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traverser tant de générations, ce divin langage apparut, ce fut un éblouissement et une adoration. On se rappelle les écoles, ou plutôt les églises cicéroniennes des xve et xvie siècles, et les pratiques de leur culte. Et le culte dura autant que nos âges classiques, et encore même, aujourd'hui, il n'est pas sans dévots. Nos générations ont été élevées à une école où elles ont appris que le beau langage vaut par lui-même, qu'il est une des parures de la civilisation, et une création de l'art qui fait comme les autres, honneur à l'esprit de l'homme. Et c'est peut-être en France que cette religion a gardé le plus d'empire. Ce n'est qu'en France qu'il y a une institution telle que l'Académie française, véritable temple du beau langage, et où se célèbrent des cérémonies oratoires qui comptent encore parmi les gloires du pays. Je sais bien que tout autour de nous s'enfle, gronde et s'élève\la marée montante de l'américanisme et de la démocratie, et que la voix de Dieu, qui parle par la bouche du peuple, semble faire fi du beau langage et nous annoncer un cataclysme qui le noiera avec tout le reste. Cela se peut : et bien hardi qui soutiendrait que notre civilisation ne porte pas en elle une autre barbarie! Mais jusqu'à ce que le règne de cette barbarie — s'il est écrit qu'il doit venir! — soit arrivé, une chose est bien cer-

taine, c'est que les civilisés ne se lasseront pas d'être sensibles aux charmes d'une belle, éclatante et harmonieuse parole, et que partout où cette parole retentira elle sera un hommage à Cicéron.

A côté de Cicéron, le premier modèle delà prose romaine, se montre le premier poète que, dans l'ordre des temps, ait produit Rome. Jusque-là, les Romains avaient beaucoup versifié. Faiseurs devers, on peut dire que tous ceux qui, à Rome, se piquaient de culture d'esprit, l'étaient à l'envi. Mais poètes, pas un. Je n'excepte pas même le vieil Ennius. Je crois beaucoup plus sage de m'en rapporter, sur son compte, à Horace qui le connaissait, et s'y connaissait, que de me donner le gros ridicule de remontrer à Horace comment il aurait dû juger Ennius. De goût et d'esprit, Horace en avait, certes, autant que nous, et il avait, de plus, en parlant d'Ennius le sérieux avantage, qui nous manque, de connaître ce dont il parlait. Nous ne devrions pas l'oublier. La vérité est que c'est avec Lucrèce seulement que la poésie fit sa première apparition dans la littérature romaine.

Mais Lucrèce est quelque chose de plus qu'un simple poète, et il est, au contraire, un personnage très complexe. Je disais tout à l'heure, à propos de Cicéron, que les Romains, loin de se laisser attirer par la philosophie grecque, ne lui avaient guère témoigné qu'une indifférence dédaigneuse, comme ils eussent fait à une scolastique quelconque. Un seul homme, chez eux, fait exception à ces sentiments: c'est Lucrèce. Aussi est-il demeuré, pour ses compatriotes, l'objet d'un étonnement profond, plutôt que d'une véritable admiration, et il semble que ceux-ci l'aient contemplé avec une sorte de méfiance et d'inquiétude, comme un homme dont l'air ne dit rien qui vaille. C'est que Lucrèce ne s'est pas contenté, comme les autres Romains qui étaient censés philosophes, de courir plus ou moins curieusement à la surface des systèmes. Il est allé au fond de l'un d'eux, et il y a trouvé une foi. Une doctrine l'a fasciné, conquis et subjugué. J'imagine que cette prise de possession de son âme par l'épicurisme fut quelque chose comme le fameux a coup de foudre » ; et ici, d'une certaine façon, le coup de foudre s'explique. A une âme simple, droite, naïve, fougueuse, et dévorée de la noble passion de connaître le mot de notre destinée, on conçoit, à la rigueur, que l'épicurisme ait pu apparaître comme une sorte de révélation. Mieux peut-être

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qu'aucune autre doctrine il pouvait prétendre rendre compte de tout et répondre à tout. Il avait quelque chose d'exceptionnellement spécieux, lumineux et cohérent, qui, pour un système, était la vertu capitale. Il faut se mettre à la place de Lucrèce, et voir entre quels monuments de la sagesse et de la folie humaine il avait à choisir, et Ton comprendra le caractère qui frappe en lui tout d'abord : Lucrèce, avant tout, est un apôtre. Epicure est, pour lui, un mortel qui est venu, en ce monde, faire office de Dieu. Il affranchit les hommes, il les rachète, il les sauve. Rédempteur et sauveur, voilà ses vrais noms. Bref il est un Christ dont Lucrèce s'est fait le saint Paul. Or il y avait, dans cet état d'esprit, quelque chose de difficilement conciliable avec les conditions nécessaires à l'élaboration d'une œuvre poétique. Sans doute on dira : Quoi de plus poétique que l'enthousiasme? D'accord ; mais il faut reconnaître qu'ily aplus d'une sorted'enthousiasme, et que celui d'un apôtre est d'une espèce toute particulière. Je viens, à propos de Lucrèce — et le rapprochement, toutes proportions gardées, n'a rien que de légitime — de prononcer le grand nom de saint Paul. Rappelons-nous l'admirable page où Bossuet fait un tableau si original et si saisissant du caractère et de l'apostolat de saint Paul. Le voilà, l'apôtre, dans toute sa puis-

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sance et toute sa grandeur! Et maintenant, se le figure-t-on, cet apôtre, prenant son temps pour versifier la doctrine chrétienne, rédiger les Evangiles en six chants et offrir aux Gentils cette Messiade anticipée? C'eût été faire, du même coup, un terrible tort et à son apostolat et à sa poésie. La vérité est que les deux tâches sont aussi inconciliables qu'inégales. L'apôtre a mieux à faire même qu'un chefd'œuvre poétique. C'est pour lui plus que pour tout autre que semble écrit le beau vers de Veuillot :

O prose ! mâle outil, et bon aux fortes mains !

Et cela se conçoit. Il ne doit occuper les esprits que des choses qu'il dit, et le poète, puisque tout poète est un artiste, doit surtout occuper les esprits de la façon dont il les dit. Si, dans sa double naïveté d'épicurien néophyte et de Romain fraîchement policé, Lucrèce a cru bien faire en pliant les élans de sa foi aux règles de la prosodie, ce qu'il a surtout montré par là c'est qu'au moment où il croyait voir clair dans le mystère du monde, il ne voyait pas bien clair en lui-même ; qu'il confondait, dans son âme et dans son œuvre, deux rôles incompatibles ; qu'il faisait tort à son apostolat, en lui imprimant, par ses vers, le caractère de « jeu d'esprit » inhérent à toute œuvre poétique, fût-ce la plus grande et la plus haute ; qu'il faisait

tort à sa poésie en lui imposant le lourd fardeau de son apostolat ; et qu'enfin ce n'était pas une raison, parce qu'avant lui des Grecs avaient écrit des poèmes philosophiques et scientifiques, pour croire que leur exemple justifierait son poème de la Nature ; ceux-là n'étaient pas des apôtres, et ce n'est pas l'affaire d'un apôtre de versifier.

Mais ce n'est pas tout. L'apôtre, qui a nom Lucrèce, est en même temps un savant. Extraordinaire amalgame! Comme s'il y avait jamais eu de savant qui fût apôtre, ou d'apôtre qui fût savant ! Et comme s'il pouvait se rencontrer une âme d'homme où cette fusion fût possible ! L'apôtre est un homme de foi qui agit avec les procédés de la foi. Le savant est un homme d'étude et de réflexion, qui est possédé par la pensée, non de ce qu'il sait, mais de ce qu'il ignore, et par un insatiable besoin de le savoir. L'apôtre ne s'inquiète pas de la vérité. Il l'a. Il ne s'inquiète que de l'inculquer aux autres, qui ne l'ont pas. Le savant ne s'inquiète que de la vérité. Il ne l'a pas et il veut l'avoir. Ce qu'il sait le mieux, et c'est là la marque infaillible du véritable esprit scientifique, c'est qu'il en ignore et en ignorera toujours plus qu'il n'en sait et n'en saura jamais. De là, associée à son indomptable persévérance à s'avancer toujours vers le vrai, sa réserve et sa circonspection. Et

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comment, maintenant, serait-il possible d'être à la fois apôtre et savant? La nature humaine n'est pas de force à soutenir ce double poids. Il faut choisir. Lucrèce n'a pas choisi. Il a tout pris. Il est ou il croit être au moins autant savant qu'apôtre, et je dirai même que s'il veut être apôtre, c'est surtout parce qu'il se croit savant. Or, comment serait-il ce qu'il croit être, n'ayant pas même l'idée de ce qu'est le véritable esprit scientifique? Sa façon d'être savant consiste à avoir ingéré dans son cerveau, avec cette gloutonnerie qui exclut le choix et rend la digestion difficile, tout ce que les Grecs ont pu dire sur le sujet dont la pensée l'obsède. Cela il le sait à fond. Seulement il a cette naïveté de croire qu'en sachant cela il sait tout : voilà pour sa science ; et il est tellement ivre de cette mixture scientifique, si avidement ingurgitée, qu'il ne s'aperçoit pas de ce qu'elle va faire de son œuvre, et du caractère étrangement rébarbatif qu'elle va lui donner : voilà pour sa poésie. Ce n'est pas qu'il ne convienne, à mainte reprise, que le sujet est rude et d'un maniement difficile. Mais cela dit, l'apôtre et le savant, sous l'aiguillon de leur foi commune, poursuivent imperturbablement leur chemin. Tant pis pour le poète ! A lui de s'en tirer comme il pourra !

Car il y a, en effet, chez Lucrèce, un troisième

personnage : il y a un poète. Voilà qui achève le phénomène. Un « saint Paul » de l'épicurisme, qui est, en même temps, une manière de Buffon, et les deux personnages, plus ou moins bien amalgamés, qui sont, en même temps, un poète! Par le seul mélange de l'apôtre et du savant, Lucrèce était déjà, ce semble, suffisamment extraordinaire. Un « saint Paul » qui a un système de la nature, et qui l'étalé avec une docte et infatigable complaisance ! Un Buffon assez brûlé du zèle apostolique pour se faire prédicateur et convertisseur, conquérant des esprits, dompteur des âmes et pêcheur d'hommes ! Eh bien! ce n'est pas assez. Il faut que le « saint Paul » chante ses sermons et que le Buffon chante son système. Seulement, alors qu'arrive-t-il? Il faut voir les choses comme elles sont. Le poème de Lucrèce se compose de six chants, qui, réunis, comptent exactement 73ç3 vers, 7400, si l'on veut, pour faire un nombre rond. Sur ce total respectable, combien y a-t-il de vers qui soient vraiment de la « poésie » ? J'ai pour ma part, essayé de faire ce compte avec autant de conscience que j'ai pu, et j'ai la certitude de faire « bonne mesure » en attribuant au poème de la Nature quelque chose comme 1800 vers, toujours pour prendre un chiffre rond, que l'on ait le droit d'appeler « poésie ». Dixhuit cents vers sur 7400 : cela ne fait pas tout à fait

le quart du total. Ce qui fait que Lucrèce nous a laissé une œuvre qu'il croyait poétique — autrement, il ne Peut pas écrite en vers — dans laquelle trois vers sur quatre, ce qui est une belle proportion, sont tout ce qu'on voudra, excepté de la poésie. Cela n'est peut-être pas indifférent à établir, à un moment où, par l'effet d'un certain zèle, quelquesuns seraient volontiers disposés à faire de Lucrèce « le plus grand poète de l'antiquité ». La vérité est que, de toutes les œuvres poétiques célèbres, celle de Lucrèce a tous les droits à être mise au premier rang comme la plus rebutante. C'est comme un immense et inextricable fourré d'épines, auprès duquel, à ne juger la chose que comme œuvre versifiée, le Jardin des racines grecques aurait des chances de passer pour un Éden. Il faut, pour s'y aventurer et s'y orienter, ou l'intrépidité de la foi, qui ne connaît pas d'obstacles puisqu'elle transporte les montagnes, ou l'imperturbable patience de l'érudition. Le didactique échappe difficilement au danger d'être ennuyeux. Aux mains de Lucrèce, il devient bien autre chose, et j'irai volontiers jusqu'à dire que c'est le didactique dans toute son horreur. Je sais bien que je me permets là des choses qui feront frémir d'indignation les dévots de Lucrèce; car il en a, et même de terribles, qui n'entendent pas raillerie sur le compte de leur

divinité, mais qui ne sont guère moins ridicules que les amoureux dont Lucrèce lui-même s'est si joliment moqué. Ils ont beau prêter à leur idole toutes les perfections; ils n'empêchent pas qu'en réalité l'idole ne soit cruellement imparfaite. Et, de bonne foi, comment n'en serait-il pas ainsi? Comment serait-il possible d'épancher un torrent de quelque cinq ou six mille vers — pas moins! — pour chanter le vide, les atomes, les simulacres, discuter des spéculations qui sont des miracles de subtilité et d'inanité, et ne pas faire, du même coup, l'œuvre la plus antipoétique qui se puisse imaginer? La poésie ne vit que de sentiment. Plus exactement, elle n'est que sentiment. C'est là sa raison d'être. Or, quoi de commun entre ces choses et le sentiment? Et que penserions-nous d'un homme qui, à l'exemple de Lucrèce, croirait faire œuvre poétique en mettant la chimie ou l'algèbre en alexandrins? Encore convient-il de remarquer que la chimie et l'algèbre sont de vraies sciences, celles-là; mais ce que Lucrèce croyait science, l'était-il? Et la comparaison ne risquerait-elle pas d'être plus juste avec la soolasticjue et l'alchimie? Maintenant, dans cette partie de son œuvre qui relevé vraiment de la poésie, que vaut Lucrèce? Au risque de paraître décidément trop abonder dans le sens d'une critique sévère, il y a pourtant, ici

encore, une vérité à dire, c'est que Lucrèce ne saurait être, en aucune façon, mis au rang des maîtres et des modèles incontestés de la beauté poétique. Et cela pour une raison décisive. Il a ignoré ou méconnu cette règle capitale qui veut qu'une forme achevée soit la condition rigoureuse de toute œuvre d'art, et, par conséquent, de toute œuvre poétique digne de ce nom. Ce n'est pas la moins piquante des contradictions que nous relevons en lui (et, à y bien regarder, il n'est qu'un assemblage de contradictions), que cet homme, disciple absolument asservi des Grecs, pour le fond des idées, soit demeuré un vieux Romain pour la rudesse inculte de la forme. Et on ne saurait dire que cela n'est point sa faute, mais celle de son temps; car il a précisément pour contemporain Catulle, chez qui la forme est aussi exquise et achevée que chez un Théocrite. Mais, cela dit, il reste à reconnaître une dernière vérité, c'est que Lucrèce, avec toutes les gênes et conditions de faiblesse qui pesaient sur lui, n'en fut pas moins un vrai et grand poète. Très incomplet, trop incomplet, à coup sûr, mais en possession d'une force de génie qui doit avoir été d'une singulière puissance pour avoir réussi à percer de jets aussi vigoureux la couche épaisse et dure sous laquelle elle eût dû, ce semble, rester étouffée. Il y a là un véritable sujet d'admiration.

Seulement, comme pour obéir jusqu'au bout à la loi qui a fait de lui, ainsi que je le disais tout à l'heure, un assemblage de contradictions, il se trouve que cet homme, qui, considéré dans son ensemble, est assez dépourvu d'unité pour être à la fois un apôtre, un savant et un poète, ne nous offre guère plus de cohérence, si on considère en lui le poète tout seul. Il y a, en effet, manifestement, deux poètes très distincts chez Lucrèce. A première vue, il en est un qui frappe tout d'abord assez vivement pour qu'on soit tenté de voir uniquement, en Lucrèce, le chantre du pessimisme. Le sentiment des incurables misères de la condition humaine semble l'obséder. Il revient, à mainte reprise, sur cette idée, que notre monde ayant commencé, doit finir, et il se complaît dans la sombre peinture de ce cataclysme. Il clôt son poème (et de propos délibéré, n'en doutons pas) par ce tableau de la peste d'Athènes, effrayant chefd'œuvre d'un réalisme implacable, où il s'applique à ne nous faire grâce d'aucun des détails qui peuvent le mieux enfoncer dans notre esprit le sentiment de notre misère. Ce sont les dernières pages du livre. C'est sur ces impressions qu'on le ferme. Il parle de l'amour, ce thème éternel de toute poésie, comme d'une maladie d'une autre sorte. A propos de la « suprême volupté des hommes et

des dieux », il prend plaisir à nous traîner sur les détails les plus répugnants, et il est tels de ses vers consacrés à l'amour dont il semble s'amuser, comme par un jeu cruel, à faire sortir des senteurs de peste. Enfin, dans cet admirable morceau, si connu sous le nom de Prosopopée de la Nature, la page la plus célèbre de son œuvre et qui en serait peut-être la plus belle si la fin du Ve livre n'existait pas, il résume toute sa sagesse en disant à l'homme, avec un mépris impitoyable : « Désespère et meurs, chétive créature, puisque tu n'es en ce monde que pour désespérer et mourir ! n Sans doute, voilà de la pure essence de pessimisme. Et pourtant, à côté de cela, il y a des hymnes à Epicure où éclate une merveilleuse sérénité. Epicure n'est, aux yeux de Lucrèce, si grand ou plutôt si divin, que parce qu'il a montré et ouvert aux hommes le chemin du bonheur. Il y a donc du bonheur pour l'homme ? Et, à la fin du Ve livre, cet admirable tableau de l'humanité primitive, s'élevant insensiblement, à travers les misères et les labeurs de milliers de siècles, jusqu'aux bienfaits de la civilisation, qu'est-ce autre chose qu'un hymne au progrès, l'un des plus beaux, à coup sûr, que poète ait jamais chantés? Le progrès? Mais alors, il y a donc du bien sur cette terre, et l'homme n'y est pas uniquement pour souffrir? Arrange cela qui

pourra. Tout à l'heure nous avions une manière de Schopenhauer versifiant, et voici que nous voyons surgir un Lamartine ou un Hugo, moins harmonieux, à coup sûr, et moins exquis que les nôtres l'harmonieux et l'exquis n'ont rien à voir avec Lucrèce), mais grand, noble, serein lui aussi, et portant en lui les grandes espérances de l'humanité. Lucrèce, encore un coup, n'est qu'un composé de contrastes. N'en ayons pas plus de souci que lui, qui ne paraît pas même en avoir eu conscience. Tous ces contrastes étaient réunis en son âme et comme rattachés par un lien commun, la foi en Épicure : cela lui suffisait. Songeons bien à cet extraordinaire état d'esprit. Il est plein d'Épicure un peu comme la Bacchante et la Sibvlle étaient pleines de leur Dieu. Il chancelle, lui aussi, et vacille sous le sien. Il a tout accueilli de lui, indistinctement et sans y regarder, et sans avoir plus le sentiment des incohérences actuelles que des conséquences possibles. Il est bien probable qu'on l'eût plongé dans un étonnement profond, si on lui eût fait entrevoir les conséquences politiques et sociales de la doctrine épicurienne. Mais il ne voyait pas si loin, et aimait mieux croire et adorer. Et voilà ce qui fait de lui un phénomène vraiment unique dans l'histoire des lettres, mais qui n'est tel que par l'effet d'une double condition. Pour

qu'un homme pût, sans s'en douter et avec une ingénuité absolue, réunir en lui tant de contrastes et jouer, à la fois, tant de rôles inconciliables, il fallait non seulement qu'il fût ce qu'il était, mais qu'il vécut dans une civilisation à ses débuts. Mettez cette nature dans un milieu social plus éveillé et façonné à la vie de l'esprit, et l'œuvre de Lucrèce, telle que nous l'avons, n'est plus possible.

Ajoutons un dernier trait Tout ce que nous savons de sa vie et de sa personne, c'est qu'il est né vers le commencement du dernier siècle avant notre ère. pour mourir vers le milieu, et qu'il était lié avec un patricien du nom de Memmius, auquel il a dédié son poème. Voilà, pour nous, toute sa biographie. Nous n'avons pas un mot de lui en dehors de son poème. Dans son poème même, il n'a pas dit un mot de lui, et l'on peut avancer, sans crainte d'erreur, que tout ce que les autres — je parle des anciens — ont dit de sa personne, ne compte pas. L'œuvre ne ressemble à aucune autre, et l'auteur ne nous a laissé connaître de lui que son nom.

Catulle est à la fois le contemporain et l'antithèse vivante de Lucrèce. Rien de plus différent que ces deux hommes, nés et morts presque en même temps, et que ces deux œuvres écloses à la même heure de l'histoire. Le parallèle s'impose en quelque sorte, de lui-même, et il en est peu d'aussi frappants.

Lucrèce, nous venons de le voir, ne nous parle que d"un homme-Dieu, Épicure, et que d'une chose, la sagesse épicurienne. Sur tout le reste il est muet ; muet sur lui-même, muet sur son pays et son temps. Un nom propre, celui de Memmius, est le seul lien qui le rattache aux vivants et l'unique document historique de tout le poème. C'est une date, et c'est tout. Le premier intérêt au contraire — et il est très vif — de l'œuvre de Catulle, est de nous offrir un tableau animé et piquant d'un coin de la société romaine à une heure importante de

son histoire; car cette heure est marquée par la naissance de la vie mondaine et la fin du régime politique désigné sous le nom de république romaine. Les deux événements sont à peu près simultanés. La vie mondaine fait sa première apparition dans l'histoire la veille du jour où la république romaine va disparaître. C'est cette minute que nous retrouvons vivante dans les peintures à la fois fines et crues de Catulle, lesquelles viennent ainsi s'ajouter, pour notre instruction, à l'œuvre documentaire, si riche, de Cicéron.

Il importe bien de constater cet intérêt particulier de l'œuvre de Catulle. Elle est véritablement, dans les lettres, le premier témoignage de la vie mondaine; et elle en est le premier témoignage, parce que. précisément, la vie mondaine vient de naître. La veille, on était encore en pleine rusticité, sinon en pleine barbarie, et on s'en aperçoit à lire Catulle: manent vestigia ruris. La grossièreté tient encore une grande place dans cette politesse. Le monde où Catulle nous introduit est la jeunesse élégante d'alors, la troupe des joyeux viveurs de la grande ville. Et nous voyons, par parenthèse, dans une jolie épître à l'un d'eux, Camerius, que les viveurs désœuvrés de ce temps-là n'avaient pas beaucoup d'autres moyens de perdre leur temps que ceux d'aujourd'hui. C'est un point sur lequle le

progrès n'a guère innové. Mais, Du boni! quelle élégance chez ces élégants ! En voici deux dont les noms reviennent associés plus d'une fois — Aurelius et Furius — et que Catulle appelle d'abord quelque chose comme ses « inséparables ». Attendez un peu. La brouille arrive, et pour un sujet ou plutôt pour un objet que l'on a quelque embarras à désigner honnêtement en français. Quel débordement, quel vomissement d'intraduisibles grossièretés! Vibennius père et Vibennius fils sont deux filous qui volent les habits dans les bains. Asinius Marrucinus est un autre filou qui a trouvé plaisant de voler à Catulle une serviette, cadeau de deux de ses amis. Et ce vilain trait couvre de honte le père de Marrucinus, lequel s'appelle, s'il vous plaît, Asinius Pollion. Il est piquant de voir celui qui doit être un jour le docte et gravissime Pollion mêlé, pour ses débuts, à cette bohème. Voici qu'une dame nous est présentée, Postumia : elle est plus grise, nous dit Catulle, qu'un pépin noyé dans un grain de raisin. Thallus, lui, a fait mieux, à lui tout seul, que les deux Vibennius et Marrucinus : il a soulagé Catulle d'un mouchoir, d'un manteau et de broderies de prix. Catulle réclame le tout, mais sur quel ton ! Évidemment nous avons là, sous les yeux, une société qui, sans doute, s'éveille à la vie du monde, mais qui est encore mal éveillée. Ce sont les débuts

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de gens d'une nature rude, qui font, non sans gaucherie, leur apprentissage. Et ce qui complète le caractère du tableau que nous offre Catulle, c'est que, sur la même toile, pour ainsi dire, à côté de ce quelque chose qui commence, nous voyons une autre chose qui finit. En même temps que la société romaine s'essaye à la vie du monde, l'aristocratie romaine s'en va, emportant avec elle la république. En sa qualité de poète et d'homme d'esprit, Catulle fut honoré de la faveur de quelques grands et mêlé, dans une certaine mesure, à leur vie. Les pauvres personnages! Et comme ils témoignent, pour leur part, en faveur de la légitimité de cette révolution qui allait les déposséder ! Il fut lié avec un Manlius dont il célébra le mariage dans un morceau célèbre. Ce rejeton de Torquatus n'avait de grand que le nom, et sa noblesse n'avait d'égale que sa médiocrité. Catulle fut lié de même avec un Sestius, client de Cicéron : Sestius était un sot, qui assommait les gens de la lecture de ses rapsodies. Et cet autre porteur d'un grand nom, L. Calpurnius Pison Cœsoninus? Celui-là emmène avec lui, en Macédoine, dans sa cohorte, deux amis de Catulle, Verannius et Fabullus. Il faut lire les deux petites pièces qui portent les numéros 28 et 47 pour voir ce qu'avait pu devenir le fils d'une des plus grandes familles de Rome. Enfin

Catulle fut, de sa personne, attaché à l'un de ces hauts seigneurs qui, d'un cœur si léger et avec une si parfaite insouciance, menaient la république à l'irréparable catastrophe. En compagnie de son confrère en poésie, Helvius Cinna, il fit partie de la cohorte de Memmius — le Memmius de Lucrèce — envoyé comme préteur en Bithynie. Il ne rapporta de cette campagne politique, qu'il abrégea par dépit, que d'amères désillusions, et, à l'adresse de son illustre patron, qu'une violente rancune, belle occasion de lâcher la bride à sa verve cynique. Et ici il est difficile, en vérité, de s'empêcher de sourire, en voyant sous quel patronage, et avec quel sérieux et quelle piété, le naïf Lucrèce avait placé son austère poème de la Nature. Ni la fréquentation des grands ni la politique, on le voit, ne portèrent grand bonheur à Catulle ; mais il n'était en situation ni de se passer de l'une, ni d'échapper à l'autre, et le milieu aristocratique où il était obligé de vivre ne lui laissa pas d'abord le choix d'une ligne politique. Dans une société qui était presque nécessairement anticésarienne, comment aurait-il pu ne pas commencer par être, lui aussi, anticésarien? Il le fut avec une fougue dont ses épigrammes contre César et ses amis restent l'amusant témoignage. Mais quand on songe à ce qu'était, à ce moment-là, César, et à ce qu'il

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faisait, on a vraiment quelque peine à attacher beaucoup d'importance aux boutades où le joyeux Catulle se travaillait à être aussi outrageant qu'il pouvait. Et il paraît bien que ce fût le sentiment de César lui-même, à voir la façon si simple dont il mit fin à cette opposition et fit la conquête de cet adversaire. Il invita Catulle à dîner, et ce fut fini.

Voilà donc, dans Catulle, un premier élément d'intérêt très vif, mais d'un caractère plus spécialement historique. En voici un autre, très différent, et qui continue l'antithèse avec Lucrèce. Nous savons que celui-ci est peut-être le moins artiste des poètes. Il l'est même si peu qu'il est très loin de l'être assez. Catulle est un des artistes en poésie les plus consommés qu'il y ait jamais eu. Comme virtuose et « exécutant », il est de la famille de Hugo, de notre ancienne Pléiade et de nos modernes Parnassiens. Le métier n'a pas de secrets pour lui, et on pourrait presque dire qu'il fait des vers, comme Cicéron de la prose, tout ce qu'on en peut faire. Il faut convenir qu'à côté du monotone et rocailleux Lucrèce le contraste est curieux. Les contemporains de Catulle avaient reconnu ce mérite, en le qualifiant expressément de docte, doctus, et les Alexandrins, certainement, n'eurent pas à Rome d'élève qui fût plus complètement leur égal. Il nous

est bien difficile de dire quelle est, dans ses poèmes de longue haleine, évidemment inspirés et imités des Alexandrins — comme les Noces de Thétis et de Pelée, la Chevelure de Bérénice, Cybèle et Atys — la part de l'originalité; mais quelle qu'elle soit, l'étonnante virtuosité de l'artiste est hors de cause. Horace emploiera vingt-cinq espèces de mètres, et Catulle n'en a employé que treize; mais il n'en faudrait pas conclure que celui-ci fût un virtuose inférieur à celui-là. C'était peut-être la prétention d'Horace que personne, à Rome, sous ce rapport, ne lui pût être comparé; il n'en est pas moins vrai que le poète, qui, entre tant d'autres témoignages de l'extrême souplesse et de la variété de son talent, a pu écrire cette œuvre maîtresse qui s'appelle Cybèle et Atys, n'a pas de comparaison à redouter.

Mais ce n'est pas tout. L'intérêt historique de l'œuvre et le rare talent de l'artiste ne constituent que la moindre part des titres de Catulle. Il y a quelque chose, chez lui, de supérieur à tout cela : il y a l'homme. Encore l'antithèse avec Lucrèce! Chez celui-ci, l'homme nous est caché et inconnu. Tout au plus nous est-il permis d'entrevoir, derrière l'appareil hérissé des formules et des dogmes, une sombre nature, chez laquelle rien n'attire ni ne charme. Dans Catulle, l'homme se montre tout entier, avec une absolue franchise, et il n'en est

guère de plus attrayant. Il a cette place d'honneur, dans la littérature romaine, de nous donner déjà un avant-goût d'Horace. Non qu'il soit d'une nature aussi riche; il s'en faut. Mais il a déjà sa très bonne part des charmes et des séductions d'Horace. L'esprit, d'abord. On a pu dire, avec raison, que l'esprit, à lui tout seul, ne suffit à rien. Soit! mais comme il est nécessaire à tout! Quel prix il donne aux choses! Et quel manque, là où il n'est pas ! Avant Catulle (j'excepte naturellement les deux traducteurs des comiques grecs), on peut affirmer, à coup sûr, qu'il n'y a pas, dans toute la littérature romaine, un grain d'esprit. Non, certes, que les Romains en fussent naturellement dépourvu ; mais ils l'avaient comme le caillou a l'étincelle, et le choc n'avait pas encore eu lieu. L'érudition peut regretter la perte de toute cette laborieuse littérature de commençants, mais le goût n'a rien à y voir. En réalité, une littérature n'est arrivée à l'âge adulte, que le jour où l'esprit s'y épanouit. C'est vraiment la marque que sa croissance et son éducation sont finies et, comme faisaient les jeunes Romains, qu'elle a pris la robe virile. Jusque-là, elle est à l'école. Or, chez Catulle, nous trouvons cet épanouissement de l'esprit dans son plein. Et non ramassé et concentré dans tel ou tel morceau, mais répandu partout, animant, éclai-

rant, égayant tout; n'ayant rien de cherché ni surtout d'amer ; éclatant avec bonne humeur, bonne grâce et gaieté. Je sais bien ce qui s'y mêle, et à beaucoup trop forte dose, j'en conviens. Mais c'est la faute du milieu et du temps, et il ne serait guère plus juste de faire un crime à Catulle d'avoir subi cette double influence que de lui reprocher l'air qu'il respirait. Il a la grâce. Autre grande nouveauté à Rome. Où est-elle avant lui? Et chez lui, comme l'esprit, elle est partout. Il est gracieux si naturellement qu'il semble qu'il lui soit impossible d'être autrement. Et, comme on a déjà pu le voir chez Aristophane, ses pires polissonneries, ses obscénités et énormités scatologiques ne font que ressortir davantage, par le contraste, le charme exquis, la suprême distinction, dont il n'avait été donné à aucun ancien avant lui, dont il ne devait être donné, après lui, à aucun moderne, d'offrir de plus achevés modèles. Il a la sensibilité vraie, sincère et naïve, le cœur ouvert à tous les sentiments bons et tendres, et le don de les exprimer avec cet accent qui vient du cœur, et auquel on ne se trompe pas. Esprit, grâce, sensibilité vraie, n'est-ce point assez? Assez certainement pour occuper un rang très éminent parmi les poètes très distingués. Et pourtant Catulle a quelque chose encore au-dessus de tout cela. Quoi donc? Il a été un

grand amoureux. Il a été l'un des triomphants héros et l'une des grandes victimes de l'amour. Et cela l'a fait plus que poète très brillant. Cela l'a fait grand poète.

Venu de la province à Rome, de bonne heure, vers la vingtième année, Catulle s'y jeta, tout de suite, avec fougue, dans tous les plaisirs de son âge et de sa condition, laquelle était suffisamment fortunée. Mais la dissipation n'est pas un préservatif assuré contre l'amour vrai et profond, et Catulle devait en faire l'expérience. Au cours de ses trop faciles conquêtes, il eut l'heur, un beau jour, de plaire à une grande dame. Cette bonne fortune n'avait rien de bien extraordinaire, Catulle étant jeune, spirituel, poète brillant et goûté, et rien ne défendant de croire qu'il fût, par-dessus le marché, joli garçon. Qu'un amoureux de la sorte eût paru digne d'un caprice à une femme très experte en galanterie et curieuse de tous les succès, rien de plus naturel; mais ce qui, chez la grande dame, n'était qu'un caprice, semblable à tant d'autres, fut tout autre chose chez le jeune poète. La personne en question — si le fait n'est pas établi avec toute certitude, on a le droit de le croire infiniment probable — était une patricienne, d'une des plus grandes et des plus fières races de Rome, une Clodia. Elle avait été mariée à un Metellus, et avait

pour frère le trop célèbre Clodius, l'ennemi intime de Cicéron. Gomme rang, on peut dire qu'il n'y avait, dans la société romaine, rien au-dessus d'une Clodia. Belle, il n'est guère douteux qu'elle ne le fût au moins assez pour justifier une très vive passion ; et quant à ses autres moyens de séduction, on se fait une exacte idée de ce qu'ils pouvaient être, enlisant le curieux portrait que Salluste trace de Sempronia, dans la Conjuration de Catili.ia. Les grandes dames romaines avaient voulu avoir, elles aussi, leur part de la culture grecque, et avaient ajouté cette coquetterie aux autres de tenir à orner leur esprit de tous les talents. Écoutons Salluste parlant de Sempronia : « ... La connaissance des lettres grecques... la musique... tous les artifices pour plaire... le talent de faire des vers, de manier la plaisanterie. . . une conversation qui savait prendre tous les tons... en un mot, toutes les séductions et tous les charmes. » Que cela s'applique à Clodia aussi bien qu'à Sempronia, il n'en faut pas douter, et nous comprendrons quel effet les bonnes grâces d'une pareille femme durent avoir sur le jeune poète. Passer subitement des humbles et vulgaires amours auxquelles il semblait voué tout naturellement à l'éclat d'une pareille bonne fortune, c'était plus qu'il n'en fallait pour lui troubler la tête et lui ravir le cœur. L'amour-propre, surtout, « le plus

grand de tous les flatteurs », trouvait trop son compte à l'aventure, pour ne pas la prendre tout à fait au sérieux, fût-ce jusqu'au tragique. Le jeune amoureux se donna donc de toute son âme à son enchanteresse, et ce moment d'ivresse nous a valu quelques-uns des vers les plus exquis que l'amour ait inspirés. Ils ne sont pas nombreux, et ne rempliraient pas beaucoup de pages ; mais c'est bien le cas de dire que le nombre ne fait rien à l'affaire. La qualité suffit. Puis survint l'inévitable dénouement. La grande dame, son caprice satisfait et sans doute fatiguée d'une trop sérieuse et exubérante passion, se dégagea avec autant d'aisance qu'elle s'était engagée, et reprit le cours de ses fantaisies. On devine l'effet sur le jeune amant. Son désespoir, son humiliation et sa colère trouvèrent des accents aussi sincères et aussi pénétrants que ceux qu'avait trouvés son amour. Fénelon, qui, sous son obligatoire sévérité sacerdotale, a gardé de toutes ces choses un sentiment si juste, a rendu sur Catulle, en deux mots, un jugement définitif : « Catulle, qu'on ne peut nommer sans avoir horreur de ses obscénités (voilà la part du chrétien et du prêtre) est au comble de la perfection pour une simplicité passionnée. »

Odi et amo. Qttare id faciam fortasse requiris. Nescio ; sed fieri sentio, et excrucior.

On a eu l'idée de comparer Catulle à André Chénier. Je veux qu'ils se ressemblent pour cette part semblable de leur talent que j'appellerai volontiers, dans le bon sens du mot, leur alexandrinisme. Tous deux encore ont été très amoureux, quoique Catulle ait eu, de plus que notre André, d'avoir été la dupe et la victime d'un grand amour. Mais prenons garde de pousser trop loin le parallèle. Avant que la postérité eût pu connaître en lui le poète, André Chénier avait montré à ses contemporains quelque chose de supérieur encore à un talent poétique exquis, je veux dire une intelligence politique, lumineuse, un caractère intrépide, une âme haute; et fière. Il avait été, pendant les trois années où il lui fut permis de parler sur la chose publique, un citoyen admirable, un de ces hommes qui « font honneur à l'homme ». Jamais cœur ne battit plus fortement que celui-là pour la patrie, la justice, l'humanité, l'honneur. Voilà des émotions que ne connut guère Fâme de Catulle, et entre lui et André Chénier, voilà un abîme. On dira qu'il osa s'attaquer à César; mais c'était à César encore « militant » et non « triomphant »; et le moyen de prendre au sérieux une guerre qui devait finir par un dîner? Tandis que c'est en face de la guillotine qu'André Chénier dit leur fait, et avec quel ferme courage et quelle hauteur de mépris! aux « bourreaux, bar-

bouilleurs de lois ». Et c'est bien par la guillotine que cela finit. Ah ! les ïambes de Saint-Lazare ! En voilà que Catulle n'eût jamais faits ! Si l'on veut, à toute force, lui comparer un des nôtres, que ce soit plutôt Musset. Encore faudra-t-il garder soigneusement les proportions et les rangs. Ils ont tous deux ceci de commun que c'est, avant tout, l'amour, l'amour passionné et malheureux, qui les a faits grands poètes. Comme artistes, ils sont tous deux raffinés et délicats, non sans préciosité. Mais est-il besoin de marquer des différences, ou, plus exactement, des inégalités qui sautent aux yeux? Combien chez Musset la veine est plus féconde, le génie plus puissant et plus souple (à quel genre, en effet, n'a-t-il pas touché?), la fantaisie plus étincelante, l'esprit plus pétillant! Seulement, il ne faudrait pas qu'une telle comparaison nous rendît injuste envers le Musset romain, et nous fît méconnaître en lui l'un des poètes les plus sincères et les plus charmants qui aient existé.

L'année Si avant Jésus-Christ vit la Gaule succomber irrévocablement sous les armes romaines à Alesia. Presque aussitôt après, César écrivit l'histoire de sa conquête, et ce récit, à jamais célèbre sous le titre de Mémoires sur la guerre des Gaules, fut publié et répandu à Rome en Tannée 5i, au moment où la crise entre César et le sénat devenait très aiguë et approchait du dénouement.

Le but de César, en rédigeant et en publiant cet écrit, était très simple. Depuis qu'il avait commencé sa campagne transalpine, on avait, à Rome, le pressentiment que les événements militaires qui s'accomplissaient là-bas, n'étaient que la préface d'une grosse révolution qui se terminerait à Rome même, et qu'il y avait les plus sérieuses chances pour que cette terminaison fût en même temps la fin de la république. Sous l'aiguillon des succès continus de César, et à la faveur de son éloigne-

ment et des complaisances calculées de Pompée, l'opposition que nous appellerions républicaine, n'avait cessé, à Rome, de grandir et de s'exaspérer. Non seulement César avait été impunément déchiré par toutes les médisances et calomnies de la grande ville et sali par tous les outrages — il nous en reste d'assez beaux spécimens dans le recueil du seul Catulle — mais l'hostilité contre lui avait été tout près de revêtir le caractère le plus grave, quand il avait été question de le traiter comme notre Convention traita ses généraux, c'est-à-dire de lui dépêcher des commissaires souverains, et qu'on avait été jusqu'à émettre, en plein sénat, la proposition de le livrer à l'ennemi. Au moment même où il était en train de faire pour Rome la plus belle conquête que celle-ci pût rêver, il était à deux doigts de se voir déclaré traître à la patrie et traité comme tel. L'opinion de la grande ville était, manifestement, pour les Gaulois et pour les Germains, contre lui. Or, c'est pour cette opinion-là, exclusivement, pour essayer d'agir sur elle, de la convertir et de la ramener à lui qu'il prit la peine, la question militaire une fois réglée sans retour, d'écrire ses Mémoires sur la guerre des Gaules. Ce petit livre était, dans son intention, l'équivalent de ce que nous appellerions « une campagne de presse » destinée à présenter sa conduite sous le jour le plus favorable,

ou, plus exactement encore — c'est l'expression même de Mommsen — quelque chose comme « le rapport militaire adressé par le général démocrate au peuple de qui il tenait ses pouvoirs ». En mettant ce rapport sous les yeux des Romains, il semble que César leur tînt ce langage : « Vous savez ce qu'on a dit de moi depuis six ans au sujet de ce que j'ai fait en Gaule. Eh bien, ce que j'ai fait, le voici ! »

On voit tout de suite quel peut être l'esprit et quelle l'économie d'un pareil livre. De politique proprement dite, pas un mot. Et qu'est-ce que la politique y viendrait faire? Est-ce que c'est de la politique qu'il est allé faire en Gaule? Il n'a été y faire qu'une chose : travailler de son mieux au profit de la république et à l'honneur du nom romain, c'est-à-dire faire, uniquement, œuvre de patriote et de soldat. Et c'est cette conduite qu'il soumet avec confiance au jugement de ses concitoyens. On l'accuse d'avoir délibérément voulu, cherché et fait la guerre contre tout droit et toute justice : qu'on en juge. Au moment où il a été chargé du gouvernement des Gaules, la Gaule transalpine n'était pas seulement sous la menace d'une invasion germanique. Cette invasion était commencée. Les Germains étaient en Gaule, et avaient la prétention non seulement d'y rester, mais de s'y étendre. Est-

ce que Rome pouvait le souffrir? Est-ce qu'elle devait attendre que de nouveaux Cimbres et de nouveaux Teutons vinssent battre les murailles des villes italiennes? César ne l'a pas cru. Il est allé droit aux Germains. Il les a vaincus. Il les a rejetés au delà du Rhin, et leur montrant le fleuve, il leur a dit : « Voilà votre frontière ! Vous n'irez pas plus loin! » A-t-il, ce jour-là, bien mérité de Rome? ou l'a-t-il trahie? De ce commencement, tout ce qui a suivi devait nécessairement découler. Les peuples du nord de la Gaule, les Belges, attachés aux Germains par la communauté d'origine et de sentiments, s'étaient sentis atteints par la défaite d'Arioviste. Il était nécessaire de leur en faire partager le poids, et de les amener à reconnaître qu'en deçà du Rhin, il n'y avait plus que Rome qui commandât. De là les rudes campagnes contre les tribus belges, Viromandes, Atrébates, Aduatuques, Nerviens. On sait qu'il fallut que contre ces derniers, pour empêcher la panique des siens, César mît Fépée à la main, comme un soldat. Mais cette soumission en entraînait une autre. Etait-il possible que les Belges se résignassent longtemps à l'obéissance, s'ils voyaient les peuples de l'ouest de la Gaule, tous les riverains de l'Océan, conserver leur indépendance? De là, la soumission des clans maritimes, Armoricains et Vénètes, et la brillante

campagne navale de Décimus Brutus. Après quoi, Publius Grassus n'eut plus qu'à montrer les aigles romaines aux populations ibères de l'Aquitaine, pour que l'empire de Rome parût assuré, du Rhin aux Pyrénées. Ce fut pour bien établir et clairement constater, aux yeux de tous, cet état de choses que César poussa ses deux pointes au delà du Rhin et au delà de la Manche. C'était aller dire aux Germains et aux Bretons : « Vous êtes avertis. C'est Rome maintenant que vous trouverez en Gaule. » Il semblait que tout fût fini, et qu'un aussi considérable résultat que l'annexion des Gaules à l'empire ne dût rien coûter de plus. Les Gaulois, malheureusement, n'eurent pas la sagesse de prendre leur parti de la nouvelle condition qui leur était faite. Une insurrection éclata en Belgique, chez les Éburons. Toute une division romaine y fut massacrée avec ses deux chefs, Sabinus et Cotta, et celle de Quintus Cicéron courut les plus grands dangers chez les Nerviens. César rétablit les affaires avec sa vigueur accoutumée, et les Eburons furent durement châtiés ; mais aux rigueurs nécessaires de César répondit une insurrection qui fut, cette fois, celle de la Gaule tout entière. L'heure décisive était arrivée. Les Gaulois se donnèrent un chef suprême, l'Arverne Vercingétorix, et lui obéirent.

Un moment, ils purent croire qu'ils allaient maî-

triser la fortune : César fut forcé de reculer devant Gergovie. Mais la Gaule ne put échapper à sa destinée, et son arrêt lui fut signifié à Alésia. César et Rome avaient vaincu.

Voilà ce que César voulut dire lui-même aux Romains, et pourquoi il écrivit le livre des Com mentaires. Que ce livre ne soit pas proprement une histoire, et même ne prétende aucunement l'être, cela est trop évident. César ne l'a écrit expressément que pour se faire valoir et parce qu'il jugea ce soin nécessaire. Autrement il ne se fût pas donné cette peine. Il avait alors assez d'autres occupations et d'autres soucis. Cela étant, il y a quelque naïveté à le chicanersurle tour qu'il donne à certaines choses et à lui reprocher particulièrement certaines omissions graves. Croirait-on qu'il y a eu des critiques capables de trouver mauvais qu'il n'eût rien dit de ses pillages? La Gaule était alors très riche. Elle regorgeait d'or, et tout cet or fut, naturellement, la proie de César et de ses soldats Avouons que, dans un livre écrit pour se faire valoir, César avait le droit de trouver superflu de raconter ces choses-là. En revanche, il ne dissimule aucune de ses cruautés. Il ne s'en targue pas, n'étant point cruel de nature et n'ayant dégoût pour aucune espèce de jactance; il les raconte, tout simplement, comme une partie de ses opérations; mais il sait trop ce qu'elles lui

vaudront dans l'opinion pour les omettre. Les Romains, eux, sont cruels, surtout envers l'étranger et le vaincu. Ils considèrent la cruauté non seulement comme leur droit, mais comme le témoignage et la consécration de leur supériorité. C'est donc une flatterie à leur endroit, en même temps qu'une preuve de force de n'avoir pas peur de la montrer. Mais, on le comprend de reste, c'est au détail de ses opérations militaires que César donne la plus belle place, et c'est là le vrai sujet du livre. C'est pour leur servir de cadre et le mettre en pleine lumière que le livre est écrit. Là, force est bien de reconnaître que César avait toutes les raisons et tout le droit du monde d'être très fier, et de mettre hardiment sous les yeux des Romains cette splendide réponse aux injures des folliculaires et des satiriques. Uneconclusionsort d'elle-même des Commentaires pour s'imposer aux esprits les plus hostiles : c'est que la conquête de la Gaule, accomplie en six années, était décidément le plus merveilleux exploit des armes romaines, et l'homme à qui on la devait le plus admirable capitaine qui eût jamais travaillé pour la grandeur de la patrie.

Le livre fut écrit très vite. Cela était trop naturel. César n'avait pas plus le loisir que le goût des travaux « académiques ». Aussi Asinius Pollion, qui semble s'être constitué, à Rome, le « urand maître

du pédantisme, » ne manque-t-il pas de trouver que les Commentaires ont été écrits avec peu de soin (parum diligenter) ; que la vérité n'y est pas complète [parum intégra veritate) ; que César s'en est rapporté trop légèrement aux récits d'autrui [temere credidit); qu'il a commis des oublis [memoria lapsus); qu'il aurait sûrement refait et corrigé son œuvre [rescripturus et correcturus). Sur ce dernier point, on peut répondre, sans crainte : « Halte-là ! Voilà un pensum que César n'aurait jamais eu ni lapensée ni letemps de s'infliger. » Sur les autres, ce n'est même pas la peine de répondre. Le docte Asinius ne s'est pas suffisamment rendu compte de ce qu'étaient et voulaient être les Commentaires. Combien le jugement de Cicéron est plus sain et plus juste! « Il a écrit des Mémoires sur ses campagnes, ouvrage de haute valeur [yalde probandos). Ce livre ressemble à une belle statue antique. Il est aussi dépouillé d'ornements que celle-ci de vêtements, et il doit sa beauté et sa grâce à sa nudité (nudi sunt recti et venusti, omni ornatu orationis tanquam veste de tracta). » C'est là un vrai jugement d'artiste, et Cicéron touchait du doigt le mérite qui devait recommander les Commentaires à la postérité. Ce petit livre improvisé, écrit à la hâte, au milieu des plus grosses affaires et des plus graves soucis, a, en effet, un mérite

unique. Jamais un homme qui faisait de très grandes chose, n'a parlé de ces choses et de lui-même avec une plus parfaite simplicité; et c'est vraiment pour l'esprit un régal des plus délicats que de lire de pareille choses ainsi racontées par celui-là même qui les fait. Non que César n'ait pas, lui aussi, sa coquetterie; mais cette coquetterie consiste précisément à être très simple; d'où il résulte une distinction si exquise que je ne sais pas s'il en estime supérieure. Et l'on ne saurait vraiment, ici, écarter la pensée d'un rapprochement bien naturel entre César et Cicéron. Dans tout écrit destiné au public (j'excepte évidemment tout ce qui est intime et confidentiel) Cicéron est incapable de parler de lui-même sans phrases. Ces phrases sont très artistement faites et très belles, nous le savons, et elles constituent, elles aussi, une forme du langage très noble et relevée; mais enfin, ce sont des phrases; et cela même à propos des choses les plus insignifiantes, mesquines etvulgaires. Comme on ditvulgairement, c'est plus fort que lui : dès qu'il est question de sa personne, la phrase se présente à Cicéron tout naturellement, avec tout son apprêt et toute sa pompe. Il semble que ce soit comme une cérémonie obligatoire, à laquelle il ne pourrait manquer sans se manquer à lui-même. Et cela, encore un coup, à propos de tous les riens imaginables. Et voilà

l50 LES LATINS.

César qui raconte les plus grandes choses, certainement, dont le monde gréco-romain ait été alors le témoin : ces choses sont bien son œuvre à lui, son œuvre propre et personnelle. Et il les raconte sans qu'on puisse dire qu'il y ait, dans les sept livres consacrés par lui à ce sujet, une seule phrase, — je dis une seule. Évidemment César aurait été capable d'exécuter le premier, et sans le plus petit effort, le tour de force que devait plus tard accomplir Voltaire : écrire quatre-vingts volumes, sans une seule phrase. Voilà aussi, convenons-en, un phénomène digne d'admiration. Il devait y avoir d'autres Césars, après celui-là, je veux dire d'autres conquérants et grands conducteurs d'hommes, qui devaient, comme le premier, se raconter eux-mêmes et faire à la postérité les honneurs de leurs exploits. Je le demande : qui d'entre eux l'a pu faire avec cette grâce souveraine et cette complète absence de pose, de phrase et de charlatanisme? Serait-ce Napoléon, par hasard?

La lecture des Commentaires inspire un vit regret; c'est que ce soit là tout ce qui nous reste de César. Non que j'estime tout ce qu'il a écrit également digne de regrets. Il s'en faut. César écrivit par pur passe-temps. Il s'amusa, une fois, en traversant les Alpes, à rédiger un traité philologique intitulé De analogia, et une autre fois, dans une

CESAR. Ol

circonstance semblable, à versifier son voyage. Voilà deux pertes dont je crois que nous pouvons nous consoler. Il fit aussi beaucoup d'autres vers qui ont cette chance, dit malicieusement l'avocat Aper, dans le Dialogue de Tacite, d'être moins connus que ceux de Cicéron ; ce qui est tant mieux pour César! Il recueillit des sentences et des bons mots — àTrocpOsyfxaTa ou dicta collectanea — dont tout le prix, j'imagine, fut d'avoir amusé quelques instants de ses loisirs. Écrivit-il quelque chose sur l'astronomie : De astrisl On ne sait pas au juste, et il n'importe guère. En revanche, les anciens purent lire de lui nombre de discours sur lesquels leur témoignage est unanime. César fut un orateur de premier ordre. Une éloquence incomparable, dit Cicéron, une éloquence de race, generosa. Une éloquence souveraine et impériale, dit Fronton, impei-atoria. S'il s'était livré exclusivement à l'art oratoire, dit Quintilius, Cicéron n'aurait pas eu d'autre rival. Il a la force, la finesse, la verve, l'élégance. Il est l'égal du plus grand orateur, dit Tacite. Et tout cela est perdu pour nous. C'est grand dommage, en vérité, qu'il ne nous ait pas été permis de conserver quelques-uns des chefsd'œuvre oratoire du seul Romain jugé digne d'être comparé à Cicéron. Surtout si l'on réfléchit que César était un attique, c'est-à-dire précisément

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de l'école opposée à celle dont Cicéron était le maître et le modèle. Mais Tavouerai-je? Il est quelque chose de César que je regrette encore plus que les monuments de son éloquence. Cicéron, qui ne s'était fait faute de se moquer de Caton vivant, crut devoir un panégyrique à Caton mort. César, qui avait tant de fois trouvé Caton devant lui comme adversaire et ennemi personnel — c'est Caton, ne l'oublions pas, qui avait proposé, en plein sénat, de livrer César aux Germains — fut piqué au vif par le livre de Cicéron. Bien qu'il eût, à ce moment même, de très gros embarras — c'était vers le temps de la bataille de Munda, qu'il faillit perdre — il se donna le loisir de riposter au panégyrique cicéronien par un pamphlet assez étendu en deux livres (il n'eut pas le temps de le faire plus court) ses deux Anti-Catons. J'ai peine à croire qu'il ait pu y avoir dans toute la littérature romaine un livre d'un plus vif intérêt que celui-là: l'empire, par la bouche de César, faisant son procès à la république, personnifiée par Caton. Caton était un homme de grand cœur. Sa mort suffit à le prouver. Mais il était de très petite intelligence, et César avait, avec l'esprit le plus fier et le plus aiguisé, une grâce suprême pour se moquer des gens avec impertinence. Le joli livre que devait être Y Anti-Caton\ Mais on sait qu'une fois l'empire établi, l'opinion du beau

monde à Rome fut que César était un scélérat, Pompée un grand homme, et Caton presque un dieu. UAnti-Caton dut tomber naturellement en grande défaveur, et on s'explique sans peine que nous l'ayons perdu.

« Salluste ! le premier historien de Rome ! » Celui qui a dit cela est un personnage, sans doute, de médiocre autorité — Martial — mais de beaucoup d'esprit, qui, sans peut-être s'en douter, devançait le jugement de la postérité. Nous pouvons opposer Salluste à Thucydide », dit Quintilien; et Quintilien a raison. Non que Salluste puisse être estimé l'égal de celui qui a été son maître et son modèle; mais il est vraiment le seul des anciens qui mérite d'être cité à côté de l'historien sans pair. C'est déjà un grave témoignage en faveur de Salluste de n'avoir pris pour maître que Thucydide. Le seul fait d'être remonté, par delà la foule des historiens rhéteurs, sortis de l'officine isocratique, jusqu'à celui qu'on peut appeler en histoire le «Docteur infaillible » atteste, chez Salluste, une remarquable hauteur et justesse du sens historique. Cela seul est un titre. S'il est vrai, comme M. Thiers l'a dit

avec tant d'autorité, que la qualité maîtresse de l'historien soit l'intelligence, Salluste n^jdans tous les historiens de l'antiquité gréco-romaine, de supérieur que Thucydide; et cela sans que ce don capital fasse tort, chez lui, aux autres mérites qui peuvent compléter l'historien; car ce grand et ferme esprit est en même temps un maître écrivain, et, en matière d'éloquence et de style, un artiste de premier ordre.

Et avec cela, chose curieuse! il nous est arrivé chargé de la pire réputation. Dès sa mort, les anciens semblent avoir été d'accord pour ne parler de lui que comme d'un modèle — ou peu s'en faut — de tous les vices. L'explication de ce dénigrement bizarre et à outrance n'est pas difficile à trouver. Salluste était de la génération qui assista à l'agonie de la république romaine et à l'avènement de la monarchie césarienne. Mais il ne se contenta pas d'assister à ces deux événements comme à un spectacle. Il y aida résolument et de toutes ses forces. De toutes ses forces, il aida la république à mourir, et l'empire à naître, et il ne semble pas, dans ce double rôle, avoir eu une minute d'hésitation. Il jugea, en quoi il fit preuve d'un excellent jugement, le gouvernement de l'oligarchie sénatoriale irrévocablement condamné, et il se prononça tout de suite pour le seul qui pouvait, et qui, par con-

séquent, devait le remplacer, la monarchie, et pour l'homme en qui cette monarchie s'incarnait, César. Il fut tout de suite, et demeura invariablement, démocrate et césarien. Il est tout simple qu'il ait été traité en ennemi par ceux qu'il traitait lui-même en ennemis, et que, jeté au milieu de la mêlée des factions, il ait, comme on dit familièrement, eu des hauts et des bas, et reçu sa part de horions et de meurtrissures. L'une des plus fortes fut. à un moment, son expulsion du sénat. Il en fut chassé pour ses mœurs, dirent ses ennemis. Pour ses mœurs est joli ! C'était, apparemment, pour les leurs que les autres y demeuraient. Elles étaient si exemplaires, en effet, les mœurs de l'aristocratie romaine! Il faut prendre cela pour une simple plaisanterie, en dépit de certaine aventure amoureuse qui, paraît-il, finit assez mal pour Salluste. Comme si ces histoires n'étaient pas alors, en même temps que le pain quotidien de la chronique de Rome, le train ordinaire de la vie des gens à la mode, dont Salluste était, quoique démocrate. Le vrai est qu'il fut frappé par ses ennemis politiques, mais qu'il eut sa revanche, et une belle revanche. La fortune de César, naturellement, fit la sienne. Gouverneur d'Afrique, il n'eut garde d'en revenir les mains vides, et en rapporta, au contraire, une énorme fortune; ce qui lui permit, comme il aimait la

grande vie, de se livrer dès lors, sans gêne, à ses goûts princiers. Il se fit bâtir, sur les hauteurs du Quirinal, le plus somptueux palais que jamais particulier eût possédé à Rome (assez somptueux pour devenir plus tard une résidence impériale) et il y finit ses jours au sein d'un loisir magnifique. Seulement, tout cela il allait le payer, ou plus exactement, sa mémoire allait le payer. Nous savons que l'empire une fois établi, la société romaine, sans avoir plus les moyens que la prétention de le remplacer, prit, en face de lui, une attitude d'irréconciliable. Le suprême bon ton fut de maudire la mémoire de César, pour la plus grande gloire de tous ceux qui l'avaient combattu, et au premier rang, à côté de Caton, du grand Pompée. Que le grand Pompée eût été rudement malmené par le césarien Salluste, lequel n'était pas homme à se laisser prendre à cette théâtrale médiocrité, cela n'est pas douteux. Mais il se trouva qu'un affranchi de Pompée, un certain Lenaeus, peut-être très brave homme, mais plus soucieux et surtout plus capable de faire étalage de piété que preuve d'esprit, crut devoir prendre la défense de son illustre patron contre l'historien qui s'était permis de le désigner. Lenaeus écrivit expressément contre Salluste une satire où il le déchira de la belle façon (acerbissima satira laceravit). Or, comme Salluste était déjà

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en très médiocre faveur auprès de la société romaine, et parce qu'il était le seul écrivain de marque qui eût été manifestement césarien, et à cause de l'éclat et de l'insolence de sa fortune de parvenu, la satire de Lenaeus arriva avec un singulier à-propos pour donner comme le la de l'opinion sur le compte de Salluste. A partir de ce moment, ce fut chose réglée. Il fut entendu que Salluste devait être tenu pour une manière de « roi des drôles »;et quand un homme soucieux de passer pour grave prononcera son nom, ce ne sera guère sans ajouter quelque chose comme « sauf respect », ce qui ne laisse pas d'être assez comique.

Salluste écrivit trois ouvrages historiques. L'un est une Histoire de la république pendant une période de près de dix années, depuis la mort de Sylla jusqu'à la dictature que la loi Gabinia conféra à Pompée (78-67). Le sujet était bien choisi. Cette période est la première phase de l'agonie de la république. En dépit de toutes ses atrocités, l'heureux Sylla n'avait fait qu'une œuvre mort- née. « On ne peut, dit le proverbe, faire tenir debout un sac vide, ni rendre la vie à qui a la mort en soi. » Or, l'oligarchie romaine sentait déjà le cadavre, et ni Sylla ni personne n'étaient en état de lui rendre la vie. On s'en aperçut dès le lendemain de la mort du terrible dictateur. On n'eut qu'à toucher

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à son œuvre pour la faire tomber en morceaux. Lé parti démocratique reprit l'ascendant et conduisit la république, tout naturellement, à la dictature de l'homme qui était alors le plus en vue. C'est évidemment au cours de cette histoire que Salluste dut se permettre, sur le rôle et le caractère de Pompée, ces appréciations qui enflammèrent le courroux du fidèle Lenœus; mais nous ne pouvons cependant que le conjecturer, car l'œuvre de Salluste est perdue pour nous, et c'est vraiment grand dommage. Cette décade est, en effet, pleine / d'événements considérables : les brillantes et à peu

près infructueuses campagnes de Lucullus en Asie

contre Mithridate et Tigrane; l'Orient en proie à

la piraterie ; l'explosion de la guerre servile en Italie et l'apparition de Spartacus, le procès de Verres; les commencements de la fortune de Pompée : tout cela, raconté et jugé par un homme comme Salluste, devait être du plus haut intérêt; mais il ne nous en est parvenu que quatre discours, deux lettres et quelques fragments insignifiants. Nous devons faire notre deuil des Histoires de Salluste.

Il nous reste, heureusement, de lui, et très complets, ses deux autres écrits, deux opuscules, guère plus volumineux chacun que ce que nous appellerions une simple plaquette, mais deux œuvres

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maîtresses, très suffisant témoignage de son incontestable prééminence.

Chacun de ces deux écrits, la Conjuration de Catilina et la Guerre de Jugurtha, est précédé d'une préface, et ces deux préfaces suggèrent à Quintilien la réflexion que voici : « Salluste a écrit des préfaces qui n'ont pas le moindre rapport avec son sujet. » Cela est vrai; mais l'excellent professeur, dont le jugement est si rarement en défaut, ne s'est pas avisé que les deux morceaux en question avaient, du moins, un très grand rapport avec l'esprit de leur auteur, et en étaient même la très fidèle expression, ce qui ne saurait être indifférent. En réalité, ces pages, qu'à première vue et après une lecture superficielle, on serait tenté de prendre pour deux simples morceaux de rhétorique, ont un caractère autrement sérieux. Elles sont quelque chose comme deux professions de foi, contenant, l'une et l'autre, une affirmation catégorique, éloquente et hautaine, de la supériorité de l'esprit. Affirmation non insignifiante, à coup sûr, en face d'une oligarchie qui avait le sot orgueil de se croire au-dessus de l'esprit, et qui se voyait ignominieusement arracher l'empire, précisément parce qu'elle manquait d'esprit. La préface du Jugurtha a peutêtre encore, sur ce point capital, plus de netteté et de hauteur que celle du Catilina. On y sent l'homme

que son esprit a porté 'très haut, qui semblerait presque arrivé à croire, avec un léger excès d'optimisme, que l'esprit suffit à tout, puisqu'il peut mener à posséder les Jardins de Salluste, et qui se donne le plaisir de railler avec un mépris superbe les aristocrates orgueilleux, imbéciles et incorrigibles, que leur imbécillité et leur orgueil ont fini par jeter sous les pieds d'un César. Il y a dans ces pages un accent profond très fort, et je ne sais quelle hardiesse toute moderne et révolutionnaire. Quoi de plus révolutionnaire, du moins alors, que de proclamer sur ce ton le droit divin de l'esprit? Quoi de plus moderne que l'exposé de la théorie hégélienne de la moralité du succès? « L'empire passe toujours du moins capable au plus digne. » Sait-on ce que rappellent encore, et ce n'est pas là un mince mérite, ces curieuses pages de Salluste? Elles rappellent ce fameux morceau des Pensées où Pascal établit la hiérarchie des grandeurs de ce inonde. D'abord, au plus bas degré, les rois, les riches, les capitaines, tous les grands de chair. Audessus de ceux-là, les gens d'esprit, les grands génies qui « ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire et leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ». Et enfin, au-dessus des grandeurs de l'esprit, et au degré le plus haut, la grandeur de la sagesse, de la sainteté, de la charité,

incarnée en celui « qui n'a point donné d'invention, qui n'a point régné, mais qui a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché ». Que Salluste n'ait pas eu la conception du troisième degré de la hiérarchie tracée par Pascal, on ne saurait, en conscience, lui en faire un crime, et il y aurait vraiment excès de rigorisme à lui reprocher de n'avoir pas inventé ou deviné le christianisme. Mais quant aux deux autres degrés il les a discernés d'un coup d'œil sûr et tracés d'une main ferme, et on peut dire hardiment qu'il n'a pas, au fond de son cœur, ressenti moins de mépris que Pascal pour les grands de chair.

Et maintenant, entrons, par le détail, dans l'examen de l'œuvre de Salluste, en commençant par les côtés faibles, lesquels tiennent, en réalité, une très petite place.

Tout d'abord, une certaine incertitude dans la composition, du moins dans le Catilina. On ne comprend pas très bien pourquoi l'écrivain débute par un portrait de Catilina, puis, brusquement, passe une revue rapide, bien qu'encore assez longue, de toute l'histoire de Rome, pour revenir ensuite à Catilina. On se demande de même pourquoi il entame d'abord le récit de la conjuration puis revient sur une première conjuration avortée

pour reprendre ensuite le récit de l'autre. Il y a là comme une légère apparence de désordre qui a lieu d'étonner chez un aussi soigneux et judicieux écrivain. Encore est-il bon de remarquer que Rome n'avait pas jusqu'alors, en fait d'histoire, — j'entends d'histoire composée et écrite avec art — de modèles nationaux, et que Salluste était le premier qui fît œuvre d'art en écrivant une histoire latine. Deuxième point : sur les origines, aussi bien de Rome que de tout autre Etat, il est aisé d'établir que Salluste est insuffisant. Mais c'est le cas de rappeler qu'en ce qui touche les origines, il n'est, dans toute l'antiquité, qu'un historien, — un seul! — Thucydide, qui ait eu des intuitions de génie; encore ne s'agit-il, même chez Thucydide, que d'intuitions et de conjectures, les origines étant forcément, pour les anciens, à peu près lettre close. Tous les instruments d'investigation de la critique moderne, qui ont permis à celle-ci de pénétrer si avant et de voir clair dans ces ténèbres, restèrent inconnus de l'antiquité. Les origines furent donc, par excellence, pour les historiens anciens, le domaine du légendaire et du fabuleux, sans qu'il fût possible à aucun d'eux de les dégager de cet alliage. Qu'il suffise de remarquer, àl'honneur de Salluste, qu'ayant, par exemple, à parler de l'Afrique ancienne, il eut du moins le

soin de se faire traduire les livres puniques et indigènes de la bibliothèque du roi Hiempsal. En conscience, il ne pouvait guère davantage. Troisième doint : insuffisance aussi en matière géographique. Nombre d'indications de noms de lieux, villes, châteaux, rivières, etc., dans \eJugurtha, sont encore, pour nous, autant de problèmes. Mais, tout d'abord, il ne faudrait pas oublier que Salluste écrivait pour ses compatriotes et contemporains, et que, sur bien des points où il y a problème pour nous, il ne pouvait y en avoir pour eux; et ensuite, que l'insuffisance géographique est le fait de l'antiquité tout entière, laquelle n'avait pas même, à sa disposition, pour remédier à sa faiblesse, les instruments de travail les plus élémentaires, à commencer par les cartes. Quatrième point : certaines complaisances évidentes de l'homme de parti. Il est sûr, par exemple, que l'on ne saurait tirer du récit de Salluste qu'une idée assez vague et incomplète de la part que prit César à la conjuration de Catilina. Nul doute que César ne fût de cœur, et probablement même très avant, avec des gens qui avaient, pour lui, ce mérite et lui rendaient ce service de faire place nette en balayant le gouvernement qu'il avait l'ambition de remplacer. On l'aurait bien vu, si la conjuration avait réussi. Mais, le coup manqué, il importait

extrêmement à César de sauver au moins les apparences, et c'est à quoi son ami Salluste ne faillit pas. Seulement, outre qu'il est parfaitement légitime de rester, en histoire, homme de son parti, et qu'il est même parfaitement chimérique de prétendre ne pas le demeurer, il faut reconnaître qu'il était difficile de réduire ces complaisances à une plus petite part que ne l'a fait Salluste, et qu'on pourrait souhaiter à tous les historiens hommes de parti de l'être avec autant de finesse, de tact et de mesure que lui. Cinquième et dernier point : il n'est pas exempt de rhétorique, ni son style, quelquefois, d'affectation. Il y a, en de certains passages, abus de de la proposition infinitive et des termes généraux, abus d'apparat en de certains morceaux, tels que les discours de Micipsa et d'Adherbal. Cela est incontestable. Mais il ne faut pas non plus oublier que la rhétorique tenait alors une assez grande place dans l'apprentissage de l'art pour qu'il fût impossible à un écrivain de n'en pas subir l'influence, et si on trouve que Salluste lui a fait la part trop large, il faudra bien reconnaître que Tite-Live et Tacite la lui ont faite bien plus large encore.

Cela dit, venons aux qualités. Celles de l'historien se ramènent à quatre chefs distincts, dont la réunion constituera l'ensemble des mérites les plus voisins de la perfection. Il faut à l'historien les

qualités du savant, c'est-à-dire de l'homme qui cherche et sait trouver la vérité. Il lui faut les qualités du politique, c'est-à-dire de l'homme qui comprend le sens des révolutions humaines, et sait les juger avec intelligence et équité. Il lui faut une passion, j'entends une passion noble et généreuse qui, seule, donnera à son œuvre la flamme de la vie. Il n'y a pas et il ne peut y avoir de grande histoire sans passion. C'est affaire à l'historien d'être assez maître de lui pour empêcher la rupture de l'équilibre en faveur de sa passion et aux dépens de la justice et de la vérité. Il lui faut enfin les qualités de l'artiste et le talent de l'écrivain, c'est-à-dire le don de persuader, de peindre et d'émouvoir.

Pour le soin de la vérité, on en dit assez quand on a montré dans Salluste un élève de Thucydide. S'attacher à un tel maître était se mettre à l'école de la vérité même. D'abord, comme son modèle, Salluste ne traite que des sujets contemporains ou très récents, qui ne laissent pas la plus petite place à la fiction. Pourles anciens qui, maloutillés comme ils l'étaient, voulaient rester dans le domaine de l'histoire pure, il n'y avait d'accessible que le contemporain ou le très moderne. Tout de suite au delà, commençait le roman. Or, les événements les plus anciens que raconte Salluste, tels que la Guerre de Jugiirtha, ont eu lieu quelque vingt ou trente

ans avant sa naissance. Il a donc pu connaître nombre de gens qui y ont pris part. Et à ces matériaux si récents, Salluste applique un esprit critique à satisfaire le moderne le plus exigeant. Il a, de ces conditions de l'histoire vraie, un tel sentiment qu'il va jusqu'à insérer textuellement, dans le cours de son récit, des pièces originales importantes, telles qu'une lettre de Catilina à Catulus, et un billet de Lentulus à Catilina. Ce n'est pas là être moderne à demi.

L'esprit politique est la grande supériorité et le vrai triomphe de Salluste. Il est, chez lui, très sagace, très large, très ferme, et, dans sa passion même, aussi équitable que cela est possible humainement. Il expose, sur les vicissitudes politiques de la république dans le passé, des vues d'une rare justesse. Il donne la plus raisonnable et judicieuse explication de la popularité — qui était très réelle — de la conjuration de Catilina. Il a sur le triomphe violent de l'oligarchie, après les tentatives des Gracques, des appréciations aussi intelligentes qu'élevées, qu'on ne trouverait chez aucun autre écrivain romain. Que l'on compare cela avec les creuses et emphatiques banalités que le nom des Gracques ne manque jamais d'amener sous la plume de Cicéron ! C'est que l'esprit politique abonde chez l'un et manque chez l'autre. Mais c'est surtout quand

elle s'applique à la peinture des personnages marquants que se montre le mieux cette intelligence à la fois large et pénétrante. Voyez Catilina. Au fond, que voulait le fameux agitateur? Rien que ce que voulait et exécuta César : remplacer le gouvernement de l'oligarchie sénatoriale par le sien propre. Et, dans cette entreprise, Catilina pouvait très légitimement se flatter d'avoir pour complice la majorité du peuple romain. On n'a qu'à lire le superbe discours où Salluste lui fait formuler à la fois et le programme de la conjuration et l'acte d'accusation du gouvernement sénatorial, pour que la chose soit hors de doute. Quelle fut donc la cause de l'insuccès de Catilina? Elle est très simple. Catilina fut trop confiant dans l'ascendant qu'il croyait tirer de l'indignité de ses adversaires, et, par l'effet même de cet excès de confiance, trop peu scrupuleux sur le choix de ses auxiliaires et de ses moyens, et trop impatient et précipité dans son action. Il se dit que quand on se trouvait à la tête de l'armée des mécontents et que cette armée n'était rien moins qu'un peuple tout entier, peu importait le choix de l'étatmajor, et qu'il n'était pas besoin d'attendre pour agir, le plus tôt ne pouvant manquer d'être le meilleur. En quoi Catilina dut s'apercevoir qu'il s'était gravement trompé. Quelle que soit son incapacité et son indignité, un gouvernement établi est tou-

jours une force organisée, et c'est une scabreuse entreprise de s'attaquer à une force organisée avec une force qui ne l'est pas. Qu'on soit convaincu que toutes les fois qu'un gouvernement aura succombé en semblable conjoncture, il aura été luimême le principal artisan de sa chute. Il n'aura pas voulu ou n'aura pas su se défendre. Pour se sauver, il lui suffit de le vouloir. Cicéron le montra bien et à l'oligarchie et à Catilina. L'armée des mécontents aura beau être innombrable, elle ne restera qu'une immense cohue, et, à ce titre, parfaitement impuissante, surtout si elle ne sait pas se défendre contre un autre genre de faiblesse, la déconsidération qu'apporte inévitablement avec lui le concours « des hommes perdus de dettes et de crimes ». Les « mauvais sujets » peuvent avoir leur utilité en temps de révolution, disons même leur nécessité; car il n'y a pas, en somme, de révolution possible sans eux. Encore faut-il que ce soit eux qui aient l'air de travailler pour les autres, et non les autres qui aient l'air de travailler pour eux. Cette dernière condition est absolument inacceptable. Or. c'est à quoi, dans son excès d'audace, de confiance et d'impatience, ne prit pas garde Catilina. La leçon ne fut pas perdue pour César. Et quand celui-ci sera mis en demeure de jouer contre l'oligarchie la partie décisive, il aura mis quelque

dix ans à assurer à sa cause l'appui d'une force organisée formidable, et à assurer pour chef à cette cause un autre homme qu'un simple Catilina.

Il faudrait se garder toutefois de ravaler celui-ci aux proportions d'un factieux vulgaire et d'un noir scélérat. D'un côté, son entreprise était plausible, car il y avait un bien plus grand mal, et pour Rome et pour le monde, à laisser subsister le gouvernement sénatorial qu'à le détruire; et de l'autre, il v avait, dans le caractère de Catilina, des côtés d'une incontestable grandeur, que l'historien était tenu de ne pas méconnaître, et qui offraient à l'artiste une belle matière. Salluste a excellé à tirer parti du personnage, en le comprenant et en le peignant dans toute la complexité de sa nature. Il ne dissimule rien, ni de sa détestable réputation, ni de sa réelle scélératesse; rien non plus de sa superbe audace et de sa terrible énergie. Il y a une scène fameuse, la séance du Sénat où fut prononcée la Première Catilinaire, ou du moins le discours qui servit de matière au morceau de bravoure arrivé jusqu'à nous sous ce nom. A ne lire que la pièce de Cicéron, on serait tenté de croire que le beau rôle, le rôle triomphant, fut pour lui, et que, sous le fouet de l'éloquence cicéronienne, Catilina dut se faire bien petit, humble et coi. Lisez la scène dans Salluste. Voyez le hardi factieux essayer de se dé-

fendre d'abord avec toutes les ressources d'une habileté consommée, et faire sonner bien haut son patriotisme et l'honneur de sa race, en face de ce parvenu, improvisé consul, et qui est à peine citoyen romain. Là-dessus, l'assemblée de frémir, de lui couper la parole, d'éclater en tempête : « Parricide ! Ennemi public ! Assassin de la patrie ! » Nous connaissons ces scènes-là. Et alors, seul en face de cette foule déchaînée, Catilina de répondre ces simples mots : « Puisque mes ennemis me poussent à l'abîme, à leur aise! Qu'ils allument l'incendie! Je l'éteindrai sous des ruines ! » Et il sort, la tête haute. Il n'y a pas à en douter, voilà qui coupait net les fleurs de rhétorique du brillant consul, et à ce moment-là, ce n'est pas lui qui était le grand homme. De même, quand il faut succomber, Catilina prend son parti en véritable héros; et sans laisser échapper un mot qui trahisse des sentiments qu'on pourrait trop aisément interpréter contre lui, Salluste a une façon de raconter les choses dont la mémoire de Catilina n'a pas à se plaindre. Dans le très beau discours qu'il prête à Catilina sur le champ de bataille de Pistoie, on sent à merveille deux choses : l'une que Catilina n'était pas, après tout, tellement indigne de vaincre; l'autre, que la cause pour laquelle il allait si bravement tomber, était loin d'être une cause perdue. Comment Salluste

eùt-il pu oublier que César n'était, en somme, que le successeur, plus habile et plus heureux de Catilina?

Avec ses opinions, Salluste ne peut évidemment avoir de sympathie, sinon pour la personne, du moins pour le rôle politique de Caton, défenseur opiniâtre et aveugle de l'oligarchie. Mais en historien équitable et en Romain soucieux de tout ce qui peut honorer son pays, il sent très bien qu'avec toutes ses petitesses et ses ridicules, l'indomptable caractère de Caton, atrox aninms Catonis, est une des gloires de Rome. Aussi lui prête-t-il largement tout ce que sa propre éloquence peut avoir d'éclat et d'énergje, et il n'hésite pas à faire les honneurs d'un très flatteur et ingénieux parallèle avec César à l'homme qui devait être, jusqu'à son dernier souffle, l'obstiné et irréconciliable adversaire de César.

On lui a reproché, et c'est là une accusation presque aussi courante que le fameux grief contre ses mœurs, de ne pas rendre justice à Cicéron. Il n'est rien de plus faux. Tout au contraire, il n'est pas un point, je dis bien pas un seul, du rôle de Cicéron où Salluste ne lui rende pleine justice. Il lui rend justice au sujet de son élection au consulat. Il dit, en propres termes, que la noblesse fit taire ses dédains et ses répugnances pour un homme nouveau, le

jour où elle jugea que cet homme nouveau était seul capable de la sauver. Est-ce là, par hasard, le dénigrer ? Il lui rend justice au sujet de la vigilance et de son habileté pour surveiller et déjouer toutes les menées de Catilina. Il lui rend justice, quand il montre Catilina faisant l'aveu que Cicéron, seul, le tient en échec et l'arrête. Il lui rend justice en rappelant en termes louangeurs sa Première Catilinaire « brillant et patriotique discours ». Il lui rend justice en reconnaissant l'habileté avec laquelle il sut se servir des Allobroges. Il lui rend justice, enfin, en le montrant, après son triomphe, l'objet de l'enthousiasme de cette même multitude qui s'apprêtait tout à l'heure à porter Catilina au Capitule. De bonne foi, que voudrait-on de plus? Où trouver, dans tout cela, la plus légère trace de parti pris hostile et d'injustice ? En somme, pour que Cicéron soit traité sur le même pied que les personnages plus favorisés, pense-t-on, par Salluste, il manque au récit de celui-ci deux choses : un discours de Cicéron, quand il y en a de Catilina, de César et de Caton ; un portrait de Cicéron, quand il y en a de Catilina, de César, de Caton et même de Sempronia. Mais il y a une explication bien simple et deux raisons très fortes du parti pris, dans ce cas, par Salluste. Cicéron avait l'habitude de se charger lui-même de la publicité de ses discours, de

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façon à débarrasser complètement les autres de ce soin. Au sujet précisément de la Première Catilinaire, Salluste, en faisant l'éloge du morceau, rappelle — et, je crois bien sans ombre de malice — que Cicéron Ta écrit et publié (postea scriptum edidit); ce qui est une claire façon de renvoyer à Cicéron lui-même, ce dont celui-ci ne saurait se plaindre, ceux qui voudront savoir ce qu'il a dit. Quant aux portraits, on se rend bien compte qu'un écrivain comme Salluste se soit trouvé tenté de faire les portraits des personnages qui étaient de grands premiers rôles comme César, des caractères comme Caton, des types comme Sempronia. Mais, avec tout son esprit et tous ses talents, il faut bien reconnaître que Cicéron n'était rien de tout cela, ni un type, ni un premier rôle, ni surtout, et cela moins que tout le reste, un caractère. Voilà ce que Salluste n'aurait pas pu ne pas dire, s'il eût tracé un portrait de Cicéron ; et c'est pour le coup qu'on l'eût accusé d'être dur pour le Père de la Patrie.

Salluste a une passion, que nous connaissons. J'insiste sur ce point qu'il ne saurait y avoir d'historien complet sans passion, parce que la passion seule est capable de donner à l'œuvre l'éloquence, l'accent et la flamme. La seule chose qui importe, c'est que cette passion soit assez généreuse et clairvoyante pour rester juste. Il faut qu'elle soit

l'auxiliaire, non l'adversaire de la vérité. En écartant des exemples qui nous touchent de trop près pour qu'il n'y ait pas quelque gêne à les invoquer, j'en veux prendre un dont l'autorité ne sera contestée par personne. Quel historien fut jamais plus franchement passionné que Macaulay ? Et dira-t-on que cette passion fasse tort, chez lui, à la vérité ? Voilà le modèle de la passion appliquée à l'histoire et telle que nous la trouvons déjà chez Salluste. Elle est, chez lui, la légitime aspiration d'un homme d'esprit, qui sent sa valeur, à un autre gouverne ment que celui d'une oligarchie imbécile, dégradée et tyrannique. C'est cela qui a fait de lui un démocrate, un césarien et un monarchiste, et lui a prêté les accents les plus mordants de ses deux livres. On a comme le prélude de l'expression de ces sentiments dans les deux préfaces. On en a l'aveu très franc dans la phrase où Salluste déclare avoir choisi la Guerre de Jugurtha, entre autres raisons, pour celle-ci: parce que c'est alors la première fois que l'étendard fut levé contre la tyrannie de la noblesse. On en a le plein développement dans trois morceaux de choix, où l'écrivain s'est donné carrière, le discours de Catilina aux conjurés, celui du tribun Memmius contre les nobles, et celui de Marius, consul, au peuple, avant de partir pour l'Afrique. On peut dire que, dans ces trois maîtresses

pièces, Salluste a exhalé toute sa passion avec une intensité d'énergie qui fait penser — le dirai-je? — à quelque chose de supérieur à Thucydide luimême, je veux dire à un Thucydide passionné.

Reste le dernier des mérites de Salluste celui qui complète en lui le grand historien, son talent d'écrivain. Ce talent est, sans aucune doute, très étudié et laborieux ; et cette admirable rapidité de récit, immortalis Ma Sallustii velocitas, comme dit Quintilien, n'est pas un courant qui coule de source. Tout, dans ce style, sent le travail ; mais, par compensation, rien n'y est banal ni vulgaire; tout y est original, frappé d'une empreinte très personnelle, et, ce qui est la vraie marque de Salluste, tout y est d'une absolue distinction. Chose curieuse, et qui mérite bien d'être relevée! Les deux modèles de la distinction, dans la littérature romaine, sont César et Salluste — ce qui n'est pas, par parenthèse, un petit honneur pour le césarianisme — mais ils le sont tous deux d'une façon très différente ; et l'un, Salluste, arrive à la distinction à force d'art et de travail tandis que l'autre, César, y est porté sans effort, par la simple vertu de son aristocratique nature.

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