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CONCLUSION

Cicéron, manifestement, ne fut ni un grand caractère ni un grand esprit. Il ne fut pas un grand caractère. Cela ressort avec un tel éclat de sa vie publique tout entière qu'on s'en voudrait d'y insister. Après tout, cela est véniel. Les grands caractères sont ce qu'il y a de plus rare au monde, et personne n'est plus tenu d'être tel que d'être un héros et un saint. D'ailleurs, par rapport à la moyenne de l'humanité, on peut encore faire figure très convenable, en demeurant au-dessous de ce niveau. L'histoire des lettres est le musée des grands esprits. De grands caractères, combien? Ce qui est plus grave, c'est que Cicéron ne fut pas davantage un grand esprit. Quelque bonne volonté qu'on y mette, s'il est quelque chose d'impossible, c'est de

trouver, dans une seule de ses œuvres, une seule ligne qui porte la marque — cette marque à laquelle on ne se trompe pas — d'une haute, forte et puissante intelligence. Est-ce dans un de ses discours d'avocat ou d'homme d'Etat qu'on la trouvera? On peut mettre au défi les plus habiles : qu'ils cherchent ! Est-ce dans des productions comme le De Oratore, le Brutus ou VOrator ? Mais qui ne voit qu'un grand esprit aurait commencé par ne jamais écrire ces sortes de choses, et n'en avoir même jamais la pensée? Le seul fait de les avoir écrites — si bien qu'on le voudra; ce n'est pas la question — peut être tenu pour une preuve d'infériorité. Serace dans ses rhapsodies philosophiques? Là, il n'y a qu'une réponse à faire : hélas! ou holà! On peut choisir. Qu'est-ce donc alors? Que faut-il penser? N'y aurait-il, sous ce grand nom, qu'une creuse et ridicule idole, et, depuis tant de siècles, les hommes seraient-ils dupes d'une grossière fantasmagorie ?

En aucune façon. Les hommes, considérés dans la succession des âges, ne se trompent pas ainsi. La postérité est même le tribunal qui peut le moins se tromper, parce que ce tribunal se compose, successivement, de ce que les générations ont de plus sage, de plus judicieux et de meilleur. Or, on peut dire que, même après l'excommunication

fulminée par Mommsen, la postérité est encore, est toujours pour Cicéron. Pourquoi donc? Pour une raison très simple et très forte. On peut être grand par l'action, ce qui est le plus haut degré dans la hiérarchie des grandeurs humaines. On peut l'être par le caractère. On peut l'être par l'esprit. Et on peut l'être encore d'une autre façon, laquelle n'a rien de commun avec les dons qui font ou l'homme d'action, ou l'homme de caractère, ou l'homme de haute intelligence. On peut être un grand, un très grand artiste, ce qui est absolument compatible avec une infériorité relative du caractère ou de l'esprit. Les exemples n'en manquent pas, et l'un des plus éclatants est Cicéron. Il fut grand artiste. En quoidonc?Enparoles. Oui, en paroles ! Et pourquoi pas? On est bien un grand artiste avec des notes. Pourquoi ne le serait-on pas avec des mots? Et si la musique, qui ne peut pas traduire d'idées, exerce pourtant une fascination, pourquoi donc les mots n'en exerceraient-ils pas une semblable, quand ils sont combinés de façon à former cet objet d'art qui s'appelle « le beau langage »? Or, c'est là, précisément, le cas de Cicéron. Rappelons-nous le mot si juste de Fénelon : « Il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire. » Et voilà sa magie. Il a été appelé un moment le Père de la Patrie; mais cette paternité-là n'était pas de très bon aloi, puisqu'elle ne

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résista pas à la sentence d'exil qui suivit de si près Tincomparable consulat. Il en est une autre, en revanche, qui ne trouvera jamais son Clodius ni son Mommsen. Cicéron est le créateur et le père du « beau langage ».

Est-ce à dire qu'il n'y avait pas eu de beau langage avant Cicéron ? Rien de pareil et d'égal, en tout cas, à ce que Cicéron devait créer. Les Grecs avaient réalisé l'idéal du beau en poésie. Dans la prose, ils n'y étaient jamais arrivés. La prose d'Hérodote est d'un enfant; celle de Xénophon, à peine d'un homme, car elle a encore des grâces enfantines. Celle de Thucydide, où éclate cependant une si merveilleuse intelligence, est tendue par un effort constant et presque violent qui lui ôte toute grâce. Celle de Démosthène n'a plus cette tension pénible, mais elle garde plus de force que de beauté. Celle de Platon approche plus qu'aucune autre de l'idéal du beau langage. Elle a, parfois, la grandeur, l'éclat, la souplesse, le charme ; mais elle n'est pas exempte de quelque puérilité, et elle est surtout gâtée par les deux grands défauts de l'esprit grec, la loquacité et la subtilité. Avec Cicéron — le premier! — on a soudain ce spectacle nouveau: une prose enchanteresse, qui ne connaît ni l'effort, ni la tension, ni la subtilité, lumineuse comme le jour, harmonieuse comme une musique, coulant

avec l'ampleur et la majesté d'un grand fleuve, et roulant dans son cours toutes les richesses d'une langue superbe. Est-ce que cela aussi, par hasard, n'était pas une création ? Création d'autant plus étonnante qu'elle n'a jamais offert la trace du plus petit effort et jamais connu le plus petit accès d'affaiblissement. Quoi que Cicéron ait à dire, il n'a qu'une façon de le dire qui consiste à appliquer à tout sujet

Ce langage sonore aux splendeurs souveraines.

Il semble que s'il voulait se servir d'une autre façon de dire, il ne pourrait pas. Qu'il s'agisse de pauvres arguments d'avocasserie, ou d'ennuyeux préceptes didactiques, ou d'insipides lieux communs philosophiques, c'est le même éclat oratoire qui brille sur toutes ces misères, comme un amas d'étoffes éblouissantes jetées sur des mannequins. Qu'importent les mannequins? L'étoffe en est-elle moins belle? Et n'est-ce pas un miracle de l'art que ce virtuose extraordinaire, qui, quoi qu'il ait à dire, ne peut s'empêcher de parler comme un Bossuet ? — celui des Oraisons funèbres, s'entend.

Et comment s'étonner maintenant de son prestige prolongé à travers les siècles? Quand, à la Renaissance, au sortir des ténèbres qu'avaient dû

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