avec une joie renouvelée à toutes les séductions de ce preneur de femmes. ^ — Quand je pense, dit-elle, qu'il ne me reconnaît pas et qu'il me parle aussi doucement qu'il me parlait il y a un an. Toutes les femmes sont donc la même pour lui!
M"* d'Armaillac se trompait; M. de Brîançon l'avait reconnue et il avait trop d'esprit pour le dire: elle l'eût arrêté au premier mot et Teût renvoyé à d'autres, tandis qu'en faisant semblant de ne la point reconnaître, il avait le droit d'être
294 ^^5 larmes de Jeanne.
le plus passionné de ses adorateurs. Elle s'avouait que de tous les hommes qu'elle avait rencontrés dans le monde, c'était le seul qui parlât bien des choses du cœur, non pas qu'il professât sur ce thème, mais parce ce qu'il avait l'éloquence imprévue qui emporte.
Il n'était pas sentimental, mais il avait les vives expressions du sentiment. On sentait que celui-là avait aimé et pouvait aimer de toutes les forces de son âme. Il y avait bien une pointe de raillerie dans ses enthousiasmes, mais c'était le grain de sel dans le ragoût du cœur, pour parler comme les précieuses de Molière qui ne parlaient pas toujours si mal que cela, ces belles de Thôtel de Rambouillet.
M'^® d'Armaillac hasarda de rouvrir le passé.
— Dites-moi, monsieur l'homme à bonnes fortunes, vous qui faites de si belles protestations d'amour, vous avez donc oublié toutes vos victimes? M"« Fleur de Pêche qui s'en est consolée, M"« Marguerite Aumont qui en est morte, deux ou trois femmes du monde qui ont fini par la séparation de corps? Qui encore? On m'a parlé d'une jeune fille de la plus haute aristocratie dont on ne m'a pas dit le nom : celle-là s'est, dit-on, aventurée chez vous une nuit en revenant du bal.
Les masques et les cœurs. 295^
— Ce sont des reportages de femmes du monde. ' Je sais de qui vous voulez parler : une noble fille, une grande l^eauté, au cœur comme on n'en fait plus. Puisque vous ne savez pas son nom, je puis vous dire que celle-là, celle-là seule, je l'ai aimée jusqu'à en mourir; je ne suis même pas bien sûr de ne pas Taimer encore; mais n'en parlons pas, je n'ai plus le droit de l'aimer !
— Elle est donc mariée !
— C'est bien pis, elle ne me connaît plus, donc c'est une étrangère pour moi.
Jeanne remarqua l'émotion de Martial.
— Et voilà pourquoi vous me faites la cour aujourd'hui î
— Que voulez- vous , une femme n'a pas le droit detre jalouse du passé, parce que tout amour est un renouveau : le cœur a ses saisons comme la nature.
— Oui, vous voudriez bien que je vous fasse un printemps après Phiver.
— Oui, qui que vous soyez, je vous sens belle pour mes yeux, vous me charmez à travers votre masque. Aimez-moi une heure, un jour, un siècle, je vous jure, sur mon âme, que je ne vous quitterai plus d'un pas et que je mourrai à vos pieds.
29Ô Les larmes de Jeanne.
M"' d*Armaillac s'était assise sur un banc du parc. Martial, à genoux devant elle, lui dit plus doucement que jamais en lui prenant les mains :
— Ah ! comme je t'aime!
Elle détourna la tête pour cacher ses larmes, mais elle avait vu que Mariai lui-même avait les yeux humides.
— Pourquoi? se demanda- t-elle.
Et se retournant vers lui :
— Est-ce que je vous rappelle un amour perdu?
— Ahl de grâce, ne parlons pas du passé ! Aimons-nous pour aujourd'hui et pour demain, et non pour hier.
La nuit était venue, la lune se montrait douce et blanche à travers les arbres à peine feuillus; de légers nuages passaient sur les étoiles, le vent d'est secouait l'avenue des parterres et des arbustes; c'était la saison des derniers lilas et des premières roses ; la nature tout en fête savourait ces belles heures d'amour ; les rossignols alternaient a vec les merles, les rossignols beaucoup plus savants dans leur symphonie perpétuelle, les merles beaucoup plus éloquents dans leur simplicité rusti que. On entendait surtout l'orchestre qui ap* pelait les valseurs et les danseurs, on entendait aussi les cris de gaieté et les appels des chercheurs.
Les masques et les cœurs. 297
Quoiqu'il y eût là cinq cents Parisiens, M"* d'Armaillac se sentait seule, seule avec Martial, elle savourait une de ces heures amoureuses qui avaient enchanté sa vingtième année. Était-il possible que ce fût lui, là, à ses pieds! était-il possible que ce fût elle qui abandonnât ses mains avec tant de joie!
Un instant elle pensa à lui dire : « C'est moi, reprenez-moi, je vous sacrifie m'a fierté, comme je vous ai sacrifié ma vertu. »
Mais elle ne voulut pas s'humilier jusque-là. Elle se leva, Martial se leva en même temps, il la prit sur son cœur et il l'embrassa sur les cheveux, à travers sa mantille, mais elle le repoussa violemment parce qu'elle eut peur d'elle-même : une étreinte de plus elle était perdue tant elle subissait le charme malgré elle.
Le souvenir du marquis de Cormeilles lui revint à propos :
— Oh! mon Dieu, dit-elle, ce Martial me iait tout oublier. Mais je veux me souvenir que j'ai juré de l'oublier.
A quelques jours de là, M"* d'Armaillac était à Sainte-Clotilde au mariage d'une de ses amies du Dauphiné, M"« d'Auray, qu'elle n'avait pas vue
depuis longtemps; c'était un mariage du high-life, l'église aristocratique était toute pleine, on aurait pu feuilleter là tout un livre héraldique.
Jeajine était arrivée après le commencement de la messe; elle ne trouva à se placer dans la nef que parce qu'un homme se leva en la voyant.
Cet homme, c'était Martial de Briançon.
Elle fit semblant de ne pas le reconnaître pour prendre sa chaise. Use trouva qu'un autre homme s'était levé aussi pour elle; comme celui-là ne demandait qu'à s'en aller après avoir fait acte de présence, Martial reprit sa place au même rang.
On causait beaucoup dans le voisinage, chacun pour soi. Dieu pour la mariée.
Je ne sais pas si on a eu peur de faire des épousés trop heureux, mais je n'ai jamais vu qu'on s'occupât de prier Dieu aux messes de mariage; ce jour-là Téglise est un salon où l'on apporte des nouvelles et où Ton discute des modes par la critique des robes et des chapeaux qui sont de la fête.
— N'est-ce pas, dit tout à coup Martial à Jeanne, que voilà une belle première représentation? Tout Paris est là et la salle est pleine.
M*** d^Armaillac voulait ne pas répondre, mais elle ne put s'empêcher de dire à M. de Briançon :
Les masques et les cœurs. 299
— Je vous reconnais bien là, voilà comment vous comprenez le mariage.
— N'allez pas vous méprendre! si pour moi le mariage est une cérémonie, c'est aussi une fête !
Et après un silence :
— Du moins c'eût été une fête si vous aviez voulu.
— Ne rouvrons pas les blessures du passé, dit Jeanne en regardant son livre de messe.
— Que voulez-vous ? je ne vis que dans le passé et Je ne suis heureux que dans mes blessures.
— Eh bien ! moi, j*en suis si malheureuse que je ne vis que dans l'avenir, c'est-à-dire en Dieu.
Et M"® d'Armaillac murmura en lisant :
« Heureux tous ceux qui craignent le Seigneur « et qui se conduisent selon sa loi. »
— Vous vous figurez peut-être, reprit Martial, que je ne comprends rien à cette grande poésie de l'Eglise. La messe de mariage, qu'est-ce autre chose que le Cantique des cantiques?
— Je ne comprends pas.
Martial indiqua du doigt ce verset :
a Votre femme sera dans le secret de votre maice son comme une vigne fertile. Vos enfants seront tt autour de vous comme de jeunes plants d'olia viers. — Alléluia ! — Alléluia ! »
3oo Les larmes de Jeanne,
— Oui, mais tout le monde n'a pas le droit de chanter Alléluia.
On était à TÉpître :
« Que les femmes soient soumises à leur mari «• comme au Seigneur, parce que le mari est le tt chef de la femme comme Jésus-Christ est le « chef de l'Eglise. »
Ainsi traduisait Martial, mais M"* d^Armaillac lui dit:
— Il n'y a qu'une Église et vous avez plusieurs femmes.
— J'avais plusieurs femmes, c'est qu'en ce temps-là j'étais hors de l'Eglise.
— Et vous êtes rentré dans l'Eglise!
— Oui, car j'ai compris ce que dit là-bas le diacre : — « Celui qui aime sa femme s'aime soia même, car Adam l'a dit : — Voilà l'os de mes tf os et la chair de ma chair. » Ce qui n^a pas empéché Eve d'écouter le serpent.
— Oui, oui, dit Jeanne, selon vous c'est toujours la femme qui a tort.
Le diacre continuait :
« C'est pourquoi l'homme abandonne son père « et sa mère pour s'attacher à sa femme, et de « deux qu'ils étaient ils deviennent une même
Les masques et les cœurs. :)0i
— Et moi, murmura doucement Martial, j'abandonnerais mon père et ma mère, mon pays et ma fortune pour aller vivre avec une femme dans le désert, parce que j'emporterais le paradis dans mon cœur.
— Oh ! comme je vous reconnais avec vos phrases toutes faites!
Un autre diacre était venu lire l'Évangile :
(c En ce temps-là, les Pharisiens s'approchèrent a de Jésus pour le tenter.
« Ils lui dirent :
ce Est-il permis à un homme de quitter sa «c femme? »
« Il leur répondit :
a N'avez-vous point lu que celui qui créa a l'homme dès le commencement, le créa homme « et femme pour qu'ils soient deux dans une seule « chair? Que l'homme ne sépare point ce que a Dieu a uni. »
— Ainsi, dit Jeanne, avec un triste sourire, vous n'avez pas cru aux paroles de l'Evangile. Vous avez séparé ce que Dieu avait uni.
Martial regarda Jeanne avec ses beaux yeux profonds et lumineux.
— Dieu m^est témoin, lui dit-il, que depuis que je vous ai perdue, je ne cherche qu'à vous
3o2 Les larmes de Jeanne.
retrouver; soyez bonne comme vous êtes belle, pardonnez-moi puisque nous sommes dans une église, laissez-moi espérer encore que ce qui a été séparé sera réuni.
Les âmes les plus fières s'humilient en face de l'autel ; dès qu'on entre dans une église on sent que Dieu seul est grand et que les événements de ce monde ne sont que des infiniment petits. Certes, dans un salon. M"® d'Armaillac eût continué à regarder Martial du haut de son dédain et du haut de sa vengeance ; mais là, à quelques pas de son amie qui se mariait, elle sentit fondre ses neiges inaccessibles; son œil avait rencontré l'œil de Martial ; elle vit son âme : cette fois il ne voulait pas la tromper; aussi elle ne lui marchanda pas l'espérance, elle lui dit ce seul mot :
— Il y a longtems que ma mère nous attend.
Quand Martial sortit de l'église, son cœur
chantait Alléluia.
— Ah! dit-il, il est souvent plus difficile de triompher d'une femme la seconde fois que la première. Jeanne s'est donnée à moi comme mattresse, il m'a fallu la conquérir comme femme.
Il allait devant lui, avec la Joie dans l'âme, marchant allègrement et remerciant le ciel, mais il s'arrêta tout à coup en disant :
Les masques et les cœurs. 3o3
— Et Aubépine!
M"* d'Armaillac était restée agenouillée à sa place après le départ de Martial, sans se hâter, comme toutes ses voisines, de suivre le flot des curieux jusqu'à la sacristie.
^ Quoiqu'elle fût au milieu de la foule, elle se sentait seule en face de Dieu ; son cœur était si content, que des larmes de joie tombaient de ses yeux.
— Oh I mon Dieu, murmura-t-elle, je vous remercie I vous nous avez réconciliés! Vous seul, ô mon Dieu! pouviez faire ce miracle.
En effet, il fallait cette rencontre dans l'église pour que M"*' d'Armaillac brisât sa fierté devant M. de Briançon. Jamais, dans le monde, elle ne se fût humiliée jusqu'à lui pardonner. Il lui sembla que c'était devant Dieu seul qu'elle avait sacrifié son orgueil à son amour.
Tel était l'empire que Martial avait repris sur elle qu'elle oublia, jusqu'à sa sortie de l'église, sa promesse de mariage à M. de Cormeilles. Quand ce souvenir lui revint elle tressaillit et s'arrêta court, à peu près comme M. de Briançon s'était arrêté à la pensée d'Aubépine.
— Il est trop tard, dit-elle, je suis maudite, puisque je ne puis être heureuse. M, de Cormeil-
les m'aime et je ne l'aime pas; mais je lui ai dit que je serais sa femme, et je ne puis épouser Martial.
Quand Jeanne rentra chez elle, elle se jeta au cou de sa mère.
— Oh ! maman, quel malheur I Martial va venir te demander ma main ; mais je ne puis pas épouser Martial puisque je dois épouser le marquis de Cormeilles... et je ne puis épouser le marquis de Cormeilles puisque j'aime Martial...
Par ce mot Jeanne renversait toutes les espérances de sa mère.
M""® d'Armaillac avait été ravie de voir sa fille se décider à donner sa main à M. de Cormeilles^ un gentilhomme riche et un homme à la 'mode; M""® de Tramont avait déjà crié ce mariage pardessus les toits comme une victoire de sa jeune amie : ce serait encore un scandale si M"* d'Armaillac allait refuser.
LES LARMES d'aUBÉPINE
N matin , M"® Larochette , surnommée Forte-en -Gueule, rencontrant M"* Aubépine, lui dit à brûle-corsage :
— Eh bien, ma belle amie, nous voilà drôlement retroussées, il paraît que nos deux amants épousent de la main droite et de la main .gauche cette bégueule qui s^appelle M"® d'Armaillac.
— Nos deux amants?
Aubépine ne comprenait pas.
— Oui, ma chère, ni plus ni moins. M. le marquis de Cormeilles, comme M. le comte de Briançon. Mais rassure-toi^ je vais mettre des bâtons dans les roues de son huit-ressorts à cette demoiselle.
3oG Les larmes de Jeanne.
M"* Forte-en-Gueule continua longtemps sur ce ton, éclatant en imprécations et en saillies, tandis qu'Aubépine, frappée au cœur, ne trouvait plus un mot à dire ; elle savait la passion de Martial pour Jeanne; c'était la seule femme qu'elle craignît. Déjà elle avait dit à son amant : « Ton amour pour M"® d'Armaillac est comme une blessure qui se rouvre toujours. »
Ceci se passait au château de Madrid, où ces dames aiguisaient leur appétit vers six heures, avant d'aller dîner au pavillon d'Ermenonville, Le coup fut si terrible pour Aubépine qu'elle rentra chez elle au lieu d'aller dîner, quoiqu'elle fût attendue. M. de Briançon lui avait dit qu'il ne la verrait que vers minuit, mais elle espérait vaguement le rencontrer , soit dans l'avenue des Champs-Elysées, soit surle boulevard des Italiens, oii elle ordonna à son cocher de la conduire. 'FJ Elle ne le rencontra pas. A sept heures et demie elle franchit le seuil de son petit hôtel avec la mort dans 1 ame. Il n'était pas venu. Il n'avait pas écrit. Naturellement elle p>it une plume et du papier, tant sa douleur débordait :
tt Mon Martial, « N'est-ce pas que c'est impossible! n'est-ce pas
Les larmes d* Aubépine. 3oj
que c'est un mensonge I On me dit que tu te maries? je n'y crois pas, et pourtant je suis tout en larmes. Ce serait ma mort, vois-tu : on meurt de ton amour ; rappelle-toi Marguerite Aumont. Tu ne peux pas faire cela! N'as-tu donc pas pensé à moi? Quand tu m'as prise dans les Champs-Elysées, j'étais heureuse sans amour, aujourd'hui sans toi je serais la plus malheureuse des malheureuses. Tu auras pitié de moi, tu auras pitié de mon cœur. Et d'ailleurs, l'amour a ses droits. Je puis dire que je ne veux pas, car tu es à moi. T'imagines-tu donc que je te quitterais pour un prince ou pour un million! Je ne sais pas pourquoi je t'écris, je suis folle, puisque cette lettre ne te trouvera pas chez toi et que tu viendras [à minuit. C'est que je n'aurai peut-être pas le courage de te dire tout cela. Et puis, si tu étais là, un seul mot me désarmerait, tandis que cette lettre te forcera bien de t'expliquer. Ah! Martial, ne me tue pas!
« Ton Aubépine, « rose hier et blanche aujourd'hui. »
Là-dessus Aubépine alla embrasser ses inséparables.
— Hélas! dit-elle, ce n'est plus lui et moi! Moi je suis morte, lui se console avec une autre!
3o3 Len larmes de Jeanne.
Elle envisagea tace à face sa vie sans Martial. Que ferait-elle? Elle n'était pas en peine de trouver un amant ou deux amants. Il y avait assez de gens sur le turf qui n'attendaient qu'un signal pour lui donner beaucoup d'argent.
— Mais c'est là que l'argent ne fait pas le bonheur! dit-elle. On peut être heureux avec l'argent quand on n'aime pas, mais c'est un supplice d'être payée par un homme qu'on hait. Et je sens bien que je haïrais celui qui prendrait la place de Martial. Plutôt mourir cent fois!
La plupart des femmes disent cela; mais ce sont des paroles arrachées par le chagrin, dans l'inconscience des larmes. Presque toutes se relèvent de cet abaitement par la vengeance, par l'amour de vivre, par les grâces d'état. Mais Aubépine était de bonne foi, elle osait regarder Ja mort de près, comme une consolation romanesque.