LA PAROLE DE DIEU
ADEMOiSELLE Flcur-du -Mal , qui s'était montrée si discrète avec M"*' d'Armaillac, qui ne l'avait saluée du regard au bois ou au théâtre que lorsque Jeanne la regardait avec sympathie, vint encore à son secours contre le marquis de Cormeilles. Voici comment :
On sait qu'à Paris les meilleurs maris du lendemain n'abandonnent guère leur manière de vivre avant la cérémonie : ils continuent à suivre le torrent sans rien changer à leurs habitudes. Plus d'une fois le marquis de Cormeilles avait fait un doigt de cour à la dragonne à M"* Fleur-du-Mal. Elle eut l'art de se mettre sur son chemin. Il fut surpris et charmé de ses œillades. Il n'y résista pas, si bien que^ sur une lettre de Fleur-du-Mal,
3 1 o Les larmes de Jeanne,
il répondit par un joli billet non signé, mais qui valait bien un billet de banque. Aussi Fleur-du- Mal accourut-elle, en toute joie, chez M"« d'Armaillac, en lui remettant les pièces du procès.
Quand M. de Cormeilles vint faire ses visites quotidiennes, Jeanne lui fit présenter ces pièces sous enveloppe, par le valet de chambre, en lui faisant dire qu'elle ne pouvait le recevoir.
Le marquis comprit; il revint une heure après, mais il ne fut pas reçu ; il écrivit, mais on ne lui répondît pas. Le tour était joué.
^iie d'Armaillac avait accepté de lui une bague de fiançailles, elle la lui renvoya, en le priant de la donner à M"« Fleur-du-Mal, ce qui fut fait à la grande joie des deux femmes.
— Décidément, dit Jeanne, Fleur-du-Mal est ainsi nommée par antiphrase. Je ne l'appellerai plus que Fleur-du-Bien.
Il lui fut donc permis de croire au bonheur.
Dès le lendemain, c'était Martial qui faisait la visite quotidienne chez M*"' d'Armaillac. On ne perdit pas de temps à la publication des bans.
— Il y a deux siècles que j'attends, disait Martial.
— Et moi, disait Jeanne, il y a bien plus longtemps, car il y a deux ans.
La parole de Dieu. - 3i£
Le mariage se fit sans bruit; c'était au temps des chasses, il n'y avait personne à Paris — du tout Paris.
On envoya des lettres de faire part pour annoncer que le mariage avait eu lieu. La bénédiction nuptiale fut donnée à la Trinité, à huit heures du matin. Il n'y avait de présents que les témoins avec M"* d'Armaillac et M"® de Tramont.
Il y avait aussi, dans un coin de l'église, priant de bon cœur. M"® Fleur-du-Mal.
J'oubliais. Il y avait une femme voilée qui ne priait pas.
Jamais M^^*' d'Armaillac n'avait été si profondément religieuse, elle comprenait qu'il fallait que Dieu fût avec elle.
Mais quiconque ici-bas s'approche du bonheur, n'ose plus faire un pas sans lever les yeux au ciel. Martial lui-même , qui raillait toujours , était dominé par la majesté de ce sacrement du mariage, que tant de sceptiques ont bravé, parce qu'ils n'ont ji^mais été touchés de la grâce.
Aussi M. de Briançon suivait- il des yeux, comme Jeanne, dans le livre d'heures de la mariée, ces versets bibliques :
3i2 Les larmes de Jeanne,
<L Faites que le joug de Tépoux soit un joug d'amour et de paix,
tt Faites que, chaste, elle se marie en Jésus- Christ. Qu'elle soit douce à son mari, comme Rachel; qu'elle soit chaste comme Rébecca; qu'elle soit fidèle comme Sarah 1 Faites qu'attachée à son mari, elle ne souille le lit nuptial par aucun commerce illégitime; faites qu'elle obtienne, dans sa pudeur, une heureuse fécondité; faites que les épousés voient tous les deux les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération. 3)
Jeanne remercia Dieu avec effusion de ravoir ramenée à la sainteté et à la vérité de la vie. Martial reconnut qu'on n'entre pas impunément dans l'Église: on y retrouve la lumière perdue et la force de bien faire.
Il n'y a pas de stoïcisme antique qui vaille une parole de Jésus-Christ, parce que le sentiment vaut mieux que la raison, parce que ce qu'il y a de meilleur dans l'esprit humain, c'est encore Tesprit divin.