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LES BUCOLIQUES

Au fort des dernières guerres civiles, à la veille de la chute de la république, vivait, dans un petit domaine que bordait le Mincio, non loin de Mantoue, un jeune propriétaire campagnard, nommé Virgile, très instruit et féru de poésie. Un jour, cet apprenti poète a l'idée de s'exercer sur un des plus jolis modèles que lui offrît la poésie alexandrine, le Cyclope de Théocrite, ce morceau d'un raffiné exquis, où une fantaisie spirituelle et un réalisme délicat se combinent avec un art merveilleux. Et le voilà qui applique à ce fin chefd'œuvre le vieux procédé romain de l'arrangement, de la contaminatio. Au lieu du Cyclope, personnage si original et si vivant, d'un dessin si net et si précis, nous avons un berger. Berger d'où ? De nulle part. Ni Grec, ni Romain, ni barbare, d'aucun

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pays, d'aucun temps. Regardons-le bien : il est le premier d'une lignée destinée à une multiplication miraculeuse. Il chante. Bonté divine ! C'est un amoureux transi, le patito d'une Amaryllis et d'un Ménalque. En cela aussi, le premier de la race. L'amoureux transi est inconnu à Théocrite. Et cet amoureux transi est très bon musicien, quelque peu fat, bavard et pédant — surtout pédant. Il fait des bouquets à Chloris qui peuvent passer pour chefsd'œuvre du genre. On ne fera jamais mieux, plus tard, à l'hôtel de Rambouillet. Après quoi, l'intéressant chanteur se qualifie de Rusticus. Curieuse rusticité ! Le tout fait quelque chose de prétentieux, de glacial et de faux. Amalgame de pastorale et d'élégie, faux comme pastorale — Corydon est un pur académicien du Musée d'Alexandrie; — faux comme élégie — il n'y a pas dans le morceau (et, à dire vrai, on aime mieux cela pour Virgile) trace de passion vraie. C'est un jeu d'esprit très laborieux, ou un poète très novice s'applique, avec inexpérience et gaucherie à imiter des modèles très raffinés. Et au milieu de tout cela, éclatent quelques traits touchants ou pittoresques, quelques vers d'une harmonie délicieuse, où l'on sent au moins la promesse d'un vrai poète.

Il y avait alors, en Cisalpine, comme gouverneur, un personnage considérable, guerrier, diplomate et

surtout helesprit, le célèbre Asinius Pollion. Pollion connut l'essai du jeune Virgile, et en fut ravi. Le morceau avait tout pour lui plaire. Il engagea le chantre de Corydon à poursuivre dans la voie où il venait d'entrer et à annexer une nouvelle province à l'empire des lettres romaines. Théocrite était encore à conquérir. Mais Théocrite était un personnage multiple. Il nous reste de lui trente pièces. Deux sont de ces petits morceaux que les Grecs appelaient Epigrammata. Deux sont des poésies de cour, hommage à deux souverains, un Ptolémée et un Hiéron. Cinq sont des pièces erotiques. Six sont proprement de petits tableaux (idylles), véritable poésie de genre, d'un réalisme fin et discret. Huit sont des pièces mythologiques, consacrées à des personnages surhumains, comme les Dioscures, Hercule, les Bacchantes, Adonis etc.. Sept enfin, pas tout à fait le quart du recueil, sont proprement des Bucoliques, mettant en scène des chevriers, bergers et bouviers. Le jeune poète cisalpin allait-il indifféremment choisir dans cette œuvre si variée ?

Les épigrammes étaient d'un tour trop grec pour avoir chance d'offrir aux lecteurs romains quelque intérêt. La poésie courtisanesque n'avait encorepersonne à qui s'adresser. Son heure est proche, mais n'est pas encore venue. Il faut attendre un prince et

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une cour. La poésie de genre est chose bien délicate pour plaire aux fils de Rémus. La poésie erotique? Les Romains en sont saturés. Qu'elle soit plus tentante, ou plus facile à imiter, ou plus propre à donner l'air grec, on peut dire que les Romains en ont épuisé l'attrait. Même chose pour la poésie mythologique; son charme de nouveauté est passé. Que reste-t-il donc, dans Théocrite, de nouveau à imiter? La poésie bucolique toute seule. Et comment, sinon par les procédés mêmes qui, du premier coup, avaient eu l'heur de conquérir le suffrage d'un Pollion? Pour un modeste débutant comme Virgile, Pollion ne valait-il pas, lui seul, tout un public?

De là, les neuf petits morceaux qui suivirent Y Alexis, et composent avec lui, le livre des Bucoliques. Ce livre est très loin d'être un chef-d'œuvre, Tous les poètes ne débutent pas, comme notre Lamartine, par des Méditations. Les deux églogues qui répondirent d'abord à l'invitation de Pollion, la troisième et la cinquième, nous offrent exactement les même traits que Y Alexis, imitation quelque peu gauche, manque de précision dans le pittoresque, pédantisme, élégance glaciale, virtuosité laborieuse, Mais tout à coup un gros événement survient dans l'humble existence du jeune poète : il manque de tout perdre, et son petit avoir n'est sauvé que par

miracle. Voilà, ce semble, une émotion assez forte pour faire jaillir de son cœur la source de la vraie poésie. Et que nous vaut-elle, cette émotion? La fameuse églogue de Tityre et Mélibée. Rarement on pourra voir reconnaissance plus amphigourique et action de grâce plus empêtrée. Seulement, ce premier essai de poésie personnelle n'est pas inutile au jeune poète. Dans la pièce qui suivra (et qui est classée la neuvième) il semble se dégager pour la première fois, non sans bonheur, des gênes de l'imitation. Il fait sa cour à des amis puissants, capables de le tirer de peine, et il fait en même temps les honneurs de sa personne et de son talent, le tout avec esprit, bonne grâce, une ingénieuse et coquette modestie. Mais voici bien un autre événement. Un fils naît à Pollion. Pour une telle circonstance, le poète s'enhardit jusqu'à parler enfin en son propre nom, sans le secours d'aucun Ménalque ou d'aucun Tityre. Il s'évade de la Bucolique , fait l'école buissonnière, et est lui-même quelque peu confondu d'admiration devant son audace. « Assez d'arbousiers et de myrtiles ! » dit-il en son langage. « Il faut que les forêts soient dignes d'un consul. » Et làdessus, le voilà qui salue l'entrée en ce monde du petit Pollion d'un tel hosannah que les chrétiens voudront plus tard, à toute force, que Virgile, par une grâce spéciale, n'ait eu rien moins que la mys-

térieuse révélation de la naissance prochaine du Christ. Essor inutile! Présomptueuse envolée ! L'effusion de ce lyrisme hyperbolique n'aboutit qu'à un prétentieux morceau académique, encore plus glacial que brillant. Et ce sera là tout ce qui dominera dans les quatre pièces destinées à compléter le recueilles Églogues VI, VIII, VII et X: purs morceaux de bravoure, pleins de vers éclatants et froids, galants et précieux, gracieux et affétés, prétentieux et pédants (souvent jusqu'au ridicule) véritables fleurs d'alexandrinisme. La pseudo-élégie, en l'honneur de Gallus, qui clôt le recueil, en est peut-être, avec YEglogue de Tityre, qui l'ouvre, la pièce la plus caractérisque, c'est-à-dire la plus alexandrine. Impossible de voir une prétendue effusion de douleur plus maniérée et plus pédantesque.

Mais, la part faite aux nombreuses faiblesses de cette œuvre de débutant, on n'a pas tout dit, il s'en faut. Il reste à signaler un mérite qui compense, en une notable mesure, tous ces défauts d'école, et donne aux Bucoliques leur vrai prix. Qu'est-ce donc? Bien peu de chose, un je ne sais quoi, presque un rien, mais qui est déjà la marque du génie naissant et encore inconscient, d'un vrai poète ; une note personnelle, un accent que Virgile n'a emprunté ni à Théocrite ni à personne, ce don du molle et du

faceliim, de la sensibilité et de la grâce, que le fin jugement d'Horace allait tout de suite démêler dans l'œuvre laborieuse et compliquée de son ami. Et encore Tune de ces deux choses, la grâce, le face tum, ne peut-elle être équitablement attribuée en propre à Virgile. Elle abonde chez Théocrite qui n'a, de ce côté, â redouter la comparaison avec personne. Mais l'autre, la sensibilité, le molle, voilà la note vraie et personnelle du jeune poète cisalpin ! Voilà la seule chose que l'on puisse dire naturelle dans cette œuvre si artificielle pour tout le reste. Le protégé de Pollion apparaît comme un mélancolique, à l'âme naïve et tendre, qui mêle à toutes choses sa mélancolie et sa tendresse, et en prête l'accent aux personnages singuliers qu'il emprunte à Théocrite, mais qui ne parlent pas ainsi chez Théocrite. Cela était sensible dans cette pièce At Y Alexis qui attira la première l'attention de Pollion et commença la fortune littéraire de Virgile. Cela persiste jusqu'à la fin, et il n'est pas un seul de ces dix morceaux, tout pleins d'alexandrinisme, c'est-à-dire de manière, de préciosité et de pédantisme, où l'on ne perçoive la douce et pénétrante harmonie de la note virgilienne. Là sont restés, pour la postérité, l'intérêt, le charme et le vrai prix des Bucoliques.

Seulement, ces essais eurent une fortune singu-

lière, l'un des cas, certainement, les plus extraordinaires de l'histoire des lettres. Lorsque, après son éclipse de treize à quatorze siècles, la littérature antique reparut, comme une ressuscitée, aux yeux éblouis des peuples de l'Occident, ce fut, on le sait, pour devenir aussitôt l'objet d'une véritable adoration. Mais dans ce culte, qui s'attacha à l'antiquité tout entière, il y eut comme une dévotion particulière pour certaines œuvres, en raison même de la violence de l'antithèse qu'elles offraient avec les idées et les sentiments dont l'esprit humain se nourrissait exclusivement depuis tant de siècles. Or, quoi de plus loin du moyen âge, du monachisme, de l'ascétisme, de la scolastique et de toutes choses semblables que les pastorales virgiliennes? Aussi parurent-elles purement divines, le modèle de ce qu'il y avait de plus délicat dans le beau, le le chef-d'œuvre de l'exquis, le fin du fin ; et, comme jadis les Romains l'avaient fait pour les Grecs, tous les peuples modernes furent pris d'émulation pour s'approprier de tels trésors. L'exemple vint, naturellement, d'Italie. Les imitateurs italiens des Bucoliques, d'abord en latin, puis en italien, remplissent tout le xvic siècle, pour déborder sur les suivants. Vint le tour des Espagnols, puis des Français, puis des autres : personne n'y échappa, et cela dura trois siècles, les trois siècles du classicisme.

La lignée des Ménalque, des Tityre et des Mélibée pullula dans tout notre Occident, et les soupirs de ces amoureux, enrubannés et académisants, victimes de toutes les « Iris en l'air » qui émurent si fort Tire de Boileau, se condensèrent en un nombre énorme de volumes de toute langue, dont les bibliothèques demeureront encombrées pendant les siècles des siècles. Voilà le forfait que, bien inconsciemment, a commis le doux Virgile. Tout cela est sapostérité ! Miraculeuse fécondité ! Et, en même temps, éclatante confirmation de cette vérité que rien n'est beau que le vrai! Et comment l'imitation du faux eût-elle pu produire quelque chose de vrai ?

Mais un tel résultat, à si lointaine échéance, était bien caché alors à Virgile et à ses contemporains. Ce que les Bucoliques montraient le plus clairement, au moment de leur apparition, c'est que leur auteur était tout prêt pour un sujet digne de son talent. Or, cette faveur de la fortune, Virgile n'eut pas à l'attendre longtemps.

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